dommage pour Gary, dommage pour Pavlowitch

Mon admiration pour Romain Gary et, justement, son dernier tour, ont amené des proches, persuadés, à juste titre, que je ne savais pas, tant je ne regarde jamais les programmes de France TV, qu’un téléfilm romancé de France 2 avait été consacré à l’épisode Emile Ajar, le pseudo, dans la vie de Romain Gary.

Il s’agit de « L’enchanteur » (titre tiré évidemment, grand coup de génie des scénaristes, dont l’on verra qu’ils sont deux, du roman de Gary “Les enchanteurs”)

Un clic sur l’image pour voir la bande annonce de ce téléfilm de France 2 sur l’affaire Gary-Ajar

Pour voir l’oeuvre, Il a fallu que je m’inscrive à « France-TV » pour le « replay ».

La présentation de France 2 Réalisé par Philippe Lefebvre, coécrit par les romanciers Maria Pourchet et François-Henri Désérable, L’Enchanteur revisite avec légèreté l’histoire d’une fameuse supercherie littéraire sous la forme d’un plaidoyer en faveur de la fiction mêlant réalité et invention. Avec Charles Berling, Claire de La Rüe du Can (de la Comédie-Française) et Pierre Perrier, lundi 12 février à 21.10 sur France 2.)

J’avoue, très sincèrement , que je me demande ce qui pousse les réalisateurs de téléfilms français à rechercher à tout prix comment on peut atteindre la médiocrité et les acteurs français à trouver le mauvais ton et la fausse posture.

Il est dommage que la platitude se soit emparé de cet évènement dans la littérature française. Dommage pour Gary qui doit se retourner dans sa carlingue. Je ne veux insister. Trop facile de démolir l’insignifiance.Il a donc fallu deux plumes (“des romanciers”) pour “co-écrire ce scénario qui frise le ridicule télévisuel. Les mots dans la bouche de Charles Berling, pas un grand acteur sonnent tellement faux. On se croirait, un peu gênés dans la salle, dans une mauvaise pièce de théâtre. La jeune femme, l’étudiante, une actrice qui nous vient de la Comédie française, Claire de La Rüe du Can sauve du grand désastre.

UN CLIC SUR LA CAPTURE D’IMAGE CI-DESSOUS POUR VOIR CE TELEFILM. IL FAUT CREER UN COMPTE, EN 3 SECONDES POUR LE REPLAY FRANCE TV.

PS1. Je donne un lien pour lire l’histoire GARY/AJAR, par un article sérieux : ICI

PS2. Je colle un autre lien pour un Apostrophes d’anthologie avec Paul Pavlovitch, le neveu qui a contribué à la supercherie pour prétendre, sur demande de Gary qu’il était Ajar. Paul Pavlowitch est un homme absolument de qualité, d’une intelligence exceptionnelle, le mot juste, choisi, clairvoyant dans cette folie. J’avais écrit il y a plus de 20 ans un billet ou peut-être un e-mail adressé en masse, intitulé “Pavlowitch méritait d’être Ajar” que je ne retrouve plus. Je surfais entre fiction et faits connus, en me promettant de réécrire “Pseudo” (pas eu le temps ou le talent), le méchant livre (“Pseudo”) écrit par Gary (dénommé dans le bouquin “Tonton Macoute”) sous le pseudo d’Emile Ajar. Il démolissait son neveu (en réalité fils dune cousine germaine); Pavlowitch a, évidemment, commencé à le détester, tout en l’aimant. Dans ces histoires les contraires voguent dans les cieux noirs pour chercher du bleu. Classique. Regardez et écoutez cet Apostrophes passionnant (clic sur Bernard Pivot). Michel Tournier y participe intelligemment. Regardez, sans bouger de votre fauteuil. Un moment d’intelligence. Pavlowitch a publié en 2023 ses mémoires. Je mets un autre PS plus bas.

