Solarité et totalitarisme. Sur Sartre et Camus.

Introduction. Lorsque deux grands bavards sont ensemble dans un studio radiophonique, s’interrompant, se volant la parole, comme on arrache d’une main fébrile le fruit dans la paume de l’autre, quelquefois dans le brouhaha, presque celui d’une salle de jeux, l’on est souvent irrité, surtout quand on les écoute du fond d’un lit, après une d’insomnie de fatigue, la pire puisqu’elle vous fatigue encore plus pour la journée et vous tire, avec sa corde râpeuse, dans le rond qui casse la géométrie du temps, le cercle vicieux, comme on dit.

Cependant, ici, le bavardage était assez tenable puisqu’aussi bien, c’était vraiment du bavardage littéraire et philosophique mondain, lequel n’est pas le pire et supplante, assez agréablement, celui de la doxa Facebook ou la pire : celle des journaux et émissions de France Inter. Il n’y a que les terroristes et les tristes qui n’aiment pas les bavardages joyeux et inutiles, d’où peuvent sortir quelquefois un mot ou une locution qui changent la face du jour.

Je parle ici d’Alain Finkielkraut et de Raphaël Enthoven dans l’émission du premier (« Répliques », sur France Culture) consacré à la lecture du « Premier homme », roman posthume d’Albert Camus qui l’avait dans sa besace en cuir, le jour de sa mort, à l’âge de 47 ans, en 1960, dans un accident de voiture, sur une petite route, dans l’Yonne, près de Montereau.

Je l’offre ci-dessous :

L’émission me permet de revenir sur Camus que je ne peux, comme beaucoup séparer de Sartre, la prétendue « déchirure » de leur amitié, calée à vrai dire sur leur passion des femmes plutôt faciles, du moins disponibles par l’admiration vouée aux deux intellectuels (une passion des femmes non répréhensible, n’en déplaise aux idéologues du moment qui confondent les campus américains avec le monde réel, mais je m’égare encore). Une « amitié » également, il est vrai, structurée par leur idéologie partagée un temps (le communisme) et l’amour du théâtre (Camus a failli être l’acteur des « Mouches » de Sartre).

Évidemment qu’il faut préférer Camus à Sartre, en réalité la petite liberté, même illusoire, à l’apologie du totalitarisme. Oui, oui, Sartre est un vrai philosophe, pas Camus « philosophe pour classes terminales », selon le titre de l’essai de J.J Brochier, paru en 1970, un sartrien dévot, haineux du « petit Camus ».

Mais je n’aime pas Sartre, héraut très paradoxal, un stalinien existentiel, ce qui est assez martien, quoiqu’en disent les tournoyeurs abrutis de la pensée « complexe », grand faiseur donc de « l’existence » libre qui précède le tout, y compris l’Univers et le Cosmos, un libertaire (pas un libertarien) existentiel qui a donc soutenu d’abord les staliniens de première génération avant, sur un tonneau qui n’était celui de Diogène, d’haranguer les foules en les exhortant à se mettre à genoux devant la deuxième (génération de staliniens) : les maos idiots de Libération qui avaient même investi les « Cahiers du Cinéma », faisant de Godard un petit soldat chinois…

Mais, tout en défendant alors Camus, je n’aimais pas sa prose théâtrale d’apprenti libertaire, faisant, son « marché du petit pauvre”, « voyou d’Alger », comme le nommait Sartre, parmi les bourgeois des salons et cafés de Saint-Germain, solaire, comme il disait, au-dessus du monde dans sa volonté impériale qui s’extrayait de l’histoire disait Sartre, de la structure, disais-je, dans mes petits écrits structuralistes du temps assez marqué, des débuts des années 70, foucaldistes, lacaniens, althussériens, poulantzasiens, Levi straussiens, bourdieusiens…

Voilà pour mon introduction à cette incursion du Dimanche dans les idéologies

Sartre, le terroriste. Quelques jours après la mort de Camus, Sartre écrit : « Pour tous ceux qui l’ont aimé, il y a dans cette mort une absurdité insupportable ». Fastoche, dirait une amie anciennement proche. Comme si toute mort n’était pas absurde. Mais c’est du Sartre et il ajoutait : « Nous étions brouillés, lui et moi ».

Camus a connu Sartre par « la Nausée », en en faisant l’apologie dans un journal d’Alger. Le maître a apprécié. Il « rend » par une critique élogieuse de « L’étranger », puis le reçoit à Paris dans les salons mondains et en fait son petit protégé (il a 8 ans de plus). Le grand bourgeois s‘amourache du voyou pauvre, une histoire presque stendhalienne. Mais, pourquoi pas. Ils seront vraiment amis, inséparables, les femmes, le whisky et de temps à autre une petite pensée sur le monde. C’est comme ça que ça se passe partout. Ne crooyez pas qu’un intellectuel intellectualise jour et nuit. Les corps des femmes (l’essentiel pour un homme) l’alcool et la fatigue les en empêchent.

