Rêve. Les doigts du guitariste.

Cette nuit, agitée et joyeuse, presque dans la réminiscence, je crois avoir rêvé dans un cabaret dans les faubourgs d’Almeria.

J’étais seul avec une guitare, les tables vides, les murs humides, les lumières faibles. Et moi sur scène avec ma guitare, assis sur un cajon. Je jouais comme jamais, comme personne.

Personne dans la taverne.

Mes doigts n’avaient jamais été aussi agiles, le son des cordes était exact, les murs séchant leurs pierres, note après note.

Personne.

Je crois que pensais à une femme mais n’en suis pas sûr tant l’on pense toujours à une femme dans la musique. Pas de notes pour soi. Toujours une femme ou sinon rien ne va.

J’entends un bruit, regarde vers la lourde porte de bois brut lacérée de tous les couteaux des voyous qui avaient hanté les lieux en essayant de graver le nom de leur amour sur cette porte au bois trop dur.

Personne. Porte fermée.

Je sens une main qui caresse mes doigts.

Une femme était derrière moi, penchée sur ma guitare et caressait mes doigts.

Je ne me retourne pas, elle libère mes doigts. Je joue pour elle. Des heures, sans me retourner. C’était sûrement elle celle à qui je pensais. Je joue des milliers d’heures. De temps à autre, je passe une paume sur le cajon et fais sortir un son long et clair.

Je joue merveilleusement bien, la guitare n’en revient pas.

Puis, je la pose ma guitare, me lève, me retourne. Non, non ELLE n’avait pas disparu comme dans un rêve, comme vous vous y attendiez. Elle était là, m’a souri. Belle, belle. Nous sommes restés toute la nuit à ne pas baisser les yeux, graves, certains d’une vérité.

Puis je me suis réveillé.

Il est 19 h et je suis encore là-bas. Dans la taverne, avec elle.

Il y a dans la vie, un seul rêve qui vous enlace jusqu’à la fin.

Est-ce celui-ci ?

Les hommes sont faits pour rêver de femmes. Et réciproquement.

La musique accompagne, des accords parfaits en suspens.

Le flamenco.

PS. Évidemment ce rêve ne m’appartient pas. Il m’a été conté par un des personnages du grand livre en gestation sur le concept de « romantica ». Moi je ne rêve pas.

