Lubitsch, Wilder, Stewart, Coe et les autres

C’est grâce à Alain Finkielkraut, Frédéric Beigbeder, Michel Ciment, que j’ai la chance de lire aujourd’hui ce merveilleux roman, d’un charme inouï, le dernier de Jonathan Coe, intitulé « Billy Wilder et moi ».

C’est grâce à Coe et Wilder, l’un de mes cinéastes préférés, lequel, dans un des dialogues du roman rend hommage à son maitre Ernst Lubitsch que j’ai pu, immédiatement, replonger dans le plaisir cinématographique et revoir ce film délicieux intitulé “The shop around the corner” dont le titre choisi pour la France est “rendez-vous”, qui est mon préféré et dont j’ai offert le DVD à celles et ceux que j’aimais.

Extrait du bouquin de Coe. On y parle d’abord de Brooks, de l’humour et “l’école de Lubistch” :

« Oui, c’était assez marrant, reconnut-il. J’aime bien monsieur Brooks. C’est un type intelligent. Très intelligent, très drôle. Mais même là, voyez-vous… » Il se tourna vers Gill et moi, comme s’il dispensait un cours. « Vous savez, il y a cette scène où les cow-boys sont tous assis autour du feu, et ils se mettent à lâcher des vents les uns après les autres. Ce n’est pas ce que je qualifierais d’humour sophistiqué, n’est-ce pas ? Monsieur Diamond et moi n’avons jamais eu envie d’écrire une scène de ce genre. Nous sommes plutôt de l’école de Lubitsch. (Encore un nom qui ne signifiait rien pour aucune de nous deux.) On ne souligne pas les choses. On les suggère »

Ce film est un chef d’oeuvre dans la lignée de la “wonderful life” (“la vie est belle”, en français) de Capra (à ne pas confondre avec le petit Benini ) Curieusement les deux avec un James Stewart gonflé naturellement à bloc de tous les sentiments du monde, portant dans ses yeux lumineux et son front lisse, une bonté, encore simple qui nous fait oublier les trahisons, les désillusions, les infamies. Le genre de film qui nous rappelle que la seule vérité est qu’il y a du bien et du mal et des bons et des méchants, ces derniers ne devant pas aller au Paradis. Enfantin. La vie est simple aurait du titrer Capra.

Wilder faisait dans l’être humain” et pas dans les requins de Spielberg

Encore un extrait du roman de Coe :

« Elle fronça le nez. « Les Dents de la mer, c’était bien.
— Oh oui, Les Dents de la mer, c’était incroyable », approuvai-je en opinant vigoureusement du chef. Ma mère, mon père et moi étions allés le voir le jour de sa sortie en Grèce – le lendemain de Noël 1975 – et je l’avais revu deux fois depuis.
La mention de ce film arracha pourtant un soupir à monsieur Wilder (qui était davantage résigné que fâché).
« Mon Dieu, ce film avec le requin. Quand est-ce que les gens arrêteront de parler de ce film avec le requin ? Vous savez, cette maudite bestiole a fait davantage recette aux États-Unis que n’importe quoi d’autre dans l’histoire d’Hollywood. Même Monroe, même Scarlett O’Hara n’ont pas généré autant d’argent que ce requin. Et maintenant, tous les crétins de producteurs que compte la ville veulent plus de films avec des requins. Voilà comment ils réfléchissent, ces gens-là. On a gagné cent millions de dollars avec ce requin, il nous faut un autre requin. Il nous faut plus de requins, il nous faut des requins plus gros, il nous faut des requins plus dangereux. Mon idée, c’était un film qui s’intitulerait Les Dents de« Les Dents de la mer à Venise. Vous voyez, vous avez toutes ces gondoles qui sillonnent le Grand Canal, tous les touristes japonais, et puis voilà une centaine de requins qui remontent le canal et se mettent à les attaquer. J’ai soumis l’idée à un type de chez Universal, pour la blague. Il a cru que j’étais sérieux. Il a adoré. N’importe quel film que vous pouvez leur décrire en trois mots, vous savez, ils adorent, ils adorent ces histoires toutes simples, et il a trouvé que Les Dents de la mer à Venise, c’était parfait. Alors j’ai dit, d’accord, très bien, je vous fais cadeau de l’idée, mais ce n’est pas moi qui ferai ce film pour vous. Je ne suis pas très à l’aise avec les poissons, vous voyez ? Regardez tous mes films, et vous verrez qu’on n’y trouve aucun gros poisson. Je suis plutôt le genre de réalisateur qui fait dans l’être humain. »