Jusqu’au jour de la brisure. Elle, idéologique, même si je ne suis pas certain que Sartre, un peu vieillissant ne jalousait pas l’ardeur camusienne. Mais j’affabule. Donc, jusqu’au jour où tous les deux se révèlent l’absence radicale de proximité de leur pensée. Camus ne digère pas facilement le marxisme.

Tout part de Koestler (« le Zéro et l’infini »), un bouquin qui m’avait fasciné et dont j’ai regretté de ne pas être le contemporain lorsque je l’ai lu, post-étudiant, chercheur de pensées. Koestler s’en prend au stalinisme de la terreur et Camus le soutient. La brouille s’annonce.

Puis Camus, s’essayant à la philosophie, publie en 1951 « L’homme révolté » dans lequel il oppose révolution et désir, que l’État et les révolutions confisquent, du haut de la soumission. L’État assassine la révolte, la Russie étant ainsi devenue une « terre d’esclaves balisée de miradors ». Il écrit, encore que tout révolutionnaire finit en oppresseur ou en hérétique », et enfin : « Je me révolte, donc nous sommes ».

Sartre n’et pas content du tout. Camus est devenu le « renégat, le traitre » et laisse le soin à l’un de ses dévots (Jeanson) dans la revue sartrienne (« Les temps modernes ») d’assassiner son « ami ». Ils se fâchent., Évidemment puisque Sartre écrit ailleurs que « tout anticommuniste est un chien ».

Puis vient l’épisode de la phrase de Camus à Stockholm, lorsqu’il reçoit. Le Prix Nobel et est interpellé par un algérien alors que les attentats à Alger sont vraiment meurtriers et que sa mère (sourde et illettrée peut se trouver dans un tramway qui explose sous les bombes du FLN. ..)

La Presse rapporte sa réponse : « « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère », citation apocryphe puisqu’en effet, il a dit autre chose :

« J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » 


Le traducteur C.G. Bjurström, lui aussi témoin de l’échange, rapporte beaucoup plus tard une version un peu différente : 

« En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère.» 

C.G. Bjurström, Discours de Suède, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1997.

Et là, Sartre ne peut, si l’on ose dire qu’exploser.

Conclusion. Je constate que je voulais partie d’un paradoxe (je n’aimais ni l’un ni l’autre, mais j’en préfèrais un) et me suis laissé entrainer par la minuscule érudition que j’ai pu emmagasiner sur cette affaire « Camus-Sartre » qui a pris pas mal de nos soirées animées. Et ce alors que les choses étaient vielles. Mais Sartre faisait toujours l’idiot de la famille (ce qu’il a écrit sur Flaubert) en susurrant qu’il ne ‘fallait pas désespérer Billancourt » (ne pas dire toute la vérité sur les camps en URSS afin de ne pas désespérer ceux qui croient dans le progrès historique incarné par la patrie de la révolution. Les ouvriers donc).

En réalité, je voulais faire le point, le mien à vrai dire.

Car, en effet, ma réserve, à l’époque à l’égard de Camus (je n’en avais pas à l’attention de Sartre, traitre à la pensée de la structure qui racontait des balivernes existentialistes, en contradiction avec la globalité diabolique de la totalité stalinienne, entre deux sauteries avec ses étudiantes et admiratrices. Il fallait que je lui torde le cou, à l’aune de quelques décennies de petite réflexion.

Alors, Camus ? Toujours un petit solaire de la petite poésie à quatre sous, magnifiant la nature et le bleu d’une mer, dans des mots de lycéens, au demeurant agréable à entendre l’été avec un pastis dans une main bronzée  ?

Et bien non. Je “travaille” (c’est une plaisanterie) actuellement sur cette locution que je viens d’inventer : « dans le cadre en aluminium ou en bois d’une photographie, il y a un sujet photographié qui a son autonomie au regard de la matière qui l’entoure, mais sans laquelle elle ne serait q’un morceau de papier jeté sur un sol goudronné.

J’en suis là depuis longtemps, donc loin de ma petite presque-détestation de Camus : le mot solaire peut être dit, sans référence à la pensée qui le structure.

Le soleil est autonome, en soi, et les humains peuvent, même dans l’emphase proclamer sa beauté sans que sa lumière ne fléchisse. Les deux champs ne sont pas en concurrence puisqu’en effet le tout universel et immobile, majestueux règne, sans cependant qu’une voix, même solitaire ou « solaire » ne s’interdise de la magnifier.

Tout ça, pour ça. Il faut que je coupe. En l’état, j laisse et m’éloigne de mon texte, vite, très vite, trop vite écrit. Le Dimanche excuse tout.

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