Le cela du zen

Pour ceux qui ne le savent pas, la revue « Philosophie Magazine » (Philomag) héberge quelques « blogs » (je hais ce mot). Dont celui d’un certain Laurent Ledoux, que je viens de découvrir. Le lien :

Philosophie et entreprise

Un article m’a « interpellé », comme on dit dans les couloirs des grandes entreprises.

Il s’intitule « Qu’est-ce qu’un manager zen »

Je colle un extrait :

Pour mieux comprendre, observons un maître zen. Voici donc le grand maître Anzawa, qui s’apprête à tirer à l’arc, tel que le décrit Michel Random dans son magnifique livre, « Les arts martiaux ou l’esprit des budô » : « Le maître a fait le silence en lui. Avec des gestes où souffle et lenteur s’harmonisent, il saisit l’arc et l’élève lentement à hauteur de tête et se tourne vers la cible. L’unité de la tension de l’arc et de la concentration intérieure s’est mûrie dans un véritable accomplissement, la flèche s’échappe comme une éclosion accompagnée d’un cri bref et puissant : le Kiaï. Un instant, le regard du maître reste encore fixé sur la cible, car spirituellement la flèche continue, elle est le symbole de l’énergie même, rien ne l’arrête. « Une flèche, une vie. Engagez tout votre vie au tir d’une flèche », dit le maître. Entre le moment où il a pris son arc et celui où il a tiré sa première flèche, un long moment s’est écoulé. Durant ce temps, le maître s’est rendu étranger à tout ce qui n’était pas la pensée du tir, la concentration intérieure a opéré l’alchimie de l’unité : l’homme, l’arc, la flèche et la cible ne font plus qu’un. L’efficacité du tire et sa fonction spirituelle résident dans l’acquisition de cette parfaite unité. C’est au plus haut degré de concentration que la flèche jaillit spontanément comme un enfant laisse échapper quelque chose de ses doigts, avec innocence et oubli : c’est le parfait non-vouloir qui a réalisé le tir, le but lui-même est atteint de surcroît. Tirer à la cible c’est avant tout atteindre l’harmonie du tir, plutôt que la précision du tir qui est atteinte de surcroît.

« Ne pensez jamais à la cible quand vous tirez la flèche » dit le maître. Ou encore « Ne tirez pas ; Laissez ‘cela’ tirer. » ‘Cela’, c’est l’être essentiel qui est au fond de chacun de nous, qui nous relie à tout. »

Ainsi, par une pratique répétée, le maître a atteint un niveau de maîtrise parfaite du tir à l’arc où l’action s’est émancipée du contrôle de la conscience ordinaire, de l’ego. Lorsque le maître tire, l’action engagée semble ne plus obéir qu’à elle-même »

 

Je relis. Je n’en crois pas mes yeux. Je ne savais pas que ça existait encore ce type de « leçon de zen », ces mots creux, autant que le vide entre l’arc et sa corde.

Je suis persuadé que « les apprentis-experts-en-entreprise-performante-conseils-d’entreprises-performantes-au top-de-la-réflexion » s’emparent de ce vocabulaire pour en faire des congrès dans des hôtels de luxe. Très facile, entre deux repas gargantuesques et la recherche d’une collègue pour la nuit.

L’Occident se fait toujours avoir par le prétendu mystère de la philosophie asiatique dont l’on connait pourtant le caractère primaire et presque fasciste, enterrant la liberté de l’individu sous les fourches fourbes de la pensée du Centre, du Milieu, du Zen, quoi…

Le Zen qui est de la roupie de sansonnet devant le souci de soi grec.

Il ne faut pas s’énerver et sourire, simplement. Étant observé que le « cela » (attention, je fais pas de faute d’orthographe) est un concept très intéressant que les occidentaux ont manié plus intelligemment dans la science et la philosophie, qu’elle soit humaniste ou structuraliste. Mais l’Occident n’est pas chic. L’Occident n’est pas, malgré les grecs et l’invention de la liberté, pas assez mystérieux, dans la « lenteur » asiatique (un mythe éhonté, le peuple est très nerveux et Confucius n’y peut rien) inventée par les peureux de soi, qui ont jeté par-dessus bord la merveilleuse pensée du soi (qui n’est pas celle du sujet conscient, juste de l’individu qui se déplace) . La posture de karaté, en suspens, comme dans Matrix, va finir par devenir, comme on le savait dans les années 70, un geste de haute philosophie.

Je viens de relire l’extrait : on rêve…

PS. Il s-est dommage que Philomag, pour vendre, s’enfonce dans les méandres inutiles de la philosophie managériale, notamment par la création de sa nouvelle revue (Philonomist, un titre idiot, vulgaire, qui n’aurait pas du passe rentre les mailles des publicitaires). Ne pas confondre force, pensée, objectif avec philosophie.

Quant à François Ledoux, je viens de voir en ligne :

« A 49 ans, Laurent Ledoux est un économiste atypique. Adepte de la philo et des spiritualités, il a présidé jusqu’au 13 avril dernier le SPF Mobilité. Une organisation de 1 100 personnes où il a entrepris une petite révolution en instaurant des bureaux partagés, le télétravail généralisé, la suppression de l’obligation de pointage, un programme de méditation, etc. Rencontre avec un manager zen qui aspire à « libérer les entreprises » pour « changer le monde ». »

OK, OK…

Dieu que c’est révolutionnaire. Vous vous rendez compte : du télétravail et pas de pointage. Mais c’est un immense révolutionnaire..!