Une tôle froissée, aventure d’un ami

Il pensait à elle et au petit accident de voiture. Dieu qu’elle était belle…

La pluie tombait très fort et Etienne était très triste. Il appuya sur une touche du clavier. Des graphismes multicolores apparurent sur l’écran de son ordinateur. Les ventes du mois. Etienne, en sa qualité de Sales manager for Europe de l’entreprise faisait défiler sous ses yeux ces diagrammes quelques dizaines de fois par jour. Il s’était d’ailleurs demandé une fois, s’il n’exagérait pas : les données ne changeaient que de semaine en semaine et, en tout cas pas dans la journée. Il se disait que cependant, l’on ne savait jamais, et qu’il fallait « veiller au grain ».

L’action qu’il s’était donné comme objectif de la journée était, comme il l’avait dit à son adjoint, « calée » : les technico-commerciaux de Charleroi devaient être «remués». Les commandes dans ce secteur, si elles ne baissaient pas, stagnaient. Ces belges devaient passer leur journée à se goinfrer de moules frites et se gonfler de bière !

Il appela le bureau de Charleroi. Malgré sa tristesse, Il fallait bien travailler. Une secrétaire lui répondit en bafouillant que tout le monde «était en clientèle». Il pensa encore à des camions de moules, à des bassins de bière. Et, sans qu’il ne sache pour quelle raison, au coureur cycliste Eddy Merckz qui devait être bien vieux.

Il décida que, pas plus tard que la semaine prochaine, il se rendrait en Belgique, que ce ne serait pas mauvais, d’ailleurs, pour le rodage de sa nouvelle voiture. Ce qui le rendit encore plus triste car il pensa encore à elle.

Elle avait occupé sa journée. Comment avait-il pu, lui qui collectionnait les femmes tout en se prétendant par ailleurs fidèle de « corps et de cœur » à sa belle épouse, tomber dans cette mélancolie ? Comment, lui que le sentiment n’atteignait que dans «son métier de père de ses enfants et d’amant de sa femme» (c’était les mots de son ami), s’était-il laisser piéger par la simple vision d’une femme au volant d’une auto tamponneuse ? Au point, presque, de ne plus avoir, dans cette lancinante meurtrissure, ce désir de travail chiffré qui l’avait toujours envahi. Il se jura, encore, qu’il ne sortirait pas la carte qu’il triturait dans la poche de sa veste, et qu’il ne téléphonerait pas…

Il faillit appeler son ami mais se ravisa. Il n’avait pas du tout, à ce moment précis, l’envie de subir sa spiritualité de circonstance, ses répliques d’assommoir, les balivernes sur sa femme. Bref, ses stupidités pédantes et enflées. D’ailleurs, pour qui se prenait-ils ce faux dandy, cet histrion à cent sous ? Toujours ses sentences emphatiques, les claquements d’une prétendue ironie lyrique qu’il nommait « le recul obligé » ordonnant ses rencontres et ses sentiments, trompant régulièrement son épouse, tout en prétendant qu’une «schizoïdie construite et maîtrisée» persuadait de tout, sûr «d’arracher» et de porter, clamait-il les femmes «vers leur immatériel» ! Qu’il aille se faire arracher la peau ! Il ne le pensait pas vraiment. C’est son grand et unique ami et nombre de ses collègues jalousaient cette complicité de roc, lorsque, entrant dans son bureau, ils l’entendaient partir d’un rire de tonnerre, le combiné du téléphone martelant ses genoux. Ils savaient qu’il était avec lui et qu’ils s’esclaffaient, radotant et le sachant, à coups de circonlocutions ravageuses sur ce monde quotidien, rempli des «autres», sûrs de leur lucidité impitoyable. Ça devait faire du bien, se disaient-ils.

Le téléphone sonna. Il pensa qu’il devait s’agir de l’un de ces vendeurs belges que la secrétaire avait averti, en téléphonant dans un bar minable de la Grande rue, que le «Di-co» avait appelé et que ça n’était pas bon signe…

Il était donc prêt à hurler. Mais, non, c’était «personnel» lui déclara Annabella (mais il s’agissait d’un faux nom), son assistante. Sûrement un piège, une de ces caseuses d’épargne retraite ou de parts immobilières dans des hôtels caribéens jamais construits et qui avait appris dans ses cours de télémarketing les moyens de forcer les barrières téléphoniques par une annonce idoine. C’était effectivement une voix de femme, douce évidemment.

–  Puis-je parler à Monsieur Etienne Rivoire, s’il vous plaît ?

– C’est lui-même, mais s’il s’agit…

–  Bonjour Monsieur, nous nous sommes déjà rencontrés. Je suis celle qui a embouti votre splendide voiture.

Etienne n’eût, comme l’autre fois, plus de voix. C’était elle ! Mon Dieu ! pria-t-il.

Elle continua :

– Il faut, Monsieur, que je vous dise, qu’après vous avoir laissé sur la chaussée, j’ai eu bien des remords. Mon attitude a été inqualifiable. Je ne suis même pas descendu et n’ai fait, égoïstement, que penser à mon retard. Je m’en veux de cette de cette goujaterie. Je n’ai su comment me faire pardonner ou du moins, si, je voulais le faire de vive voix. Persuadée que vous alliez appeler pour les formalités, je me suis jurée de ne pas oublier de m’excuser de mon comportement, à l’occasion de cette conversation – comment dirais-je – administrative. Mais vous n’avez pas appelé. Notez que j’avais relevé, je ne sais d’ailleurs pour quelle raison, votre numéro minéralogique. L’un de mes amis de la Préfecture de Police à qui j’ai raconté votre mésaventure et mon impertinence m’a proposé de m’obtenir votre nom. Ce qu’il a fait et il m’a été facile, par l’annuaire et l’amabilité de votre femme de ménage que je viens d’avoir à votre domicile, de vous retrouver. Me voilà donc, vous présentant humblement mes excuses, en espérant vivement que vous les accepterez.

Etienne ne dit pas un mot, tout en pensant que cette femme avait dû, dans sa prime enfance apprendre le maniement du langage avant celui de la corde à sauter…

Il eut quand même le courage de balbutier :

– Mais, ce… ce… ce n’est rien, Meu, pardon, Madame… je…

Heureusement, elle le coupa et l’assomma en proposant

–  Monsieur, je crois constater, à une certaine réserve de votre voix, que je dois, de vive voix, vous démontrer la sincérité de mes regrets. Si votre emploi du temps vous le permet, je vous propose de le faire devant un verre. Par exemple, ce soir à 19 h 30, au Safari Club, avenue Matignon. Les cocktails y sont délicieux.

Etienne put marmonner :

– Ah oui ? Je..

Il fut à nouveau interrompu par la voix crémeuse qui lui chuchota, avant de raccrocher :

  • – Donc à, à ce soir…

 

 

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