Le saillant, l’angularité, la vitesse

Tolède 2012.

Les deux jeunes femmes, manifestement des dessinatrices, avancent promptement.

Le photographe s’est arrêté sur le « saillant », dans l’angulaire, de ce qui fait saillie, dans ce qui présente des angles vifs.

Le nez de l’une est le pendant du menton de l’autre. Les cartons à dessin se donnent dans leu angularité (ou l’angulosité, comme on voudra) qui est presque le miroir de ce qui précède.

Dans ce mouvement qui n’est ni plat, ni rond, ni plein, se niche toute la vitesse du monde, la pointue, sans la rondeur lente des avancées sereines.

Ici le temps rapide coincide avec l’angle, le saillant…

Est-ce clair ? Pointu ?

 

 

 

 

 

 

le poids de la disgrâce

1 – Bon, j’ai un gros travail à terminer que j’ai commencé hier, pas professionnel du tout, quelque chose d’essentiel, du moins je le crois.

Du côté du sentiment, de ses enroulements, de ses bévues, ses accrochages accidentels dans des ciels pourtant purs, des collisions avec les candélabres invisibles qui illuminent les âmes amoureuses, qui transforment des terrasses fleuries en rochers nus et râpeux.

Les hommes et les femmes ne savent pas s’arrêter sur une seconde lumineuse et la constituer (comme on adoube) éternelle. Le temps maussade, la chicanerie contre soi-même, une sorte de masochisme aigu, une crainte de l’éjection de la souffrance les en empêchent.

C’est pourtant facile d’aimer et de soutenir de bras forts et tenaces cette seconde dans les cieux qui ne demandent qu’à être cléments quand on les veut sereins.

Bref un vrai texte, du vrai romanesque, du vrai discours, certainement, comme toujours, jamais « livré », caché et sorti pour qui le mériterait, comme dit mon amie. Ou jamais livré « à la merci » de ceux qui ne comprennent rien. Ils sont nombreux. L’interprétation est souvent mère de rupture.

2 – Mais je reviens aujourd’hui, abandonnant quelques minutes mon texte essentiel sur le sentiment et le monde, presque terminé, parce qu’une question m’a été posée par un assidu de mes balivernes, vous savez l’égratigné qui d’ailleurs est presque sauvé, je l’ai dit. Par une femme, évidemment. Seules les femmes peuvent consoler d’une autre femme. On ne se console jamais seul ou avec des amis. En réalité, seules les femmes qu’on aime peuvent consoler de tout.

3 – Cet empêcheur de me concentrer sur mon texte m’écrit, au surplus à mon adresse mail secrète, que peu connaissent, juste pour prétendre démontrer l’importance de sa question,

 « Michel,

C’est quoi cette histoire « de grand chagrin, le pire, celui sans cause, juste du poids, qui vous prend quand on s’y attend le moins »

Tu n’arrêtes pas de l’écrire, depuis des années. On adore ta formule, la beauté de ces mots sans fin mystérieux, comme tu sais si bien les créer, sincèrement je crois. Mais en réalité, on ne comprend rien.

Tu veux bien expliquer ?

Je suis honnête : c’est ma nouvelle compagne à qui j’ai fait lire ces mots qui me pose la question. Moi je comprends sans comprendre et ça me suffit. Au fait, tu oublies mon invitation à diner pour Jeudi, pour vous la faire rencontrer. J’ai peur qu’elle tombe amoureuse de toi. Il faut d’abord que je l’accroche. Bon, tu me réponds sur le chagrin, histoire de lui faire comprendre que je suis un vrai poète qu’elle ne devrait jamais lâcher, et tu ne m’insultes pas en me disant que tu vas me casser la figure pour mes mots inacceptables et pourris sur ta relation avec les nouvelles femmes que tu rencontres, toi le grand amoureux de ton épouse, qui m’a aidé à trouver les femmes de ma vie par des mots de paradis offerts à celles qui les attendaient depuis leur naissance. Justement, Man. Justement. »

Tu es mon seul ami. Je t’adore. »

 

4 – J’ai reçu ce mail inepte à 13h38 aujourd’hui. J’en ai été bouleversé et j’ai failli prendre un Uber, me trouver devant chez lui, l’appeler devant sa porte et lui donner le plus grand coup de poing que j’ai pu donné dans cette terre peuplée d’ingrats.

La visite inopinée de ma belle-mère m’en a empêché.

Je réponds par ici, de peur d’oublier d’effacer un mail. Les billets, je sais quand effacer. Et là, c’est presque intime.

« Cher A

Ton mail est une saloperie. Je le mets sur le compte d’un pastis dominical trop tassé et une fâcheuse tendance à égratigner tes égratignures. Tu viens de m’insulter et tu as raison d’avoir peur que ta nouvelle femme tombe amoureuse de moi : tu es un nigaud, un nigate même (te souviens-tu ?)

Je me terre, me fais petit, fait semblant de ne rien connaître, ne disserte que sur la meilleure bière et les différents mets carthaginois, affirme ne rien comprendre et souris bêtement quand on me pose une question sur le dernier film de Philippe de Broca. Tout ça pour valoriser mes amis devant leurs nouvelles femmes. Et tu m’insultes.

Quant au chagrin, le vrai, celui sans cause, juste du poids, je ne te réponds pas.

Seuls les vrais hommes le connaissant. Ceux qui n’ont pas que des muscles et des ventres plats à offrir au monde. Ceux qui flirtent avec les frontières des cieux et tutoient les sommets, là où se concentrent des sentiments qui ne demandent qu’à tomber sur la terre, par une pluie diluvienne magique, féérique, crépitante mais qui hésitent à se dégorger, certains de ne trouver que des lambeaux flasques d’âmes creuses. La pluie des sens, les trombes d’amour, les torrents de sérénité ne viendront que lorsque les hommes comme toi auront disparu de cette terre. Tu ne peux imaginer les milliards de mètres cubes de beauté dans les cieux, nuages bleus, donc invisibles qui ne demandent qu’à se déverser sur terre. Moi, je les ai vu. Tu sais bien.