PS 3 Je colle l‘extrait des “Enchanteurs” que Bernard Pivot lit en fin d’émission :

“Je n’existe, ami lecteur que pour ta délectation et tout le reste n’est que tricherie, c’est-à-dire malheur des hommes. Assis au coin du feu, rue du Bac, mais brisé et moqué en raison de mon dévouement absolu à mon métier d’enchanteur si démodé aujourd’hui, le cahier sur mes genoux avec mon vieux bonnet voltairien que j’ai gardé contre vents et marées au fil des siècles, me grattant le bout du nez d’un air usé l’air de Renato Zaga faisant les poches de ma vie et de mes peines afin de ne rien laisser échapper qui pourrait enrichir ma narration. Tout le reste est histoire et j’y prête l’oreille de mon mieux.  Et qu’il y a peut-être, là aussi, quelque chose à prendre”.

PS 4 : ON PEUT OUVRIR ET TOUT CONNAiTRE DE L’HISTOIRE PAR CETTE PRESENTATION DU LIVRE “PSEUDO” PAR L’EDITEUR MERCURE DE FRANCE, FILIALE DE GALLIMARD) QUE JE DONNE SOUS FORMAT PDF. UN TEXTE EXTRAORDINAIRE DE MIREILLE SACOTTE, “spécialiste de Jean Giono, Romain Gary, Saint-John Perse mais aussi de la poésie des XIXe et XXe siècles, des romans des XIXe et XXe siècles et de la francophonie antillaise. Elle a dirigé l’édition des œuvres de Romain Gary à la Pléiade“. ON PEUT TELECHARGER LE DOC.

PS 5. JE COLLE UN LIEN QUI ATTERRIT SUR LE BILLET QUE J’AI ECRIT SUR GARY IL Y A LONGTEMPS

Pseudo

Delphine Horvilleur, rabbine a écrit un bouquin intitulé lourdement “il n’y a pas de Ajar” en s’appuyant sur la supercherie AJar pour asséner quelques billevesées.J’avais à sa sortie écrit un long billet. On peut s’abstenir de le lire :

le dérapage d’Horvilleur

PS 6. PAUL PAVLOWITCH A PUBLIE EN 2023 SES MEMOIRES : TOUS IMMORTELS”. Ed Buchet-Chastel. Pas lu. Il règle ses comptes, parait-il. Il écrit d’emblée : «Après les aventures d’Emile Ajar, plus de quarante années se sont écoulées durant lesquelles j’ai dû vivre. Avec le temps, on aurait pu penser se calmer, être tiré d’affaire. Pas du tout. C’est que depuis j’ai dérouillé. Et je pérore nettement moins.» Et ajoute : «La mort est ma voisine.»

JE DONNE UNE DES DERNIERS ENTRETIENS (FRANCE CULTURE° DE PAUL PAVLOVITCH, DESORMAIS ASSEZ VIEUX “LA MORT EST MA VOISINE” DIT_IL)

PS 7. Je donne encore, deux vidéos (sur 4), GARY, désormais vieux, qui se confie, sur CBC Radio Canada. On peut trouver les deux autres sur Youtube. On peut écouter un véritable “Tonton Macoute”, pas toujours sympathique. Mais comme on l’écrivait dans nos copies du BEPC, il faut distinguer l’artiste de l’oeuvre…

PS 7. Lettre de suicide de Romain Gary

30 août 1979

Pour la presse. Jour J. Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs.

On peut mettre cela évidemment sur le compte d’une dépression nerveuse. Mais alors il faut admettre que celle-ci dure depuis que j’ai l’âge d’homme et m’aura permis de mener à bien mon œuvre littéraire. Alors, pourquoi? Peut-être faut-il chercher la réponse dans le titre de mon ouvrage autobiographique, La nuit sera calme, et dans les derniers mots de mon dernier roman: “Car on ne saurait mieux dire”.

Je me suis enfin exprimé entièrement.

                                          Photo du Net

PS 8. “VIE ET MORT D’EMILE AJAR” EST LE COURT TEXTE ECRIT PAR GARY POUR ETRE PUBLIE APRES SA MORT. Un récit qui se termine par ces motsJe me suis bien amusé. Au revoir et merci. »

Extrait.

