La cigarette et la caresse des cheveux, Besson.

Je ne peux résister au collage de la dernière chronique de Patrick Besson dans “le Point”. PB, on l’aime ou on ne l’aime pas. Moi j’aime sa manière inédite de faire de notre Terre un terrain de jeux et de plaisirs, sans arbitre. Je ne commente pas.

LA CHRONIQUE DE PATRICK BESSON “LE DERNIER DRAGUEUR”

Je l’ai retrouvé rue Princesse, assis par terre devant la porte fermée de Castel. Depuis combien de temps ne s’était-il pas lavé, ne s’était-il pas changé ?

Son épaisse chevelure noire, à laquelle il accordait naguère tant de soin, n’était plus qu’un fouillis de cheveux gras et emmêlés.

J’ai secoué son épaule et il a levé les yeux vers moi. Il ne m’a pas reconnu tout de suite. Sa vue devait avoir baissé, comme tout le reste de sa personne. J’étais stupéfait. Que lui était-il arrivé, pour qu’il tombe dans une telle déchéance ?

Je lui aurais bien payé un verre mais tous les cafés étaient fermés, alors je me suis assis par terre à côté de lui. Il a commencé son récit d’une voix rauque et timide, comme s’il craignait d’être entendu par on ne savait qui : à cette heure-là, à part nous deux, la rue était déserte.

Il m’a demandé si j’avais une cigarette.

– Ça fait des mois que j’essaie de draguer une fille et je n’y arrive pas, a-t-il commencé.

Bien sûr que non, ai-je dit.

C’était pratique pour draguer, la cigarette, a-t-il dit sur un ton mélancolique. On demandait du feu à la nana. Là-dessus, on engageait la conversation. Au bout d’une demi-heure, une heure, on lui proposait un tour en bagnole ou une petite balade dans les bois. Si elle était d’accord, on sortait et on commençait à se rouler des pelles.

Si elle n’était pas d’accord ?

On insistait.

Il ne fallait pas.

Je le paie assez cher. Le dernier type à mettre la main aux fesses d’une fille, ça a été moi, fin 2019. J’ai pris six mois avec sursis, peine commuée en travaux d’intérêt général, mais comme c’était pendant le premier confinement, je ne les ai pas faits. Je me suis remis à draguer.

Je sais, mon vieux.

– Incorrigible.

Je m’approchais d’une fille, je lui disais que je la trouvais désirable.

– L’erreur.

Après, j’essayais de toucher ses cheveux pour créer un lien entre nous, tu comprends. On faisait comme ça, avant, des petits gestes affectueux, et la fille, elle ne disait rien, elle était contente : elle se faisait draguer.

– Peut-être n’était-elle pas si contente que ça ?

– On s’en foutait un peu, à vrai dire. L’important, c’était de draguer. Qu’est-ce que c’est, un dragueur qui ne drague pas ? La drague, ce n’est pas une manie, c’est une passion. J’y ai consacré toute ma vie. Que vais-je devenir, maintenant que je ne peux plus draguer ? Je ne vais quand même pas me mettre à lire. Remarque, ce n’était pas mal la lecture pour draguer. Au Luxembourg, j’avais toujours un livre avec moi, ça marchait bien.

– Ne pense plus à tout ça. Ce n’est peut-être qu’un passage. Si ça se trouve, un jour, tu pourras draguer de nouveau.

Il me jeta un regard douloureux et sans espoir. Je compris alors qu’après lui il n’y aurait plus aucun dragueur sur terre, qu’il était le dernier.



Photo : BRANDON TAELOR AVIRAM/GETTY BRANDON TAELOR AVIRAM

Singer, l’autre.

Israël Joshua Singer

Dans un précédent billet, j’avais évoqué les “deux Singer “, en faisant allusion aux “deux Roth”. Beaucoup, dont un membre de ma famille ne connaissait pas le deuxième Singer, ni ses chefs-d’œuvres. Je livre donc sa présentation, incluse en tête de sa “Famille Karnovski.” Et encore dans le don (Voir le billet sur Mauss et son paradigme triangulaire), je colle un extrait du roman.

Israël Joshua Singer (1893-1944), frère aîné du Prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer, est longtemps resté ignoré du grand public en France, malgré son succès outre-Atlantique : on redécouvre aujourd’hui son œuvre à la modernité inégalable. Denoël a publié en 2005 ses deux principaux romans, Yoshe le fou et Les frères Ashkenazi, puis, l’année suivante, son récit autobiographique, D’un monde qui n’est plus, suivi de La famille Karnovski en 2010, Au bord de la mer Noire et autres histoires en 2012 et De fer et d’acier en 2015.