Mon chagrin a aujourd’hui une cause : la découverte de la bêtise de mon meilleur ami.

Je te raye de mon cercle. Et je verrai demain si je change d’avis, moi qui paraît-il pardonne tout (ce qui est radicalement faux, comme tu le sais)

Je ne t’embrasse pas, ni te salue. »

 

5 – Je crois que c’était bien envoyé. Non ? J’efface demain.

PS: Le titre est un jeu de mot sur l’un des plus beaux livres du monde : le poids de la grâce de Joseph Roth. A lire d’urgence.

Affaire Bensoussan

I – Il nous semble assez utile de reproduire, non par des liens, quelquefois difficiles à ouvrir, l’immédiateté étant concomitante de notre fainéantise, mais in extenso et infra, le débat autour de « l’Affaire Bensoussan »lequel s’est retrouvé en correctionnelle, et la Licra partie civile (contre Bensoussan) parce qu’il a dit sur France Culture en Octobre 2015:

« Aujourd’hui nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés… Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France3 : « c’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère. ». »

II – Alain Jakubowicz, Président de la Licra dans Causeur justifie cette constitution de partie civile

Publié le 03 février 2017 / Causeur. Société

Alain Jakubowicz, Lyon, janvier 2012. SIPA. 00629937_000002

Cher(e)s Ami(e)s,

Ce qu’il convient désormais d’appeler « l’affaire Bensoussan » a donné lieu, depuis des semaines, à de vives controverses et à de nombreuses (parfois violentes) prises de position dans la presse ou par le biais des réseaux sociaux. D’aucuns ont cru bon d’instruire un autre procès, celui de la Licra, en raison de sa présence parmi les parties civiles et de s’ériger en précepteurs de morale antiraciste, distribuant des brevets d’honorabilité et de respectabilité.

Que ce type d’affaire suscite des interrogations et des réactions est une chose normale. Mais ce serait outrage que d’en débattre en quittant les chemins de la vérité et de l’honnêteté intellectuelle. Défendre nos valeurs universelles, c’est aussi agir avec une certaine idée de l’éthique et de la responsabilité.

Le moment est venu de « remettre l’église au milieu du village » et de s’attacher à regarder cette affaire pour ce qu’elle est véritablement et non pour ce que certains voudraient qu’elle soit.

La première question est de savoir comment Georges Bensoussan s’est retrouvé devant la 17ème chambre du Tribunal Correctionnel de Paris pour « provocation à la haine raciale ». Son procès, il le doit au Procureur de la République de Paris, qui l’a cité à comparaître pour répondre des propos suivants tenus sur les ondes de France Culture au mois d’octobre 2015 : « Aujourd’hui nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés… Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France3 : « c’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère. ». »

Georges Bensoussan peut répéter à l’envi avec ses soutiens, à longueur de tribunes et d’interviews, qu’il a été poursuivi par le collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), cela ne correspond pas à la vérité. Le CCIF a opéré un simple signalement au Parquet. Celui-ci disposait de la possibilité d’y donner suite ou pas. C’est donc à la requête du Ministère Public et non pas de telle ou telle association que ce procès s’est tenu.

La seconde question est de savoir ce que devait faire la Licra. Cette question s’est posée au lendemain de l’émission de France Culture. Interrogée, la Commission Juridique a considéré que les propos visés étaient susceptibles de tomber sous le coup de la loi. Le Bureau Exécutif a cependant alors estimé qu’il convenait d’attendre les suites qui seraient données à cette affaire par le Parquet. Le sujet a donc à nouveau été évoqué lorsque nous avons appris que celui-ci avait pris l’initiative des poursuites. Il convient à cet égard de rappeler la jurisprudence de la Licra qui consiste à se joindre au Ministère Public lorsque celui-ci poursuit pour des faits de racisme ou antisémitisme. Nous avons suffisamment dénoncé la frilosité du Parquet en la matière pour ne pas nous joindre à lui quand il demande l’application de la loi. Nous le faisons bien sûr avec le discernement nécessaire, dans le respect scrupuleux tant de l’histoire de notre association que de ses statuts et de son objet social.

En la circonstance, eu égard à la personnalité de Georges Bensoussan et à l’œuvre qui est la sienne, le Bureau Exécutif a décidé de prendre contact avec lui pour lui demander de dire publiquement, ce dont il a d’ailleurs convenu à l’occasion d’une rencontre avec certains d’entre nous, qu’il regrettait ses propos et que son intention n’était pas de généraliser et d’essentialiser « les familles arabes », mais seulement de dénoncer un phénomène qui gangrène le monde arabo-musulman. Nous souhaitions également qu’il présente ses excuses à ceux qui avaient pu mal comprendre ses propos et qui en étaient terriblement blessés, comme c’est le cas de beaucoup de nos amis parmi les membres de la Licra et au-delà. Les contacts que nous avons pris directement et indirectement avec lui ont été doublés de la lettre ouverte que je lui ai adressée. L’intéressé a opposé une fin de non recevoir tant à nos demandes qu’à celles de nos missi dominici. Dès lors, et en exécution de la décision prise par le Bureau Exécutif, nous avons estimé qu’il n’était pas possible à la Licra d’être absente de ce procès.

La troisième question est de savoir si la Licra se serait, comme certains le prétendent « déshonorée » en se constituant partie civile « aux côtés » du CCIF. La réponse est simple : si la Licra devait renoncer à être présente, au tribunal, dans les affaires racistes et antisémites, au regard de la qualité des autres parties civiles, alors il faudrait dissoudre immédiatement notre Commission Juridique. Etre partie civile, ce n’est pas épouser les thèses de ceux qui sont assis sur le même banc.