J’ai donc trahi les lectures du moment ( d’abord Taguieff et ses deux derniers livres : “l’imposture décoloniale” et “Les nietzschéens et leurs ennemis – Pour, avec et contre Nietzsche”, puis Aharon Appelfeld et son “histoire d’une vie” et “Ma mère et mon père”, que j’ai réussi à trouver sous un format numérique.

Ils ne m’en voudront pas, j’y reviendrai dès que j’aurai fini (presque, c’est un 14 juillet sans occupation) le bouquin de Coe à qui j’en veux beaucoup de m’avoir empêché de dormir puisque j’ai passé toute une nuit à revoir des films de Wilder et de Lubitsch. Encore une fois, deux immenses. Encore du sentiment, du vrai et la haine de la méchanceté. Ca fait du bien, on redevient petit garçon, loin des “effacements”, ceux de la mémoire et d’autres, et l’assassinat des temps. A mille lieues de ce qui cause le chagrin. Dans l’humanité. Sans violence, à part celle du sentiment. Décidément, je me répète, mais j’écris vite et ne trouve pas de synonyme.

PS1. Ce texte que je viens de coller ici est un mail adressé ce matin à un membre de ma famille. Elle m’a intimé l’ordre de le “poster” ici. A titre documentaire, pour noter le nom des écrivains et des cinéastes.

PS2. Je ne savais qu’arrivé presque au bout du roman, j’allai lire des lignes de la narratrice sur le film de Lubitsch que j’ai vu dans la nuit (The shop..). Je suis donc revenu dans mon billet pour un PS2. Je donne l’extrait. Il y a des moments, comme ça, assez curieux.

Le film que Matthew et moi allions voir s’appelait Rendez-vous en français. En anglais, il s’intitule The Shop Around the Corner. C’était bizarre de le voir par cette chaude soirée d’août à Paris, parce que c’est foncièrement un film de Noël. Ça racontait une belle histoire d’amour toute simple entre un vendeur et une vendeuse d’un modeste magasin de Budapest qui s’éprennent l’un de l’autre par lettres interposées, mais ne se supportent pas dans la vraie vie. Ce qui m’a le plus marquée dans cette séance, c’était le calme qui y régnait. Je ne parle pas de la salle, car le cinéma était plein et il y avait beaucoup de rires. Je parle du calme à l’écran : parce que le film n’avait absolument aucune musique (à part les génériques de début et de fin) et que presque tous les dialogues entre les deux amants étaient prononcés sur le ton du murmure. Ce n’était pas simplement un film sans coups de feu, sans explosions ou vrombissements de moteurs, c’était un film dans lequel il n’y avait pratiquement jamais un mot plus haut que l’autre. Mais malgré – ou peut-être grâce à – cette retenue, la chaleur du film s’insinuait progressivement en vous, vous irradiait de son rayonnement ambré, jusqu’à ce que vous aussi vous n’ayez qu’une envie : partager la féerie tendre et feutrée de l’amour que se déclarent James Stewart et Margaret Sullavan dans la scène finale. À mon sens, c’est peut-être le film le plus romantique qui ait jamais été réalisé. Dès notre sortie du cinéma, alors que nous commencions à marcher dans la rue, ma main chercha celle de Matthew et il la serra en retour.

fanny !

Fanny version 1896
“Pour avoir, joueur maladroit,
manqué de touche,
tu devras, au meilleur endroit,
poser ta bouche

Où il s’agit de jeu de boules. Dans ce petit bourg d’Afrique du Nord, ce petit garçon était le seul à être blond. Cheveux bouclés et yeux bleus. Mais cela n’a aucune importance pour ce minuscule récit. Il était juif, mais, là encore, ce n’est pas l’objet de cette petite histoire, des milliers de pages sur les juifs d’Afrique du Nord, souvent quelconques, ont pu être écrites sur cette communauté.

Le petit bourg, sous l’influence des colons avait son court de tennis et, juste attenant mais bien séparé, son boulodrome.

On n’a pas écrit son espace de pétanque aménagé car il s’agissait d’un vrai boulodrome où se jouait la « Lyonnaise », même si à l’intérieur un « coin pétanque » avait été aménagé.

La « boule lyonnaise » est donc apparue à Lyon au 18ème siècle et se distingue de la pétanque provençale. La boule lyonnaise est en bronze, celle de la pétanque, plus légère, est en acier. Le cochonnet utilisé est le même.

C’est en réalité le terrain sur lequel on jour-e qui distingue les deux jeux

Dans la boule lyonnaise, on a une bande de terre de 27,50m de longueur et de 3m de large environ Elle est divisée  en trois zones principales : un rectangle central de 12,50 m de long dans lequel le joueur fait rouler sa boule, et à chaque extrémité deux autres espaces mesurant chacun 5 m de long : le 1er où le joueur prend son élan pour lancer, le 2 nd où se trouve le but.

Rien à voir avec la pétanque qui se pratique partout.

Pour la Boule Lyonnaise comme pour la Pétanque, le but du jeu est de placer le maximum de boules près du but, appelé aussi “bouchon”, “petit” ou “cochonnet”.

Le joueur dispose d’une zone de 7,5 mètres de longueur pour prendre de l’élan jusqu’à la ligne de pied de jeu, où il doit lancer sa boule, et les parties se jouent en 11 ou 18 points. La Pétanque étant plus accessible rapidement, ses règles s’en sont trouvées simplifiées : libre choix du terrain, tireur immobile et pieds joints dans un cercle tracé au sol de 35 à 50 cm de diamètre. Les parties se jouent en 13 points.

Il fallait, pour ce petit récit, au titre énigmatique pour ceux qui ne savent pas, insérer ces éléments techniques.

Donc le petit bourg d’Afrique du Nord et son boulodrome possédant son terrain de « Lyonnaise ».

Le petit garçon aux cheveux très blonds allait très souvent au boulodrome, les mains toujours dans ses poches de son pantalon, les mains dans les poches donnant, on le sait, une allure plus adulte et une apparence d’assurance qui peut, dans certaines circonstances, aider à sauter un obstacle vital.

Il y allait certes pour regarder les joueurs, noter leur élégance dans l’élan, entendre les jurons lorsque la boule était mal tirée ou les éclats de rire de ceux qui gagnaient.

Il restait debout, à distance de sécurité.

De temps à autre, l’un des joueurs lui demandait un acquiescement, un applaudissement quand un point sublime avait été marqué (notamment lorsqu’on “tirait”. Mais il gardait toujours ses mains dans ses poches, impassible comme un vrai solitaire. Peut-être hochait-il de la tête, pour encourager. Pas sûr.

La vérité, c’est qu’il attendait Fanny, rare il est vrai.

Fanny, c’est perdre en ne marquant aucun point. La honte. Et quand on est « Fanny », à la Lyonnaise ou à la pétanque, on va, humilié, profondément humilié, embrasser Fanny.

Dans le petit boulodrome du petit bourg nord-africain, se trouvait un local assez exigu dans lequel était entreposé le matériel des boulistes, mais qui possédait, outre la table pour l’apéritif ou la rasade après le jeu, un pan de mur sur lequel avait été posée une sorte d’armoire en vieux bois un peu vermoulu, poignées argentées, un peu  rouillées, pour son ouverture. Et quand on l’ouvrait, Fanny apparaissait. Une toile assez grossière, non maitrisée. 

Les perdants devaient donc embrasser les fesses d’une femme prénommée Fanny, peinte, sur un tableau ou même sur le mur ou sous la forme d’une sculpture. Tous les clubs boulistes en possèdent une. Dans le bourg sur une toile très bon marché.

Donc la honte pour l’équipe perdante et des rires tonitruants (les perdants n’avaient pas le droit de rire). « Embrasser Fanny », c’était donc la défaite innommable. Battu, mais au surplus par 11 ou 13 à 0 ! 

Ce moment de l’embrassade (malheureusement rare, mais toujours potentielle des fesses de Fanny) constituait, évidemment, le but ultime de la venue régulière du petit garçon blond aux cheveux bouclés. Et c’est dans ce moment éblouissant, improbable qu’il sortait les mains de ses poches, applaudissait et rentrait chez lui. Les mains dans les poches, sourire aux lèvres, et sur son chemin,  disait à l’épicier qui se tenait devant sa porte, à quelques centaines de mètres du boulodrome : “l’équipe de Mr François a été fanny”. L’épicier éclatait de rire.

PS. En tête du billet, une Fanny de 1896. Ci-dessous, des Fanny plus modernes et une réplique de la petite armoire du petit bourg nord-africain. On vous invite à lire les vers qui accompagnent l’image. A touch of class.

Continuer la lecture de « fanny ! »

idéalisme, réponse.

Ça n’a pas loupé. Mon billet sur le voyage a provoqué la réponse d’un lecteur ou une lectrice (je ne sais pas, c’est un pseudo) qui, de temps à autre, envoie sur ma boite un message, toujours court, pour un commentaire, une approbation, un grief sur mon silence ou le propos d’un billet.

Mon silence depuis quelques semaines, j’ai expliqué (une écriture ailleurs).

Je reproduis le mail, in extenso :

« Michel Béja, Bonjour, Je guettais un nouveau post après celui sur Besson qui n’était qu’un collage, comme vous dites. Je viens de lire celui sur le « voyage ». Je ne vous savais pas idéaliste, au sens philosophique du terme bien sûr, comme vous dites aussi. Vous, structuraliste, spinozien, matérialiste (toujours au sens philosophique), vous pensez que c’est l’idée qui fait le monde ? Que vous arrive-t-il ? Bien à vous. S

J’affirme que je ne sais qui est S et son adresse mail est composée de lettres sans voyelles. Et je ne sais comment Google (gmail.com) a pu accepter une telle adresse !

Je me suis dit que je n’avais le temps de répondre, trop occupé ailleurs, comme je l’ai déjà dit.

Puis j’ai changé d’avis.

Délaissant les petits évènements, biographiques pour tout dire, (justement, sans idéalisme philosophique, s’agissant de faits bruts sans recherche d’une quelconque « essence des choses » qui les construiraient) que je suis en train de mettre en pages, je reviens donc au sujet qui est celui de l’idéalisme, une théorie philosophique à laquelle j’adhérerais, si l’on en croit ce ou cette « S », dans mon précédent billet introductif à des images de voyage.

Là encore, j’avais le choix : soit un billet court de dénégation, ironique ou outrée, renvoyant à tous les billets de mon site, soit une vraie plongée dans le sujet qui me permettait de faire le point avec moi-même. Ce qui supposait un exposé presque professoral des concepts qui dominent la notion (l’idéalisme), certains membres, très jeunes, de ma famille, pouvant ne pas savoir et en redemandant pour leur futur Bac.

Dès lors, au risque d’ennuyer et de subir l’opprobre (le donneur de leçons, au sens réel du terme ici), je choisis l’exposé pour arriver jusque moi et mon « idée » du voyage qui m’a fait prendre pour un « idéaliste ».

L’idéalisme : il ne s’agit pas d’idéal, d’idéaux. De celui ou celle qui est un « grand idéaliste », gorgé de belles idées (les idéaux), qui oriente sa pensée selon un « idéal ».

L’idéalisme (au sens philosophique, comme le rappelle mon interlocuteur anonyme) constitue une théorie, qui s’oppose au matérialisme, au réalisme, à l’empirisme, qui considère que les évènements, les choses matérielles ne sont que la manifestation d’un monde non perceptible, invisible, non palpable, une Idée que certains nomme « Raison » ou « Essence » ou plus prosaïquement et sans détours « Dieu ». La Nature repose sur l’Esprit. L’Idée, forme abstraite (dont la plus ultime est Dieu) crée la matière qui n’existe pas en soi.

Contingence/immanence, Idéalisme/matérialisme. Les couples opposés sont connus.

Certains, comme Berkeley vont très loin dans leur idéalisme philosophique « absolu » en affirmant que le Monde n’existe pas, il n’est que perception (Être, c’est être perçu »).

Ainsi, pour résumer, l’idéalisme consiste à prétendre que la réalité n’est qu’apparence, ou encore que seule la pensée existe, ou plus, qu’il existerait un monde intelligible des idées qui n’est pas le monde sensible (visible) qui n’est qu’une illusion (Platon).

Pour aller vite et mieux faire comprendre, on peut opposer le croyant et l’athée. Il est évident que le croyant est idéaliste (deux mondes, dualisme) et l’athée matérialiste (un seul monde celui de la réalité matérielle, monisme). On perçoit, intuitivement dans cette opposition des deux notions ce qu’est l’idéalisme (avec un grand I, on comprend encore mieux).

Descartes considère ainsi que la pensée est la seule réalité « évidente », la réalité du monde extérieur posant problème.

Leibniz affirme, lui, que les substances ne sont que spirituelles et Dieu fabrique leur harmonie.

Kant, qui n’est pas, comme Berkeley, un idéaliste absolu, prétend (on ne peut que prétendre en philosophie, doit-on le rappeler ?) que la seule réalité que nous pouvons connaitre est « phénoménale », dans un cadre espace-temps (idéalisme transcendantal), tout en affirmant (ce qui l’éloigne des autres) que l’expérience peut aboutir à la connaissance et qu’elle n’est pas irréelle.

C’est Hegel qui est le grand idéaliste « moderne ». Il n’existe qu’une seule réalité : l’Esprit absolu.

On va résumer car on sent bien qu’on commence à ennuyer : l’idéalisme s’oppose au réalisme : monde visible, monde invisible. Il existe ainsi, pour l’idéalisme qui ne nie pas les faits matériels, un espace, une sphère différente du monde matériel. Ce que nient les réalistes qui affirment que les idées sont une partie du monde qui n’est que matériel. Il n’y a pas deux sphères, clament les réalistes, les matérialistes, étant observé que l’affirmation de l’idéalisme est arbitraire, dans le champ des possibles, des croyances alors que le matérialisme s’en tient à une réalité qui est bien réelle : le marteau fait mal lorsqu’il trouve un crâne sur son passage.

Je reviens à mon billet sur le voyage. C’est aller trop vite en besogne que de me traiter d’idéaliste lorsque j’affirme que c’est l’idée du voyage qui forme le voyage (ou construit une photographie).

D’abord, chez les modernes qui s’éloignent des théories de « l’extériorité du monde », chez les philosophes post-Platon, on peut parfaitement considérer tout en n’étant pas « idéaliste » que « l’expérience ne nous enseigne pas les essences des choses », lesquelles peuvent, parfaitement être explicatives sans se trouver dans un « autre monde ». La citation est de Spinoza dont l’on rappelle l’axiome justement essentiel : « Dieu, c’est-à-dire la Nature ») ou encore que « il n’y a pas d’évènement en soi. Ce qui arrive est un ensemble de phénomènes, choisis et rassemblés par un être interprétant (Nietzche).

Mais, plus encore, ce n’est pas parce que, presque dans la phénoménologie, je me cale sur une « impression », un sens, une « idée » ponctuelle, en affirmant dans mon billet que c’est l’idée du voyage qui fait le voyage, que je suis un « idéaliste », conférant à l’Idée l’absolue maitrise de la réalité.

Il ne s’agit que de fabrication des instants dont je ne cherche pas l’essence dans une sphère invisible, mais que je décris comme un fait brut, un phénomène que, moi, être interprétant je qualifie en le ramenant à d’autres, sans en faire une idée en soi (cf supra Nietzche, ici dans une petite contradiction que je ne veux développer).

Enfin, il n’est pas radicalement déraisonnable ou impossible de considérer l’existence de sphères supérieures, d’espaces hors du monde qui seraient même des logements d’Être infini (être donc un « idéaliste au sens philosophique du terme comme le dit S) et, en même temps s’attacher à l’interprétation d’un phénomène qui n’a aucune importance pour le devenir du monde : la belle idée du voyage.

 

la très belle idée du voyage

West USA (photo MB)

RETOUR PONCTUEL. ECRITURE AILLEURS, SANS CONVERSION POSSIBLE EN BILLETS. MAIS ON N’OUBLIE PAS NOTRE MINI-SITE, QUI EST COMME UN SOMMIER DE TOUT.

Il y a exactement 48 h, un membre de ma famille me demande de lui envoyer quelques photos, à encadrer dans son salon, se souvient de mon petit travail intitulé “sous les images” (qu’on peut lire sur ce site par un clic dans le menu), me dit que ce serait “chouette” si je pouvais lui envoyer toutes les photos que je garderais dans un “grand tri”, ajoute que c’est absolument “génial” tous ces voyages qui transparaissent dans ma collection, que si je pouvais introduire mon envoi de mes “impressions”, ça serait encore plus “extra”.

Je crois qu’il pensait à mes impressions de Slovénie, d’Ukraine, de Lettonie ou mieux d’Espagne.

Je lui réponds que je vais m’atteler à un texte sur le voyage, une insomnie pouvant m’aider à le concocter rapidement. J’ai senti sa déception. Il voulait mes “impressions” sur une neige en bordure de mer baltique ou de bains publics à Budapest.Et il sait déjà, puisque je lui parle d’un “texte” que ça ne va pas être ça. Il a raison. Au demeurant, il ne dit rien, sachant parfaitement que j’avais déjà décidé.

le voilà donc qu’il se trouve devant un texte presque théorique.

Je ne changerai jamais. Et c’est tant mieux. Que ceux qui y voient forfanterie et vantardise passent leur chemin. Ils ne me connaissent pas.

Le voyage.

Immédiatement, ceux qui veulent en remontrer et les autres qui s’imaginent sincèrement en accord avec la locution, citent la phrase de Claude Lévi-Strauss, paradoxale pour l’ethnologue chercheur de mythes, s’aventurant dans les contrées lointaines, tropicales et arides : le fameux « je hais les voyages », qui introduit donc son « Tristes tropiques », son livre qui n’est pas l’un de ses meilleurs.

Tous l’ont dans une bibliothèque, et prétendent avoir lu avec délice, sans pourtant (j’ai pu, malicieusement, tester les faiseurs) s’être aventuré au-delà de la page 74. Ou peut-être bien avant, ou plus souvent sans l’avoir jamais ouvert.

Mais le titre est beau et le nom de Lévi-Strauss est aussi exotique que ses voyages haïssables.

Je me souviens que lorsque enfant, presque adolescent, j’ai pu lire son nom, je posais la question du lien entre l’anthro-je-ne-sais-quoi et le jean en tissu Denim (de Nîmes). Et puis, plus tard, devenu vrai adolescent, persuadé de l’excellence de la trouvaille, je disais que seul un mauvais djinn l’amenait à écrire qu’il n’aimait pas les voyages. Il faut savoir l’idiotie du prétendant à l’âge adulte et raisonné.

Donc le « je hais les voyages »

D’autres, encore plus volontaires dans la clameur de leur écart affirmé d’un vil prêt-à-penser, dans leur affirmation de la maitrise d’une culture choisie, viennent citer l’immense et triste Fernando Pessoa, immense parce que triste disent les petits chroniqueurs de numéros spéciaux, hors-série d’hebdomadaires grand-public, l’auteur des « Voyages immobiles », qui écrit ailleurs, dans son livre-maître que : « la vie est ce que nous en faisons. Les voyages, ce sont les voyageurs eux-mêmes. Ce que nous voyons n’est pas fait de ce que nous voyons mais de ce que nous sommes » Fernando Pessoa. Le Livre de l’intranquillité.

Ces deux ont raison.

Lorsque le souvenir de mes voyages surgit, le paysage, la beauté des lieux ne m’envahit pas. Ni un quelconque sentiment extatique accroché à un endroit, qui submergerait mon destin de voyageur invétéré, évidemment intellectuel.

Me viennent, simplement je l’assure, exacerbés ou ponctuels, une couleur, le goût d’un vin blanc salé et sec, celui d’un agneau rôti ou d’une chaise longue confortable, les yeux fixés sur un texte ou les oreilles gonflées d’une bonne musique.

Non, pas le Musée, ni le Monument, juste la placette, bordée de maisons aux murs ocres et le banc ou des vieux silencieux attendent que le soleil se couche, pour pouvoir l’imiter. Une placette qui aurait pu être ailleurs et qui ne fait qu’accompagner l’instant que l’on veut embellir. Non pas la forêt ou le champ dans lequel des coquelicots viennent narguer le blé ou l’herbe folle, mais « l’impression », au sens turnérien (Turner) ou impressionniste (les peintres de la déstructuration de l’imitation).

Pessoa a raison : mon voyage, c’est moi, ce que je suis dans l’instant dans lequel mon corps se déplace. Même si l’idée du voyage, l’excentration qui est le dépaysement peut le magnifier. Ce n’est pas le territoire qui fait le voyage mais, encore une fois la conviction qu’on est en voyage.

Le même champ n’est pas le même lorsqu’on voyage en Espagne ou quand on est près d’Arpajon ou près de chez soi, à chercher un bon pain pour le déjeuner. Et ce, alors qu’il a exactement la même superficie, le même contenu (du blé doré) et le même lièvre qui y court. Au millimètre près.

Le voyage bouleverse la donne, non pas par la découverte, mais, plus simplement, par son idée.

Donc je suis, sûrement, ce silencieux qui attend sur son banc, ce mur qui change de couleur au fil des heures qui passent, et, surtout, ce que je ne vois que trop : moi, dans la place, ladite placette qui est presque l’Univers. Moi, au milieu de tout, au milieu ne rien, en réalité au milieu de moi.

Non, il ne faut pas voir dans cette certitude, un égocentrisme exacerbé, une démesure de soi. C’est même le contraire : je ne suis rien et, partant, nulle part, sauf dans ce moi qui me harcèle, qui ne me quitte pas, surtout quand il est un peu ébranlé par une quotidienneté qui n’est pas celle qui le fait s’oublier.

Le voyage, et même la marche dans son quartier, dans une forêt prévisible, c’est encore moi qui marche sans que le lieu importe.

Que ceux qui s’extasient, en voyage (et peut-être même ailleurs) devant la nature qui les entourent, plus d’une seconde, celle de l’émerveillement du miracle de la vie, me regarde dans les yeux : ce sont des menteurs, des faiseurs qui substituent à l’ennui du moment qui succède à l’éblouissement, un discours assez téléphoné, frôlant Nietzche, en le citant quelquefois, omettant la vérité d’une lourdeur matérielle du monde qui ne constitue sa beauté que dans l’esprit d’un sujet, un individu qui la fabrique.

La Beauté n’existe pas en soi, elle n’est, comme beaucoup l’ont clamé, sans qu’on ne les entende, que la construction d’un instant, suivi par un autre instant, qui fait un amoncellement du temps qu’on confond avec la conviction d’une chose hors de soi, qui n’est que celui de l’homme projeté sur terre. Non pas que la Terre ne soit qu’illusion, tant sa réalité se donne d’emblée, comme un poing sur une figure. Mais si elle existe dans son essence profonde, création, peut-être, sûrement, d’une force supérieure, elle ne se donne à voir qu’au travers du prisme ponctuel des mille milliards d’’hommes dont l’on sait que les morts sont plus nombreux que les vivants. Et qui surnagent dans leurs moments.

C’est ce que je disais à ceux, rares, que j’avais au téléphone, pendant les « confinements » et qui se plaignaient de leurs sorties bloquées, de leur voyages remis, de leur « enfermement » :

Mais que vous manque-il ? Un musée ? Il est jouissif, en 3D, en ligne. Un magasin ? On y étouffe, dès qu’on y entre et seule son idée, le mot qui le supporte (le « magasin ») génère son existence. Un théâtre ? Vous n’y êtes allé que deux fois en deux ans et vous vous êtes ennuyés ? Une balade ? Vous y avez droit mais prenez, au vol, l’excuse de la tristesse des masques pour, enfin, ne pas sortir et vous essouffler dans l’air de chez vous que vous considérez malsain, alors qu’il est chez vous et avec vous.

Le virus a été un alibi, comme le voyage est un faux-semblant.

Vos voyages, les confinés tristes, c’est, je le crois, du même acabit : vous n’en jouissez que de l’idée et la peur vous prend au ventre dès que la pluie tombe sur un territoire inconnu.

Le voyage, comme la sortie de chez soi (l’appartement, la maison ou, mieux encore, sa pensée) n’est qu’une idée du voyage.

C’est Aznavour qui a, parmi tous, raison. Venise est triste au temps des amours mortes. Inconsistance des lieux en soi, sans le serrement des sentiments.

Je répète et répète encore (la répétition est comme un son de tambour qui vous rassure) : seule compte l’idée de l’idée du voyage, le “métavoyage” (un néologisme, évidemment), si l’on veut, comme le métalangage (discours sur le discours, mot qui chevauche le mot), qui ne se fabrique que dans la jouissance du sentiment. C’est la seule chose vibrante, qui n’est pas celle du lieu, encore une fois constitué en espace alors qu’il ne s’agit que d’un alibi.

Voyagez seul dans une ville après l’avoir arpenté avec la femme que vous aimiez et vous comprendrez l’inanité de l’exclamation sur le voyage en soi. Il n’est que pour soi, hors de lui et de sa matière.

On peut, encore avec Chesterton, l’écrivain anglais, que les malentendants confondent avec une matière collante lorsqu’on prononce son nom, dire que : Le voyageur voit ce qu’il voit, le touriste voit ce qu’il est venu voir”.

Presque juste, presque faux : le voyageur ne voit rien d’autre que lui, il ne voit même pas ce qu’il voit qui n’est qu’à la mesure de ce qu’il ressent, de son humeur : une mer bleue est grise par un chagrin d’amour.

On peut encore prétendre, subjugué par la citation, parce qu’il s’agit de Proust (qui n’est presque jamais sorti de son lit) que “​Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux”.

Esbroufe encore : qui peut avoir des nouveaux yeux ? Peut-être des revenants, mémoire détruite dans un espace inconnu.

Mes voyages, des photographies. J’ai donc un peu voyagé. Jamais seul, ce qui change tout. Toujours, donc, depuis l’âge de 12 ans, un appareil photo qui cogne, par saccades, sur mon torse, au gré d’une marche rapide qui cherche ce qu’il faut cadrer.

Avez-vous remarqué que la photographie est plus concentrée, plus intéressante, lorsqu’on se trouve à l’étranger ?

Faites l’expérience : sortez dans votre quartier, appareil en bandoulière et visez. Vos photographies sont plates, mièvres, inutiles. Même les logiciels de retouche, gavés d’intelligence artificielle, ne peuvent les embellir.

Je crois avoir trouvé pourquoi, en me trompant peut-être.

Moi, photographe dans mes espaces quotidiens, je n’ai pas changé, je cherche la photo. Mais la rue, le ciel l’immeuble et même les passants sont inintéressants et donc mal photographiés pour une simple et morne raison : je ne suis pas en voyage et ne fabrique pas le voyage. Ce qui démontre, s’il en est encore besoin, que le voyage n’est donc qu’un leurre de soi, une fabrication de l’esprit. L’idée du voyage fait donc le voyage. Et je suis certain que moscovite, je trouverais dans mon quartier des images sublimes.

Ainsi, en voyage, je me crois en voyage, mon œil qui n’est encore que moi, trouve par cette illusion du voyage, toutes les illusions : celle que la photographie donne à voir. Et la photo peut être belle. Surtout, lorsqu’un peu tricheur, on donne dans la légende un nom inconnu, celui qui fait rêver. Même le nom de « Paris » est autre chose que son nom sous une photographe. Au centre et en lettres majuscules.

Je termine ce qui n’est qu’une introduction à la vision de mes photos et qui, à l’origine devait être un petit essai sur le voyage et son illusion, agrémenté, entre les lignes, de quelques photos d’accompagnement du texte.

J’ai aimé ces lieux que j’ai photographié.

Parce que j’ai aimé les instants qui généraient un déclenchement.

Au risque de la lourde répétition, j’affirme encore que l’espace n’est rien sans le sentiment, que le lieu est du néant sans l’instant qui le porte. Et que la nature n’existe pas en soi, comme le monde. Il n’est que terre sur lequel l’on marche et magnifique parce qu’on est magnifique dans l’instant où on le trouve magnifique.

Et si vous trouvez qu’une de mes photos est « jolie » (le terme que les photographes détestent), c’est que mon instant était assez beau.

C’est pour cela que j’aime les voyages. Et peu importe le motif, même s’il est suranné, même si le voyage n’existe pas. Il est, le voyage, pas nécessairement aux antipodes, comme un puit sans fond, recélant l’infini dans lequel les instants potentiels plongent délicieusement. Jusqu’à l’infini, justement.

MB.