Lubitsch, Wilder, Stewart, Coe et les autres

C’est grâce à Alain Finkielkraut, Frédéric Beigbeder, Michel Ciment, que j’ai la chance de lire aujourd’hui ce merveilleux roman, d’un charme inouï, le dernier de Jonathan Coe, intitulé « Billy Wilder et moi ».

C’est grâce à Coe et Wilder, l’un de mes cinéastes préférés, lequel, dans un des dialogues du roman rend hommage à son maitre Ernst Lubitsch que j’ai pu, immédiatement, replonger dans le plaisir cinématographique et revoir ce film délicieux intitulé “The shop around the corner” dont le titre choisi pour la France est “rendez-vous”, qui est mon préféré et dont j’ai offert le DVD à celles et ceux que j’aimais.

Extrait du bouquin de Coe. On y parle d’abord de Brooks, de l’humour et “l’école de Lubistch” :

« Oui, c’était assez marrant, reconnut-il. J’aime bien monsieur Brooks. C’est un type intelligent. Très intelligent, très drôle. Mais même là, voyez-vous… » Il se tourna vers Gill et moi, comme s’il dispensait un cours. « Vous savez, il y a cette scène où les cow-boys sont tous assis autour du feu, et ils se mettent à lâcher des vents les uns après les autres. Ce n’est pas ce que je qualifierais d’humour sophistiqué, n’est-ce pas ? Monsieur Diamond et moi n’avons jamais eu envie d’écrire une scène de ce genre. Nous sommes plutôt de l’école de Lubitsch. (Encore un nom qui ne signifiait rien pour aucune de nous deux.) On ne souligne pas les choses. On les suggère »

Ce film est un chef d’oeuvre dans la lignée de la “wonderful life” (“la vie est belle”, en français) de Capra (à ne pas confondre avec le petit Benini ) Curieusement les deux avec un James Stewart gonflé naturellement à bloc de tous les sentiments du monde, portant dans ses yeux lumineux et son front lisse, une bonté, encore simple qui nous fait oublier les trahisons, les désillusions, les infamies. Le genre de film qui nous rappelle que la seule vérité est qu’il y a du bien et du mal et des bons et des méchants, ces derniers ne devant pas aller au Paradis. Enfantin. La vie est simple aurait du titrer Capra.

Wilder faisait dans l’être humain” et pas dans les requins de Spielberg

Encore un extrait du roman de Coe :

« Elle fronça le nez. « Les Dents de la mer, c’était bien.
— Oh oui, Les Dents de la mer, c’était incroyable », approuvai-je en opinant vigoureusement du chef. Ma mère, mon père et moi étions allés le voir le jour de sa sortie en Grèce – le lendemain de Noël 1975 – et je l’avais revu deux fois depuis.
La mention de ce film arracha pourtant un soupir à monsieur Wilder (qui était davantage résigné que fâché).
« Mon Dieu, ce film avec le requin. Quand est-ce que les gens arrêteront de parler de ce film avec le requin ? Vous savez, cette maudite bestiole a fait davantage recette aux États-Unis que n’importe quoi d’autre dans l’histoire d’Hollywood. Même Monroe, même Scarlett O’Hara n’ont pas généré autant d’argent que ce requin. Et maintenant, tous les crétins de producteurs que compte la ville veulent plus de films avec des requins. Voilà comment ils réfléchissent, ces gens-là. On a gagné cent millions de dollars avec ce requin, il nous faut un autre requin. Il nous faut plus de requins, il nous faut des requins plus gros, il nous faut des requins plus dangereux. Mon idée, c’était un film qui s’intitulerait Les Dents de« Les Dents de la mer à Venise. Vous voyez, vous avez toutes ces gondoles qui sillonnent le Grand Canal, tous les touristes japonais, et puis voilà une centaine de requins qui remontent le canal et se mettent à les attaquer. J’ai soumis l’idée à un type de chez Universal, pour la blague. Il a cru que j’étais sérieux. Il a adoré. N’importe quel film que vous pouvez leur décrire en trois mots, vous savez, ils adorent, ils adorent ces histoires toutes simples, et il a trouvé que Les Dents de la mer à Venise, c’était parfait. Alors j’ai dit, d’accord, très bien, je vous fais cadeau de l’idée, mais ce n’est pas moi qui ferai ce film pour vous. Je ne suis pas très à l’aise avec les poissons, vous voyez ? Regardez tous mes films, et vous verrez qu’on n’y trouve aucun gros poisson. Je suis plutôt le genre de réalisateur qui fait dans l’être humain. »

