Memmi

Paris, 8 décembre 1982

Il lui a manqué quelques mois pour devenir centenaire. Comme, curieusement Jean Daniel, l’autre séfarade.

Albert Memmi est donc décédé le 22 Mai.

Il nous a accompagné dans nos premières découvertes de l’architecture d’une culture, dans sa place entre France et arabité, dans sa spécificité dans le judaisme.

Même si son esprit sartrien ne pouvait toujlurs me convenir, on ne lui en tenait pas rigueur. Il était, lui, sincère dans la flamme.

Son premier bouquin (« La statue de sel ») qui décrivait, pas toujours avec condescendance, les juifs de Tunisie, nous avait d’abord choqués, nous les proches de la « Nation » française, les intégrés, presque descendants des gaulois. Et ses « portraits du colonisé et du colonisateur » heurtaint quelquefois notre reconnaissance envers la « mère-patrie ».

Puis son humanisme (que tous s’évertuent à qualifier de sartrien) alors qu’il est culturel nous avait fait oublier ces petites crispations post-adolescentes…

Homme intègre, homme sincère. Paix.

On colle l’hommage du Monde, pour mémoire, comme d’habitude. Puis, celui de Claude Nataf, Président de la Société d’histoire des juifs de Tunisie qui a rendu hommage à mon père, devant son corps, en 1999.

LE MONDE

Albert Memmi, écrivain et essayiste, est mort

Français d’origine tunisienne, il a écrit des livres majeurs sur la décolonisation et le racisme, dont « Portrait du colonisé ». Il est mort le 22 mai, à l’âge de 99 ans.

Par Catherine Simon Publié hier à 16h22, mis à jour hier à 16h28

Albert Memmi, le 6 février 2005.
Albert Memmi, le 6 février 2005. BOYAN TOPALOFF / AFP

Auteur de livres majeurs sur la décolonisation et le racisme, le romancier et essayiste Albert Memmi, d’origine tunisienne, est mort le 22 mai, à Paris, à l’âge de 99 ans.

C’est dans la pauvreté du ghetto juif de Tunis, la Hara, qu’est né le 15 décembre 1920 Albert Memmi, l’employé de mairie ayant refusé le prénom hébraïque proposé par le père du nouveau-né. Ainsi vont les rapports de domination dans le système colonial, comme l’analysera plus tard, de manière magistrale, l’auteur de Portrait du colonisé (précédé de Portrait du colonisateur, Corrêa, 1957)…Lire notre article de 2004 : Albert Memmi, marabout sans tribu

Fils de Fraji Memmi, bourrelier, et de Maïra Serfati – une Berbère analphabète, dont il gardera la photo près de lui, encadrée dans le coin bureau de son appartement parisien de la rue Saint-Merri –, le jeune Albert grandit au milieu de ses douze frères et sœurs. Il fréquente l’école rabbinique dès l’âge de 4 ans, apprenant à déchiffrer l’hébreu dans les textes traditionnels. Lui qui a grandi dans la langue arabe (le dialecte tunisien est sa langue maternelle), en apprend très vite une troisième : le français, qu’il découvre en entrant, en 1927, à l’école de l’Alliance israélite universelle, fondée, comme il le note lui-même, « par des philanthropes européens, pour aider les enfants orientaux et propager la langue et la culture françaises ».

Excellent élève, il a la chance « inespérée », souligne-t-il, d’obtenir une bourse du gouvernement tunisien et de la communauté juive, ce qui lui permet d’entrer au lycée Carnot, établissement réputé du Tunis colonial. Plusieurs de ses professeurs apparaissent, sous des noms inventés, à l’instar de l’écrivain Jean Amrouche (alias Marrou) ou d’Aimé Patri (alias Poinsot), dans son premier roman, La Statue de sel (Corrêa, 1953, plusieurs fois réédité, notamment par Gallimard). Autofiction avant la lettre, ce récit offre une description sans fard, pleine de saveur et d’amertume, du ghetto juif de son enfance et d’une Tunisie cosmopolite aujourd’hui disparue.

« Coup de tonnerre »

La Statue de sel fait l’effet d’un « coup de tonnerre » dans la communauté juive, confiera au Monde une amie d’Albert Memmi, l’universitaire Annie Goldman : « Les gens étaient à la fois fiers et choqués. C’était la première fois que quelqu’un de Tunis, juif en plus, était publié à Paris. Mais c’était aussi la première fois qu’on décrivait la pauvreté » du petit peuple tunisois. Le livre, qui assure à l’auteur un début de notoriété, fait partie des classiques de la littérature maghrébine francophone du XXsiècle. Il sera mis au programme de l’Institut supérieur des langues de Tunis, au milieu des années 1990, provoquant de nouveau la surprise – de la part, cette fois-ci, des étudiants tunisiens.Dans nos archives (1977) : Albert Memmi, conteur arabe

La communauté juive, qui comptait encore quelque 150 000 membres durant la jeunesse d’Albert Memmi, en rassemble moins de 1 000 à l’orée des années 2000. Qu’une Tunisie de la « diversité », comme on dit aujourd’hui, ait pu exister, est source d’étonnement pour beaucoup de ces jeunes, nés bien après l’indépendance (1956).

« La nouvelle nation [la Tunisie] sera légitimement mais inévitablement arabe et musulmane », comprend-il très vite. Il prévoit qu’il n’y aura pas sa place.

Un deuxième roman réaliste et en partie autobiographique, Agar (Corrêa, 1955), fait aussi événement. Il raconte le naufrage d’un couple mixte et met en scène certains des thèmes (la dépendance, la domination, etc.) que l’auteur déclinera et analysera dans la plupart de ses nombreux écrits – récits, romans, essais ou articles de presse. Contrairement au destin du couple romancé de Agar, celui que forment Albert Memmi et son épouse, Germaine, une jeune Lorraine, durera jusqu’à la mort de cette dernière, après quelque soixante ans de vie commune et en dépit d’inévitables « secousses », selon ses mots à lui.

L’existence du couple se partage entre Tunis et Paris, où il se fixe définitivement à l’automne 1956. La Tunisie, nouvellement indépendante, célèbre son leader, Habib Bourguiba. Cette « période historique exceptionnelle », ainsi que la qualifie Albert Memmi, est retracée dans Le Pharaon (Julliard, 1988), roman pour lequel l’auteur a largement puisé dans son journal « intime » de l’époque. « La nouvelle nation sera légitimement mais inévitablement arabe et musulmane », comprend-il très vite. Il prévoit qu’il n’y aura pas sa place.

« Nomade immobile »

Son vrai pays, ce sont les Lettres : grand lecteur, passionné de philosophie, il devient « nomade immobile » (titre d’un de ses livres) et, entre deux cours ou séminaires, passe son temps à écrire. Il a participé, à Tunis, au lancement d’Afrique-Action, ancêtre de l’hebdomadaire Jeune Afrique. Il s’exercera, dans les colonnes du Monde, puis du Figaro, à l’art du billet.

Mais ce sont ses livres, en particulier, le Portrait du colonisé, publié en pleine guerre d’Algérie, qui lui valent célébrité… et violentes attaques. Ecrit en deux parties, cet ouvrage met en évidence les mécanismes de l’oppression coloniale et décrit « l’étrange duo » que forment le colonisé et le colonisateur. C’est en philosophe, en sociologue et en psychologue qu’il le fait – mettant ainsi en lumière la « vraie nature de la décolonisation, qui n’est pas seulement d’ordre économique ». Ce maître-livre, d’une actualité étonnante, lui vaut l’admiration de Jean-Paul Sartre, qui en rédige la préface, et les réserves de Raymond Aron et d’Albert Camus, qui a préfacé La Statue de sel.

Laïc convaincu, self-made man acharné, amoureux de la vie et de ses plaisirs, l’érudit de la rue Saint-Merri, a d’abord été, confiait-il peu après la sortie de La Statue de sel, « une sorte de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde, parce qu’il n’était totalement de personne ». Son œuvre a été traduite en plus de vingt langues, et plusieurs dizaines d’ouvrages et de thèses lui ont été consacrés.

Dates

15 décembre 1920 Naissance à Tunis

1953 « La Statue de sel »

1955 Participe à la création du journal « Afrique-Action »

1957 « Le Portrait du colonisé »

1988 « Le Pharaon »

22 mai 2020 Mort à Paris

CLAUDE NATAF

Message du Président de la SHJT

Je viens d’être informé du décès d’Albert Memmi survenu dans la nuit du jeudi au vendredi 22 mai. Une belle plume s’est arrêtée d’écrire, une voix s’est tue, un Maître a cessé d’enseigner, une conscience sévère et attentive ne nous éclairera plus.

L’émotion qui m’étreint au moment où je dois saluer sa mémoire au nom de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie me fait douter de ma capacité à écrire tout ce qui affleure à ma pensée.

