Roth, again

Presque obsessionnellement, je reviens à Joseph Roth (voir un précédent billet).

Je colle ci-dessous l’introduction à la nouvelle traduction de ce qui était « le poids de la grace » et qui est devenu « Job, roman d’un homme simple », il est vrai, titre qu’avait choisi Roth lui-même…

(Roman eines einfachen Mannes de Joseph Roth précédemment paru en
1965 aux éditions Calmann-Lévy (puis repris au Livre de Poche) sous
le titre Le Poids de la grâce dans la traduction de Paule Hofer-Bury. Titre original : Hiob. Roman eines einfachen Mannes (1930) Texte extrait de Joseph Roth, Werke 5,
Romane und Erzählungen 1930-1936
édité par Fritz Hackert Éditeur original : Verlag Kiepenheuer & Witsch, Cologne,
et Allert de Lange, Amsterdam, 1990 ISBN original : 3-462-01993-7 ISBN : 978-2-02-107566-3 © Février 2012, Éditions du Seuil
pour la traduction française et la présente édition www.seuil.com)

PRÉSENTATION

« Il est, dans la littérature d’expression allemande, un petit livre encore trop méconnu, mais important – et attachant – à plus d’un égard : il s’agit du fragment narratif intitulé Le Rabbin de Bacharach, écrit en 1824-1825 par l’un des représentants les plus éminents de ce que l’on a pu appeler la symbiose judéo-allemande, le prosateur et poète Heinrich Heine. Envisagé à l’origine comme un grand roman historique sur le ghetto médiéval allemand et sur l’épanouissement culturel du judaïsme espagnol avant l’expulsion des juifs, l’œuvre nous est parvenue sous une forme très lacunaire et imparfaite : pour des raisons qui tiennent tout autant au rapport complexe qu’entretenait l’écrivain avec sa judéité qu’à un contexte social et historique (celui de l’Allemagne du Vormärz – les années 1815-1848) décidément peu favorable aux juifs, Heine abandonna la rédaction de son roman pour se tourner vers d’autres projets, notamment ses Tableaux de voyage et son Livre des chants. On sait qu’il revint dans les dernières années de sa vie aux thématiques juives et qu’il poursuivit, dans sa production poétique postérieure à 1848, les réflexions qu’il avait pu entamer dans Le Rabbin de Bacharach : on pensera aux célèbres Mélodies hébraïques du Romancero et à toutes les « lamentations » dans lesquelles le poète accablé par la maladie se représente sous les traits conjugués de Job et de Lazare. Ce qui, parmi tant d’autres choses, fait le prix du roman inachevé de 1824-1825, c’est le désir manifeste qui anime son auteur de faire entrer le monde traditionnel juif dans la littérature allemande, de le faire exister, par le biais de la langue allemande, comme une réalité digne d’intérêt au sein d’une grande œuvre littéraire. On doit à ce petit livre des pages saisissantes sur la précarité de l’existence des communautés juives dans l’Allemagne rhénane du Moyen Âge, et des pages émouvantes sur le déroulement des fêtes juives. Un siècle plus tard, c’est un autre représentant illustre de la culture judéo-allemande qui entreprend à son tour de représenter dans un roman le mode de vie des communautés juives traditionnelles : Joseph Roth, qui avec Job. Roman d’un homme simple (publié en 1930 aux éditions Gustav Kiepenheuer à Berlin) va connaître un grand succès littéraire et s’affirmer comme l’un des plus remarquables prosateurs de la langue allemande. Roth n’est certes pas un débutant, il a précédemment déjà publié six romans consacrés aux équilibres instables et aux symptômes de crise d’une Europe que la Grande Guerre a bouleversée dans sa substance, et par ailleurs il jouit d’une réputation de journaliste et de reporter de talent – les textes qu’il écrit pour le compte de la prestigieuse Frankfurter Zeitung n’ont objectivement pas à rougir de la confrontation avec ses œuvres