EXTRAIT DE LA FAMILLE KARNOVSKI

Dans l’immeuble que David Karnovski avait acheté dans le quartier ouvrier de Neukölln, les logements sont petits et bruyants. Par les nombreuses fenêtres très rapprochées les unes des autres, s’échappe un brouhaha permanent : des machines à coudre, des enfants qui pleurent, des scènes de ménage, des chiens qui aboient. Souvent, le dimanche, on peut aussi entendre sonner du clairon, c’est un soldat à la retraite, ancien membre de la fanfare militaire, qui joue un air martial.
L’unique grand appartement de la maison, calme et abrité des regards par des stores toujours baissés, même en plein jour, est celui qu’occupe le docteur Fritz Landau. Cet appartement se trouve sous le porche, au rez-de-chaussée, de telle sorte que les patients n’ont pas d’escalier à monter. Les gamins s’agglutinent près des fenêtres du cabinet médical, curieux de ce qui se passe à l’intérieur. Premièrement, le docteur Landau est le seul Juif de l’immeuble et on aimerait savoir comment se comportent ces gens-là. Deuxièmement, les malades se déshabillent, se mettent complètement nus, et pas seulement des enfants mais aussi des grandes personnes, des parents, et les gosses veulent voir à quoi ressemblent dans leur nudité les papas sévères et les mamans grondeuses. C’est surtout les femmes que les petits garçons s’efforcent d’entrevoir. Mme Krupa la gardienne, les éloigne des fenêtres à coups de balai.
À l’instar de nombreux domestiques, Mme Krupa considère comme une atteinte à sa dignité d’être concierge dans une maison peuplée de gueux. Le fait qu’un médecin habite au milieu de cette plèbe la remplit d’orgueil et elle ne permet pas à ces sales gosses de venir déranger l’appartement doctoral. Dans son courroux, elle en appelle à tous les saints :
« Sapristi ! Jésus, Marie, Joseph ! Ne venez pas chahuter sous les fenêtres du docteur ! Espèces de morveux, sales cochons, bande de voyous ! »
La seule chose qui contrarie l’estime que Mme Krupa porte au docteur, c’est que pour payer son loyer, il n’a pas la ponctualité des gens bien, il se conduit comme le bas peuple. Ça ne cadre pas avec l’idée qu’elle se fait d’un homme comme il faut, un médecin par-dessus le marché.
Un jour, alors que vers la fin du mois le docteur Landau n’avait toujours pas réglé son loyer, Mme Krupa remit l’affaire entre les mains du fils du propriétaire afin qu’il aille lui-même lui rafraîchir la mémoire comme il le faisait avec les gens du peuple quand les choses traînaient trop en longueur.
Un soir, pour la première fois depuis qu’il gérait la maison de son père, Georg Karnovski se rendit chez le docteur Landau. Sur la porte pendait un écriteau invitant les gens à entrer sans sonner. Dans le couloir étroit, une porte était ouverte. Près d’une cuisinière en fonte noircie se tenait une vieille femme occupée à tourner quelque chose dans une casserole d’où s’élevait une épaisse vapeur. Dans le couloir, il vit une longue banquette des plus ordinaires, pas rembourrée, telle qu’on en trouve dans les bistrots de campagne. Au-dessus, étaient fixées diverses pancartes : défense de fumer, défense de faire du bruit, passer dans l’ordre d’arrivée. Près d’une affiche indiquant que les crachats et autres mucosités transmettent la tuberculose, on avait accroché une deuxième mise en garde, comme quoi l’alcool et le tabac sont des poisons pour l’organisme.
Sans lever le nez de sa marmite, la femme dans la cuisine marmonna :
« Le cabinet du docteur est à droite, il faut frapper. »
Georg Karnovski frappa. Debout dans un coin, un homme d’âge moyen avec une barbe rouge cuivre sur une blouse blanche se savonnait les mains au-dessus d’une cuvette après le départ du dernier patient. Sans même tourner la tête vers le nouveau venu, il ordonna d’une voix de basse :
« On se déshabille, on se déshabille ! »
Georg sourit.
« Je suis Karnovski, le fils du propriétaire. Je viens au sujet du loyer. Je suis en bonne santé. »
Le docteur s’essuya les mains, remit rapidement sa barbe rousse en ordre et examina Georg de la tête aux pieds à travers ses épais verres de lunettes.
« Ça, jeune homme, si vous êtes en bonne santé oui ou non, c’est à moi de le dire. Vous ne pouvez jamais savoir ça tout seul. »
Georg se sentit ridicule. Le courage dont il s’était armé peu de temps auparavant pour venir réclamer le loyer s’envola d’un coup. Le docteur Landau cachait dans sa barbe un sourire enfantin.
« Hm, vous voulez de l’argent, jeune homme, pas vrai ? Ma foi, oui, ça n’est pas nouveau. C’est ce que tout le monde veut. Le problème c’est : où le trouver ? »
Voyant que le docteur plaisantait, Georg reprit de l’assurance.
« Je crois que vous avez une grosse clientèle, docteur. Je vois souvent les malades faire la queue sous le porche. »
Le docteur répliqua aussitôt :
« Les patients de Neukölln sont généreusement pourvus de maladies et chichement de marks. À certains, il faut même parfois donner quelque chose. »
Georg fixa sur lui un regard étonné. Le docteur Landau le prit par le bras comme une vieille connaissance et le conduisit vers une petite table sur laquelle était posée une soucoupe contenant de l’argent, essentiellement des marks en papier mais aussi quelques pièces en argent et même des pfennigs.
« Vous voyez, jeune homme, c’est là-dedans que mes patients déposent mes honoraires. Chacun selon ses moyens. C’est mon principe. Si quelqu’un est dans le besoin, il se sert, ha, ha, ha ! »
Approchant ses grosses lunettes de la soucoupe, le docteur se mit à compter les pièces maladroitement, comme quelqu’un qui s’intéresse peu à l’argent.
« Tout ce qu’il y aura là, jeune homme, c’est tout ce que vous pourrez obtenir de moi. »
Georg se sentit encore plus ridicule dans son rôle de propriétaire.
« Ce n’est pas grave, docteur, je peux attendre, bien sûr. »
Le docteur Landau s’escrimait toujours à compter les petites pièces. Tout en comptant, il demanda à Georg sur un ton paternel, qui il était, quel âge il avait et ce qu’il étudiait.
« Je ne suis pas uniquement le gérant de l’immeuble, répondit-il avec fierté, j’étudie la philosophie, docteur. »
Le docteur Landau sourit dans sa barbe.
« Le pire des métiers qu’un jeune homme puisse choisir. »
Georg était stupéfait.
« Qu’est-ce qui vous fait dire cela, docteur ? »
Le docteur Landau le prit à nouveau par le bras et le conduisit jusqu’aux armoires à livres disposées le long des murs. Il lui désigna certains livres.
« Vous voyez, jeune homme, vous avez ici des œuvres qui vont de Platon et Aristote jusqu’à Kant et Schopenhauer. Pendant les quelques milliers d’années qui les séparent, rien n’a été ajouté. On en est toujours au même point, on tâtonne toujours dans l’obscurité. Là, ce sont des ouvrages de médecine. Chaque nouveau livre apporte quelque chose de neuf dans la profession. »
Georg, tout étudiant amateur qu’il était, essaya de défendre sa vocation.
« Docteur, vous parlez comme un médecin, pas comme un philosophe.
— J’ai gaspillé des années de ma vie sur ces livres absurdes, du temps perdu, jeune homme. »
Georg voulut répliquer mais le docteur ne lui en laissa pas l’opportunité. Sortant un vieux manuel de médecine agrémenté de gravures, il y désigna quelque chose d’un doigt bruni par l’iode.
« Regardez, il y a quelques centaines d’années seulement, les médecins soignaient encore les rois et les princes à l’aide de formules incantatoires et de potions magiques. À présent, nous disposons de la radioscopie et du microscope. Et la philosophie, qu’a-t-elle réalisé entre Athènes et Königsberg ? »
Avant que Georg n’ait le temps de prononcer un mot, le docteur Landau l’avait entraîné dans la pièce voisine.
« Elsa, Elsa ! Montre donc un microscope à ce jeune homme. Qu’il voie un peu à quoi ressemble un microbe. »

