Magie de la virgule, bonheur du réel, l’exactitude.

Paysage. Michel Béja.

Une de mes filles m’avoue lire encore Flaubert,. Après la Bovary, les “trois contes”. En jurant que ce n’est pas par mimétisme ou course effrénée ou désordonnée après le père qui encense cet écrivain à longueur de vie. Comme Il vante Ian Mac Ewan ou Philip Roth.

Elle me pose la question du fondement de cet engouement. Je lui réponds que l’explication nuirait à la jouissance du texte, que la lecture est comme un plongeon et n’a nul besoin de connaitre le taux d’oxygène dans le sang pour absorber la beauté des fonds.

Elle insiste. Et, emporté par le langage qui, comme on le sait, ne fait que couvrir le vide sidéral et aspirer l’inutile, je réponds. Idiotement. En revenant, comme à mon habitude, mais tellement ancrée dans ma lucidité et si récurrente qu’elle doit avoir une part de vérité, sur une formule sur la structure qui combat le sujet et, dans le roman, l’intentionnalité.

Je lui dis que Balzac, Zola ou les romantiques sont dans le petit sentiment générateur d’une attitude, d’un minuscule comportement, périphérique du réel en marche, lequel n’a nul besoin d’une intention ou d’une prétendue volonté qui n’existe pas. La pierre tombe d’une falaise, sans intention de tomber. Et elle existe cette pierre qui tombe. Je lui dis tout ça à ma fille. J’ajoute que rien ne vaut la description, sans torrents romantiques, sans mots qui dégoulinent sur le front de l’angoisse. Je crois que ce sont les mots que j’ai employés. J’ajoute encore que, cependant, ce dégoulinement des sens, ce sentiment torrentiel, sens en instance constante d’explosion, sont la vie, la jouissance de la vie. Et que là aussi, rien ne vaut quatre yeux qui se fondent dans l’extase de leur union.

Alors, intelligente et surtout fière de contredire le père, sûr de lui et dominateur, elle me rétorque que je suis dans la contradiction : d’un côté la froideur de la structure et de la description géométrique, de l’autre une flambée, presque un cataclysme des sens et des sentiments.

Je sais quoi répondre, tant j’ai entendu, en réalité, très peu dans la bouche d’êtres en quête de moments lisses et profonds, cette remarque, pas anodine, sur le tout et le particulier, sur la figure et son éclatement.

Mais je ne réponds pas comme je sais le faire, par les mots quie j’ai emmagasinés, depuis des siècles, pour ma réponse idoine.

je dis, simplement que Flaubert, en quelques lignes décrit le sentiment, sans s’y arrêter comme les romantiques qui en font une sauce visqueuse et sans fin. Ce qui nous ramène au centre. Comme ici, dans l’extrait des trois contes : ” Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour ! “. Lisez et arrêtez vous à chaque paragraphe. En quelques lignes, Flaubert concentre l’histoire du monde et de ses écrasements. Je voulais commenter entre chaque ligne. J’ai commencé et abandonné tant la manière est désuète. Lisez, lisez. (“Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis elle revint à la ferme“)

Je reviendrai plus tard sur le “Samedi” de Ian Mac Ewan et “La tâche” de Philip Roth.

Flaubert, extrait des “Trois contes”:

« Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour !
Son père, un maçon, s’était tué en tombant d’un échafaudage. Puis sa mère mourut, ses sœurs se dispersèrent, un fermier la recueillit, et l’employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Elle grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l’eau des mares, à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un vol de trente sols, qu’elle n’avait pas commis. Elle entra dans une autre ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux patrons, ses camarades la jalousaient.
Un soir du mois d’août (elle avait alors dix-huit ans), ils l’entraînèrent à l’assemblée de Colleville. Tout de suite elle fut étourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dans les arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d’or, cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l’écart modestement, quand un jeune homme d’apparence cossue, et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le timon d’un banneau, vint l’inviter à la danse. Il lui paya du cidre, du café, de la galette, un  foulard, et, s‘imaginant qu’elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bord d’un champ d’avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit à crier. Il s’éloigna.
Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut dépasser un grand chariot de foin qui avançait lentement, et en frôlant les roues elle reconnut Théodore.
Il l’aborda d’un air tranquille, disant qu’il fallait tout pardonner, puisque c’était « la faute de la boisson ».

Théodore, si bien que pour le satisfaire (ou naïvement peut-être) il proposa de l’épouser. Elle hésitait à le croire. Il fit de grands serments.
Bientôt il avoua quelque chose de fâcheux : ses parents, l’année dernière, lui avaient acheté un homme ; mais d’un jour à l’autre on pourrait le reprendre ; l’idée de servir l’effrayait. Cette couardise fut pour Félicité une preuve de tendresse ; la sienne en redoubla. Elle s’échappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Théodore la torturait avec ses inquiétudes et ses instances.
Enfin, il annonça qu’il irait lui-même à la Préfecture prendre des informations, et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et minuit.
Le moment arrivé, elle courut vers l’amoureux.
À sa place, elle trouva un de ses amis. Il lui apprit qu’elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la conscription, Théodore avait épousé une vieille femme très riche, Mme Lehoussais, de Toucques.
Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis elle revint à la ferme, déclara son intention d’en partir ; et, au bout du mois, ayant reçu ses comptes, elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit à Pont-l’Évêque. »

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