sous les images

Les rares personnes qui connaissent ce que je peux écrire ici ou ailleurs ont eu en mains mes carnets intitulés « sous les images ».

Un membre de ma famille ayant appris leur existence, et un peu vexé par cette désobligeance du silence a exigé leur envoi par Chronopost.

Je n’en ai plus sous la main et n’ai pas vraiment envie de lancer une nouvelle impression.

Je livre donc ici l’introduction (remaniée) et la fameuse image qui m’a amené à commenter « sous les images ».

On verra plus tard pour l’impression. Je refais le tout et change les mots. La relecture est une respiration après la plongée.

Donc :

Michel BEJA

SOUS LES IMAGES, Liminaires.

« Pendant des années, je suis resté en lutte contre la pléthore des commentaires qui s’installaient dans tous les domaines. Profus et diffus, ils sonnaient creux et, sous couvert de complexité du monde ou de sa théorisation, ils tarissaient, en les encombrant, les quelques vérités simples qui pouvaient encore fonctionner dans un discours construit.

Dans une tentative de recherche synthétique de quelques affirmations inébranlables, une sorte de table des essentiels, le commentaire superflu d’une image photographique me semblait ressortir d’une imposture alimentée par de multiples théories configurées laborieusement par les nouveaux théoriciens de l’image (Barthes, Deleuze, Sartre), lesquels érigeaient souvent en analyse indépassable le lieu commun et la tautologie.

J’affirmais que la lecture commentée d’une image ne pouvait générer une valeur, une plus-value à sa propre existence. L’image se suffisait à elle-même. Elle « persévérait dans son être », dans son intériorité, fabricante potentielle d’une émotion. Un peu précieux par provocation, j’affirmais lutter contre « l’ekphrasis », le terme grec signifiant « l’explication jusqu’au bout », presque jusqu’auboutisme. Et ici, dans le domaine de l’image un commentaire discursif seyait éventuellement au critique d’art qui analysait l’œuvre, de manière linéaire, temporelle, technique ou historique mais certainement pas au « regardeur » qui, trop bavard, prétendait chercher une lisibilité, en soi, d’un objet (ici une représentation de la réalité par un déclenchement photographique). Et si l’émotion émergeait, elle n’avait aucunement besoin d’un discours qui la soutenait, la lecture ou le commentaire ne pouvant se substituer au regard et à la production du sens.

J’avouais, par ailleurs, un certain agacement à l’endroit de la prétention discursive et théorique, boursouflée et souvent ridicule des analystes de la photographie dite contemporaine (souvent les photographes eux-mêmes brassant de l’air autour de leur travail), discours qui se substituait à son objet (l’image). Ce charabia sur la contemporanéité dans la photographie (mise en scène, hors des canons du « beau » et de sa technique, intimisme, dérangement, par la provocation dans l’image dudit regardeur, recherche du sublime) me confortait dans cette affirmation : le regard était, sauf dans la critique ou la technique, exclusif d’un discours sur ce qu’il fixait. L’invention de la contemporanéité fournissait aux esbroufeurs les armes sémantiques d’une démolition surannée et inutile de l’esthétique, de la « mélodie de l’image ». Dans un mouvement où la prise de pouvoir intellectuel l’emportait sur la centralité de la considération artistique. Juste du pouvoir par l’enfermement dans la théorie

Ainsi, dans une sorte de terrorisme parfaitement assumé et clamé, je bannissais, honnissais le commentaire sur l’image, y compris par ceux qui vantaient la fécondité de la recherche de son « dehors » nécessairement discursif.

Puis un jour, je me suis surpris à chercher une légende, un titre pour l’une de mes photos. Et ce alors que, dans la même logique de l’abolition du langage autre que celui autonome et exclusif de l’image, je prenais à mon compte la volonté de ne pas dire, nommer et sous-titrer.

Silence de l’image, silence sous l’image, disais-je encore.

C’est cette photographie dans le hall de l’hôtel Gellert, à Budapest reproduite plus loin. J’ai trouvé une légende (« le frisson »). Et l’on m’a demandé d’expliquer. Je l’ai, idiot, écrit.

L’enchainement a été, naturellement, de mise. On n’échappe jamais à un début.

Désormais, peut-être un peu confus, dans tous les sens du terme, je commente, m’abritant, théoriquement, derrière Bataille, Michaux, Baudelaire. Et l’affirmation d’une « poétique de l’image », adhérant au mot de Georges Bataille qui avait le front de clamer qu’une image devait nous faire « saigner intérieurement ». En expliquant ce saignement, cette coulure du sens. Mots-larmes.

Je suis donc (en l’état) convaincu qu’on peut aller chercher dans l’image le « dehors » qui fait corps avec elle, puiser son illisibilité primaire, rechercher sa dicibilité intrinsèque. Et qu’il s’agit d’un acte (le discours ou l’écriture qui a sa part de fécondité dans l’accompagnement d’un regard.

MB

L’image qui a « déclenché » et le commentaire

Budapest. Hôtel Gellert. L’on était debout, regardant le plafond du hall, suspendu comme une coupole, presque une soucoupe, tentant avec l’appareil de capter un détail, une courbure esthétique, juste une forme, la courbe du haut en suspens, sa prétendue essence.

On revient à l’image. Donc on était rivé vers le haut, on baisse les yeux et cette femme passe, vite. Le flou, encore de l’esthétique, est assuré par le mouvement rapide et les hommes sont exactement placés.

On déclenche, on a chopé le flou de la vitesse, toujours fantasque. On est assez satisfait du cadrage et de la configuration, un triangle, trois têtes, dont deux comme des piliers dans l’espace et une femme en blanc qui passe, poussant du blanc. Puis par l’ambiance, un peu mystérieuse, vitesse et obscurité mordorée. L’image est un peu améliorée, à peine recadrée et rangée dans les collections. Ici Budapest. C’était dans le hall de l’hôtel Gellert, là où se trouvent les fameux bains qui font la réputation de la ville, hôtel désormais désuet mais toujours et justement photogénique.

Plusieurs fois, on y est revenu à la photo, cherchant, sans le savoir, ce qui nous attirait.

C’est bien plus tard, quelques années plus tard, que l’on a peut-être compris. On livre ici cette petite compréhension.

Cette femme en blanc, c’est peut-être la mort qui passe entre deux hommes, chauves, absorbés à oublier le monde, l’un dans son livre, l’autre dans son smartphone. Chacun son monde d’absorption. Non, nous ne sommes pas dans un hôpital, mais bien dans un hôtel, encombré de piscines et de bains publics.

Mais la femme est vêtue comme une infirmière, dans ce blanc gériatrique, presque décisif et final. Et les hommes vont bientôt mourir.

Ce commentaire n’est pas triste, le sublime ne l’est jamais triste. On rappelle ici, pour ceux qui l’avaient oublié, qu’il ne s’agit pas, lorsqu’on place le mot dans le concept esthétique, du beau puisqu’il le transcende, le détrône, y compris dans l’horreur qui soulève un sentiment, pour le figer dans un grandiose qui peut ne pas être beau. Mais qui « soulève » le regardeur.

L’image dans ce hall est ailleurs, elle fait passer, flou et obscur dans ce blanc maléfique, le frisson.

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