narratives. Mais on est fondé à considérer que Job représente un tournant décisif dans la carrière d’écrivain et dans la physionomie de l’œuvre de Joseph Roth. Dès les premières lignes, qui font ostensiblement écho à celles du Livre de Job (« Il y avait jadis, au pays d’Uç, un homme appelé Job : un homme intègre et droit qui craignait Dieu et se gardait du mal »), il y apparaît comme un vrai conteur, héritier de la tradition narrative juive, mais aussi des grands romanciers du XIXe siècle européen. À une époque où le roman se fait de plus en plus le véhicule de la réflexion philosophique, ou bien se mêle à l’essai, Roth réaffirme la dignité et le primat de la narration. Les romans et récits écrits à partir de Job seront tous des manifestes en faveur du plaisir de raconter. Et surtout l’on voit Roth se tourner dorénavant vers l’évocation de réalités fragilisées, voire détruites par l’agir des hommes : en l’occurrence le monde du judaïsme d’Europe centrale et orientale, et celui de l’Autriche-Hongrie de François-Joseph. Deux ans après Job, Roth donnera en effet son grand roman sur l’effondrement de la double monarchie, La Marche de Radetzky, publié lui aussi aux éditions Gustav Kiepenheuer. La représentation sensible et souvent poétique de ces deux univers constituera dès lors la dominante de l’écriture narrative de Roth, ce qui lui valut d’être considéré de manière quelque peu réductrice comme le chantre nostalgique d’un monde disparu. C’est oublier que, tant dans le tableau qu’il brosse des communautés juives d’Europe centrale et orientale que dans les pages qu’il consacre à l’empire des Habsbourg, Roth fait preuve d’une clairvoyance et d’une justesse d’analyse parfaitement intransigeantes. La phase de rédaction de Job. Roman d’un homme simple se situe à un moment de la création rothienne où l’écrivain décide d’affirmer sa singularité, sa voix propre : il n’a plus à prouver son talent littéraire, pas davantage qu’il n’a besoin de s’agréger aux rangs de quelque école ou de quelque mouvement que ce soit. C’est ainsi que, dans un essai publié en janvier 1930 dans la revue Die Literarische Welt, il tourne résolument le dos à la « Nouvelle Objectivité », courant avec lequel il avait au demeurant entretenu des rapports assez distants. Et c’est ainsi qu’il choisit de porter désormais son regard de romancier sur des thèmes et des univers qui l’habitent depuis longtemps. Il semble prendre conscience de l’urgence qu’il y a pour lui à écrire sur ces communautés juives d’Europe centrale et orientale qu’il connaît depuis l’enfance sans leur avoir pleinement appartenu, et qu’il sait menacées dans leur existence par l’exode vers les grandes métropoles d’Europe occidentale (Vienne, Berlin, Paris), par l’émigration économique vers les États-Unis, ou par le départ pour Eretz Israel dans le sillage du mouvement sioniste. Tout cela, il l’a exposé et analysé avec précision dans son essai Juifs en errance, publié en 1927, qui peut se lire d’une certaine manière comme une étude préparatoire à Job. Là encore, la sympathie qu’il éprouve pour le monde traditionnel juif n’interdit pas la lucidité : pas plus dans l’essai Juifs en errance que dans le roman Job Roth ne passe sous silence l’exiguïté de la bourgade juive (le shtetl) – qui s’oppose dialectiquement à la vastitude des paysages galiciens ou ukrainiens –, la misère des conditions de vie, les formes de promiscuité sociale, les dérives d’une orthodoxie religieuse qui parfois confine à l’obscurantisme, les menaces permanentes venues de l’extérieur (épidémies et pogromes). Mais ce qui ressort plus que tout de ce tableau du monde juif de l’Est, c’est la proclamation de la dignité et de la noblesse de ces hommes et femmes avec