En suivant cette logique, la Licra aurait-elle dû renoncer à défendre ce septuagénaire musulman laissé pour mort après une agression raciste près de Rouen parce que le CCIF avait décidé d’être présent au procès ? La Licra aurait-elle dû se taire quand Marine Le Pen comparait les prières de rue à l’occupation, au prétexte que le même CCIF tentait de vendre sa rhétorique victimaire infâme ? La Licra aurait-elle dû refuser de défendre ses valeurs parce que les Indigènes de la République se présentaient à certaines audiences, guidés par un opportunisme qui ne dupe personne ?

De la même manière, la Licra aurait-elle dû se résoudre à ne pas demander réparation dans toutes les affaires de racisme antiblanc, en raison de la présence régulière d’associations d’extrême droite ? Personne, parmi la génération spontanée de contempteurs de la Licra, ne trouvait alors la situation déshonorante et je n’ai pas souvenir qu’Alain Finkielkraut, en pointe sur ces sujets, se soit ému d’une telle situation. Dire de la Licra qu’elle se serait déshonorée en se constituant partie civile aux côtés d’associations infréquentables, serait aussi malhonnête que prétendre que Georges Bensoussan serait un suppôt du Front National parce que Louis Aliot lui a témoigné son soutien et sa sympathie à l’occasion de son procès.

On ne combat pas le racisme et l’antisémitisme en désertant le terrain et en le livrant à ses adversaires. La lutte contre la haine exige de mettre les mains dans le cambouis. C’est évidemment moins facile que de se draper dans une forme d’indignation sélective.

La quatrième question est de savoir ce qu’a réellement été le rôle de la Licra dans ce procès. Plutôt que de se livrer à des accusations indignes, celles et ceux qui se déshonorent eux-mêmes en traînant la Licra dans la boue, auraient été inspirés d’assister à la plaidoirie de notre avocate, Sabrina Goldman, que je tiens ici à remercier pour avoir tenu, avec compétence et dignité, la place qui devait être la nôtre dans ce procès. Georges Bensoussan lui-même, au terme des débats, a fait la part des choses entre les parties civiles. Sans excès ni anathème, Sabrina Goldman a expliqué les raisons pour lesquelles la Licra ne pouvait pas être absente de ce débat sans renier sa raison d’être. Ce n’était évidemment pas l’œuvre de l’historien Georges Bensoussan, très largement reconnue, qui était en cause. Il ne s’agissait pas non plus de sonder les âmes et les cœurs afin de savoir s’il est ou non raciste. Il ne s’agissait pas davantage d’instruire, comme l’aurait voulu le CCIF, un procès en « islamophobie », concept que la Licra combat avec la dernière énergie. La seule question qui était posée au Tribunal était de savoir si Georges Bensoussan avait « franchi la ligne jaune » en tenant les propos globalisants qui lui valaient sa citation à comparaître. Notre avocate n’a évidemment pas manqué de faire observer que le CCIF avait dévoilé son vrai visage, celui d’une association baignant dans le déni effroyable de l’antisémitisme, à l’instar de cette sociologue, qu’il a fait citer à la barre, et qui a expliqué que la haine des juifs qui sévit dans certains quartiers relevait du simple « ressentiment. » Loin de le regretter, nous devons être fiers que la Licra ait pu être là pour marquer sa singularité et témoigner de son refus de voir écraser nos valeurs universelles sous la pression d’une quelconque tenaille identitaire.

Nous savons mieux que quiconque, à la Licra, les dangers du fléau de l’antisémitisme qui gangrène certains quartiers. Nos militants qui interviennent chaque jour devant des élèves en savent quelque chose. Les pouvoirs publics ont trop longtemps sous-estimé ce phénomène qui sert de terreau à la radicalisation et à l’islam politique. Mais ramener « toutes les familles arabes » à cette réalité est aussi injuste que mensonger et conduit à aggraver les tensions et les divisions de notre pays en faisant le lit de collectifs victimaires et communautaristes hostiles à nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Ce n’est pas ainsi que la République retrouvera les territoires qu’elle a malheureusement perdus depuis longtemps.

La Licra est fidèle à ses origines et entend le rester. Elle trace une voie, singulière, celle de ses fondateurs et de leurs continuateurs. Certains cette semaine ont vainement tenté de convoquer son histoire. Pour le faire utilement, encore faut-il la connaître. Bernard Lecache, notre Président fondateur, aimait à rappeler dans ses discours ce principe simple : « qui se tait ici après avoir crié là mérite le mépris. » Nous avons toujours su à la Licra qu’on ne lutte pas contre l’antisémitisme sans lutter contre le racisme, et inversement. Telle est la ligne de la Licra, une et indivisible. Nul ne nous y fera déroger.

Fidèlement.

III-Bensoussan répond

Antisémitisme: appelons les choses par leur nom /Réponse à Alain Jacubowicz

Georges Bensoussan

Publié le 13 février 2017 / Causeur. Société

Georges Bensoussan répond à la Licra qui l’accuse d’essentialiser l’antisémitisme arabo-musulman. Tribune.
antisemitisme banlieues jacubowicz licra

Nice, 2004. Sipa. Numéro de reportage : 00499043_000002.

C’est parce que j’ai pu m’exprimer longuement et posément devant les juges que je ne souhaitais pas prendre part personnellement au débat public suscité par les poursuites judiciaires dont j’ai fait l’objet devant la 17è chambre correctionnelle de Paris le 25 janvier dernier. Mais les deux lettres ouvertes du président de la LICRA (la seconde publiée par le site Causeur) m’y oblige car il y affirme plusieurs contre-vérités.

La Licra… avec le CCIF!

M. Jakubowicz, si vous avez formellement raison, et si je dois en effet ce procès à l’initiative du parquet, l’honnêteté eut été d’ajouter que  ce dernier n’a engagé les poursuites qu’à la suite de la « dénonciation » (c’est le terme juridique en usage) opérée par le CCIF en mars 2016,  cinq mois après les faits. Ignorer le rôle central du CCIF dans ce procès ne peut en rien exonérer de sa responsabilité la LICRA qui a validé sur le fonds la dénonciation du CCIF en se constituant partie civile à ses côtés.

Vous reprenez dans vos deux lettres mes propos tenus à France Culture le 10 octobre 2015. Mais vous en donnez une interprétation si caricaturale qu’elle m’oblige à vous répondre en dépit de ma lassitude.

Comme vous le rappelez,  j’ai pu échanger un an avant le procès avec des membres de la Licra dans le but de clarifier les propos « généralisant » qui m’étaient reprochés. Je leur ai expliqué le contexte dans lequel je les avais formulés et comment ils furent décontextualisés pour m’accuser d’essentialiser de façon raciste en parlant des « familles arabes ». A la demande d’Antoine Spire, membre de votre bureau exécutif, je me suis rendu en effet au siège de la Licra à Paris le 22 janvier 2016. Et j’y ai expliqué le sens de mes paroles sur France Culture. La discussion, en présence  de Boualem Sansal invité comme moi, fut vive et animée, mais toujours courtoise, voire marquée in fine par un climat amical dont peuvent témoigner tous les présents. D’un commun accord, tacite évidemment, avions-nous alors estimé, les uns et les autres, que le différend était aplani.

Smaïn Laacher dans le texte… ou presque

De là ma surprise de voir la Licra se constituer partie civile un an plus tard comme si cette réunion n’avait pas eu lieu.  Comme si l’engagement moral qui en émanait n’avait été qu’un écran de fumée. Votre acharnement, c’est moins moi qu’il a trahi (même si je l’ai été) que les militants organisateurs de la rencontre du 22 janvier 2016.

Le 10 octobre 2015, à France Culture, évoquant la question de l’antisémitisme d’origine arabo-musulmane, je décidai de citer de mémoire les propos du sociologue Smaïn Laacher interrogé dans le film de Georges Benayoun Profs en territoires perdus de la République (inspiré de l’ouvrage dont j’avais été le coordinateur). Je précise : « de mémoire », car j’étais alors certain, mais à tort, de le citer correctement. J’insiste : il n’y avait aucune volonté de ma part de travestir les propos de M.  Laacher, lequel  déclarait dans le film de Benayoun : « Cet antisémitisme, il est déjà déposé dans l’espace domestique, et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue, une des insultes des parents à leurs enfants, quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de « juifs ». Bon, mais ça toutes les familles arabes le savent ! C’est une hypocrisie monumentale de ne pas voir que cet antisémitisme, il est d’abord domestique, (…) légitimé, quasi-naturalisé, au travers d’un certain nombre de distinctions à l’extérieur… Dans ce qu’on appelle les ghettos. Il est même difficile d’y échapper, comme dans l’air qu’on respire… »

Pour ma part, me référant à ces propos qui m’avaient marqué (mais sans avoir sous les yeux le script du film), je déclarai à France Culture : « C’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait et personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère… » De cet antisémitisme dont M. Laacher disait qu’il était « quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue […] légitimé, quasi-naturalisé », je disais, moi,  qu’il était tété « avec le lait de la mère ». Ce lait maternel qui est la première chose,  pour reprendre les termes du sociologue, qui soit « quasi naturellement déposé sur la langue » (sic). Si la phrase que j’ai prononcée ne traduisait pas exactement le propos de Smaïn Laacher, leur contenu, leur sens était exactement le même.

L’antisémitisme en héritage… culturel !

Comme il faut rappeler aussi concernant cet antisémitisme arabo-musulman, cette métaphore relative à sa transmission par le lait maternel que j’avais lue maintes et maintes fois en préparant mon livre Juifs en pays arabes (Tallandier, 2012) : le journaliste marocain Saïd Ghallab, dans un texte intitulé « Les Juifs vont en enfer » (publié en 1965 dans la revue Les Temps modernes), écrivait en effet : « C’est avec ce lait haineux que nous avons grandi ».

Il n’est nullement question ici d’essentialisation mais bien de transmission. Il n’est nullement question ici d’être mais de culture. Pour autant mes propos furent interprétés de telle façon que certains tentèrent d’accréditer l’idée, sur Internet et les réseaux sociaux, que j’avançais la thèse d’un antisémitisme contenu dans les gènes ou dans le sang. Dans un souci de se démarquer du personnage sulfureux que j’étais devenu, M. Smaïn Laacher alla jusqu’à parler d’« ignominie » (sic) pour avoir déclaré que l’antisémitisme se transmettait « par le sang » (sic). Une diffamation pure quand je n’ai jamais prononcé ce mot ni rien pensé de tel.

Vous rappelez la formule des « deux peuples ». Il est question ce disant de comportements qui interrogent l’unité d’une nation. Parler de « deux peuples », c’était faire référence aux minutes de silence non respectées après les assassinats de Mohamed Merah, référence aux  très nombreux « Je ne suis pas Charlie », référence d’une manière plus générale à un islam radical et politique dont la pratique et les préceptes poussent à la sécession d’avec le reste de la communauté nationale. Il n’est nullement question dans mon esprit de « races » ou pour dire les choses plus trivialement d’opposer les « Arabes » aux « Français de souche ».

Vous-même, M. Jakubowicz,  évoquez à propos de l’antisémitisme arabe, mais en me l’imputant, une « réalité biologique atavique » voire un « antisémitisme de naissance ». J’ai du mal à croire qu’un avocat qui se targue aussi d’être un homme de culture puisse  ignorer les subtilités de la langue jusqu’à confondre  l’antisémitisme « tété avec le lait de la mère », c’est-à-dire transmis par l’éducation, avec le sang, cette réalité biologique, inaltérable, inamendable et figée. La métaphore du « lait maternel » appartient de longue date à la langue française, elle désigne ce qui se transmet culturellement (et non biologiquement) dans les familles, de génération en génération.

