nature du champ, champ de la nature

La nature du champ, non le champ de la Nature, avais-je dit, avec sincérité, même si, évidemment, je devais guetter l’étonnement devant la petite trouvaille. J’avais passé une nuit à écrire autour de cette inversion qui me paraissait juste. En tentant de penser la « Nature ». Mais je ne donne pas ici ce texte long, peut-être ennuyeux et m’aventure dans sa périphérie.

La question qui était posée etait celle du fondement de ce qu’on nomme « anti-nature », comme la nomme Clément Rosset, dans la sphere philosophique. Mais ce n’est pas exactement mon sujet. Ici, il s’agit de ce que je nomme le “romantisme du vert », l’apologie de la beauté naturelle, la prétendue « communion » avec la terre et ses broussailles, la Nature, ensemble ordonné, donné au monde, idole inaltérable parce qu’immuable, celle des sentiers, des champs, des rochers, rute, pure, inaltérable, écologiste, verte encore. Rosset, contre le triste et pessimiste Rousseau et tous « les naturalistes » , exposait dans sa thèse universitaire, que l’idée de Nature avait été inventée pour vilipender le « contre-nature », et s’en plaindre.

Mais, là encore, ce n’est pas mon propos, même s’il n’est pas inutile de le rappeler. Ce que je veux écrire ici est plus prosaïque : il n’y a pas de nature en soi, mais juste de de l’artificialité artificielle ou naturelle, si j’ose dire, qui peut être jouissive, comme la Nature peut, évidemment l’être. L’artificiel, non « naturel », non écologique, comme un objet en plastique, peut fabriquer joie et jubilation. L’essentiel est dans la jubilation, la joie, la vibration et non dans la prétendue jouissance de l’essence, de la pureté non humaine. La nature n’est pas belle en soi. Et, en réalité, c’est la beauté, dans son mystère qui, lui, peut en soi fabriquer la belle nature. Forme platonicienne idéelle de la Beauté qui façonne celle des objets. La seule essence est hors de son objet, la Nature n’existe pas dans son essentialité.

Pourtant, concrètement, rien ne m’émeut plus qu’un champ de blé, un murier, un arbre, une pétale de je ne sais quelle fleur que je ne sais nommer. Non pas parce que la Nature, celle des écologistes de quartier, notre « Mère » qui serait vilainement « dépecée » par l’homme, est là devant moi. Ce sont des balivernes de petits poètes et quelquefois de vrais haineux de l’humanité, qui se camouflent dans le politique, pour faire passer leur hargne. Mais plus simplement parce que c’est mon paysage d’enfance, celui qui vibre sous mon front de « regardeur ». Celui qui évite toujours la lancinante mélancolie, laquelle, sans qu’on s’y attende, peut tomber sur vous, en même temps que la mémoire d’un espace décisif dans une vie, enfoui désormais dans un temps éteint, qui a pu accueillir une flopée de sentiments. C’est –  je le répète – toujours l’espace qui enlace le temps. A dire vrai toujours la mémoire des espaces qui l’emporte sur l’écoulement du temps, non perceptible.

Pour revenir à l’essentiel que je tente de dire ici, c’est toujours provocateur, cassant en le sachant, pour éviter la discussion inutile et stérile, que j’affirme que rien ne vaut une impression qui s‘éloigne de l’idolâtrie de la Nature.

C’est ici que j’hésite à citer Albert Cohen, de peur d’alimenter un discours antisémite, que de petits lecteurs pourraient prendre dans leur besace pour vilipender, sous couvert de théorisation. Le peuple dit du Livre qui est en réalité celui de “tout-sauf-l’idole“. Mais je me lance, persuadé de l’intelligence des lecteurs : la Nature, en soi, faussement conceptualisée dans sa beauté ou son intégrité, est un concept irritable. Albert Cohen, seigneur de la littérature, lorsqu’il s’interrogeait sur la relation du juif à la nature, écrivait que le juif est « peuple d’antinature », celui qui déclare « la guerre à la nature et à l’animal en l’homme », le seul apte à « se débarrasser de la tare naturelle et animale », à produire « un homme humain ».

Il exagérait. Il confondait le juif avec l’anti “deep ecology”. Il exagérait toujours. Mais l’on sait que c’est ce qui définit un écrivain. Il me faudra y revenir.

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