Loin de moi, contre le mythe de l’identité personnelle

Encore Clément Rosset

CR dont l’on ne peut se défaire, même si son approche du réel, par petites touches non fortement théorisées, peut, souvent, heurter une conviction holiste, globale et structurale si l’on préfère.

Ces « touches » sont autant de piqures de rappel à la réalité. Comme un fleuret qui viendrait, régulièrement, piquer votre buste pour vous dire

– Mais, où vas-tu ? les choses sont nettement plus simples, plus vraies, en réalité « plus réelles ». Il suffit d’appréhender la joie de l’existence, la sentir en ce qu’elle est, sans mots, la prendre entièrement, même si son côté dramatique vous aide dans cette tâche essentielle. Juste « déguster » l’existence, laquelle est bonne sans raison, une existence incompréhensible mais merveilleuse qui, est comme ça, qui accompagne sa joie, une euphorie d’être sans pourquoi.

Rosset est le fou de notre pensée. Comme le fou du Roi, ici d’une reine (la joie) et il s’attache à relativiser la fonction et le sérieux de la chose, en la simplifiant.

Cependant, il ne s’agit que d’une illusion : cette simplification est un leurre tant elle recèle des invariants complexes. Rosset est donc un manipulateur, un faux naif, un menteur de la simplicité.

C’est ce qu’on s’est dit, immédiatement, en posant, presque essoufflé, à force de l’avoir lu sans pause, son bouquin, écrit en 2008, qu’on n’avait pas encore lu, intitulé :

« Loin de moi, étude sur l’identité ». Editions de Minuit.

Il reprend le débat sur l’identité, celle du moi profond qui existerait en soi alors qu’il n’est que le succédané de perceptions autour de soi, au regard du moi « social », débat déjà initié par David Hume dans le fameux questionnement qu’on colle ci-dessous :

« Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser, ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait mort. Si quelqu’un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu’il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l’avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui. Tout ce que je peux lui accorder, c’est qu’il peut être dans le vrai aussi bien que moi et que nous différons essentiellement sur ce point. Peut-être peut-il percevoir quelque chose de simple et de certain qu’il appelle lui : et pourtant je suis sûr qu’il n’y a pas en moi de pareil principe. » David Hume. Traité de la nature humaine.

Ainsi, pour Hume, il ne peut y avoir de perception du moi – comme il peut y avoir perception d’une chaise ou d’une table. Il ne peut y avoir que de vagues perceptions de qualités, ou d’états psychologiques, à un moment donné.

Ce que disait, au demeurant Pascal, dans ses pensées avant Hume :

« Qu’est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges ou des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. »

Cette dernière phrase est capitale : non pas que Pascal nous intime l’ordre d’aimer les grands mais, plu simplement,  » il s’agit aussi de dire cette vérité philosophique et autrement grave qu’en dehors des signes et des actes qui émanent de moi et me font reconnaître comme étant qui je suis, il n’est rien qui soit à moi ni de moi. »

Rosset, comme Pascal et Hume s’attaque à cette affirmation d’un moi préexistant à moi et qui se perpétue à moi, pensée majoritairement ou même unanimement à l’oeuvre dans la littérature, qu’elle soit théorique ou, à fortiori romanesque, elle qui va d’ailleurs à l’encontre de l’affirmation de Rimbaud, lequel dans sa saison en Enfer affirmait que « je est autre ».

Alors sommes-nous moi de la naissance à la mort, sans changement, sans effacement déstructurant de ce moi indestructible, notre marque de fabrique, les seuls changement s’opérant dans le moi « social » qui lui, au fil du temps, des postes, des honneurs, de l’âge, peut « changer.

C’est la question de cette identité immuable, de ce moi transcendental qui constitue donc l’objet du magnifique petit livre de Rosset. Il veut, en réalité, démontrer la « suprématie du moi social sur le moi « privé » inexistant.

On va donc essayer – ce qui est le plus difficile, croyez-le, – d’exposer une pensée prétendument simple. Et, comme je l’ai déjà dit coller la bonne locution ^plutôt que de mal paraphraser

D’emblée l’affirmation de Clément Rosset :  »

« j’ai toujours tenu l’identité sociale pour la seule identité réelle ; et l’autre, la prétendue identité personnelle, pour une illusion totale autant que tenace »…

La preuve par le Quichote :