Paradigme du don, le jeu des obligations

Marcel Mauss, anthropologue essentiel, auteur d’un”Essai sur le don” expose, dans ses recherches, la règle intangible qui le gouverne :

DONNER-RECEVOIR-RENDRE.

L’essai se concentre, évidemment, sur l’étude des civilisations dites primitives.

On peut oser affirmer que dans notre ère et les relations interhumaines qu’elle génère, le triangle ne fonctionne pas toujours.

Il y a toujours une rupture dans la chaîne. C’est ici qu’à l’occasion d’une discussion autour d’une table festive avec gestes barrières, l’un des convives s’est risqué à un jeu sur le mot. En clamant qu’il existait toujours des “din-dons de la farce. Ceux qui donnent, qui ne reçoivent rien et à qui on ne rend rien. On a apprécié.

Joseph Roth, un petit texte sur un clown

J’offre à ceux qui s’aventurent ici un petit texte de l’immense Roth, l’autre (Joseph). Je suis dans les centaines de pages des “Cahiers de l’Herne”qui lui sont consacrés. On sait mon admiration pour cet écrivain. On connaît mes billets (la fonction recherche de mon petit site fonctionne très bien) sur les deux traductions d’un des plus beaux romans qu’un homme ait pu donner à ses semblables : “Le poids de la grace” retraduit sous le titre “Job, roman d’un homme simple”. Je reviendrai dans quelques jours pour un billet, assez dense, encore un sur Roth, Joseph.

Il y a donc deux Roth, Joseph et Philip. Je les aime tous les deux. Comme il y a deux Singer, Isaac Bashevis et Israël Joshua, son frère moins connu, l’auteur de “La famille Karnovski. Je les aime tous les deux.

LE CLOWN DE BARCELONE

Dans la malheureuse ville de Barcelone, il est un clown qui fait rire les enfants réfugiés dans les « abris » afin d’échapper aux assauts aériens. Les journaux publient sa photographie. On le voit dans la cave, en train de faire des farces, vêtu de son costume de pitre, au milieu des enfants qui ont fui les bombes.Les enfants et lui, toute la cave peut-être bien, vont être frappés dans un instant par une bombe, allemande ou italienne. Dans l’heure qui vient, la maison paternelle dans laquelle sont nés et ont grandi ces enfants sera peut-être, pour ne pas dire probablement, détruite. Ces enfants qui rient à présent aux facéties du clown : réfugiés aux abris, dans la cave, fuyant la mort. Qui va chanter la louange du clown inconnu de Barcelone qui, même à l’abri sous terre, nez à nez avec la mort, pire encore : la mort dans le dos, s’avisa d’emporter avec lui son instrument de travail, son costume, son « caractère », tout son être ? Un homme a-t-il jamais produit preuve plus flagrante de son intimité avec la mort, supérieure à celle d’un soi-disant héros ? Afin de faire oublier l’angoisse de la mort aux enfants, mieux : pour les faire rire, le clown est descendu avec eux dans la cave. Que dis-je le « clown » ? Si, parmi tous les pitres que le monde a portés, il en est un qui fait honneur au nom de son métier, c’est bien celui-ci. Peut-être la mort les a-t-elle déjà fauchés, lui et tous ces enfants dont il faisait le bonheur, alors que passaient les avions au-dessus de leurs têtes. Sa dépouille, si l’on parvenait d’aventure à l’identifier, devrait rejoindre un tombeau spécial : la tombe du clown inconnu. Du pitre inconnu de Barcelone”.

