Revel

Dans le P.S du précédent billet, j’ai collé un extrait d’un article de Jean-François Revel, honni à son époque par la majorité des intellectuels post-soixante-huitards ou pro-mitterandistes qui le constituaient, hurlements à l’appui, comme le chantre de la droite presque extrême…

Cet extrait, je l’ai retrouvé dans cet ouvrage très bien concocté avec une préface de Vargas Llosa et une postface de Philippe Meyer « L’abécédaire de J. F Revel » . Allary éditions.

Une plume définitive dans ses jugements, un talent de transformation de l’acerbe rampant en proposition claire et saillante. Son « polémisme » est vivifiant.

Je livre ici quelques perles qu’on croit noires et qui peuvent être lumineuses.

Aragon [Louis] Quand j’étais en khâgne, on lisait Le Crève-coeur : c’est grandiloquent, et très bien pour faire des paroles de chansons. Pas plus. Dans ses poèmes comme dans ses romans, Aragon m’est toujours apparu comme un fabricant de faux meubles anciens. Je préfère, si j’ose dire, le vrai Louis XVI ! Interview

Argent Les Français n’aiment pas beaucoup le libéralisme et aspirent tous plus au moins à se brancher sur le tuyau d’arrosage de l’argent public. En France, s’il est mal vu de gagner de l’argent, il est bien venu d’en toucher.

Quand on me dit que tel chef d’État « méprise l’argent », et que je le vois mettre au service de ses plaisirs personnels des moyens publics qu’aucun milliardaire n’oserait étaler en les payant lui-même, je songe à un vieux dessin du caricaturiste Maurice Henry. À la terrasse d’un café, deux « poules de luxe », comme on disait jadis, bavardent : « Oui, c’est vrai, murmure l’une d’elles rêveuse, il n’y a pas que l’argent dans la vie ; il y a aussi les bijoux, les fourrures, les voitures. » Toutes les nomenklaturas du monde « méprisent l’argent », pardi ! Elles se contentent de palais, de villas, de transports, de vêtements, de soins médicaux, de villégiatures et de festins gratuits. Le Regain démocratique

Critique d’art Là où le critique du XVIIIe siècle loue immanquablement « la nature admirable dans l’expression des passions », celui du XXe soulignera tout aussi immanquablement chez tous les peintres « la lente conquête d’une structuration de l’espace », ou « l’anéantissement systématique des cadres habituels de référence », ou encore « l’efficacité exemplaire d’un message qui transcende sa propre signifiance en affirmant la puissance du continu (ou du discontinu) ». Contrecensure

Fausse excuse En 1954, à son retour d’URSS, Sartre déclare […] qu’une « entière liberté de critique » règne en Union soviétique. Un encenseur attitré ose en 1990 excuser cette phrase en arguant que l’écrivain était souffrant quand il la prononça. Faux-fuyant piteux ! Imagine-t-on Newton affirmant que la terre est plate parce qu’il a une crise de foie ? Le Voleur dans la maison vide

Gâteau (part de) Selon le cliché en vigueur, c’est à bon droit que les peuples pauvres nous réclament « leur part du gâteau ». Sous cette forme, l’expression traduit une indigence de la pensée économique. Un dixième de l’humanité ne peut pas fabriquer du gâteau pour les neuf autres dixièmes. La seule solution, c’est que ces neuf autres dixièmes adoptent les systèmes politiques et économiques grâce auxquels l’Occident s’est enrichi. Le Regain démocratique

Lacan [Jacques] Disons tout de go que la manière de s’exprimer du docteur Lacan nous paraît recouvrir un tissu de clichés pseudo-phénoménologiques, un ramassis de tout ce qu’il y a de plus éculé dans la verbosité existentialiste, et que chacune de ses phrases se ressent d’une aspiration forcenée au grand style, à la pointe, à l’inversion, au détour recherché, à la formulation rare, à la tournure prétentieuse, mais n’aboutit qu’à une pesante préciosité, à un mallarméisme de banlieue. Pourquoi des philosophes

