Le temps cassé, El Greco

On fait toujours l’expérience , depuis de nombreuses années. On est avec des amis, on a fini son dessert, on est dans la fin de la soirée, le début de la nuit. Et les brumes éthérées, effilochées, les heures désagrégées s’installent, pour planer au-dessus de nos corps délassés. Là on sort son téléphone, on cherche, on trouve, on met l’image plein écran, on montre, en interdisant de toucher l’écran tactile (toujours la perte par le mauvais mouvement brusque, les autres ne sachant pas poser leurs doigts aux extrémités de l’appareil). On demande de s’approcher et l’oeil riant, l’on pose la question :

-Regardez ce beau tableau. « La dame à la fourrure ». Quelle époque ? Qui ?

Tous, absolument tous, sauf ceux encore ivres ou ailleurs, répondent :

-1930, en tous cas un moderne…

Je colle ici l’image :

Non, non, c’est Le Greco (1541-1614), notre peintre presque préféré, le génie, le peintre de l’ineffable, celui qui fait éclater les siècles, celui qui est tellement, toujours, dans la modernité qu’il a touché l’éternité…

Nous on le dit depuis des décennies. Au Prado, en 2014, ils ont pointé cette modernité et son influence sur tous les « modernes ». On était fiers. CLIC ICI POUR UNE VIDEO

Remontez d’un cran, de votre pouce, de votre souris et regardez encore la femme à la fourrure. Elle a son Iphone dans la poche et s’en va l’oeil « moderne », prendre un TGV pour la Savoie. Son attention (à vous, au monde) est un peu indifférente. Un peu comme une adolescente qui vient de comprendre. Eternel, donc actuel.

On ne délire pas. c’est le Greco qui délire dans le temps qu’il a cassé.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *