léthé

La soirée s’annonçait bien, tous souriaient, allez savoir pourquoi. De fait la soirée se déroulait bien. L’un des invités proposa un jeu. Il s’agissait, pour chacun, de raconter sa « vie antérieure ». C’était,avait-il dit, une manière de raconter son humeur. Soit une vie atroce dont on s’était libéré par une vie présente extraordinaire. Soit une vie de rêve comparée à celle que le narrateur subit.

Evidemment, nul n’a osé raconté une vie antérieure merveilleuse qui s’opposerait à celle, atroce, que l’on vivait en ce moment précis de la narration. L’orgueil humain ne supporte pas que l’on puisse considérer que le malheur est présent. Il est enfoui, dépassé, enterré. A défaut, on nous plaint et personne, sauf celui qui ne parle pas, celui peut-être un peu déprimé, n’aime être plaint. Le bonheur est obligatoire et il faut le dire et le montrer. La tristesse est faible et les romantiques auraient été s’ils avaient vécu notre temps, vilipendés tant l’injonction à la joie et la chasse contre le spleen est l’un des principes qui fait encore vendre les magazines à papier glacé.

Vient mon tour. Je dis que je n’ai pas trouvé le contre-poison de Léthé et passe la parole au suivant. A vrai dire, le jeu m’énervait. Et j’étais certain que par ce mot, une discussion sur sa signification allait s’enclencher et faire donc remiser dans ses buts, le satané jeu idiot.

De fait, c’est ce qui se produisit.

J’ai donc du préciser que dans la mythologie grecque, les Enfers avaient un rôle essentiel. Et après un grand nombre de siècles passés aux Enfers, les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes réclamaient aux dieux un retour sur terre, en habitant un corps.

Cependant, si l’on accédait à cette demande, une condition devait être remplie : on devait perdre le souvenir de sa vie antérieure.

Pour ce faire, on buvait les eaux du Léthé, fleuve de l’Oubli, l‘un des cinq fleuves de l’Enfer. Ce qui permettait d’effacer de la mémoire toute trace du passé. Pas complètement, on n’en gardait que de vagues réminiscences (notre impression de « déjà-vécu »).

Donc, comme dans le bouddhisme, une nouvelle incarnation et l’oubli grace à ces eaux de tout d’avant.

Le Léthé coulait avec lenteur et silence : c’était, disent les poètes, « le fleuve d’huile dont le cours paisible ne faisait entendre aucun murmure ». Ce fleuve est quelquefois représenté sous la figure d’un vieillard qui d’une main tient une urne, et de l’autre la coupe de l’Oubli.

J’ai donc raconté tout ça, ce qui a eu l’effet escompté : un abandon du jeu et une discussion joyeuse sur les représentations dans les tableaux des musées de la mythologie grecque.

A cet égard, la discussion est aussi venue sur la peinture italienne que j’ai pu comparer à la peinture espagnole, pour, encore louer Ribera, Velasquez, El Greco et Goya. On ne se refait pas.

PS1. La gravure en tête du billet est de Gustave Doré (évidemment) et représente Dante devant le fleuve Léthé, buvant avidement ses eaux.

PS2. Un lecteur (une lectrice ?) assidu (e) et anonyme de mes petits billets, immédiatement après la lecture de celui-ci, m’a envoyé un poème de Charles Baudelaire, extrait des Fleurs du Mal. Je le colle.

Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.

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