lesquels l’écrivain se sent si intimement lié. L’attachement sentimental de Roth au monde de l’Ostjudentum est toutefois mêlé de distance : l’éloignement est tout d’abord d’ordre spatial et chronologique, puisque l’écrivain se penche sur cet univers alors qu’il a quitté les confins galiciens de l’ancienne monarchie austro-hongroise depuis bien longtemps et qu’il exerce son métier de journaliste et de romancier dans de grandes villes européennes comme Vienne, Berlin, Francfort ou Paris ; mais il est également d’ordre culturel, puisque Roth n’est pas à proprement parler issu du monde du shtetl. À Brody, sa ville d’origine, il lui arrive certes, dans son enfance et son adolescence, de côtoyer des juifs hassidiques et d’entendre parler yiddish, polonais ou ruthène, mais il est scolarisé dans des établissements où la langue de travail est l’allemand. Il fréquente le lycée impérial et royal de Brody et y obtient en 1913 le baccalauréat avec la mention d’excellence « sub auspiciis imperatoris », avant d’entamer des études de littérature allemande à Lemberg, qu’il poursuivra à Vienne. Son éducation fait de lui un représentant de la minorité culturelle germanophone de Brody, de la même façon que Kafka appartenait à la minorité culturelle allemande de Prague. Et il y a, dans le regard porté par Roth sur les communautés juives traditionnelles, quelque chose de Kafka découvrant avec un émerveillement nostalgique le théâtre yiddish. Mais si Roth n’est pas directement issu de l’univers du judaïsme traditionnel d’Europe centrale et orientale, encore qu’il le connaisse très bien, il n’appartient pas non plus pleinement au monde des grandes métropoles occidentales dans lesquelles il s’établit successivement. Sa position est plutôt celle d’un entre-deux, et il y a peut-être là une explication au déracinement de l’auteur, à son impossibilité à se fixer, à sa prédilection pour les lieux associés à l’errance, gares et hôtels. La poésie mélancolique des paysages connus pendant l’enfance et l’adolescence ne cessera jamais de l’habiter (en témoignent les nombreuses descriptions des contrées galiciennes ou volhyniennes dans Job, La Marche de Radetzky ou Les Fausses Mesures, en témoigne aussi le récit inachevé intitulé Fraises sauvages), les visages des juifs de l’Est lui reviendront souvent en mémoire (là encore il n’est que de penser à des œuvres comme Job, Tarabas ou Le Marchand de corail – et peut-être également à cette photographie de son grand-père maternel, patriarche à la longue barbe et au regard doux, que l’on voit dans la biographie écrite par David Bronsen), et il aura plaisir à évoquer leur apparence vestimentaire, leurs coutumes, leur mode de vie et leurs langues (le yiddish et l’hébreu). Arrivé à Vienne en 1913 pour y poursuivre les études universitaires entamées à Lemberg, Joseph Roth semble avoir été frappé par le regard condescendant, voire hostile qu’on jetait sur ces juifs de l’Est qui avaient quitté leur shtetl essentiellement pour des raisons économiques et qui se regroupaient dans certains quartiers de la ville comme ceux de Brigittenau ou de Leopoldstadt. Ils y importaient leur mode de vie traditionnel et continuaient d’y porter le caftan qui les distinguait du reste de la population. On trouve dans le livre de Rachel Salamander Le Monde juif d’hier (1860-1938), ainsi que dans la remarquable édition illustrée de Juifs en errance publiée à Vienne par Christian Brandstätter, de beaux témoignages photographiques de cette présence exotique des Ostjuden dans les rues de Vienne (ou de Berlin). Les hostilités déclenchées en 1914 par l’attentat de Sarajevo provoquèrent à Vienne un afflux massif de juifs de l’Est originaires notamment de Galicie, territoire