Rhétorique stalinienne

” Vos propos servent  la surenchère extrémiste » écrivez-vous : comment  cacher mon désappointement de lire cet argument de rhétorique stalinienne qui consiste à stigmatiser son adversaire en l’accusant de « faire le jeu de ». C’était déjà ce que dénonçait George Orwell dans les années 30  à propos de ses camarades socialistes anglais, comme à propos de ce dont il avait été le témoin dans les Brigades internationales de la guerre civile espagnole. J’ai l’impression à vous lire, M. Jakubowicz, de réentendre la vieille rhétorique communiste des années 50 : «Faire le jeu de l’impérialisme américain» ou « le jeu de la bourgeoisie française », etc.  De retrouver aussi les amalgames de l’âge d’or du stalinisme en laissant entendre que Louis Aliot, du FN, m’aurait exprimé son soutien. Ce que j’ignorais. Mais peu importe : me voici donc estampillé FN,  ce qui confirme le côté « nauséabond » de mes propos. Procéder par amalgames, telle était la logique des procès de Moscou.

Ce qui « fait le jeu de » l’extrémisme en France, aujourd’hui, M. Jakubowicz, ce qui nourrit les chances d’un parti populiste d’arriver au pouvoir, c’est  d’abord le déni de réalité, la stratégie suicidaire de l’aveuglement et du silence. C’est la stratégie des « trois singes », ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre, qui ne sont pas ici ceux de la sagesse mais de la démission. Mais ce sont aussi vos mots et votre antiracisme à géométrie variable quand on  s’interroge en vain sur les poursuites  engagées contre le Parti des Indigènes de la République, contre Houria Bouteldja en particulier, l’auteur du pamphlet paru l’an dernier,  Les Blancs, les  Juifs et nous (éd. La Fabrique).  Vous êtes-vous constitué partie civile contre le « camp d’été décolonial » de l’été 2016 ? Contre les forums interdits à la « parole blanche » organisés au  sein de l’université Paris 8 (où enseigne Mme Guénif, témoin à charge au procès du 25 janvier) ?

Ce 25 janvier,  votre acharnement à distance contre moi vous aura poussé à asseoir votre association sur le même banc que celui de l’idéologue des Indigènes de la République, celle qui aura doctement expliqué à un tribunal dubitatif que dans la langue arabe aujourd’hui, les insultes à l’endroit des Juifs, monnaie courante comme l’on sait, sont des « expressions figées » (sic) ayant perdu tout caractère insultant. Qu’elles n’ont, pour tout dire, plus de sens. Qu’autrement dit, aujourd’hui, en arabe, « Mort aux Juifs » ne signifie pas « Mort aux Juifs ». Le père de Jonathan Sandler, grand-père également de deux des trois petits enfants assassinés par Mohamed Merah à Toulouse, appréciera.

Vous pouvez laisser croire dans votre « Lettre ouverte » que vous combattez les idées et les méthodes du CCIF, mais en l’occurrence vous lui avez  servi de caution morale antiraciste,  vous l’avez encouragé dans sa stratégie de légitimation d’un combat identitaire, communautariste et antidémocratique.

Car c’est bien ainsi que le CCIF exploite cet événement auprès de son public, et c’est ce qui compte pour les militants et amis de la Licra qui refusent d’être tenus pour des alliés de l’islam politique et s’insurgent de voir leur association impliquée dans un tel procès.

Le grand inquisiteur

Vous prétendez qu’à l’issue des débats, j’aurais trié le bon grain de l’ivraie en « faisant la part des choses entre les parties civiles ». Vous étiez absent et on vous aura bien mal renseigné : je n’ai rien fait de tel s’il s’agissait d’examiner combien toutes les parties présentes étaient motivées par la même volonté de déformer mes propos, en transformant l’antisémitisme culturel massif des sociétés arabes en un fait biologique. En dénaturant mes mots à dessein d’en faire l’expression du racisme le plus vulgaire.

« Présenter des excuses », dites-vous. Mais à qui ? Êtes-vous le représentant des « familles arabes » qui auraient pu se sentir insultées par mes propos ?  M’excuser auprès de vous pour obtenir un sauf conduit et échapper au triste sort qu’apparemment je méritais ? Mais qui êtes-vous, M. Jakubowicz, pour vous draper dans la posture du Grand Prêtre doté du pouvoir de dire le bien et le mal ?

Sous l’effet d’une campagne délirante de calomnies, à partir d’une phrase qui était une citation (et dont je persiste à dire que je n’en ai pas altéré l’esprit), j’aurais assigné toute une population à une essence antisémite, quasi-génétique pour dire les choses crûment. De là va naître une « affaire Bensoussan » bâtie de bric et de broc, d’approximations et de mensonges, et de l’« affaire » un personnage fantasmatique, en particulier sur la toile, cet espace infini où la rumeur et la calomnie sont reines.

Je ne vous demande nullement d’être d’accord avec ce que je peux dire ou écrire, prises de position et déclarations, qui ne peuvent manquer d’être soumises à la critique aussi virulente soit-elle. Ce que je ne peux accepter en revanche, c’est d’être cloué au pilori pour  des intentions ou des pensées que l’on m’attribue et qui n’ont jamais été les miennes.  Sortir les mots d’un contexte donné, c’est prendre le risque d’entrer dans une logique inquisitoriale dont Richelieu, en son temps, s’était fait l’écho : « Donnez-moi six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre ».

PAS LE TEMPS DE COMMENTER AUJOURD’HUI, JE REVIENS. PROMIS
MB

Crush, rush. Y todo y nada y absolutamente nada 

Dialogue :
Maurice Vander, connu d’abord pour être le pianiste de Nougaro vient de mourir 

-Oui, j’ai lu. Grand pianiste. L’as-tu écouté avec Bireli Lagrene, le guitariste manouche, dans son disque en hommage à Sinatra :Blue Eyes ? 

-Non. 

-Écoute « I’ve got à crush on you« . 

Rush

-Non, crush. Le BÉGUIN. un mot magique, tu sais bien. Rush, c’est une « ruée« . Et la ruée sur un être, c’est d’une force presque sidérale. La ruée sur, vers un être, c’est l’enlacement violent. Un bolide dans l’éternité. 