J’ai donc trahi les lectures du moment ( d’abord Taguieff et ses deux derniers livres : “l’imposture décoloniale” et “Les nietzschéens et leurs ennemis – Pour, avec et contre Nietzsche”, puis Aharon Appelfeld et son “histoire d’une vie” et “Ma mère et mon père”, que j’ai réussi à trouver sous un format numérique.

Ils ne m’en voudront pas, j’y reviendrai dès que j’aurai fini (presque, c’est un 14 juillet sans occupation) le bouquin de Coe à qui j’en veux beaucoup de m’avoir empêché de dormir puisque j’ai passé toute une nuit à revoir des films de Wilder et de Lubitsch. Encore une fois, deux immenses. Encore du sentiment, du vrai et la haine de la méchanceté. Ca fait du bien, on redevient petit garçon, loin des “effacements”, ceux de la mémoire et d’autres, et l’assassinat des temps. A mille lieues de ce qui cause le chagrin. Dans l’humanité. Sans violence, à part celle du sentiment. Décidément, je me répète, mais j’écris vite et ne trouve pas de synonyme.

PS1. Ce texte que je viens de coller ici est un mail adressé ce matin à un membre de ma famille. Elle m’a intimé l’ordre de le “poster” ici. A titre documentaire, pour noter le nom des écrivains et des cinéastes.

PS2. Je ne savais qu’arrivé presque au bout du roman, j’allai lire des lignes de la narratrice sur le film de Lubitsch que j’ai vu dans la nuit (The shop..). Je suis donc revenu dans mon billet pour un PS2. Je donne l’extrait. Il y a des moments, comme ça, assez curieux.

Le film que Matthew et moi allions voir s’appelait Rendez-vous en français. En anglais, il s’intitule The Shop Around the Corner. C’était bizarre de le voir par cette chaude soirée d’août à Paris, parce que c’est foncièrement un film de Noël. Ça racontait une belle histoire d’amour toute simple entre un vendeur et une vendeuse d’un modeste magasin de Budapest qui s’éprennent l’un de l’autre par lettres interposées, mais ne se supportent pas dans la vraie vie. Ce qui m’a le plus marquée dans cette séance, c’était le calme qui y régnait. Je ne parle pas de la salle, car le cinéma était plein et il y avait beaucoup de rires. Je parle du calme à l’écran : parce que le film n’avait absolument aucune musique (à part les génériques de début et de fin) et que presque tous les dialogues entre les deux amants étaient prononcés sur le ton du murmure. Ce n’était pas simplement un film sans coups de feu, sans explosions ou vrombissements de moteurs, c’était un film dans lequel il n’y avait pratiquement jamais un mot plus haut que l’autre. Mais malgré – ou peut-être grâce à – cette retenue, la chaleur du film s’insinuait progressivement en vous, vous irradiait de son rayonnement ambré, jusqu’à ce que vous aussi vous n’ayez qu’une envie : partager la féerie tendre et feutrée de l’amour que se déclarent James Stewart et Margaret Sullavan dans la scène finale. À mon sens, c’est peut-être le film le plus romantique qui ait jamais été réalisé. Dès notre sortie du cinéma, alors que nous commencions à marcher dans la rue, ma main chercha celle de Matthew et il la serra en retour.

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