Texte paru dans Pariser Tageszeitung, 26 janvier 1939. Traduction de l’allemand par Alexis Tautou.

Le ciel disputé

La discussion que j’ai pu avoir aurait pu s’envenimer si je n’avais pas, doucement, puis un peu plus fort en le répétant, clamer « la Torah n’est pas au ciel, sors du texte, nom d’un chien, sors du Livre, il n’est pas un roc immuable ! »

Mon interlocuteur se tut, interloqué.

Il n’était, en effet, aucunement question de Torah, de Pentateuque, de religion, de ciel, mais plus simplement d’une discussion sur je ne sais plus exactement quoi, rieuse et sans nerfs, peut-être sur l’invasion des minuscules et dangereuses idées américaines qui traversent les débats contemporains (intersectionnalité ou théorie du genre). Sur un texte, trouvé en ligne, qu’on me lisait pour vilipender mon « opinion » (après que, comme à l’habitude, je rappelais qu’elle n’existait pas en soi, que toutes les opinions ne se valaient pas, y compris la mienne, malgré le relativisme ambiant et la certitude de ce que l’on suggère ou affirme constitue une « pensée ». Ce qui est assez risible (un leitmotiv pour ceux qui lisent ici).

Il a fallu que j’explique la controverse talmudique.

C’est assez connu.

D’abord un extrait du Deutéronome (un livre du Pentateuque, de la Torah) où il est question de la révélation, la transmission de la Torah au peuple juif. Le peuple va la recevoir. Mais Dieu va s’en défaire. Tel est le sens du verset qui a inspiré le titre de notre exposé : « La Torah n’est pas dans le ciel » :

Elle n’est pas dans le ciel, pour que tu dises : « Qui montera pour nous au ciel et nous l’ira quérir, et nous la fera entendre afin que nous l’observions ? » […] Non, cette parole est tout près de toi : tu l’as dans la bouche et dans le cœur pour pouvoir l’observer. (Deut. XXX : 12, 14)

Puis une algarade reprise à la page 49 du traité Baba Metsia du Talmud babylonien.

Rabbi Eliézer est opposé à Rabbi Yehochoua dans une controverse (sur une question mineure qu’il est inutile de rapporter ici, elle concerne l’impureté rituelle).

Le débat est âpre.

Rabbi Eliézer donne son opinion, laquelle s’oppose à celle de la majorité.

La disputatio n’en finit plus, cris, et emportements.

Rabbi Yehochoua invoque deux miracles qui donnent raison à la majorité.

Excédé, il en appelle encore au Ciel, sollicitant un nouveau miracle qui vient conforter, par sa survenance la thèse (majoritaire) qu’il défend.

Et c’est là qu’il entend, en réponse et au-dessus de la controverse, une voix céleste. Elle donne raison à Rabbi Eliezer, le minoritaire.

Rabbi Yehochoua, lève les yeux et s’exclame, s’adressant à la voix, que « la Torah (la Loi) n’est pas au ciel » !

Affirmant ainsi, sans ambages, que la Loi et la manière avec laquelle elle doit être interprétée, tranchée, n’est pas une prérogative céleste, mais bel et bien humaine.

Et que, dès lors, si la majorité est du côté de Rabbi Yehochoua, contre Rabbi Eliézer, c’est la majorité qui l’emporte, voix céleste ou non !

Presque une rébellion, une semonce à l’endroit du Maitre de l’Univers.

Le Talmud, interprétant le verset précité de la Torah, donne alors le sens de cette formule : la Torah a déjà été donnée au Sinaï. Donnée aux hommes. Et le ciel n’a plus rien à voir avec elle, dans le millième de seconde qui suit ce don, les hommes seuls devant en faire ce qu’ils doivent en faire. Sans tenir compte d’une aide ou d’une interprétation céleste.

Et qu’au Sinaï, il avait été décidé que dans l’interprétation, la majorité devait l’emporter.

La Torah est l’affaire des hommes. Et elle peut être interprétée sans enfermement dans une vérité céleste, immuable, intangible, comme un texte gelé.

Cette citation a suscité des polémiques presque violentes dans le judaïsme. Notamment quand il s’agit de combattre les mouvements réformistes qui s’en emparent pour justifier une réforme de la Loi juive, de la halakha, pour la sortir d’une suprématie divine. Les mouvements orthodoxes, eux, ont tendance à rappeler qu’il ne s’agit que d’un texte haggadique, qui n’a pas force de loi et qu’on peut facilement lui opposer d’autres passages du Talmud qui le contrediraient.

L’on peut, si l’on veut approfondir le sujet et ne pas se laisser entrainer dans la facilité de la possibilité inextinguible de pouvoir tout faire ou réformer lire le bouquin du Rav Berkovits que j’ai dans ma bibliothèque “La Torah n’est pas au ciel”. Pour le résumer ” on peut certes adapter la Loi par moments mais l’on ne peut pas certainement pas la tordre dans tous les sens ou la réformer à sa guise”.
La halakha, Loi écrite d’abord, est difficile à fixer, son caractère extrêmement flou s’ajoute à l’existence d’une Loi orale elle-même aussi difficile à interpréter.

D’où les débats dans les débats des interprétations des commentaires d’interprétations.

