Téléramer

Il y a fort longtemps, lorsque les mots avaient leur importance et généraient les jeux qui les enlaçaient, qui pouvaient être jouissifs, l’un de mes amis m’avait sorti à la terrasse d’un café, alors que nous discutions très sérieusement, « tu télérames »

Je n’ai pas compris immédiatement (certainement la bière qui engourdit le cerveau), je lui ai répondu : « quoi, je rame ? Pas du tout, ce que je dis est d’une clarté exemplaire, comme toujours ! ».

C’est là qu’il a éclaté de rire en disant : « non,  tu télérames, tu fais du Télérama, si tu veux ».

Décidément dans un de mes jours où la perspicacité fait défaut, je lui intime l’ordre d’expliquer, et, surtout sans rire infamant.

Il rit toujours et me dis : « tu télérames, tu fais dans le cultivé anti-tradition, cassant les règles dans fondement, traitant le monde entier d’anti-moderne, tu t’installes dans la petite contestation des moyens-beaux quartiers, tu t’éloignes en croyant appartenir à la minuscule communauté qui se prend pour une élite de haut rang et qui lit ce Télérama, au demeurant orchestré par des cathos de gauche. Bref, tu télérames, en tournant le dos à la vérité, en la remplaçant par des formules aussi creuses que les trous noirs. ! » C’est un ami assez gentil, il a ajouté : « tu mérites mieux… »

Il est vrai qu’il s’agissait d’une discussion inutile dont je ne me souviens pas du thème mais qui, certainement, avait à voir avec un film, une pièce, une expo, un bouquin, bref du culturel.

Et à l’époque, l’on n’avait pas inventé le « bobo ». C’était avant Amélie Poulain.

Ce matin, au réveil, je m’attèle à la lecture des newsletters que je reçois quotidiennement, dont celle de Télérama à laquelle je suis abonné depuis fort longtemps et que j’ai oublié de supprimer, par simple fainéantise alors qu’il suffit d’un clic sur le désabonnement, ça doit être psychanalytique.

Je tombe sur un article sur un sculpteur autrichien, exposé au Centre Pompidou et qui confectionne ce type d’œuvre :

Le titre de l’article de Télérama : « Faire beau ? Quelle horreur ! Les sculptures insolentes de Franz West exposées au Centre Pompidou »

Suit un texte dont, très objectivement, je livre des extraits :

« Plasticien fantasque méconnu du grand public, l’artiste autrichien méritait une rétrospective parisienne. On aime ou on déteste, mais ses œuvres sont souvent drôles, jouissives et inventives…

Sorties d’un intestin ? A la fois joyeuses et fantaisistes, étranges, parfois inquiétantes, ses oeuvres interrogent autant qu’elles dérangent. Faire beau ? Quelle horreur ! Le bon plaisir de ce trublion philosophe issu de la bourgeoisie, passionné de musique et plus cultivé qu’il n’y paraît, consiste à provoquer, pour mieux remettre en question quelques idées reçues. Certaines de ses sculptures abstraites aux couleurs pop semblent tout droit sorties d’un intestin. D’autres, avec leurs airs de gros beignet roses, font office de sofa. Avant les autres, il invite le spectateur à s’emparer de son art, participer. Son personnage de dandy frivole et rebelle inspirera d’ailleurs toute une génération. Grunge avant l’heure, West laisse une œuvre protéiforme, à rebours de la bien-pensance et du bon goût. Non sans avoir au passage fait tomber quelques barrières et, aux yeux de certains, rien moins que réinventé la sculpture moderne. Avec légèreté, insolence, une extrême ouverture d’esprit et liberté de création.

Frank West, Knotzen, 2002. Trois sculptures en aluminium vernis. © Courtesy Galerie Eva Presenhuber, Zurich / New York

Le journaliste de Télérama ajoute que : « West ne cesse de brouiller les pistes. Un critique qualifie les Passstücke, ses premières sculptures du début des années 1970 – des prothèses amovibles que le spectateur peut adapter sur son corps – de « mise en forme d’états névrotiques ». S’en suivent des œuvres en papier mâché, des œuvres-meubles, où l’objet design se mue en oeuvre d’art, des collages, affiches peintes, dessins, maquettes…

Et que « sous ses airs de clochard élégant, il cultive un « je-m’en-foutisme » volontiers moqueur. A la ville comme dans son œuvre, haute en couleurs.

Grupp mit Kabinett, ensemble de 8 sculptures. Papier mâché, gaze, tables.© Centre Pompidou / Dist. RMN-GP / Ph. Migeat

Je cite encore Télérama :

« Des sculptures peintes en rouge criard, verdâtre ou marron, dont la forme évoque tantôt un sexe, tantôt une sucrerie, tantôt un étron ; un artiste qui détruit ses œuvres si quelqu’un les trouve belles ; c’est peu dire que West entendait remettre en question l’idée même du beau – et du laid. En cela révolutionnaire, il a marqué une rupture, rebattu les cartes. Et redéfini en l’espace de quarante ans le champ des possibles dans l’art contemporain, avec une bonne dose de plaisir. Artisanal ? Trivial ? Grotesque ? On aime ou on déteste, mais c’est souvent drôle, jouissif, inventif. »… « son influence s’est fait sentir dans le mouvement « trash » des années 1990. Une reconnaissance tardive en dehors de son pays natal qui lui vaudra de recevoir le Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière à la 54e Biennale d’art de Venise en 2011, un an avant sa disparition »

Ce type d’article sur un artiste exaspérant est exaspérant.

J’avais l’intention, en commençant ce billet, de revenir sur certains petits escrocs de l’art contemporain, adulés et inventés par des professionnels du dollar, de rappeler les concepts du beau, à partir des textes de Kant et de la révolution Manet, bref de philosopher sur « Esthétisme et Art contemporain ».

Mais je me suis dit qu’il fallait que je m’arrête ici, pour deux motifs :

– d’abord le sujet mérite mieux qu’un billet et j’ai écrit ailleurs des centaines de pages, au demeurant assez inutiles.

– ensuite, j’aurais certainement « téléramé ».

Mais bien évidemment dans l’immense texte sur le « romantica » pas encore terminé, je reviendrai sur « le beau ».

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