Les ronchons de la raison. Éloge de l’humain ému.

Lorsque, très humblement, vous précisez vous intéresser à la philosophie, beaucoup (à vrai dire presque tous) vous envient de connaître les principes de la sagesse, en ajoutant (c’est à la mode) que les penseurs ou sages orientaux ont, c’est dommage, été beaucoup ignorés avant que des intellectuels ou journalistes de renom ne viennent aider à leur réhabilitation.

Puis, beaucoup (là encore, presque tous) rappellent que « Philosophie » signifie « étude ou amour de la sagesse » et vous envient (encore) de connaître les penseurs grecs, inventeurs de ladite philosophie. Vous êtes donc un « sage » …

Puis, quand le « philosophe » s’énerve, lance un mot un peu vif, dénigre, pleure, est triste, réagit mal, tous (sans exception ici, sauf les vrais philosophes) s’étonnent de cette dichotomie, de cette non-coïncidence entre la philosophie maîtrisėe entendue donc comme sagesse et recherche de la rationalité et ce comportement non idoine, inadéquat au regard du couple conceptuel idéal initié par les grecs (raison et sagesse)

Le philosophe étant un sage devrait ainsi le rester toujours, sa connaissance philosophique devant configurer son cerveau et ses actes. Et la sagesse acquise par la philosophie s’incruste dans le corps du « philosophe »…

Rien n’est plus énervant (…) que cette conviction assez primaire qui ignore ce qu’est la philosophie. Rien n’est plus crispant que celui ou celle qui vous dit : »mais à quoi servent tes lectures philosophiques ?  »

C’est, d’abord, en effet, confondre philosophie et sagesse, puis philosophie et pensée grecque, philosophie et développement personnel, et, enfin, philosophie et raison.

Bref, une définition scolaire de la philosophie à l’attention des lecteurs de bords de piscines débordantes…

Or, nul n’ose le dire ouvertement, de peur de subir la critique, que « la raison » à laquelle les grecs (nos amis dans leur majorité) nous convient de manière récurrente, n’aide pas toujours à rassembler nos forces. Au contraire souvent et nécessairement, elle provoque le désarroi devant l’impuissance à la trouver, confortant l’impuissance dans la prétendue sortie nécessaire du sentiment (ou du romantica).

Et ce alors qu’il s’agit aussi d’une force vitale humaine, ce sentiment qui passe par l’exacerbation d’une émotion éclatée, assumée dans un langage explosif.

Elle aide les humains qui ne peuvent s’entendre dire constamment que la raison doit l’emporter. L’homme doit sûrement chercher à devenir « l’être de raison ». Mais c’est aussi un jongleur du sentiment qui peut louper une exhibition, sans que la raison ne l’aide à rétablir une passe. Laquelle, jonglerie merveilleuse avec l’air du monde, peut devenir, y compris dans la tristesse ponctuelle, un atout pour rester un humain et revenir non pas nécessairement à la raison, mais, plus simplement à la joie.

Puis, la philosophie ne peut se résumer à une technique ou à la sagesse. Il ne peut s’agir que d’une tentative de compréhension (non scientifique et conceptuelle) du monde, de ses ressorts, des idées qui peuvent, même fausses, le gouverner.

Donc, pour revenir à notre propos initial, la philosophie ne peut se limiter à un apprentissage, une recherche de la sagesse et un objectif (la raison).

Ce type de définition ne peut concerner que la pensée grecque, au demeurant post-socratique. Le philosophe peut parfaitement ne pas être un sage. Sauf (et c’est ici que se trouve le point nodal) si la maîtrise des concepts, alliée à une volonté de synthèse, bref la connaissance se transforme en génératrice de sagesse. À vrai dire de vérité, si l’on ose dire…

Il faut, au surplus, au risque de la répétition, les penseurs grecs ne nous aident pas toujours, carrés et donneur de leçons du raisonnable, lequel n’est pas nécessairement jouissif.

Ainsi, dans le livre IV de la République de Platon, Socrate établit une distinction dans l’âme humaine qui posséderait trois parties : le « principe désirant », (appétit, le désir), l’« ardeur morale », ou thymos (colère, le courage, irascibilité) et enfin le « principe rationnel » ( pensée, accès au divin).

L’émotion, elle, attachée donc au « thymotique », aux humeurs, au cœur, situées entre le bas-ventre et la tête, doit absolument être « maitrisée » par le principe de raison (« le principe rationnel doit commander et les principes dirigés n’entrent pas en conflit avec lui ».