-Violent ? 

-Non, violent par son éternité sereine. Un crush éternel. 

– Donc, il faudrait un rush vers le crush ? Ou un Crush avec du rush ? Ça c’est l’amour vrai ? 

-Exactement. 

-Je m’en vais (rush)  embrasser ma femme. Tendrement, pour l’éternité (crush) 

– OK, tu viens de comprendre. Moi je vais chanter « I’ve got you under my skin ». C’est aussi vrai. 

Pose. Sans nom, dommage. 

ODESSA 2016.  On s’approche de la jeune fille, on lui dit, en Anglais, qu’elle est magnifique. On caresse même, gentiment, son bras. On lui demande de prendre la pose. Elle nous fait confiance. On prend la photo. On lui dit merci, on caresse ses poignets. Elle sait qu’on est dans sa beauté, rien d’autre. On a eu tort de ne pas lui demander son nom. 

Simenon, génie. 

A l’heure très, très matinale où l’on enlace l’essentiel, les sens en suspension, les yeux impressionnistes, l’intelligence comme un éther laborantin, les pores de la peau bouillants, l’on s’en va, comme dans une montgolfière de feu,  dans  les cieux ou les souterrains, comme l’on veut, là où se nichent les choses.
Par exemple son musée imaginaire. On l’a dit. On a posté.

Puis on pose sa tablette sur une table de chevet, doucement, pour ne réveiller personne et on se demande ce qu’on aimerait bien redécouvrir hormis nos tableaux de musée. Juste deux pages. Juste de la littérature.

Aujourd’hui, pas Roth, pas Cohen, pas Flaubert. Il nous a fallu 2 minutes pour trouver notre envie : Simenon. L’immense, le génie, l’unique. L’écrivain qui écrase ceux adorés par les lecteurs rapides de quotidiens gris dont l’encre bon marché  salit les doigts ou de regardeurs d’émissions-spectacles dans lesquelles la couleur des cravates ou le sourire de l’imposteur, adulé par des femmes trop rapides ou des apprentis-hobereaux en mal de dandysme trop difficile à choper,  a plus d’importance que le texte simple du génie littéraire.

Simenon, un texte simple, du sublime, au sens originel du terme.

Je rappelle qu’il n’a pas écrit que du MAIGRET. Mais déjà là, il est un géant, un géant. Je suis prêt à offrir ses œuvres complètes au premier qui m’en fera la demande (offre limitée à une demande). Et à lire une page à des amis dans un bar d’hôtel, avant un bourbon bien tassé (offre permanente et illimitée).

EXTRAIT AU HASARD D’UN MAIGRET. PREMIÈRE PAGE DE « L’HOMME DE LA RUE ». Au hasard. 
« ​Les quatre hommes étaient serrés dans le taxi. Il gelait sur Paris. À sept heures et demie du matin, la ville était livide, le vent faisait courir au ras du sol de la poussière de glace.

Le plus maigre des quatre, sur un strapontin, avait une cigarette collée à la lèvre inférieure et des menottes aux poignets. Le plus important, vêtu d’un lourd pardessus, la mâchoire pesante, un melon sur la tête, fumait la pipe en regardant défiler les grilles du Bois de Boulogne.

— Vous voulez que je vous offre une belle scène de rouscaille ? osa gentiment l’homme aux menottes. Avec contorsions, bave à la bouche, injures et tout ?…

Et Maigret de grommeler, en lui prenant la cigarette des lèvres et en ouvrant la portière, car on était arrivé à la Porte de Bagatelle :

— Fais pas trop le mariole !

Les allées du Bois étaient désertes, blanches comme de la pierre de taille, et aussi dures. Une dizaine de personnes battaient la semelle au coin d’une allée cavalière, et un photographe voulut opérer sur le groupe qui s’approchait. Mais P’tit Louis, comme on le lui avait recommandé, leva les bras devant son visage.

Maigret, l’air grognon, tournait la tête à la façon d’un ours…

PS. Aucun, pour une fois. Si, si j’oubliais. On est Vendredi, mon jour préféré. J’arrête de travailler à 16 heures. Mais j’assure que j’ai mis ce matin une cravate. J’adore ce Vendredi, aujourd’hui, specialement. Je raconterai. Rien d’intime, juste une vérité.

Collège 

Non, non, ce n’est pas encore une histoire de Collège et de professeure de rêve (Et si ?). 

Il s’agit du Collège de France et de la série de cours extraordinaires sur Gouvernance et gouvernement d’Alain Supiot, proposés en podcast par France Culture.

Petits joyaux d’intelligence et de clarté. 

CLIC POUR LE LIEN
…. si vous n’avez pas l’ app Radio France et ses podcast sur votre smartphone. 

La mer de Courbet

Comme tous, j’ai construit depuis de nombreuses années mon « musée imaginaire « , bien au chaud désormais dans mon nuage -stock. À ma disposition par un mini-clic (765 œuvres). Pour des nuits et des jours dans le Beau, comme dirait un platonicien.

Je l’ai ouvert ce petit matin. Juste pour chercher mes Courbet. À la suite d’une conversation fortuite sur les paysages de mer. Peu connaissent les « seascape » de Gustave Courbet.

Évidemment,il n’a pas fait que ça ce peintre incroyable, l’un de mes préférés.

Vous pouvez, en tous cas, si vous ne l’avez encore fait, commencer à construire votre musée avec El Greco (cf supra) et Gustave Courbet. Conseil d’ami terroriste (paraît-il)

J’en donne 4 à voir, ci-dessous, de ses mers. Sans commentaires superfétatoires.

Juste un seul : ne me remerciez pas, vous passez trop de temps à le faire. Toute votre vie tant je vous comble. Et moi, j’ai trop l’habitude et je ne réponds pas. C’est donc inutile …

Si vous les découvrez, ces tableaux, vous avez de la chance.