Berkovits propose le bon sens (svara en hébreu). Il donne un exemple où le bon sens prévaut : si un individu s’oppose à la majorité, on doit normalement écouter la majorité. Mais « en de nombreuses occasions, ce principe n’a pas été suivi : l’opinion d’un individu a été acceptée contre celle du reste de ses collègues » (p. 28-29), comme dans Berakhote 37a, Yebamote 108a, Guittine 15a…
Il évoque ensuite ce qu’il nomme la « sagesse du faisable » et la possibilité d’introduire une nouvelle règle rabbinique (une takanah) qui est rappelée dans le Talmud (Baba Metsia 10a) comme celle qui interdit la bigamie pour les communautés ashkénazes
En réalité la question ultime à laquelle répond le Rav Berkovits est la suivante :  qu’est-ce que la halakha ? Si celle-ci semble pouvoir être tordue dans tous les sens en niant le sens obvie du texte, a-t-elle encore un sens ? C’est ici qu’il convoque le passage  qui contient la fameuse sentence : « La Torah n’est pas au ciel » (Baba Metsia59b) : il y a eu rencontre entre le peuple d’Israël et Dieu au Sinaï ; Sinaï où Dieu a donné à Israël  la Torah, écrite et orale avec ses modalités d’interprétation.
En ce sens, pouvoir interpréter la Torah, dans le cadre fixé par Dieu, est une prérogative qui est elle aussi le monopole du peuple juif qui devient autant celui qui reçoit que celui qui aide le Maitre de l’Univers à faire que son monde avance.
C’est une Torah vivante qui évolue .

Cette notion “d’action pour le créateur” est essentielle dans le judaisme.

Il est encore dit qu’il « est temps d’agir pour Dieu », quand une situation est devenu de fait insupportable, ou dans des « lois de l’heure » (hora’at cha’a), qui rompent temporairement avec une loi dans un contexte bien précis (p. 117). Il rappelle alors la phrase de Rech Lakich, dans Men’ahote, 96 : « Parfois, l’abolition de la Torah est son fondement ». 

Il n’existe pas une seule religion, une seule philosophie où l’on entend que celui qui la fabrique et la donne à lire attend qu’on “l’aide” à la parfaire ou la réformer. Force du judaisme, qui se révèle aussi dans le “Tikkun Olam” (la réparation du monde, décrite par le Kabbaliste Isaac Louria), le créateur demandant aux humains de l’aider à réparer ce qu’il a lui même généré, l’éparpillement des étincelles, hors des vases dans lesquelles elles devaient de se lover, par la force qu’il a déployée, sans la la maitriser. Immensité de cette pensée du dialogue entre Hachem et le peuple qui répare.

Non, aucune autre religion ne se permet cette liberté, cette non-génuflexion. Et il est dommage que beaucoup de rabbins ne se souviennent pas de ce devoir d’aide, pour se soumettre à des préceptes peut-être désuets ou, pire, sans le moindre sens sinon celui de ce que le juif abhorre : la génuflexion, encore.

Donc, des milliers de lignes ont pu être écrites sur cette exclamation (« la Torah n’est pas au ciel »)

Elle sert les libéraux qui fondent l’évolution du texte, les non-libéraux qui font d’un texte majoritaire une Loi sans possibilité de transgression, les acteurs d’une transformation, ceux de la « réaction », au sens politique du terme.  

Au-delà de cette guerre fratricide, l’interprétation de cette exclamation talmudique, évidemment féconde peut toujours vous servir dans une réflexion, une discussion.

Toujours. En ce qu’elle donnent aux humains le dernier mot. On le répète à l’envi.

Essayez dès aujourd’hui. Vous constaterez la fécondité de sa convocation, comme disent les vieux sociologues. Essayez, la locution est un sésame dans la discussion.

Aimez-vous Hume ?

Discussion avec une philosophe reconvertie dans la grande industrie, desormais dans l’écriture,laquelle, peut-être dans l’enfoncement d’un coup de blues camouflé dans la joie d’une retrouvaille, voulait “parler”. Je ne refuse jamais.

De l’insolite, générée par ce site. Et l’un de mes billets que j’ai redaté,pour le remonter. Celui sur Hutcheson. Elle a été brève.

A vrai dire, il ne s’agissait que de me poser qu’une question : « Aime-tu vraiment Hume ? ». Comme un « Aimez-vous Brahms ? ».

Je n’ai su que répondre que « bien évidemment », en ajoutant  que son empirisme écossais me déplait, qu’il était, cependant, curieux de voir un empiriste tant théoriser.

Oui, David Hume est un empiriste (seules l’expérience et la perception simple forgent la pensée) et pourtant il n’y a pas plus grand théoricien dans l’abstraction.

Alors, certain de perdre sur le terrain de l’empirisme (il faut du temps pour démonter les suites en démontrant leur unité), j’ai concentré ma réponse sur le moi et l’identité. Là, on peut concentrer.

Hume nous dit la « fiction » du moi. Contre Descartes, inventeur de l’âme, fabricant de la foi, luttant, paradoxalement, contre la raison et l’expérience, constructeur de l’Esprit.

Hume nous répète que le moi est inexistant, qu’il n’existe que par ses sentiments, ses impressions, ses idées, du moment et, surtout, variables. Un « agrégat de perceptions », en réalité un « fonctionnement », un processus, jamais stable, jamais unifié, jamais structuré.

Ce n’est pas le « moi haïssable » de Pascal, c’est le « moi » fluctuant, donc sans centre fédérateur.

Je crois que c’est exactement ce que ce cette dame voulait entendre : du structuralisme contre la structure, l’agglomérat du « moi » contre son conglomérat, du relatif historique contre la froide géométrie d’un moi qui serait, cartésien, comme un caillou lisse, du marbre.

