Thaumazein

Les mots, à force de couler se noient, se perdent, disparaissent dans l’infini. C’est qu’ils deviennent rapidement usés par leur utilisation à outrance, mécanique et partant effaceurs de sens. Celui qui parle doit faire un effort considérable pour attirer l’oreille de ses voisins de groupe.

Quelquefois le subterfuge consistant à employer un mot inusité ou savant, notamment dans le langage philosophique permet de restructurer une conversation qui s’eparpillait dans l’air commun.

Cependant le risque de pédantisme et de sa critique n’est pas loin. Souvent à juste raison lorsqu’il s’agit soit de briller, soit de jouir, même sincèrement, du mot rare qui donne à entendre l’esprit cultivé un peu terroriste.

C’est ce qu’on se disait il y quelques jours à l’occasion d’une discussion philosophique très sérieuse.

Mais il existe d’autres voies pour alimenter un débat, sans lutter pour la gagne sémantique. C’est le mot étranger et, pour ce qui me concerne, le mot grec.

L’emploi de ce mot inconnu permet d’être précis, tout en étant producteur de locutions pleine de sens. Il faut en effet l’expliquer, le disséquer, et l’introduire dans la conversation. Et pour lui donner sa place, il est nécessaire de revenir au centre (la vraie place) du discours dans lequel on l’insère.

Ce qui précède m’est venu par la joie de la souvenance presque brutale d’un mot grec : thaumazein. Il désigne la capacité de s’étonner et même de s’inquiéter devant la réalité. Un émerveillement, un étonnement dont beaucoup considèrent qu’il est, en réalité à l’origine de la philosophie (l’étonnement socratique).

Faites l’expérience dans la discussion entre amis (pas celle de fins de dîner où il faut briller). Une discussion, par exemple, sur le rapport du sujet, de l’individu peut-être, à ce qui l’entoure, à sa constitution prodigieuse (miraculum en latin). Placez sincèrement le mot « thaumazein » et brodez (au sens noble du terme, par petites touches dorées) autour du concept d’étonnement et de miracle vital.

On est certain qu’autour de ce centre un peu exotique (le mot curieux et inconnu), la conversation sera fructueuse. Comme un fruit qui pousse après avoir planté une graine.

Le mot est une semence, le philosophe un fermier.

PS. On reviendra, évidemment, sur les grecs et leur fabrication du monde (ou leur découverte, comme l’on voudra, ça revient au même)

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