« J’écris ces lignes à un moment où le monde, tel qu’il tourne en ce dernier quart de siècle, pose à un écrivain, avec de plus en plus d’évidence, une question mortelle pour toutes les formes d’expression artistique : celle de la futilité. De ce que la littérature se crut et se voulut être pendant si longtemps – une contribution à l’épanouissement de l’homme et à son progrès – il ne reste même plus l’illusion lyrique. J’ai donc pleinement conscience que ces pages paraîtront sans doute dérisoires au moment de leur publication, car, que je le veuille ou non, puisque je m’explique ici devant la postérité, je présume forcément que celle-ci accordera encore quelque importance à mes œuvres et, parmi celles-ci, aux quatre romans que j’ai écrits sous le pseudonyme d’Émile Ajar. »

Romain Gary et Jean Seberg

PS 8. ROMAIN GARY DANS LA PLÉIADE

24 mai 2019, par Christine Bini (LA REGLE DU JEU)

Rarement une publication en Pléiade aura suscité un tel engouement. Critique des deux volumes qui concentrent l’essentiel de l’œuvre de l’auteur.

Romain Gary. (C) Gallimard.
Romain Gary. (C) Gallimard.

Rarement une publication en Pléiade aura suscité un tel engouement, et une telle émotion. Pas seulement parmi les professionnels de la profession littéraire, mais aussi parmi les lecteurs. Romain Gary, décidément, tient une place à part dans le paysage des Lettres françaises. Lui, le si multiple, semble unique. Lui, le Juif non revendiqué, le Lituanien niçois, naturalisé français à 21 ans, le Compagnon de la Libération, le diplomate, le fils de Mina et l’époux de Leslie, puis de Jean, l’écrivain aux pseudonymes – ou plutôt hétéronymes – qui sous quelque nom que ce soit poursuivait sa quête d’humanisation de l’humain et de féminisation de la civilisation, n’a jamais quitté nos consciences, ni nos cœurs. Et dans ce «cœur», il faut lire la fraternité. On ne peut que fraterniser avec Romain Gary.

Les romans et récits des deux volumes en Pléiade proposent un choix, parmi l’œuvre complète. Un choix qui écarte les romans Les Clowns lyriques et Charge d’âme, le recueil de nouvelles où l’on trouve Les Oiseaux se cachent pour mourir, le quatrième roman publié sous le nom d’Emile Ajar intitulé L’Angoisse du roi Salomon, et l’essai Pour Sganarelle, par exemple. Mais un choix cohérent, qui va d’Education européenne aux Cerfs-volants, deux romans qui se répondent à leur façon – le premier et le dernier publiés, nés d’un même souffle, à des années de distance, en mémoire immédiate et en hypermnésie de la deuxième guerre mondiale. Romain Gary, qui aura traversé une bonne partie du XXème siècle, a puisé dans son époque toute la force de son écriture : c’est bien ce XXème siècle, celui d’Auschwitz, de la guerre du Vietnam, des ghettos et de la ségrégation, qu’il nous conte et nous montre. A partir de l’observation brute et de la réflexion humaniste, il transforme le monde en fictions frôlant l’expressionisme – s’y plongeant même tout à fait, comme dans La Danse de Gengis Cohn –, et nous bouleverse. Rien n’a jamais été écrit d’aussi vrai sur la solitude et le besoin d’amour, que Gros-Câlin. Le premier roman signé Emile Ajar est déjà tout entier dans Tulipe, ce texte de 1946 qui signe, dès les débuts, la rupture, le malentendu, entre Gary et la critique. En 1945, Education européenne est unanimement salué, et lu comme le premier roman français sur la Résistance. En 1946, ça commence déjà à se gâter. Il faudra attendre 1956, et le Goncourt des Racines du ciel, pour que Gary soit à nouveau salué. Salué, comme pour Education européenne, pour une «première» dans l’univers romanesque : Les Racines du ciel est considéré comme le premier roman écologiste.

