Le tableau flou artificiel

On ne peut vivre (et, partant penser) sans s’intéresser à l’intelligence artificielle (I.A).

Mieux encore, l’oeuvre majeure sur le romantica (cf supra) intègre cette donnée future dans la mouvance ou contre Antonio Damasio, neuro-scientifique, philosophe qui n’a de cesse que de réhabiliter l’importance des émotions et des sentiments dans les processus cognitifs, avec Spinoza, sans s’en tenir à une vision purement traditionnelle de l’esprit généré par le corps ou, pire à une vision exclusivement génétique et matérielle du corps humain, du cerveau, de l’intelligence, en y intégrant non pas comme une couche ou un effet, mais comme l’un de ses composants, presque chimique, le sentiment .

Damasio, né à Lisbonne vit à Los Angeles où il dirige le Brain and Creativity Institute. Il a publié des ouvrages assez majeurs. D’abord un grand succès de librairie, « L’Erreur de Descartes » (Odile Jacob, 1995), suivi de « Le Sentiment même de soi » (1999) et de « Spinoza avait raison » (2003),

Dans un entretien accordé au journal « Les Echos », le 01/12/2017, à l’occasion de la sortie de son nouveau bouquin (« L’Ordre étrange des choses ») , il précisait en réponse à la question suivante « Pour les non-spécialistes, votre livre recèle un message fort, presque un scoop : l’esprit n’est pas un phénomène purement cérébral ! Que voulez-vous dire ?

« C’est en effet l’idée clef de ce livre, et la première fois que je l’expose aussi nettement. Ce que j’affirme ici, c’est que le cerveau et le corps sont étroitement liés et que ce que l’on appelle l’esprit n’est pas le produit du seul cerveau mais bien de son interaction avec le corps. Presque tous les problèmes auxquels se heurte la philosophie de l’esprit viennent de ce que ses penseurs partent du fait, biologiquement faux, que l’esprit est un pur produit du cerveau, et même de cette partie la plus évoluée du cerveau qui en est le cortex. Eh bien, non ! Un seul chiffre pour vous donner une idée de l’importance de l’interaction corps-cerveau : chez l’homme, si l’on mettait bout à bout toutes les petites artérioles qui alimentent en sang et donc en énergie nos neurones, celles-ci auraient près de 650 km de longueur ! »

Il ajoutait :

« Les sentiments sont utiles à un organisme vivant en ce qu’ils lui apportent à tout moment une information. L’ensemble des sentiments ressentis à un moment donné par un être vivant lui fournit une sorte d’image multidimensionnelle de l’état de la vie à l’intérieur de son organisme : si cet état est plutôt bon il en résulte un sentiment global de bien-être ; s’il est plutôt mauvais, que ce soit à cause d’une maladie ou de tout autre dysfonctionnement, apparaissent le mal-être, la souffrance, voire la douleur, qui sont autant d’avertisseurs que quelque chose ne va pas. En ceci, les sentiments apparaissent bien comme les principaux adjoints de l’homéostasie.« 

Et en venant au sujet qui est , en principe, l’objet de ce que veux écrire ici (l’intelligence artificielle comme on le lira plus bas, en fixant le tableau en tête), il définissait d’abord un mot clef pour sa compréhension : l’homéostasie dans les termes suivants:

« L’homéostasie, qui a été découverte par Claude Bernard au XIXe siècle, désigne dans ma bouche l’ensemble des processus vitaux permettant à un organisme d’oeuvrer à son autoconservation – ce que Spinoza appelait le « conatus » et Paul Eluard le « dur désir de durer ». Chez l’homme, cela englobe nos systèmes de régulation internes qui détectent que certains paramètres vitaux s’écartent trop dangereusement d’une certaine plage de valeurs et déclenchent alors des mécanismes de correction visant à rétablir l’équilibre, mais aussi nos portails sensoriels qui nous avertissent de la présence d’une menace telle qu’un prédateur et nous poussent à prendre la fuite… Et bien d’autres choses encore. C’est très large. On peut voir l’homéostasie comme la force souterraine qui préside aux destinées du vivant depuis près de 4 milliards d’années.

