Sens

Suite de « Structure », billet précédent. La tarte terminée, le disputailleur forcené, au demeurant fort sympathique mais, connaissant, par je ne sais qui, ma propension à la recherche d’une structuration du monde (le rêve de l’intellectuel : un résumé définitif, intangible du monde) a continué à m’houspiller… Gentiment.

Comment disait-il, on me dit que vous vous intéressez à la Cabale, ce qui est, d’ailleurs ajouta-t-il, non sans raison, incompatible avec votre spinozisme notoire (mais qui lui a soufflé des choses de moi ?). Donc il y a du « sens ». Pas celui des relations matérielles dévoilées dans et par le structuralisme, continua-t-il, mais bien un sens caché qui est le « destin du monde ».

Le convive avait du préparer la disputatio. Ça devait être un théologien sans kippa ou soutane, peut-être un lecteur de la revue des jésuites (« Études ») et sûrement, pour enrober le tout, un hegelien.

Et à cet instant, j’ai sorti mon smartphone, ouvert mon application de lecture de livres numériques et j’ai cité Rosset, les autres invités, stupéfaits, maintenant en suspens leur cuillère au-dessus de la tasse de café…

J’ai lu ceci : c’est Clément Rosset (Traité de l’idiotie)

« si le philosophe peut, en toute justice, s’étonner que les choses soient (qu’il y ait de l’être), il ne devrait en revanche nullement s’étonner que les choses soient justement telles qu’elles sont, y subodorant ainsi on ne sait quelle signification occulte. Signification obscure autant que tautologique : si les choses sont justement ce qu’elles sont, ce n’est pas par hasard, décide une certaine raison philosophique (alors que la véritable raison ordonnerait plutôt de penser : si les choses sont ce qu’elles sont, c’est qu’elles ne peuvent échapper à la nécessité d’être quelconques). Le grand philosophe de la signification imaginaire est Hegel : celui qui pense que tout le réel est rationnel, que rien n’arrive au hasard, que tout ce qui se produit est la marque d’un destin secret qu’il appartient au philosophe de comprendre et de dévoiler. À l’envers du déroulement anodin de l’histoire, le philosophe hégélien lit la signification et la nécessité de ce qui se produit, apparemment mais seulement apparemment, sans finalité ni raison ; dès lors toute réalité se double d’une signification imaginaire. Hegel n’admet le réel que pour autant que celui-ci signifie ; c’est pourquoi il méprise profondément les mathématiques dont il sait, avant Russell, qu’elles constituent un langage, clair et précis, mais qui ne parle de rien et ne transmet pas de message. Le véritable réel, pour le philosophe hégélien, est fait d’une autre étoffe.

Et j’ai ajouté que la recherche d’un sens caché était féconde pour celui qui était persuadé qu’il n’y en avait pas et le démontrait autant que pour celui qui, religieusement, dans l’obscurité des signes le trouvait ou, du moins se persuadait de son existence. Et que même Einstein, dans son célèbre texte sur Dieu était persuadé de l’existence d’un sens (un design au sens américain)

Et que cette contradiction, je l’assumais, comme un passage de la pluie au soleil, comme le miel contre le vinaigre. Que c’était ce balancier chaotique qui définissait le monde. Dans sa contradiction qui est aussi une contrariété.

J’ai entendu un cuillère tomber bruyamment dans une tasse….

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