Les éléphants en voie de disparition des Racines du ciel, le python enveloppant – et les souris blanches à sauver – de Gros-Câlin, les chiens rééducables – Chien blanc – sont une manière de tordre la focale et de nous ré-humaniser. Gary n’a eu de cesse, dans ses livres, et dans ses entretiens, de recentrer la question humaine sur la faiblesse à célébrer. Il se situait, résolument, du côté féminin, sans aucune trace de machisme. Le féminin dans l’homme, et dans l’Homme, tout ce que l’on considère à tort comme infiniment méprisable – les larmes, la tendresse, par exemple – était pour lui le seul objectif salvateur. Chez Gary, dans les livres de Gary, il n’est question, au fond, que de terrasser le nazisme et le fascisme, deux idéologies éminemment masculines et masculinistes.

Luttant contre toutes les idéologies – dont il pensait qu’elles étaient l’aboutissement dévié et inéluctable de l’idéalisme – il a conçu dès les débuts une œuvre qui prend racine dans la fiction picaresque. Et de son amour de la fiction est née, sans doute, la nécessité des hétéronymes. La vie de Gary est fiction, aussi, depuis les débuts. Ne s’est-il pas inventé un père ? Un père imaginaire, comédien, qui aurait déposé en lui les gènes d’une certaine tendance à jouer plusieurs personnages, sous différents noms, et parfois en même temps, comme aux derniers temps de sa vie, quand Gary et Ajar publiaient en même temps des romans sous deux noms différents ? Quand il rédigeait Pseudo alors que L’Angoisse du roi Salomon était déjà écrit, pour couper court à une révélation qui l’aurait terrassé, et dont il ne maîtrisait plus grand-chose ?

Ce «Je me suis bien amusé, au revoir et merci», qui clôt Vie et mort d’Emile Ajar ne sonne pas que comme un éclat de rire. Il n’est même pas la conclusion d’une œuvre, qui continue de fasciner. De réjouir. Voilà un écrivain – un combattant, un consul, un époux, un père, un fils, un cinéaste, mais enfin, quoi, vraiment, un écrivain – qui a bâti sa propre légende de son vivant, mais qui nous a donné toutes les clés d’entrée de cette légende-là. Gary ? L’humain, avant tout, envers et contre tout. Et l’écrivain humain, maniant au moins trois langues, écrivant en anglais des romans qu’il allait traduire lui-même en français, sous pseudo de traducteur… Borges n’y retrouverait pas ses petits. La pierre de touche d’un écrivain, c’est sa phrase. Au-delà du propos, la langue est l’essentiel. Gary ne portait pas de masques, le Carnaval – cette inversion des valeurs – n’entrait pas dans son idiosyncrasie, même s’il avait passé des années à Nice. La langue d’écrivain de Romain Gary, quel que soit l’idiome choisi, est universellement compréhensible. On en tiendra pour preuve l’attitude de Lenny, le héros de Adieu Gary Cooper, qui s’en va vivre en Suisse, «à deux mille mètres au-dessus de la merde.»

Ces deux volumes et cet album Pléiade concentrent l’essentiel de l’œuvre : ce qui sauvera le monde, c’est l’amour défait de ses affèteries et de ses mensonges, le vrai amour, le bel amour. Celui qui rend les hommes frères et sœurs. Celui qui sait prendre à rebours et dépasser les attendus guerriers, dans la guerre comme dans la vie. Ce sont Clair de femme et Chien blanc, peut-être, qui embrassent au plus près ce motif. On saluera, dans cette édition, les notices d’introduction aux différents romans – et notamment la notice introductive de La Danse de Gengis Cohn, ce texte extraordinaire et déstabilisant –, la présentation générale de Mireille Sacotte, et le travail de Maxime Decourt pour l’album, qui a su contextualiser sans digression la vie de Roman Kacew, et l’œuvre de Gary et de ses hétéronymes.


Romain Gary, Romans et récits, tome I (Education européenne, Les Racines du ciel, La Promesse de l’aube, Lady L., La Danse de Gengis Cohn), tome II (Adieu Gary Cooper, Chien blanc, Les Enchanteurs, Gros-Câlin, La Vie devant soi, Pseudo, Clair de femme, Les Cerfs-volants, Vie et mort d’Emile Ajar), sous la direction de Mireille Sacotte et Album Romain Gary, Maxime Decourt, éditions La Pléiade, Gallimard, 16 mai 2019.

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