Et sur l’I.A, Damasio indiquait :

« Entendons-nous bien : je suis tout à fait pour les recherches en intelligence artificielle (IA). Si nous avons demain des voitures autonomes qui causent moins d’accidents ou des robots-docteurs qui font des diagnostics plus sûrs que des médecins humains, tant mieux ! Mais je reste, il est vrai, assez sceptique quant à ce qu’on appelle l’« IA forte », la possibilité de construire des ordinateurs ou des robots doués de conscience, ou du moins de certaines des composantes de la conscience.

A commencer par la subjectivité, cette conscience de soi qui fait par exemple que, lorsque je discute avec une personne, comme en ce moment avec vous, ma conscience ne se limite pas aux perceptions visuelles ou auditives de cette personne, il s’y ajoute le fait que je sais que je suis en train de discuter avec elle, que je me vois et m’entends en train de discuter avec elle. Car tout ceci – conscience, subjectivité – suppose un corps vivant régi par l’homéostasie, que par définition les ordinateurs ou les robots n’ont pas. Cela dit, un jeune doctorant de mon laboratoire, le Brain and Creativity Institute, est en train d’essayer de développer un programme d’IA reposant sur une simulation de corps vivant soumis à des processus de type homéostatique – et naturellement je le soutiens. »

Ou encore que : « Disons que je pense que l’IA mérite pleinement son qualificatif d’« artificielle ». Simuler des sentiments est possible, mais simuler n’est pas dupliquer. Tant qu’ils seront privés d’affects, les programmes d’IA, même très intelligents (bien plus que nous !), n’auront rien à voir avec les processus mentaux des êtres humains. Et tant qu’ils seront privés de corps vivants régis par les lois de l’homéostasie, ils seront privés de conscience et d’affects... »

J’avais, il n’y a pas très longtemps inséré dans ce site un article d’un de mes amis avocats intitulé « l’avocat neuronal ». Il critiquait Damasio en étant persuadé que la simulation, justement, était une duplication et le robot pouvait intégrer le sentiment…

Mais, comme d’habitude, emporté par ces satanés sentiments, je me suis laissé aller dans ce qui d’emblée ne nous donne pas le lien avec le sujet de ce billet. Il fallait introduire néanmoins, même si, je le sais, il ne s’agit plus d’une introduction,

Donc je viens de lire un article de Nicolas Six, paru dans le Monde (clic) intitulé « Un tableau conçu par un programme d’intelligence artificielle adjugé 432 500 dollars »

Je cite :

« Dans la salle d’enchères de Christie’s à New York, jeudi 26 octobre, après une folle escalade ayant atteint une somme à six chiffres, le marteau a bien fini par tomber. La toile est partie à 432 500 dollars (soit 381 000 euros), une somme plus de quarante fois supérieure à l’estimation de Christie’s. Cette estimation était compliquée par la nature même du tableau : un portrait conçu par une intelligence artificielle. Il s’agirait d’ailleurs selon Christie’s de la première œuvre créée par un algorithme à être vendue dans une maison d’enchères.

Intitulée Edmond de Belamy, cette œuvre dépeint un personnage aux traits flous. Elle n’a pas été peinte, mais reproduite par une imprimante à jet d’encre sur le modèle d’une image numérique, conçue par un ordinateur. Cette toile est le résultat d’un long processus dirigé par le collectif français Obvious, composé de trois jeunes diplômés de moins de 30 ans, dont un ingénieur, un entrepreneur et un artiste revendiqué.

Inspiré par l’histoire de la peinture

« Nous avons nourri le système avec un jeu de données de 15 000 portraits peints entre le XIVe et le XXe siècle » a déclaré à Christie’s Hugo Caselles-Dupré, l’un des membres du collectif. Le programme d’intelligence artificielle a ensuite appris par lui-même à imiter ces toiles, après un long processus d’essais et d’erreurs. Une fois entraîné, l’ordinateur a créé des milliers de toiles, parmi lesquelles les artistes d’Obvious ont patiemment sélectionné les onze meilleures à leurs yeux.