PS1. Turner, pour l’eau, ça fait plus chic. Et pourtant, quand on connaît Courbet…

Il est vrai que pour des posters dans les toilettes, l’anglais fait plus chic.

On se lasse des autres, jamais de Courbet.

PS2. Période de plongée dans mon musée et dans l’art. Je me force à ne pas infliger ici mes redécouvertes. Trop. Dommage pour vous. Mais mon papa m’a appris à ne pas infliger mon plaisir et, comme il disait de me « mettre au diapason de celui des autres, en les faisant coincider « . Il avait sûrement tort, mais je tente (quelquefois sans succès) de suivre le conseil du père. Ça rassure et ça limite les pages.

1 – 
2 –


3 –

 –
4 –

Lisboa 

Lisbonne,  Août 2012. Un commandement, par un mail gentil, mais ferme, d’inclusion de cette photographie ici.. J’obéis. Sans cependant faire droit à la demande de commentaire élaboré. On ne dit pas, ainsi,  ce qu’ils fixent, ces gamins.  Lisez le billet « Et si ? »… 

Macron, colonisateur du vide

« La colonisation, crime contre l’humanité, un acte de barbarie ». Emmanuel Macron à Alger le 13/02/2017.

La veille de ces propos, une très proche, dans un mail au ton comminatoire, m’a sommé de rejoindre l’équipe de Macron. Elle me faisait l’honneur de considérer que mon « talent », « ma plume », mon « intelligence du monde » (rien que ça) profiterait à ce candidat, que c’était l’homme du « renouveau » et qu’il avait « besoin d’hommes comme moi », qu’il avait d’ailleurs lancé un « appel d’offres » de ce type. Mon épouse, qu’elle venait d’avoir au téléphone, était d’ailleurs d’accord. Je m’interroge d’ailleurs. Elle est peut-être à l’initiative de cette tentative d’enrôlement.

Elle est adorable, cette amie, même si elle hurle quand je le lui dis, en me traitant de « macho », en m’affirmant que depuis le premier jour où elle m’a rencontré elle me hait, me déteste, souhaite ma mort. Soit. C’est une femme d’une douceur incommensurable, mais d’une intellectualité violente. Son époux, un vrai ami aussi, m’a averti : elle est capable de me gifler. Moi je ne le crois pas.

Il faut dire qu’elle sortait des 3 épisodes, il est vrai assez sidérants, sur « Mafia et politique » diffusé sur Arte. Si ce que s’y est dit est vrai, il ne reste plus qu’à pleurer ou donner des gifles à tous les politiques. Avez-vous regardé ?

Je l’ai d’abord remercié de croire en mes capacités d’aider un candidat et j’ai immédiatement refusé, en arguant d’abord de son erreur sur cette possibilité. D’autres avaient plus de temps et de propos pour un soutien de ce type. Et puis, qu’à vrai dire, je ne l’aimais pas ce Macron, depuis son apparition. Pour mille motifs dont le dernier n’est pas ce qu’il représente, à vrai dire que lui-même, son seul talent résidant dans la parole vide, celle qui attrape tout au-delà même des lectrices de Paris-Match ; qu’il ne s’agissait même pas de dire qu’il est trop jeune pour exercer la fonction, cet argument étant assez inepte, l’intelligence n’étant pas synonyme de « sagesse d’un sénior » ; qu’il ne s’agissait pas non plus de critiquer ses « unes » dans les revues ou journaux « people », qu’il aurait tort de ne pas user de la bêtise de ceux qui les façonnent et surtout de ceux qui les lisent.

Non, non, je n’aime pas Macron : c’est une sorte de roquet qui se transforme en chevalier blanc, qui est un traitre, un hâbleur, un faiseur, un midinet qui plait aux midinettes et, curieusement à celles qui ne le sont pas. Un faiseur qui surfe sur les cerveaux vides et disponibles, au sens ou Patrick le Lay le précisait en Juillet 2004, en affirmant que :

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…).

Donc, je lui ai dit que, bien sûr, pour fonder mon propos presque scientifiquement, comme je l’ai appris sur les bancs des facultés de Sociologie,  je pouvais lui écrire mille lignes sur le politique, son histoire, pour démontrer, écraser, sur la Grèce et sa démocratie, sur le Général Boulanger, sur la Providence en politique, sur les estrades des écoles de grande banlieue et ce qu’ont pu entendre, depuis longtemps, les murs de vieilles salles de fête provinciales. Sur le centre, la mollesse, l’extrême, la structure qui reprenait toujours le dessus, quelque que soit l’homme aux pantalons à la mode qui clamait sa capacité au renouvellement du politique.

Mais que je préférai m’en tenir à l’idiote affirmation : je n’aime pas Macron, ce « catch-all man ».

Mon amie m’a répondu, par un long mail m’expliquant, décortiquant, analysant, faisant appel, dans un mouvement perfide, que je n’imaginais pas, à mes auteurs (elle les connaît, comme elle me connaît depuis des siècles), prétendant qu’il y avait là une « nécessité presque spinoziste ». Elle avait beaucoup de chance de ne pas être à côté de moi. Non, non, je ne l’aurais pas giflé, puisque je ne gifle pas les femmes mais lui aurais lancé mon regard, celui connu de tous, celui qui l’aurait fait regretter d’avoir été mise au monde, d’être née et d’avoir pu parler ou écrire. Le regard tueur et définitif qui l’aurait entrainé loin , très loin de moi. Du moins pour la soirée. Car je suis gentil et non rancunier. Juste « féroce » dans la conjoncture, ponctuellement, comme le dit mon épouse qui se trompe assez souvent. Nécessité spinoziste, je rêve !!!

Mais, c’est quand j’ai lu son propos proféré en Algérie selon lequel « la colonisation est un crime contre l’humanité, un acte de barbarie » que j’ai décidé non plus de ne pas l’aimer, ce qui est minuscule, sans intérêt et chose facile, mais, désormais, où que je sois, où que j’écrive, où que je parle, de le combattre, férocement.

