Soldats en noir et blanc

Bohème. Tchéquie. Juste des arbres, une forêt. L’image est classique, même si elle peut émouvoir par sa verticalité et son graphisme racoleur, magnifiés au surplus, encore une fois, par le noir et blanc.

Mais ce n’est pas ce que retient une amie lorsqu’elle regarde cette photo. Elle me parle de Elias Canetti et de son livre-fleuve : « Masse et puissance » qu’elle a avalé tout un été, affirme-t-elle, sur le sable d’une plage des Canaries.
À chaque nation, Canetti attribue un symbole : pour les Allemands il s’agit de l’armée, mais plus encore de ce qui l’incarne, la traduit, la configure dans une représentation : la forêt en marche, arbres soldats….
Et elle me dit que la forêt, les arbres, nombreux et alignés, constituent donc cette « masse » représentative de celle des allemands, territoire empli de forêts et même de forêts noires.
Et qu’ainsi l’armée allemande, même inconsciemment, dans son avancée, s’est inspirée pour se constituer en masse de ce qui fait le symbole de son pays. Elle voit donc des soldats en marche, une forêt de soldats. Allemands.
On se souvient ici de Shakespeare et de la prophétie. Macbeth demeurera invaincu, lui dit-on, tant que la forêt ne marchera pas contre lui, ce que Macbeth comprend comme la promesse d’un règne éternel puisqu’une forêt, à l’évidence, ne peut se mettre en marche.
C’est terrible ce que vient faire dire une photographie de quelques arbres photographiés sur une route de Bohème, juste avant le bourg où Mahler a vécu.
C’est bien le propre de quelques hommes que de se placer dans l’intellectualité certainement superflue. Mais si l’on suit Spinoza, cet homme est bien un « automate intellectuel », doté d’un esprit qu’il pense libre et conscient. Et l’intellectualité, même exacerbée, n’est pas une tare lorsqu’elle vogue hors du pouvoir.
Ici, dans ces tentatives de commentaires, c’est presque « je pense une photo, donc je suis un photographe ». Ou réciproquement comme dirait le même Spinoza.
Sauf que je ne l’ai pas pensée, cette photo. C’était juste au bord de la route, en Bohème, juste avant le bourg où Mahler a vécu…

Et on aurait pu juste titrer « Beauté de la forêt, arbres verticalement majestueux, beauté simple du monde ». Mais les humains confondent complication et pensée.

PS. Le bouquin de Canetti est ennuyeux. Il aurait pu écrire en 3 pages ce qu’il a produit en 700. Mais je ne le dis pas à mon amie. Il ne faut jamais détruire les illusions.

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