Le programme d’intelligence artificielle employé par Obvious doit beaucoup à son inspirateur, le GAN, un algorithme dont il reprend des éléments. Dans un communiqué, Obvious rend hommage à son créateur : « Nous aimerions remercier la communauté de l’intelligence artificielle, en particulier les pionniers qui ont commencé à l’utiliser, dont Ian Goodfellow, le créateur de l’algorithme GAN. Et l’artiste Robbie Barrat, qui a été une grande source d’influence pour nous. » Un artiste américain âgé de 19 ans, déjà fort d’une petite notoriété grâce aux œuvres créées avec le GAN.

Manque d’originalité

Le journal américain The New York Times note que la communauté des artistes travaillant avec l’intelligence artificielle a réagi assez vivement à l’annonce de la vente. Beaucoup ont jugé le portrait peu original. Ce type d’intelligence artificielle repose en effet sur le principe de l’imitation, et la difficulté pour un artiste est souvent d’aller au-delà, pour créer des résultats inattendus.

LIRE AUSSI : « Que des algorithmes prennent des décisions liées aux émotions et à la conscience est-il envisageable ? »

Le site d’information Arnet a interrogé un responsable de Christie’s, Richard Lloyd, sur les raisons qui ont présidé au choix de cette œuvre – de nombreux tableaux réalisés avec différents systèmes d’IA ont été conçus ces dernières années. « Nous l’avons choisie en raison de son processus de création, a-t-il répondu. Obvious a essayé de limiter l’intervention humaine au minimum, afin que le résultat reflète de façon pure la forme de créativité de la machine. »

Voilà. J’ai préféré intégré par un collage l’article plutôt que de le résumer.

Lorsque j’en parle autour de moi, au téléphone, ou dans la soirée qui a suivi la lecture de l’article, les avis sont unanimes : tout ceci est stupide.

On pourrait faire de même avec la musique, pour composer une oeuvre à partir des données de tous les compositeurs, de la philosophie, et pourquoi pas de la religion, pour voir ce qui sortirait du mélange entre bouddhisme et catholicisme, deux visions du monde radicalement opposées sur la notion centrale de création du monde.

C’est ce que j’ai entendu au téléphone et autour de ma table.

Il faut donc que je prenne position, moi et mon ami avocat qui prônons, depuis longtemps, la coexistence des intelligences dites naturelles (humaines) et artificielles (machinales), en étant persuadé de leur spécificité qui ne les fait pas ranger l’une par rapport à l’autre dans une unité matérielle (l’intelligence et ses succédanés) : il s’agit de deux intelligences dissemblables, la quantité (la machine peut ingurgiter un milliard de fois plus d’informations que le cerveau humain) développant nécessairement un saut qu’on peut nommer « qualitatif. La quantité produit une nouvelle qualité.

Je me lance : non, tout ceci n’est pas nécessairement stupide, au moins pour un seul motif : les artistes ne créent que par la transmission, en s’inspirant d’un maitre, en cassant d’anciennes règles, en intégrant, inconsciemment ou sentimentalement le travail de leurs anciens , les erreurs de leurs contemporains.

Et si l’on considère que l’I.A, à l’inverse de ce que dit Damasio peut être dotée d’un sentiment, d’une conscience, par simulation et duplication, peut-être différente, par sa supériorité quantitative, de celle de l’humain, il n’y a aucune raison qu’elle ne s’adonne pas à la pratique artistique, sauf à considérer, comme le font les clssiques ou la doxa (ce qui revient au même) l’artiste comme un sujet créateur indépassable qui se suffit à lui-même, un génie réincarné, une sorte de Christ de la beauté, un monstre glorieux de la créativité, un sujet libre, conscient, inventif et encore une fois unique créateur de sa création. Ce qu’il peut ne pas être, n’en déplaise aux religieux qui voit dans Bach l’empreinte de Dieu ou des bouddhistes qui voient en Mozart la réincarnation de la musique, dans la lignée entre parenthèses de Platon et Descartes, même si l’on force la chronologie…

N’en déplaise aussi à tous ceux qui, prétendant s’éloigner de la religion, confère à l’artiste un pouvoir, une capacité inébranlable et même innommable, tant les arcanes de la création sont mystérieux. Ce qui les fait revenir au mystère de la création et, partant ,encore et toujours à la vision dualiste du monde, nécessairement créé, qui fonde toute religion.