Cette triple distinction, selon certains, sont en réalité celle entre le ça, le moi et le surmoi proposé par Sigmund Freud.

Aucune émotion, et statufiés…

Or c’est tant la connaissance du monde que la capacité émotive qui sauvent les humains.

Et peu d’humains peuvent suivre Épictète (v. 50-v. 125), lequel nous intime l’ordre de dominer nos passions en distinguant ce qui « dépend de nous » (nos « représentations ») et « ce qui ne dépend pas de nous » (les événements). Les armes du stoicisme.

Ainsi, devant un danger, de mort, j’ai peur. Or, stoïque, je dois me dire que la mort n’est pas si terrible, qu’elle n’est qu’un retour à la matière ; et qu’il ne dépend pas de moi que ce qui va éventuellement me faire mourir. Je suis devenu un héros. Même pas peur! Et ce avec la « bonne » représentation de la mort , « compréhensive » disent les stoïciens. Prêt à mourir, sans peur. Epictète, dans cette froide et prétendue utile rationalité la pousse assez loin.

Il dit : « Ton enfant est mort ? Il a été rendu. Ta femme est morte ? Elle a été rendue » (Manuel). Le deuil est ainsi rejetė puisque nous n’avons aucune prise sur la vie et la mort de nos proches,

Rendus, comme des objets prêtés…

Ces stoïciens pourtant admirés (y compris par moi),impassibles devant tout (destin, amor fati) nous transforment, loin de l’humain dans une mécanique qui oublie notre chair, notre sang…

Ils font des hommes des pierres sans sentiment qui tombent ou s’effritent…

Difficile de combattre le stoïcisme. Mais difficile de l’aimer quand on jouit du sentiment ou même dune jolie émotion…Celle de l’amour, par exemple. Qui nous ramène toujours à l’humain dont la faiblesse est aussi la force, la belle force du sentiment.

En réalité, c’est Kant qui a raison lorsqu’il propose les quatre questions qui couvrent le champ de la philosophie : Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ?

Et celui qui connaît quelques réponses documentées à ces questions peut, parfaitement ne pas être un sage. Et, pourtant, un vrai philosophe (cf supra, sur la définition dépassée de la philosophie).

Étant, au surplus observé que lorsqu’il s’agit de la première des réactions humaines constituée toujours par une émotion, elle n’intéresse la philosophie traditionnelle (grecque) que pour, encore, la détruire par la Raison.

Donc la philosophie, telle que la comprennent beaucoup n’aident pas beaucoup celui qui peut attendre du concept philosophique un accompagnent de l’émotion. Trop facile cette soumission à la raison, laquelle peut, au demeurant, si l’on lit entre les lignes de Damasio, être aussi une émotion…

Dès lors, la définition kantienne de la philosophie, post-inaugurale, après les grecs, peut, elle, nous aider, en comprenant le Monde et l’une de ses parties (nous). Et l’impassibilité du sage rationnel peut être ennuyeuse, non humaine à vrai dire…

La philosophie, entendue comme la sagesse grecque peut donc être une imposture, fondant les ouvertures de cabinet de développement personnel, qui, prétendant faire appel aux sages philosophes façonnent l’entourloupette dans la relation au « patient » que serait le chercheur de raison…

La philosophie, dans sa compréhension du monde, qui englobe aussi l’étude de la raison dominante est la seule qui vaille.

Il faut donc tenter de ne pas être trop « chic » en convoquant constamment la philosophie grecque, et le rationalisme stoïque, en les réduisant rapidement à la philosophie.

Il vaut quelquefois mieux « connaître » que dompter l’émotion par la raison. Et être ému, ce qui peut- être assez ancré dans une jouissance de l’humanité.

C’est ce que nous pouvons aimer, sentir notre spécificité humaine : la submersion jouissive dans l’émotion

Comme le disait, Spinoza, il faut juste savoir qu’on n’est pas libre pour jouir de sa liberté.

Long PS. Pascal, Pensées (encore). Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur, c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison ; cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent.

Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours […]. Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique par différentes voies – et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre pour vouloir les recevoir.

Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire ; plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connaissions toutes choses par instinct et par sentiment, mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné que très peu de connaissances de cette sorte, toutes les autres ne peuvent être acquises que par raisonnement.”

_Pascal, Pensées

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