« Dans Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard a été l’un des rares, parmi les auteurs modernes, à remettre en cause l’autonomie du moi, qu’il juge illusoire et d’origine cartésienne (et constitue à ses yeux l’essence du « mensonge romantique »), et à affirmer son affiliation constante à l’autonomie supposée d’une autre personne (affiliation révélée par la « vérité romanesque »). Cette négation de l’autonomie du moi est illustrée, chez René Girard, par l’impossibilité de désirer sinon par l’intermédiaire des désirs d’un autre que René Girard appelle le « médiateur du désir », que le « je » admire au point d’en adopter les choix et les désirs. Je ne peux désirer que ce que désire un autre prestigieux, comme Don Quichotte qui ne peut admirer que ce qu’admire Amadis de Gaule, dans le roman de Cervantès. Ce manque d’autonomie du désir recouvre bien évidemment un manque d’autonomie tout court : si le moi est incapable de désirer par lui-même, c’est tout simplement qu’il n’y a pas de moi, c’est-à-dire un être libre de ses choix, de ses décisions et de ses désirs. René Girard écrit justement que « Don Quichotte a renoncé, en faveur d’Amadis, à la prérogative fondamentale de l’individu2 ». Je dirais plus brutalement, pour ma part, que Don Quichotte a renoncé à l’illusion de l’individualité et de l’identité personnelle. Et je remarque au passage que Don Quichotte justifie ainsi la série de ses folies par une intuition qui, à la bien analyser, se révélerait aussi profonde que pertinente. L’influence de l’enchanteur Merlin, invoqué par Don Quichotte pour expliquer après coup chacun de ses faux exploits, ainsi que les véritables dégâts qu’ils occasionnent, ne constitue en définitive qu’une force d’appoint »

A vrai dire, par ce biais de « l’identité », Clément Rosset s’en prend frontalement, curieusement sans nommer son sujet (c’est bien le cas de le dire) à l’individu libre et conscient, à l’autonomie agissante du « sujet ».

Il le dit du bout de sa plume, vers la fin du bouquin en précisant que :

« Le credo du libre arbitre, c’est-à-dire le dogme d’une identité personnelle responsable non seulement de ses actes mais aussi – et surtout – des intentions présumées qui en seraient l’origine : tels Kant, Sartre, ou encore Paul Ricœur qui, dans un livre relativement récent, s’est proposé de défendre ce qu’il appelle, de manière délicieusement polysémique, le « maintien de soi ». Ne pas oublier qu’on est une personne responsable, – ne pas oublier non plus de se tenir droit.

A l’opposé de ces conceptions utopiques, – mais je pourrais ici en appeler aussi bien à Hobbes ou à Spinoza –, j’invoquerai l’épitaphe de Martinus von Biberach que j’ai déjà citée à la fin de La force majeure :

Je viens je ne sais d’où,

Je suis je ne sais qui

Je meurs je ne sais quand,

Je vais je ne sais où,

Je m’étonne d’être aussi joyeux »

Le moi pré-identitaire, ce moi profond qui fait les délices des auteurs à la petite semaine n’existe pas. Il n’y a donc que de moi social. Et Rosset n’y va pas par quatre chemins, appelant Proust à la rescousse (« comme l’exprime justement Proust, à propos de Swann, au tout début de la Recherche du temps perdu : « Nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou d’un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres »), un peu Lacan (« Le « je » tire toute sa substance du « tu » qui la lui alloue. Lacan décrit cette dépendance lorsqu’il dit que la formule par laquelle l’homme s’assure de son identité n’est pas Je suis ton mari mais Tu es ma femme »).

Et surtout le CAMEMBERT

(c’est par ce Camembert philosophique que Rosset a attiré les petits journalistes vers lui. Je reprends sa démonstration en collant :

« Comme le pense justement Aristote, il n’y a de science que du général et pas de connaissance du particulier, même dans le cas où ce particulier est spécifique et peut ainsi se prévaloir d’une certaine généralité : ainsi est-il impossible de décrire la saveur d’un camembert, bien qu’il existe des quantités de camemberts, dans la mesure où cette saveur est singulière et diffère de celle de tout autre fromage. En tant qu’objet existant et consommable, le camembert possède si l’on veut une certaine « identité personnelle » que perçoivent et apprécient ses amateurs (identité il est vrai plus reconnaissable que connaissable et descriptible). Mais cette particularité ne fournit aucun argument valable en faveur de son identité personnelle qui suppose une perception de son propre moi et de sa propre singularité qui manque évidemment au camembert. Imaginons pourtant un instant que le camembert, par une métamorphose prodigieuse, devienne un camembert savant, doté de pensée et de sensibilité à l’instar de l’homme. Il serait alors sans doute capable d’identifier la saveur des autres fromages, il sentirait aussi la dureté des dents qui le dévorent. Mais il n’en saurait pas plus long sur son identité personnelle, incapable qu’il serait de reconnaître sa propre saveur. Il serait à la rigueur capable de reconnaître (pas de connaître) la saveur de ses congénères camemberts, comme la mère phoque reconnaît son bébé phoque, ou un loup un loup de sa horde – à leur odeur particulière et singulière. De même ne trompe-t-on pas la vache,chez Lucrèce, sur l’identité du veau qu’elle a perdu : « Ni les tendres pousses des saules, ni les herbes vivifiées par la rosée, ni les vastes fleuves coulant à pleins bords ne peuvent divertir son esprit et détourner le soin qui l’occupe ; et la vue des autres veaux dans les gras pâturages ne sauraient la distraire et l’alléger de sa peine : tant il est vrai que c’est un objet particulier, bien connu, qu’elle recherche2. » Mais nous retombons toujours sur la même difficulté : notre camembert savant, telle la vache décrite par Lucrèce, acquerrait sans doute une identité sociale – ou « clanique » –, pas une identité personnelle. »