limitrophe de la Russie des tsars et théâtre de nombreux combats de la Première Guerre mondiale, ce qui n’alla pas sans accentuer les tensions entre les Viennois « autochtones » et ces nouveaux arrivants. Il est à noter que les juifs viennois assimilés regardaient souvent eux aussi les juifs de l’Est avec une certaine incompréhension. C’est ce mélange de condescendance, d’hostilité et de méconnaissance vis-à-vis des juifs de l’Est que Joseph Roth a voulu combattre, des années plus tard, en écrivant son essai Juifs en errance. En véritable passeur de culture, il s’adresse à ses lecteurs allemands et autrichiens, et tente de leur expliquer qui sont ces juifs à l’idiome étrange, vêtus de caftans, que l’on croise dans certains quartiers de Vienne, de Berlin ou de Paris. Il est mû en cela par l’idée qu’une meilleure connaissance de l’autre est la seule manière de venir à bout des préjugés. C’est en ce sens aussi qu’il déclara un jour : « Dans mes romans, je traduis les juifs à l’attention de mes lecteurs. » L’entreprise de « traduction » dont il est ici question est à entendre tout autant dans une acception métaphorique (l’écriture romanesque étant envisagée comme une démarche pédagogique visant à mettre à la portée du lecteur des contenus qui lui étaient inconnus, à rapprocher de lui un monde étranger dont il ne soupçonnait pas la richesse) que dans un sens plus strictement linguistique. Car c’est dans la langue littéraire allemande qui constitue l’horizon de référence de ses lecteurs et qu’il a lui-même appris à manier grâce à la fréquentation des grands prosateurs, dans une langue qu’il maîtrise souverainement tout en lui donnant des inflexions, un rythme et une mélodie qui lui appartiennent en propre, que Roth entreprend de dire le monde juif d’Europe centrale et orientale. Cette démarche traductive se caractérise par une grande rigueur dans sa mise en œuvre : afin de ne pas dérouter son lecteur, l’écrivain emploie des termes allemands immédiatement parlants ou suggestifs pour désigner les réalités de l’univers ostjüdisch. Il est aidé en cela par cet outil précieux qu’est en allemand la possibilité de créer des mots composés facilement compréhensibles parce que fondés sur la mise en relation sémantique de racines simples. En véritable « traducteur » – et il nous semble qu’il faille prendre le terme au sérieux –, Roth s’interdit les deux écueils qui menacent la qualité de toute traduction : celui qui consisterait à parsemer le texte de termes techniques empruntés à d’autres langues (en l’occurrence il se fût agi du yiddish ou de l’hébreu) et celui qui consisterait à expliquer certaines réalités par des périphrases (voire des notes de bas de page) qui alourdiraient la narration et contreviendraient à cette exigence de concision qui est la marque de son style. C’est ainsi que Roth s’emploie à trouver des équivalents allemands pour tout ce qui renvoie aux aspects vestimentaires ou rituels du monde juif : il ne sera ainsi jamais question du tallit, des tefillin ou des matsot, mais de Gebetmantel (« manteau de prière » ou plus usuellement en français « châle de prière »), Gebetriemen (« phylactères », littéralement « lacets de prière » ou « lanières de prière ») et d’Osterbrote (« pains de la Pâque »), le sofer sera nommé Bibelschreiber (« scribe de la Torah »), la fête de Pessah sera retranscrite par Ostern (« la Pâque ») et celle de Shavouot (fête du « Don de la Torah ») par Pfingsten (« la Pentecôte ») ; et quant aux fêtes du mois de Tishri, qui englobent et encadrent Yom Kippour (le « Grand Pardon »), elles seront sobrement appelées Hohe Feiertage (les « Grandes Fêtes »). Le protagoniste du roman, Mendel Singer, dont la fonction sociale et religieuse est