Je crois qu’elle était assez satisfaite de ma réponse. J’étais pressé, donc en forme.

PS. La dame, d’un certain âge, m’a dit avoir bien connu Jankélévitch. Je la remercie et l’embrasse. Elle va lire ce soir ce billet.

Démarche

Un texte d’un ami qui a sa place ici, avant mon prochain billet sur le concept de “commencement” et un contresens théorique. Achevé, mais non satisfait, je diffère et offre une place ici à un timbré de la démarche.

Et la musique plein les oreilles et la tentative, le soir, de choper la bonne posture dans la danse, celle que l’on ne peut décrire, qui vient dans le corps, le geste nietzschéen. On sait quand on danse bien, on sait quand on danse mal. On sait notre corps esthétique, on sait quand il ne l’est pas. Comme un beau revers au tennis ou une belle godille à ski.

C’est d’ailleurs ce qui m’a rendu obsessionnel de la « démarche », l’esthétisme du corps (il ne s’agit pas de gros, de maigres, de minces, ce qui n’a aucune importance tant l’élégance d’une démarche absorbe les catégories. Le geste, la posture adroite et élégante (au sens nietzschéen du terme, la production de la beauté d’un geste qui envoute l’espace)

J’affirme ici que la plus belle femme du monde, allongée comme une déesse n’est pas belle si elle ne marche pas bien, jambes exactes, torse en rythme, épaule droite avant l’épaule gauche, un « chaloupement » discret en-deçà du mannequin sur les planches du défilé, à la démarche juste mais volontairement exacerbée.

Oui, même couchée dans un lit, expansive et délicieuse par sa posture, on sait l’élégance d’une femme, car, encore une fois, même les bras ouverts ou recroquevillée, si sa démarche quotidienne sur un trottoir, entre une chambre et une autre, ou, mieux, dans un hall de gare, n’est pas idoine, sa position couchée ne peut l’être non plus.

Et l’élégance, c’est celle de la démarche.

Je crois que j’étais un terroriste sur ce thème et mes amis se moquaient toujours de moi lorsque je regardais une femme et que mes yeux s’éteignaient devant celle aux pieds non parallèles, soit rentrés vers l’intérieur, soit pire, vers l’extérieur, comme un canard affolé, le summum de la démarche qui « casse » toute la beauté d’un corps.

Même maintenant, alors que je devrais être un peu las de l’exigence, dans l’exagération assumée, je suis toujours dans cette obsession.

Ovide, la curieuse stratégie amoureuse

D’abord, lisez .

C’est Ovide qui écrit :

“Ne soumets pas ta langue à la loi du poète,
Pour peu que tu le désires, tu seras de toi-même éloquent.
À toi revient de jouer le rôle de l’amant,
Contrefais par tes mots un amour qui te ronge,
À tout prix tu dois faire qu’elle ait foi en cela.
[…]
Souvent qui simule l’amour se met à l’éprouver vraiment
Et devient celui qu’il faisait semblant d’être.
Voilà pourquoi, jeunes filles, restez ouvertes à ceux qui feignent :
L’amour deviendra vrai qui naguère était faux”.

Assez rare dans l’appréhension des postures langagières et des stratégies amoureuses, des buts qui se renversent.

La simulation stimule, le fictif forge ce qu’il voulait feindre, la tromperie de l’Autre devient un bien commun , qui surgit, “en passant”, l’hypocrisie, le sourire infatuė devient, même s’il ne le veut pas, un passage du sentiment qui vient, à l’Insu du faiseur se propager chez les autres, puis chez lui, puis ensemble, l’effort d’être se transforme en climat. Et le climat, comme une danse, en un accord.

La simulation devient, comme l’a dit plus haut stimulation féconde.

Comme quoi la vérité jouissive d’une fin, un état final et entouré du Tout idéal peut passer par la simulation.

Les lignes ne sont ni droites, ni courbes,elles effacent leurs départ, leurs lancées.

Derrière mon dos, une femme qui vient de lire me dit :

– “un faux sourire devient vrai après un baiser fougueux. Et sans ce sourire, pas de baiser, pas de fougue. La simulation stimule “

Elle dit mieux que moi, je suis jaloux. Je simule une mine renfrognée, elle m’embrasse et…devinez…

PS. Ce billet a ėte écrit la nuit tombante, quand les mots, dans le crépuscule, hésitent entre clarté et ombre, jusqu’à devenir du clair-obscur, une peinture de Zurbaran.

L’odeur de la lavande et le camembert de Rosset

Curieux, mais c’est comme ça : il suffit de parler d’un individu, d’un être, d’une chose, d’un paysage, d’un goût, pour que, immédiatement, ou le lendemain, l’on s’accroche, presque inconsciemment à cette parole, ce souvenir, cette locution, pour avancer dans un mot ou une solution.

Un nom, un verbe, un mot qui est dit comme un accélérateur de la pensée. Hasard ou mémoire ? Peu importe.

Dites « violet », dites « chêne », dites « « Lafayette », dites « Platon » ou encore « oreiller » ou “pastèque”. Et dans les heures ou les jours qui suivent, ce mot vient vous soutenir dans une conversation.

Encore énigmatique, dirait mon amie qui habite sous un ciel chaud qui n’est pas bleu.

Pas du tout.