chanteur d’opérette Luis Mariano. Luis Mariano entrouvre le rideau et s’avance, complet blanc, cravate bleu ciel. Il s’avance lentement, en chaloupant quelque peu, à la manière d’un mannequin qui présenterait une nouvelle coupe de pantalon. Le sourire tout blanc accompagne cette démarche ; ce sourire restera là toujours, à peu près de la dimension et de la forme d’une pièce de cent sous, découvrant les incisives, les canines et, m’a-t-il semblé, une partie des pré-molaires. […] « Toutes mes chansons, vous vous en doutez, vont avoir un point commun : l’amour. » Il glousse et se dandine un peu, nous regarde avec tendresse, du ton dont une maman dit à sa fille le jour de sa fête : « Et maintenant, j’espère que tu te doutes du dessert : c’est celui que tu aimes, des œufs à la neige. » […] Il est insignifiant. Bien plus : il a une manière insignifiante d’être insignifiant. Il n’est ni odieux ni hystérique. Il est minuscule dans la vulgarité, imperceptible dans la stupidité. Il décourage l’indignation. Les paroles de ses chansons n’ont même pas assez d’existence pour pouvoir être idiotes. La musique n’atteint jamais le degré de consistance où l’on pourrait s’apercevoir qu’elle est mauvaise.

Mitterrand [François] […] La gérance Mitterrand (je dis bien gérance et non gestion, car Mitterrand a géré la France comme on gère un bar : à son profit). Le Voleur dans la maison vide

Chaque époque a ses mots passe-partout. La nôtre a l’exclusion. L’exclusion est partout et tout est exclusion […]. Lorsqu’un terme veut tout dire, il ne veut plus rien dire. Nous assistons à l’apparition d’un type humain nouveau, qui est l’Exclu devant l’Éternel, l’Exclu en soi, même quand c’est lui qui chasse les autres. L’émergence de l’exclusion dans le discours est désormais le signe sûr du zéro absolu de la pensée. […] Lorsqu’un homme politique est dépourvu de toute idée sur la manière de résoudre un problème, lorsque son cerveau est un espace vide, un vaste courant d’air, cet homme annonce alors avec solennité qu’il est contre l’exclusion. Il se décerne ainsi un certificat de noblesse morale, mais il étale sa paresse intellectuelle. Article

Politiquement correct À la fin des années quatre-vingt, aux États-Unis, sévit dans les écoles et les universités un nouveau genre de terrorisme moral et intellectuel, le « politiquement correct » ; en abrégé le « PC ». Un sigle qui, décidément, n’a pas eu de chance au vingtième siècle. En 1988, le cours d’initiation à Stanford élimine donc Platon, Aristote, Cicéron, Dante, Montaigne, Cervantès, Kant, Dickens ou Tolstoï, pour les remplacer par une culture « plus afrocentrique et plus féminine ». Les inquisiteurs relèguent par exemple dans les poubelles de la littérature un chef-d’œuvre du roman américain, le Moby Dick d’Herman Melville, au motif qu’on n’y trouve pas une seule femme. Les équipages de baleiniers comptaient en effet assez peu d’emplois féminins, au temps de la marine à voile… Autres chefs d’accusation : Melville est coupable d’inciter à la cruauté envers les animaux, critique à laquelle donne indéniablement prise la pêche à la baleine. Et les personnages afro-américains tombent à la mer et se noient pour la plupart dès le chapitre 29. À la porte Melville ! Le Voleur dans la maison vide

P. S Il faut, ici, rendre hommage à Jacques Almaric qui, en 1997, à l’occasion de la parution des Mémoires de JFR a publié un article presque élogieux qui a du faire grincer les dents des petits soldats de la rédaction du journal. Mais Almaric était Almaric. Je le reproduis ci-dessous :

Seul l’homme peut se fixer des rendez-vous à lui-même, et seul il a le pouvoir de s’y rendre.» «Pourquoi des philosophes?» interrogeait naguère Jean-François Revel. «Pourquoi Revel?» se demandent encore certains. Ils n’ont qu’à plonger dans les Mémoires de l’iconoclaste pourfendeur de lapins. Non seulement ils n’y rencontreront jamais l’insipide et la cuistrerie, mais ils pourront aussi y goûter la liberté d’un esprit appliquée à toute une vie. La liberté d’avoir raison ­ lorsque l’opinion provient d’une analyse des réalités ­ comme celle d’avoir tort ­ lorsque la vision des réalités provient d’un a priori. Car, nous dit encore Revel, qui ne craint pas d’en revenir aux évidences oubliées, «le propre du préjugé, c’est justement que nous n’avons pas conscience que c’est un préjugé (…) Le préjugé (« ) établit une cloison insonorisée (« ) entre la conviction et la connaissance. Que notre cervelle recèle trois grammes ou trois tonnes d’intelligence, le préjugé les tient de la même manière à bonne distance de notre faculté de penser.»