de transmettre à de jeunes garçons la connaissance des Écritures, ne sera jamais qualifié de melamed, ce qui eût été la dénomination la plus appropriée du point de vue de la réalité sociologique, mais plus simplement de Lehrer (« maître d’école »). Le terme shtetl enfin, qui renvoie à la bourgade juive d’Europe centrale et orientale magistralement étudiée par Rachel Ertel, ne sera pas davantage employé (alors qu’il eût été aisément compréhensible au sein d’un texte rédigé en langue allemande), Roth lui préférant la transcription Städtchen (« petite ville »). Et pourtant, malgré (à moins qu’il ne faille au contraire dire par le biais de ?) tout ce travail d’homogénéisation et de retranscription linguistiques, la matière textuelle de Job. Roman d’un homme simple est indéniablement pétrie de toute la substance de l’univers de l’Ostjudentum. Dans la droite lignée du Rabbin de Bacharach (il n’est d’ailleurs pas interdit de déceler dans les évocations du shabbat et de la fête de Pessah qu’on trouve respectivement aux chapitres I et XV de Job une manière d’hommage rendu à la langue de Heine), Roth parvient à écrire un véritable roman judéo-allemand qui, en s’appuyant sur tout un travail de transcodage culturel et linguistique qu’ont étudié Gershon Shaked et Sidney Rosenfeld, s’écarte tout autant de la tentation du folklorisme souriant que de celle du didactisme pesant. Job. Roman d’un homme simple ne se réduit bien entendu pas à être le tableau d’un univers méconnu et à ce titre profondément exotique, c’est aussi et avant tout un récit qui retrace le destin tout à la fois singulier et exemplaire d’un homme et d’une famille. Un livre qui fait droit à la singularité des êtres parce que Roth, dont on connaît le talent d’observateur et la sympathie innée pour les existences modestes dont il sait mettre au jour, comme nul autre, la richesse insoupçonnée, se révèle encore une fois un maître pour ce qui est de la caractérisation et de l’individualisation de ses personnages. Le roman le conduit à montrer de quelle manière un homme que rien ne distinguait a priori des stéréotypes sociaux du shtetl, un modeste melamed de Volhynie, province de l’empire des tsars limitrophe de la Galicie austro-hongroise, va se hisser, à la suite des épreuves qui s’abattent sur lui, à la grandeur tragique d’un Job des temps modernes. Et c’est en même temps un récit qui a valeur d’exemplarité : l’histoire de la famille Singer, qui abandonne l’univers misérable de sa bourgade volhynienne pour émigrer à New York, est celle de l’émigration juive du début du XXe siècle. Tout ce que Roth nous dit de la misère humaine, des filières de l’émigration, des passeurs et des compagnies transatlantiques est corroboré par un très bel ouvrage de Martin Pollack tout récemment paru aux éditions Zsolnay (Vienne) sous le titre L’Empereur d’Amérique. Le grand exode galicien. À l’instar de Kafka qui écrivit son roman Amerika/Le Disparu sans jamais avoir mis les pieds aux États-Unis, Roth (qui ne traversa pas davantage l’Atlantique) décrit avec une justesse stupéfiante le déracinement de ses personnages et imagine leur difficile acclimatation dans leur nouveau pays. La tension entre singularité et exemplarité se double dans le roman d’une autre tension, celle entre l’histoire du présent et un récit venu du fond des âges : tandis qu’aux marges de la destinée emblématique et singulière de la famille Singer résonnent les coups de tonnerre de l’histoire (le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la révolution russe, l’entrée en guerre des États-Unis), le texte est parcouru par la référence sous-jacente au personnage biblique de Job, dont on sait à quel point il a pu nourrir l’imaginaire des écrivains et des peintres, et à quel point aussi il a pu être interprété comme un personnage emblématique de la destinée du peuple juif. Ainsi que le suggère le titre même du roman, Roth entend proposer ici une variation littéraire moderne sur l’histoire de Job : le destin tragique des enfants et de la femme de Mendel Singer confronte un homme profondément religieux à l’expérience de la souffrance et l’amène à une interrogation douloureuse sur la justification théologique des épreuves qui s’abattent sur l’homme. Roth nous montre Mendel comme un homme tâtonnant dans l’obscurité, à la recherche de la faute qui est à l’origine de tous ses maux, un homme poussé à réexaminer la validité de toutes ses certitudes. Cette faute réside-t-elle (seulement) dans l’abandon – contraint par les circonstances économiques et les dispositions légales de l’émigration en Amérique – du plus jeune fils de Mendel Singer, Menuchim, un enfant épileptique dont viendra finalement le salut ? Comme tous les chefs-d’œuvre, le Job de Roth a suscité une littérature critique abondante et des interprétations parfois divergentes, sur lesquelles il n’y a pas lieu de s’étendre ici. Disons juste que l’interprétation de ce roman est fréquemment fonction de l’importance qu’on accorde à la présence de la référence au Job biblique dans la trame du récit. Tandis que certains exégètes invitent à considérer le roman comme un palimpseste et à le lire comme le récit d’une quête religieuse qui retravaille le texte biblique, d’autres estiment au contraire que Roth joue de manière ironique et déceptive avec cette référence pour mieux représenter le désarroi de l’homme moderne. Qu’il nous soit simplement permis de renvoyer le lecteur aux développements lumineux que Claudio Magris consacre à Job. Roman d’un homme simple dans son livre Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive orientale. Avec une érudition qui s’allie à une grande élégance de plume, l’auteur triestin resitue l’œuvre narrative de Roth dans le contexte culturel et spirituel de l’Ostjudentum, et s’intéresse tout particulièrement au dialogue qu’elle peut entretenir d’une part avec la littérature yiddish et d’autre part avec la pensée du hassidisme, courant religieux étudié entre autres par Jean Baumgarten. Du roman ici présenté il a existé précédemment deux traductions françaises : la première, due à Charles Reber, publiée en 1931 sous le titre Job. Roman d’un simple juif par la Librairie Valois à Paris, sombra rapidement dans l’oubli ; la seconde, réalisée par Paule Hofer-Bury, parut en 1965 aux éditions Calmann-Lévy à Paris sous le titre Le Poids de la grâce avant d’être reprise au catalogue du Livre de poche. C’est grâce à cette seconde traduction que bien des lecteurs français ont découvert et appris à aimer le chef-d’œuvre de Roth. La traduction mise en chantier par Blanche Gidon, amie et confidente de l’écrivain que l’on connaît notamment pour la version française qu’elle donna de La Marche de Radetzky, aboutit quant à elle seulement à la publication de quelques pages isolées. Erika Tunner, éminente spécialiste de littérature allemande et autrichienne, qui, à l’occasion du colloque parisien de 2009 consacré à « Joseph Roth en exil à Paris », s’est penchée sur l’histoire de la traduction de Job, s’exprimait dans les termes suivants sur les pages laissées par Blanche Gidon : « En dépit de quelques réserves qui concernent surtout le choix de termes parfois inadéquats, les omissions ou bien, par endroits, la prosodie du texte, il faut dire que sa traduction, moins exubérante que les deux autres, correspond au fond assez bien à la tonalité du texte original. » À n’en pas douter, le roman ostjüdisch de Roth méritait d’être retraduit »