Hier soir, dans une brasserie connue du Boulevard Montparnasse, j’ai pu évoquer, dans une conversation enjouée, la pertinence simple et en même temps complexe de Clément Rosset. En offrant, immédiatement, provoquant toujours le même étonnement qui me fait sourire, la dizaine de bouquins emmagasinés dans ma tablette. Par « fichier partagé ».

Ceux qui s’aventurent ici connaissent mon admiration pour ce philosophe, malheureusement disparu, il y a peu de temps. Même si beaucoup me disent que sa « concrétude » ne fait pas bon ménage avec ma propension à la théorisation globale et abstraite qui sous-tend, presque toujours, ma petite analyse du monde. Je ne réponds pas à cet argument.

Donc, hier Rosset. Je disais et commentais.

Et aujourd’hui, voilà qu’au téléphone, une personne (qui ne peut imaginer ce site, donc je conte) me dit :

« M, il faut que je définisse l’odeur de la lavande. C’est pour un bouquin sur la Provence. Tu peux m’aider ? »

C’est une relation de travail, un randonneur qui participe à l’élaboration de bouquins sur les randonnées.

Je lui réponds que non, il est impossible de définir l’odeur de la lavande, c’est comme si l’on demandait de décrire l’odeur de la pluie. Elle ne se définit pas. Elle est.

Il me répond que non, les œnologues décrivent bien le goût du vin.

Je lui réponds que le goût n’est pas l’odeur, non physiologiquement s’entend.  Et que les grandes métaphores des prétendus connaisseurs de vin (souvent des escrocs), c’est du pipeau, pour épater le petit-bourgeois et les acheteurs de vins rouges chez Leclerc.

Et juste au moment où il allait se fâcher, persuadé que je me moquais de lui et que je ne faisais pas l’effort de l’aider, je me suis souvenu du nom de Rosset que j’avais évoqué la veille dans cette grande brasserie assez ringarde du boulevard Montparnasse, tellement ringardisée, qu’elle en devenait agréable, par recul et désuétude (j’y retournerai avec qui comprend la jouissance de la désuétude).

Et je lui ai demandé d’attendre quelques secondes.

J’ai sorti ma tablette, mon application préférée de lecture sur « Android » (« Moon Reader ») et j’ai trouvé l’entretien de Rosset avec Alexandre Lacroix de Philomag que j’aime beaucoup (un vrai humain, près de ses sensations qu’il fait jongler avec la théorie)

Et j’ai dit à mon interlocuteur :

« Tu écris que l’odeur de la lavande n’est pas définissable. Comme le Camembert de Rosset. Et tu t’en sors, en ajoutant que cette impossibilité de la description d’une odeur est ce qui fait jaillir le mystère provençal.

Je ne suis pas revenu au texte original de Rosset mais lui ai livré son résumé, exposé par lui avec Lacroix. La voici :

« Mon argument à propos du camembert est le suivant : chaque objet est singulier et il est impossible d’en décrire la singularité. Toutes les descriptions que nous pouvons donner d’un objet procèdent par voie de comparaison avec un étalon, un autre objet servant de référence. Ainsi, je peux comparer le camembert et le livarot ou le pont-l’évêque, mais dire ce qu’il est en lui-même, décrire sa saveur particulière, surtout quand il est bon, j’en suis incapable. Le camembert est à lui-même son propre patron, au sens que prend ce terme en couture. Un courtisan prétendait qu’il était difficile de louer Louis XIV, puisque celui-ci rayonnait de si merveilleuses qualités qu’il était à nul autre semblable, comparable seulement à lui-même. Cette propriété du Roi-Soleil est aussi celle du morceau de camembert, comme d’ailleurs de tout objet réel. »

Il m’a envoyé un mail dans la journée pour me remercier : le commentaire avait fait sensation chez l’éditeur du bouquin.

Il y a certainement un mot qsue j’ai engrangé aujourd’hui qui me fera accélérer une pensée demain. J’ai hâte de savoir (demain, donc) quel est ce mot.

PS. La citation de Rosset est tirée du livre d’entretien avec Lacroix intitulé « la joie est plus profonde que la tristesse ». Ed Stock-Philomag. J’ai mis en tête de billet la photo de couverture.

Nietzche, lenteur, inaction et charlatanisme.

Les imposteurs du “développement personnel”, ceux qui prétendent apprendre le bonheur aux autres, se sont donc mis, il y a longtemps, à la philosophie.

Pour apprendre à être heureux grâce à Spinoza, Kant, évidemment Levinas et autres Benjamin…

La dernière trouvaille est “la lenteur” magnifiée par Nietzche, lequel, beaucoup souffreteux et sûr de lui affirmait, assez bêtement, ‘lorsque comme à son habitude perverse, à vrai dire idiote, loin de sa philosophie, comme pour se revigorer, il vilipendait les faibles, ce que retiennent de lui les idiots méchants que :

« Comment devenir plus fort : se décider lentement, et se tenir obstinément à ce qu’on a décidé. Tout le reste s’ensuit. Les soudains et les changeants : les deux espèces de faibles. Ne pas se confondre avec eux, sentir la distance – à temps ! » (Fragment posthume de 1888, 15 [98]).

Bref du charabia entre deux toux et deux coups de génie, qui accompagnait le fameux “Les faibles et les ratés doivent périr : premier principe de notre philanthropie. Et on doit même encore les y aider. » (L’Antéchrist, 2).

Et mieux que la lenteur, l’inaction, le fort étant celui qui sait ne rien faire :

« À propos de l’hygiène des faibles – Tout ce qui est fait dans la faiblesse est raté.Moralité : ne rien faire. Seulement, le problème est que c’est précisément la force de suspendre l’action, de ne pas réagir, qui est la plus fortement atteinte sous l’influence de la faiblesse : on ne réagit jamais plus rapidement, plus aveuglément que quand on ne devrait pas réagir du tout…
« La force d’une nature se montre dans l’attente et la remise au lendemain de la réaction » (Fragment posthume de 1888, 14 [102]).

Il faudrait donc apprendre lenteur et inaction ou action en suspens pour être un “fort”…

Différer l’action. Ça fait chic de le dire ou l’écrire…
Et ce, y compris dans la perception d’une oeuvre d’art. Ne pas hurler c’est nul » ou « c’est génial”. Prendre de la distance. Très chic aussi. Il faut apprendre à voir..

« Apprendre à voir – habituer l’oeil au calme, à la patience, au laisser-venir-à-soi ; différer le jugement, apprendre à faire le tour du cas particulier et à le saisir de tous les côtés. Telle est la préparation à la vie de l’esprit : ne pas réagir d’emblée à une excitation, mais au contraire contrôler les instincts qui entravent, qui isolent. Apprendre à voir, comme je l’entends, est presque ce que la manière non philosophique de parler appelle la volonté forte : son trait essentiel est justement de ne pas vouloir, de pouvoir suspendre la décision. Toute absence d’esprit, tout ce qui est commun repose sur l’inaptitude à opposer une résistance à une excitation – on doit réagir de toute nécessité, on suit chaque impulsion. Dans bien des cas, une telle nécessité est déjà disposition maladive, déclin, symptôme d’épuisement – presque tout ce que la grossièreté non philosophique désigne du nom de “vice” est purement et simplement cette incapacité physiologique à ne pas réagir » (Le Crépuscule des idoles, « Ce qui abandonne les Allemands », 6).

Et encore :

« Méfiez-vous des demi-vouloirs : soyez décidés, pour la paresse comme pour l’acte. Et qui veut être éclair doit rester longtemps nuage » (Fragment posthume de 1883, 17 [58]).

Et :
Trop agir, et trop vite, peut justement nous amener à avorter notre acte.
« Raisons de l’infertilité. – Il y a des esprits aux dons éminents qui sont stériles à jamais parce qu’une faiblesse de leur tempérament les rend trop impatients pour attendre le terme de leur grossesse» (Humain, trop humain, II, 1, 216).

Ok, être comme une femme enceinte et attendre. Là, c’est plus que chic, c’est féministe et donc inattaquable.

À vrai dire, ce billet est vraiment d’humeur.

Elle est massacrante lorsque l’on lit trop Nietzche, souvent ennuyeux et donneur de leçons qu’il aurait dû se donner à lui-même, lorsque l’on sait comment il a vécu et fini. Mais on pardonne toujours au fatigué. C’est un impératif catégorique. Le fatigué a droit à la bêtise. C’est sa manière de dire qu’il est fatigué.

Nietzche n’est donc certainement pas un petit philosophe. Et il a contribué à la constitution de la modernité dans son piétinement des superstitions (après, de loin, Spinoza).

Mais il peut énerver ce grand philosophe car, en effet, beaucoup prennent de lui l’affirmation de la haine du “faible” pour se constituer en “fort” qu’il n’est pas (nul ne l’est, même Dieu qui affirme lui-même ses faiblesses.

Et ses éloges de la lenteur, de l’inaction ressemblent trop aux leçons de morale de cours primaires.

D’où la pêche à ses citations des escrocs patentés du “développement personnel harmonieux”, l’apologie du “souci de soi”, désormais dans les premières pages des magazines “People” et qui a remplacé le “courrier des lecteurs”…

Nietzche doit rester dans la philosophie, même pamphlétaire. Et ne pas côtoyer les charlatans du “moi”. Et réciproquement.

Ni lenteur ni inactivité dans la critique.

Le principe immuable est haïssable.

On lui préfère passages, balancements et même la contradiction.

Alors, va pour …

Hutcheson, sans raison, le sens moral.

Réécriture. “Le bien, contrairement au vrai ne s’apprend pas.”

J’ai encore eu l’occasion, en évoquant l’ignonimie et la trahison, un peu remonté par l’agacement devant les lieux communs que j’ai du subir, en rappelant la nécessité de la morale, contre tout, y compris les mots, de “convoquer” Hutcheson (1694- 1746).

Un irlandais-écossais, maître de Locke et Adam Smith, auteur d’un Système de philosophie morale, défenseur du concept de « sens moral », qui affirmait l’existence d’un sens naturel capable de saisir les propriétés morales, au-delà de l’apprentissage de la morale ou du bien par un rationalisme. Une idée de la naturalité d’un tel sens. La morale et ses propriétés seraient donc naturelles, innées.

La preuve : la bienveillance est une notion universelle. Sans volonté de la mettre en œuvre. Sans raison qui constituerait le jugement moral.

Le bien, contrairement au vrai, ne s’apprend pas …

Juste un instinct naturel qui nous apparaît, nous gouverne, qui commande bienveillance et droiture. Naturellement les humains jouiraient de cette faculté innėe du sens moral...

Quand on m’a demandé si cet innéisme du sens moral était neuronal ou offert aux humains par un monde supérieur, je n’ai pas répondu.

PS. ” le bien, contrairement au vrai, ne s’apprend pas...”. A vérifier avec les millions d’exceptions qui confirmeraient la règle. La méchanceté, contrairement au bien, s’apprendrait-elle ?