Revel en vieux sage égrenant ses leçons à l’usage des jeunes générations? Que nenni! En vieux singe, plutôt, tout couturé des bagarres dans lesquelles il a donné au moins autant de coups qu’il en a reçu. Un Revel tonique, souvent jubilatoire, qui ne nous fait pas le coup du «bilan globalement positif», même si la modestie ­ vraie ou fausse ­ ne fait pas partie des qualités qu’il revendique. Il lui préfère la lucidité acide, tempérée par de multiples gourmandises, et aggrave son cas en faisant preuve d’une allergie quasi pathologique à la bêtise, ce qui en exclut tout autant l’oubli que le pardon. On comprendra que ça ne plaise pas à tout le monde, et que les avocats masqués de ses victimes préfèrent lui intenter un énième procès en hargne, aigreur et autres méchancetés. Ces fausses vierges effarouchées seraient cependant plus crédibles si elles avaient fait preuve hier, à l’égard de Revel, des mêmes vertus chrétiennes qu’elles lui reprochent aujourd’hui de ne pas pratiquer. Mais personne n’ose plus reprocher à Revel d’avoir eu raison trop tôt dans sa dénonciation du totalitarisme communiste, de ses mensonges, de ses complices et de ses «idiots utiles» si chers à Lénine. Ne pouvant plus s’en prendre au chat parce qu’il course les souris, on feint de découvrir que Revel a des griffes…

Le problème pour ces esprits chagrins, c’est que «FR» a autant de mémoire que de talent. Curieux de tout et de tous ­ sa galerie de portraits, d’Althusser à Eric Rohmer, sans oublier le colonel Rémy, les frères Servan-Schreiber, Goldsmith et tant d’autres, vaut la visite à elle seule ­, c’est un infatigable boulimique qui transforme son érudition en culture et fait son miel dans son coin, avant de nous en proposer quelques bocaux. Ici, c’est une pleine jarre de sa vie, mais aussi de son temps que nous propose ce raconteur hors pair. L’histoire commence à Marseille, avec un père qui virera au pétainisme, alors que le fils se fait «coursier» en Résistance. Autodidacte clandestin chez les Jésuites, Revel achève sa double vie scolaire à 19 ans, en 1943, sur un exploit qui résume bien ce surdoué rétif: reçu à la Rue d’Ulm dès sa première tentative, il est dernier de sa promotion. Commencent alors ce qu’il appelle ses «années picaresques», un mariage précoce d’abord, le refus de la routine universitaire, ensuite, qui va le condamner à la bohème cinq années durant. Le voltairien cédera même un moment, «sous l’impulsion de la Chair», aux «fadaises ésotériques» d’un Gurdjieff, le gourou russo-géorgien qui escroquait le beau monde parisien depuis les années 20. Peut-être est-ce cette escapade en charlatanisme qui a vacciné Revel contre «la tentation totalitaire»? Notre esprit fort ne s’en veut pas moins de gauche et va le vérifier lors d’un bref séjour comme enseignant à Tlemcen. Ce sera ensuite le lycée et l’Institut français de Mexico, l’amitié avec Buñuel, et une autre vaccination,: la détestation du présidentialisme sans contraintes, qu’il vitupère dès 1952 dans un article d’Esprit consacré à dénoncer » les méfaits du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) mexicain. Après le Mexique, l’Institut français de Florence, les amis André Fermigier et Jacob Bean, qui vont «métamorphoser» sa culture artistique , le brouillon de Pourquoi les philosophes? Puis le retour en France, en1957, la démission de l’enseignement, une nouvelle vie, triple cette fois-ci, de journaliste-écrivain-éditeur, France Observateur, Julliard, Laffont, le Figaro littéraire, l’Express, dont Revel prendra la direction en 1977 avant de démissionner pour fuir les errements d’un Goldsmith dont il avait sous-estimé les humeurs et la nocivité des «surdoués de la courbette». C’est à l’Express que Revel peaufinera «à l’explosif» sa réputation de bête noire de la gauche. Son crime sera jugé d’autant plus impardonnable qu’il avait entretenu des relations cordiales avec Mitterrand dans les années 1960-1970 (il fut même candidat à la députation en 1967 et contre-ministre de la Culture dans le cabinet fantôme de la gauche en 1965) avant de combattre sans relâche le programme commun. Un renégat, dit-on alors. Rattrapez-vous, lisez Revel.
Jacques AMALRIC

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *