Singer, libre-arbitre, humain, trop humain…

J’ai pu retrouver l’entretien paru dans les Cahiers de l’Herne consacré à Isaac Bashevis Singer.

Il s’agit, encore du libre arbitre, sujet récurrent, s’il en est, ici.

À vrai dire le sujet est venu dans une discussion élémentaire hier et je faisais référence à l’écrivain, à sa vision que je qualifiais de « simpliste » de la notion.

Je n’ai pu, sur le moment, retrouver le texte de IBS.

Évidemment, IBS est tout sauf simpliste. Sauf que seule, désormais, la minuscule provocation permet l’écoute ou la colère féconde.

N’empêche que la vision « tautologique » de IBS de ce qu’il nomme l’humain règle le problème par une pirouette que les adorateurs du « moi » glorifient. Une pirouette trop facile que de dire « j’en parle, donc ça existe ». Ou encore « je parle donc je suis ». Et enfin « je parle, donc je suis ».

Je commenterai plus longuement dans un vrai billet.

Mais, soit. L’humain est unique.

Vous aurez noté que je fournis ici les armes aux pourfendeurs de Spinoza.

Maso…

Mais relisez le billet sur Rosensweig et les deux chemins, le doute.

Il est inutile de se braquer sur une idéologie…

I.B.S. : D’après Spinoza, dans l’univers, il n’y a pas d’erreurs. Elles n’existent que du point de vue de l’homme. Vous ne diriez jamais, par exemple, qu’un animal en a commis une.
C’est un concept humain, uniquement humain. Nous ne dirions sûrement pas qu’une pierre fait une erreur en tombant d’un toit. Parce que nous supposons que l’homme dispose de son libre arbitre, nous pouvons dire : « Ici, il s’est trompé. » La vérité, c’est que croire au libre arbitre est un impératif absolu. On ne peut pas vivre sans y croire. Bien sûr, rien ne nous empêche de dire cent fois qu’il n’existe pas, tout comme nous pouvons dire que la gravité n’existe pas. Or nous marchons quand même sur la terre, nous ne nous envolons pas dans le ciel. Le simple fait de parler des erreurs humaines est la preuve que nous croyons à la liberté de choix chez l’homme.
R.B. : En rapport avec la notion du libre arbitre, vous citez souvent Schopenhauer qui croyait en une volonté aveugle qui serait le « moteur » de la Nature. Si je ne me trompe, pour Schopenhauer, génie équivalait à « objectivité », ou capacité à ne pas subir les effets de cette volonté.

I.B.S. : Schopenhauer est plein de contradictions, mais il est quand même merveilleux. C’est un génie. Je ne suis pas d’accord avec lui quand il dit que la volonté est aveugle. Je pourrais l’être sur la « chose en soi » qui serait volonté mais je ne crois pas un seul instant qu’une puissance aveugle pourrait créer une amibe, une fleur, ou un homme. Ce que j’admire chez Schopenhauer, c’est son courage à être pessimiste. Presque tous les philosophes ont essayé d’une façon ou d’une autre de peindre un univers merveilleux et de donner aux humains des espérances qui n’étaient rien d’autre que des vœux pieux. Lui a eu le courage de dire que nous vivons dans un monde où règne le mal. En ce sens, il ressemble aux kabbalistes. Eux aussi parlent de l’univers comme d’un repaire de démons, le plus bas de tous les mondes. La seule différence, c’est qu’eux disent qu’il est le maillon le plus faible de la chaîne divine, sauf si nous faisons un effort pour vivre dignement. Les kabbalistes croyaient au libre arbitre quand ils disaient que si les hommes se conduisaient bien, la chaîne de la création se maintiendrait. Mais Schopenhauer n’a jamais pris cette direction-là. D’après la Kabbale, Dieu en donnant à l’homme le libre arbitre compensait le fait de l’avoir créé dans le plus bas de tous les mondes. Schopenhauer est un fataliste. Malgré tout, il affirme que l’intelligence peut illuminer la liberté de choisir, la tempérer, et même en inverser le cours. Cela peut sembler être un compromis tortueux mais il prouve une grande compréhension de la condition humaine.
Ce que j’aime aussi, chez lui, c’est qu’il était un merveilleux écrivain, un observateur avisé des affaires des hommes, un grand psychologue. Il connaissait admirablement les passions humaines. Ceux qui croient en Hegel détestent Schopenhauer, tout comme Hegel l’aurait haï s’il l’avait connu. Schopenhauer méprisait Hegel parce qu’il donnait de faux espoirs à l’humanité. Son Zeitgeist n’était rien d’autre qu’une idole, une phrase, la croyance que les rois et les politiciens peuvent venir à bout de tous les maux. Et n’oubliez pas que c’est sur le terrain de Hegel que Marx a poussé. Schopenhauer n’avait pas de disciples, sauf peut-être Hartmann, qui mériterait un chapitre à lui tout seul.