Ne parlons même pas des artistes (idiots) qui ont trouvé le tableau non « original », confortant la vision primaire et adolescente de l’originalité comme fondement de l’art qui conforte la tentative de vente de leurs oeuvres nécessairement originales et qui ne le sont jamais ( ce qui est un autre billet à écrire). Ce qui est faux, comme je l’ai écrit ailleurs.

La notion de mystère peut être une vraie supercherie lorsque l’on veut la placer au centre d’une pratique créatrice.

Il vaut mieux la garder cette notion (le mystère) dans la fabrication du sentiment (le romantica par exemple, encore et toujours ici aussi), en profitant de l’impossibilité actuelle de la science de quantifier le sentiment même si elle commence à entrevoir l’affectif (le romantica ?) dans la constitution matérielle de l’être. Profitons de cette impossibilité pour jouir du sentiment presque océanique comme le disait Pascal. Jouissance de l’inexpliqué dont l’on sait qu’il sera explicable bientôt, plutôt qu’une jouissance de l’inexpliqué qu’on soude, sans réflexion au déisme, au christique, au miracle.

Alors ? La démarche ne me dérange pas. L’I.A peut faire un tableau. Avec un sentiment, peut-être et en intégrant les milliards d’émotions que contiennent les 15000 tableaux ingurgités.

Ce qui est intéressant, c’est le résultat.

Je recolle le tableau ici, pour mieux analyser et je le fixe.

Je le trouve intéressant. D’abord par son flou qui intègre tout un pan de l’art non figuratif, ensuite par le « difforme » qui ramène à une histoire de la peinture.

Et je me cale sur l’expression du personnage. Elle est unique, en suspens, et très intelligente si j’ose dire.

C’est dans ce regard que l’I.A s’est figée. On ne dessine pas ce regard, il est induit, sorti d’une conscience sentimentale.

Ce tableau est presque une preuve que Damasio se trompe.

L’I.A peut être naturellement artiste.

J’aime ce tableau.

J’aurais du l’acheter.

Mais s’agissant d’une circonvolution autour de la simulation et de la duplication, il suffit que je l’imprime, l’encadre, et le pose sur un mur.

Nul ne pourra dire qu’il ne s’agit que d’une copie. Par essence même l’I.A copie, répondrais-je. Ce que je ne crois pas, si vous m’avez compris.

PS. On peut lire ces articles cités par « Les Echos », merveilleux journal qui démontre qu’on peut être dns le monde partout, et pas seulement dans l’économie.

Les sentiments sont les moteurs biologiques des cultures humaines Pour parfaire sa connaissance des travaux de Damasio qui me servent dans mon « romantica »
Comment l’art embrase le cerveau sur les travaux décisifs de J.P Changeux
Hanna et Antonio Damasio, les tourtereaux du cerveau. Encore des Damasio.

PS. Je reviens car une lectrice assidue de mon petit site vient de me téléphoner, alors que ce billet a été écrit, il y a une heure à peine. Elle ne connaissait pas très bien ce Damasio. Ni évidemment l’homéosthasie. Je l’ai invité à lire le dernier bouquin « l’ordre étrange des choses ». Elle a refusé (pas de temps dit-elle, il faut que je résume ici, dans un prochain billet, presqu’un ordre…)

Bon j’ai promis. Je suis un idiot. Mon bouquin va prendre du retard. Et ma lecture du merveilleux ouvrage de Blandine Kriegel sur Spinoza aussi. Mais bon, c’est une amie, du moins c’est ce qu’elle dit…

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