Job

«Il fait le Job » avais-je sorti, un soir d’hiver, dans un diner.
Tous se sont retournés vers moi, perplexes. Le sujet ne se prêtait pas à cette répartie abrupte. Il n’était, en effet, question, dans cette discussion laborieuse, que d’un ami qui trouvait injuste son licenciement, après des années de loyaux services dans une Entreprise. Et ce alors qu’il était d’un dévouement et d’une compétence sans bornes, reconnue par tous, y compris quelques heures auparavant par le dirigeant.

On me faisait injonction de cesser la moquerie, l’ami était déprimé, malheureux. Je me souviens encore des yeux implorants du maître de maison, fixés sur moi, espérant l’évitement, par ma magnanimité, d’un débordement crispé, gâcheur de fin de soirée. Pourtant, il savait que je n’avais jamais gâché une soirée, mettant un point d’honneur méditerranéen à l’enjoliver.

Un prétendu concurrent dans le mot choisi et l’humour de circonstance, que tous, flagorneurs de service ou peureux de les subir, m’affublent, a même dit, je vous l’assure, tout en caressant, dans une mise en scène du ressort d’un film de série B, son verre vide et presque crasseux à cette heure avancée : « Non, il ne fait pas le Job, il n’en a plus… ! »

J’ai fait semblant de rire et d’apprécier le jeu sémantique et j’ai alors précisé mon propos, ajoutant que je venais de découvrir ce « Livre » de la Bible. Ce qui était évidemment faux. Mais il faut toujours faire semblant de ne pas connaitre pour éviter la critique contre celui qui « veut en mettre plein la vue ». Et quand on dit qu’on vient de découvrir, l’amortissement est de mise. Ce n’est pas le sujet et je n’insiste pas, ni n’explique plus avant. Mais vous m’avez compris.

Donc, il faisait le Job, celui de la Bible, celui qui demande à Dieu D’où vient le mal qui m’atteint ? Pourquoi me vise-t-il, moi qui ne suis coupable de rien ?” Et Dieu ne répond pas, ne donne pas d’explication, le laissant à sa plainte.

Job nous a toujours fasciné. Par son amour de Dieu, malgré le mal qui l’accable. Job accorde son pardon à Dieu. Et à l’injustice. Le mal est oublié. Il subit avec amour. Dieu ne peut être injuste, même s’il l’est. Fascinant ce versant humain, cette face cachée de Dieu.

Mieux encore, on a pu lire qu’en réalité Dieu est faible et il faut l’aider.

Que :« Face au mal, Dieu est faible. C’est même l’homme qui se retrouve parfois dans la position d’aider Dieu, de lui porter secours. Au fond, la puissance et la faiblesse de Dieu ne s’opposent pas. Pour les chrétiens, par exemple, Dieu se donne à travers son fils crucifié. Par ce geste, il manifeste à la fois sa faiblesse et la puissance de son amour. L’idée de Dieu ouvre donc des possibilités de vie en dépit de l’absurde et de l’injustifiable. Mais si Dieu est quelqu’un à qui l’on peut adresser ses plaintes, il est également quelqu’un à qui l’on peut exprimer sa gratitude les jours de joie. » (Nathalie Sarthou-Lajus, Philosophe, rédactrice en chef adjointe de la revue jésuite « Études ». Entretien avec Marcel Conche.

Mais je laisse le lecteur relire et réfléchir et je reviens à mon « il fait le Job ».

A vrai dire, et c’était mon propos, on devrait tous « faire le Job », du moins dans sa première lamentation, avant qu’il ne se plie à la raison divine, mystérieuse et donc acceptable.

A défaut :

– soit on est indifférent à l’injustice, y compris celle qui nous frappe. Et on est idiot.

– soit on n’est pas indifférent à l’injustice et on l’accepte, on ne se plaint pas, on mérite tout et son contraire. Là on est masochiste ou mystique. Ce qui peut être compatible, si l’on reprend l’histoire de la flagellation.

Il faut donc faire le Job. Question de survie.

Non ?

La discussion théologique sur le dessein de Dieu, son absence, son retrait du monde, ou encore comme le dit Hans Jonas dans son immense bouquin (« le concept de Dieu après Auschwitz) mérite évidemment autre chose que ce minuscule billet qui, encore une fois, n’est que d’humeur. Lilliputien dans la production.

On est prêt à l’aborder avec les croyants, les pratiquants, les seuls êtres intéressants, et que je respecte plus que les agnostiques qui ne prennent pas parti, les pleutres de la vérité, car eux au moins, mes amis religieux, caressent la périphérie de l’absolu ou de l’infini, deux mots, en réalité, équivalents qui peuvent, dans un mouvement presque céleste, être glorifiés par tous les recéleurs habités des beautés trop diaphanes.

On a compris que je ne plaisantais donc pas en affirmant qu’il « faisait le Job ». Rien n’est plus sérieux. Rien, s’agissant des hommes devant le souffle du néant et leur plainte lorsque le bleu se noircit.

Que vive le bleu du ciel…