Flamenco
J’ai hésité entre glisser cet article à la lettre C, cante hondo ou jondo à l’andalouse, ou ici. Puisque tout chant andalou qui débute par ce cri de douleur, ay, est, pour les étrangers et, même, pour nombre d’Espagnols, flamenco, je me suis décidé à réunir chant profond et flamenco sous une même rubrique, me réservant de distinguer entre les deux.
Il y a ay et ay, celui frelaté des gitaneries et celui qui s’arrache des tripes, déchire la poitrine, fait courir dans le dos des spectateurs un frisson de panique. C’est peut-être la distinction essentielle, quand même des considérations plus musicales aident à faire la différence.
Le flamenco est un spectacle ; il se produit sur les tablaos, devant des touristes avides de pittoresque ; le second peut jaillir n’importe où, dans une taverne, dans une cuisine, devant le feu, dans la rue, au travail. Le flamenco est un style, une manière de se tenir debout, les reins cambrés, le menton relevé, de parler, de marcher, pourquoi pas de boire ou de manger ? C’est une posture de défi ironique, une attitude d’indifférence et de mépris. On feint d’ignorer le danger, on s’amuse avec lui. Il arrive que le cante soit flamenco. Le plus souvent, il surgit sombre, tragique, dans l’obscurité, quand le duende, le djinn des Arabes frôle de son ombre le groupe rassemblé autour du feu de camp. L’inspiration, si l’on veut, ou, pour mieux dire, l’aspiration.
Ce cri de terreur s’est d’abord levé parmi les gitans qui, arrivés en Espagne en 1482, se fixèrent en Andalousie. Ils avaient mal choisi leur moment. La guerre ravageait les campagnes ; les villes, vidées de leurs habitants, offraient un spectacle de désolation ; les morisques entraient en agonie ; les Juifs seraient bientôt chassés, puis brûlés. Musiciens dans l’âme, les gitans recueillirent les derniers échos des traditions musicales des uns et des autres : berceuses juives, chant synagogal, modulations orientales, rythmes arabes, cantiques des églises mozarabes. Avec ces reliques, ils firent un brassage, imprimant à ces monodies souvent austères et répétitives un rythme haletant, une trépidation plus nerveuse.
Après les Juifs, après les morisques, le tour des gitans arriva. Les mines de sel ou de cuivre, les galères, les tortures, ils subirent le sort de toutes les races opprimées, décrétées impures.
Quand, après des années de supplice, ils retrouvaient leur tribu, ces hommes brisés, égarés, incapables de raconter ce qu’ils avaient subi, ces rescapés n’étaient plus que des spectres. Ils se tenaient à l’écart, le regard vide. La nuit, les familles se rassemblaient autour du feu ; toujours prostrés, ces fantômes rejoignaient le cercle, fixaient la flamme avec ce même air d’absence.
Tout à coup, le premier ay surgit ; ce cri inhumain glaça le sang de ceux qui l’entendirent pour la première fois. La plainte venait de plus loin, de plus profond que toute douleur. Elle renfermait les souffrances de l’Andalousie, ses colères et ses fureurs. Surgie des ténèbres, elle exprimait ce que ces revenants n’arrivaient pas à dire. Comme s’ils craignaient que la force manque au chanteur, les assistants l’encouragèrent : Eso es, muy bien, vaya, olé ; des palmes battirent le rythme. Plus tard, la guitare viendra à son secours, préludant au chant, l’appelant pour reprendre l’expression consacrée.
Un art venait de naître, non pas un art folklorique, mais un art subtil, savant, d’un raffinement superbe. Bien entendu, cet art était populaire et, précisément, arabo-andalou, avec toutefois une nervosité et une brièveté latines, sans aucune de ces répétitions obsédantes qui rendent, pour une oreille occidentale, la musique orientale si dure à supporter. Comment ce chant aurait-il pu traîner alors que le chanteur était pressé de tout jeter, de condenser son expérience terrible ?
Il y a une urgence du cante, elle lui implore l’exacte mesure. C’est le compás, boussole et la juste cadence. Rien de trop. La nudité du cri, ses modulations, ses chromatismes.
Avec cette urgence vitale, les nuances apparaissent : cante grande, le grand chant – martinetes, peteneras, saetas, soleares –, cante chico, plus léger, sévillanes, malagueñas, zambras. Au bout, il y aura le spectacle, du flamenco, les castagnettes, les guitares, les danses, les olés, avec beaucoup de ay, qui sont à la douleur vertigineuse des origines ce que le furoncle est au cancer.
Au XIXe siècle, les familles aristocratiques de l’Andalousie découvrirent avec stupeur cet art, se demandant comment les gitans, ces vagabonds, avaient bien pu l’inventer, d’où ils le tiraient. Il devint du dernier chic de convier des gitans à se produire devant des cénacles élégants. Chaque señorito voulut avoir sa fête gitane. Parmi ces riches seigneurs, il y avait des mélomanes passionnés que cette musique inouïe, avec ses modes étranges, avec l’étendue des tonalités, intrigua et fascina. Ils en parlèrent autour d’eux ; ils attirèrent les gitans à la Cour : les premiers tablaos apparurent à Madrid et, avec ces spectacles, naquirent aussi des amateurs avertis. Mais le cante n’était pas seulement improvisé, il était imprévisible.
Comment convoquer le duende à heure fixe ? Comment savoir quand le cri jaillirait, dans quelles circonstances ? Parfois, il fallait attendre jusqu’à trois ou quatre heures du matin ; d’autres fois, la nuit passait sans que le miracle se produise. Si les véritables mélomanes comprenaient cette excentricité, la majorité du public s’impatientait. Les gitans apprirent à se passer du duende.
Cette magie que la ponctualité du spectacle abolissait, ils la mimèrent en faisant beaucoup de bruit. On peut dire que le flamenco est la dégénérescence du cante grande. On peut affirmer que les touristes ont peu de chances d’entendre un cante authentique. On peut même se demander si le cante, le chant profond, a une chance de durer.
Avec l’avènement de la démocratie, un engouement est né pour cette musique. Des foules de jeunes se rassemblent pour entendre des cantaores, vieux paysans descendus de leurs villages montagnards, vieilles femmes qui chantent assises sur une chaise, de la manière dont elles chantent dans leur cuisine. On produit des disques avec les meilleurs interprètes du moment. Mais le cante est devenu un conservatoire. Sa nécessité vitale, son urgence ont disparu. Il reste le flamenco.

Michel del Castillo. Dictionnaire amoureux de l’Espagne.

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