Virginia ou Woolf ?

Une très proche est en train de lire la magnifique Woolf. L’un des chefs-d’oeuvre, si tant est que l’un de ses ouvrages n’en soit pas un de chef-d’oeuvre. Immense, immense Virginia Woolf. Immense.

Le roman en question : « Vers le phare ».

Et elle me lit un passage, persuadée qu’une discussion presque ontologique peut s’engager à partir des mots écrits, lus à haute voix, dans une cuisine.

Je livre le passage ci-dessous :

« Tout en continuant à tricoter, bien droite sur sa chaise, c’était ainsi qu’elle se sentait être et ce moi qui avait laissé tomber ses attaches se trouvait affranchi et propre aux plus étranges aventures. Lorsque la vie baisse ainsi un moment il semble que le champ de l’expérience s’élargisse à l’infini. »

La discussion s’engage, en effet, tout aussi joyeuse que sérieuse, sur le moi dégagé de soi et la sensation de l’infini. Une discussion assez cosmique, comme on peut les aimer, un verre de bon vin à la main, qui nous entraine dans les plus grandes idées , à vrai dire pas plus de deux ou trois qui structurent la pensée réfléchie et, partant l’Univers, ce qui revient au même (pensée ou univers puisque les deux sont génératrices l’une de l’autre, baignant dans le même liquide aérien, poussières de matières, poussières de pensée. La pensée est matière, la matière est pensée et pense…)

Mais, à vrai dire, je viens de me laisser entrainer, comme à l’habitude dans des sphères d’ailleurs alors qu’il s’agissait, en effet, de n’écrire que sur les traductions des écrivains. Vous allez comprendre.

La nuit, assez intrigué par le passage, voulant peut-être plus l’analyser peut-être au regard de l’unité cosmique justement, dans un mouvement que de faux érudits nommeraient du « panthéisme spinozien » alors que Spinoza ne l’était pas, et parfaire notre discussion sereine et fructueuse, je me suis levé, pour ne déranger personne, suis allé dans le salon, j’ai ouvert le roman en question que j’avais acquis sur Amazon, titré différemment « la Promenade au phare » et non « Vers le phare » ( et j’ai cherché le passage, en tapant « infini » ou « champ de l’expérience »(j’avais photographié, comme je le fais souvent le passage lu sur mon smartphone).

Le moteur de recherche du Kindle me renvoie un échec. Ne trouve pas les mots lus et photographiés.

Je cherche et trouve le passage. Il est traduit comme suit :
« Bien qu’elle continua de tricoter, assise bien droite, c’est ainsi qu’elle se sentait elle-même; et ce moi qui, avait rompu tous ses liens était prêt pour les aventures les plus insolites. Quand la vie s’évanouissait un moment, le champ de l’expérience paraissait sans limites. »

Relisez les deux traductions. Relisez encore. Pour vous aider, je colle à nouveau ici le passage lu par une très proche, la première traduction,nonobstant la répétition :
« Tout en continuant à tricoter, bien droite sur sa chaise, c’était ainsi qu’elle se sentait être et ce moi qui avait laissé tomber ses attaches se trouvait affranchi et propre aux plus étranges aventures. Lorsque la vie baisse ainsi un moment il semble que le champ de l’expérience s’élargisse à l’infini. »

Dans la première, celle juste ci-dessus, les mots « attaches », « affranchi », « infini » nous renvoie, comme je l’ai déjà dit dans une sphère qu’on peut (encore) qualifier d’ontologique d’analyse du fondement de l’Etre. La traduction s’approche de l’analyse et de l’universel, l’individu n’est pas au centre. La traduction est transcendantale.

La traduction de mon bouquin numérique, à l’évidence plus plate, peut être qualifié d’empirique. Allez savoir pourquoi...

On peut aussi dire que la première traduction est européenne, la seconde anglo-saxonne. Il suffit de comparer les philosophies européennes et celles dites « analytiques » anglo-saxonnes, américaines désormais à vrai dire. Et on comprend ce grand écart dans l’analyse du monde qui transparait d’ailleurs dans le politique et la vision de l’univers….

Mais, là encore et à nouveau, je m’égare…

P.S On aura remarqué que je n’ai pas fourni la version originale. Il ne s’agissait pas de juger de la traduction bonne ou médiocre. D’abord mes compétences ne me le permettent pas. Mais, surtout, le sujet se trouvait dans le sujet. Et non dans l’objet.