Alors, où se niche l’intérêt de cette affirmation de Rosset qui est plus qu’une pensée, mais un vrai système philosophique qui se double, comme tout système de celui « moral » qui peut gouverner une vie.

D’abord, un rejet presque une règle de vie, du narcissisme qui passe par la prétendue boursouflure de « l’introspection de soi » / le moi social qui se donne à voir et dans lequel s’enfouit le tout de moi suffit, sans qu’il ne faille hausser sa propre mesure pour se hisser jusqu’aux cieux ou se terrent les petits ou demi-dieux qui se veulent les miroirs des hommes libres et hautains..

Oui, le moi est non seulement « haïssable » mais néfaste dans l’avancée du monde et même, de soi. Oui au moi social, celui du réel hors des limbes de moi profond, délices des développeurs personnels et escrocs de civilisation du « moi ». Ce « moi social suffit. Comme le dit Rosset :

« Pour en venir maintenant à cette inutilité biologique du sentiment d’identité personnelle que j’évoquais au début de ce chapitre, je la définirai par le fait que selon moi le sentiment d’identité personnelle, même à supposer que celui-ci existe et ne soit pas un pur fantasme, serait de toute façon inutile à l’exercice de la vie non seulement pour les espèces d’animaux socialement organisés chez lesquelles l’identité ou le rôle sociaux suffisent manifestement, mais également pour l’homme, espèce animale qui se distingue de toutes les autres espèces connues par sa faculté de conscience, notamment conscience du temps, de mémorisation et, de manière générale, de pensée. Je veux dire par là que les renseignements que l’individu humain possède sur lui-même par l’intermédiaire de son identité sociale suffisent amplement à la conduite de sa vie personnelle, tant publique que privée.

Et l’on n’a pas besoin de cette invention de l’homme « introspecté, abyssal » pour penser et agir :

`Je n’ai pas besoin d’en appeler à un sentiment d’identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toutes choses qui, si je puis dire, s’accomplissent d’elles-mêmes. Je pense même que le souci ou l’inquiétude qui portent à s’interroger sur sa propre personne et sur ce que celle-ci aurait d’inaliénable joue un rôle plutôt inhibiteur dans l’accomplissement de sa personnalité.

Et si je nage, je n’ai pas à me demander en quoi consiste la natation …
Si je danse et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre.

Quant aux questions qui font les titres qui encombrent les rayons des librairies, elles sont inutiles, fallacieuses et néfastes :

« Les questions du type « qui suis-je réellement ? » ou « que fais-je exactement ? » ont toujours été un frein tant à l’existence qu’à l’activité. Le fait me semble patent et intéresser d’ailleurs à peu près toutes les formes d’existence et d’action. Je ne suis Napoléon que dans la mesure où je prends bien garde de ne jamais me demander qui est ce Napoléon que je suis. De même, si je nage et me demande tout à coup en quoi consiste la natation, je coule à pic. Si je danse et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre. Si je suis Stravinsky au travail et me demande qui est Stravinsky et en quoi consiste son style, ma partition en cours d’élaboration s’interrompt aussitôt. En bref, l’exercice de la vie implique une certaine inconscience qu’on pourrait définir comme une insouciance du « quant à soi ».

Au fait si j’écris un billet en me demandant qui je suis, il est certain que mon verre de vin va chuter sur mon clavier. Et que je ne pourrais le finir.

PS. Cioran dans je ne sais plus quel bouquin a pu écrire que Dieu est infiniment reconnaissant à Bach de l’avoir rendu crédible. En écrivant les mots que je viens de relire plus haut sur la joie de l’existence incompréhensible qui est le leitmotiv de Rosset, la mémoire m’a, curieusement, redonné cet aphorisme.