Dans les premières années qui ont suivi l’indépendance de la Tunisie, alors que j’achevais mes études secondaires, nous étions un petit groupe d’amis rêvant de gloire littéraire et nous reposant de Tacite et de Xénophon, en traduisant en vers de potaches nos premiers émois. Alain-Gérard Slama notre aîné de deux ans, couronné par le prix de version latine au concours général des lycées et collèges, nous appelait à le suivre sur le chemin de la rue d’Ulm, mais Albert Memmi nous montrait que l’on pouvait être juif, né à Tunis et devenir un écrivain français. La Statue de Sel et surtout Agar ne nous quittaient pas. André Malraux dépoussiérait l’Odéon où Barrault représentait Tête d’Or ; Sartre publiait Les séquestrés d’Altona et Camus, glorieux prix Nobel avait le courage de déclarer que sa mère passait avant la Justice. Mais faisant fi de cette agitation, nous rêvions aux propos d’un camarade de retour de Paris qui avait aperçu Albert Memmi à Saint-Germain des Prés. Nous l’imaginions au Flore déjeunant avec Sartre, prenant un thé au Deux Magots avec Simone de Beauvoir, buvant un punch à la Rhumerie Martiniquaise avec Albert Camus avant d’aller baiser les doigts de quelques duchesses qui avaient les traits d’Oriane de Guermantes. Nous rêvions tous d’être Albert Memmi et nous nous imaginions qu’il était nous. Je me souviens d’avoir écrit un soir de doute en pleine préparation de concours et parodiant Victor Hugo « Je veux être Albert Memmi ou rien ».

Lorsque bien plus tard à Paris débarrassé de mes chimères, je rencontrai Albert Memmi et qu’il me fit l’honneur de me recevoir, de m’écouter, de dialoguer avec moi, de me conseiller, mon admiration ne fut en rien entamée et, plus raisonné plus réfléchie elle ne cessa de monter en puissance.

Profondément enraciné dans notre Tunisie natale, issu d’une famille nourrie par la tradition juive, élève de l’école française, mariée ensuite à une chrétienne, enseignant et vivant en France, lu et traduit dans tous les continents, Albert Memmi se confond avec cette pluralité culturelle qui est la marque de la Tunisie. Cette variété d’expériences et parfois de tribulations avaient aiguisé son regard à la fois inquiet et nuancé et son engagement constant contre la peur et le rejet de l’autre.

Lui qui avait été préfacé à la fois par Sartre et par Camus était dans ce XXI siècle l’un des derniers tenant de la République des Lettres, comme le prouve l’éclectisme de ses admirations littéraires et de ses relations.

Je voudrais surtout souligner ici sa fidélité à l’histoire de la communauté juive de Tunisie au sein de laquelle il était né et qui est présente dans presque toutes ses œuvres.

Lors de la  visite que le regretté Jacques Taieb et moi-même lui rendîmes en 1997, pour lui faire part de notre projet de créer la Société d’histoire des Juifs de Tunisie en vue de favoriser l’éclosion de travaux scientifiques et d’échanges universitaires, il ne se contenta pas de nous encourager mais nous apporta un concours constant et bienveillant en mettant sa notoriété au service de notre toute nouvelle association. Il n’a jamais manqué depuis de souligner la qualité de notre action, la continuité exemplaire de nos travaux et ne manquait pas de rappeler qu’il était membre d’honneur de notre association et qu’il était intervenu en 1999 et en 2003 lors des colloques internationaux que nous avions tenus en Sorbonne. A deux reprises en mars 2000 et en novembre 2003 nous avions organisé des journées d’études autour de son œuvre, dans une perspective plus historique que littéraire avec la participation d’universitaires tunisiens et israéliens.

Mardi dernier, deux jours avant son décès il participait assistait grâce à internet et à l’application zoom à la conférence donnée sous l’égide de notre société par Jean-Marcel Nataf sur les chefs d’œuvre des rabbins tunisiens. J’avais été heureusement surpris de sa présence, de ses traits apaisés et de constater que son sourire si perçant et si expressif de sa personnalité apparaissait de temps à autre sur l’écran tandis qu’il écoutait attentivement un exposé dont le thème ne portait pas un de ses sujets de prédilection.

Dans les jours et semaines qui suivront les hommages se multiplieront sans doute et exprimeront mieux que je ne le fais ici la grandeur de l’œuvre d’Albert Memmi.

Aujourd’hui je pense à l’Homme, à tout ce qu’il a représenté pour beaucoup dont je suis et j’essaye de retrouver les termes de nos multiples échanges.

Son œuvre marquée à la fois par son identité juive, par sa Tunisie natale si chère à son cœur, par la culture française, celle de la France des Droits de l’Homme, de la France de Michelet et de Zola. Elle demeurera pour les historiens la référence de ce qui fut pendant des siècles et des siècles la présence juive en Tunisie.

Les grands travaux de l’esprit ont un précieux privilège. Ils vivent et se prolongent au-delà de leurs auteurs. L’œuvre d’Albert Memmi en fait partie. En ce sens Albert Memmi continuera de vivre.

                                                           Claude Nataf

                               Président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie 

                                                           25 mai 2020

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