Un filou de ce type doit être abattu, politiquement s’entend. Cet homme providentiel dont des citoyens, y compris intelligents, attendent qu’ils les sauvent, on ne sait de quoi, d’ailleurs. De tout peut-être, donc de rien.

Il est beau, il est jeune, il sait parler, il vient d’on ne sait où, donc du renouveau et les gens suivent.

Je ne comprends pas. C’est comme le disait Guy Debord, que pourtant je n’aimais pas non plus pour ses jugements à l’emporte-pièce camouflés en vérités sociologiques, c’est le spectacle pour le spectacle, sans fond, ni assise, comme une image abstraite qui cherche un titre, le fameux blanc de Malevitch. L’éphémerité « en marche ».

Là encore, j’ai deux options : partir dans un exposé long et rébarbatif sur la colonisation et l’Europe ou m’en tenir à l’accusation de filouterie.

Je prends un chemin médian : juste quelques mots.

D’abord le rappel de la définition pénale du crime contre l’humanité par l’article 212-1 du code pénal. Des faits «d’atteinte volontaire à la vie, d’extermination, de réduction en esclavage, de déportation, transfert forcé de population, torture, viol».

Définition qui ne confond pas l’excès d’un comportement situé avec la volonté globale et la conscience de l’action. En clair le barbouze qui extermine, le bataillon qui viole ou qui transfère ne le fait pas au nom d’une politique organisée dont le but est l’action concernée.

Le propos de Macron n’est pas scandaleux (l’ordre du scandale est celui de la politique) mais plus simplement idiot, dans le champ de l’invective, de l’insulte de la France (dont les dirigeants à l’époque étaient de la Gauche), l’injure, la recherche d’une première page et non dans la vérité juridique et sociologique.

Il relativise par ailleurs le « crime contre l’humanité », assimilant la colonisation à la Shoah ou au massacre des arméniens.

Cet homme est un irresponsable, un petit shadock qui pompe, d’un oeil vitreux et d’une voix maléfique, les électeurs qui adorent ce discours de l’avilissement de la France.

N’allez pas croire que l’on va rappeler ici le côté « positif » de la colonisation. ce serait entrer dans un autre débat et on réserve cette analyse à un prochain billet

Non, on reste au niveau de ce faiseur, cet imposteur. Ce qui nous intéresse ici, c’est ce Macron et son incroyable perfidie qui va en territoire acquis à l’audition intégrale de tels propos, clamer à l’endroit des français qui reprochent tout à la France, qu’il faut voter pour lui.

La vilénie est tellement flagrante, la tactique sémantique tellement primaire qu’on se demande même comment on peut le soutenir.

L’extrême gauche dira qu’il a raison (c’est bon pour un second tour contre Marine Le Pen), les « arabes » de France aussi, les soutiens de Valls qui ont tout perdu également, se drapant dans ce qu’il leur reste de « gauche » : l’anticolonialisme rose.

C’est donc du discours d’un attrape-tout, presque un attrape-nigaud.

Macron, c’est un crime contre l’honnêteté, un acte de barbarie électoral.

PS. Pour « passer à autre chose », ce qui peut être fatigant, on colle une photo d’une impasse à Malte, au crépuscule, là où il faut marcher avant de prendre juste l’apéritif avec les gens qu’on aime. Il n’y a rien de plus vrai que le plaisir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Et si…?

Vous souvenez-vous de vos « rédactions » dans les premières années du Lycée (dénommé désormais le Collège) ? Moi, parfaitement. Vous souvenez-vous des sujets ? Moi, encore parfaitement. Evidemment, c’était mon activité préférée.

Et notamment, celui-ci, inventée par une prof qui était un génie, Madame Henry (ça sonnait comme Madame Bovary), au surplus une beauté à faire pleurer le monde.

Elle nous avait donné ce sujet : « Et si…? »

Elle avait ajouté que si nous ne le comprenions pas, c’est qu’on était idiot. Elle avait raison.

Ce sujet m’est revenu à la mémoire, il y a quelques minutes.

Madame Henry nous disait qu’il était « à multiples entrées »; que l’on pouvait y mettre ce qu’on voulait et qu’à partir de cette petite question d’immenses mots pouvaient être écrits.

Nous devions« inventer » le sujet, sur l’interrogation.

Elle nous avait donné des exemples

-Et si …j’avais été noir ?

– Et si …mon père était inconnu ?

-Et si…j’avais rencontré cette prof ?

– Et si…j’étais aveugle ?

– Et si…j’avais été follement amoureux ?

-Et si j’avais été un dieu grec ?

-Et si j’étais né en France ? En Auvergne ?

Cette prof était un génie. Car, en effet, tous ses élèves, par cette ouverture dans la question, avait mis toute leur vie dans la « rédac ». Leurs joies, leurs chagrins, leurs explosions, leur regrets, leurs certitudes. Et tous leurs premiers bouillonnements sexuels. Presque tous.

Je suis absolument persuadé que beaucoup ont commencé leur vie d’adulte par l’écriture de cette rédac.

Et elle souriait, souriait, lorsqu’elle a rendu les copies. Plus elle souriait, plus elle était belle. Dieu qu’elle était belle ! (on sait que c’est mon mot-valise pour les femmes belles, mais je ne l’ai utilisé que pour 6 femmes, je viens de faire le compte, étant observé qu’il faut que je fasse attention à ne pas transformer ce blog en journal lequel est évidemment ailleurs).

Donc, elle souriait délicieusement en rendant les copies, en regardant dans les yeux celui à qui elle tendait les feuillets. Comme si elle signifiait l’importance de cet acte dans la vie de ces adolescents. Peut-être voulait-elle leur donner un visage pour leur vie, un visage de femme belle, ouverte, disponible, attirante par cette seule disponibilité évidemment impossible. Et qui sourit, pour inscrire, joliment et dramatiquement, dans leur mémoire alerte son visage, comme un ange qu’on appelle lorsqu’un grand chagrin vous prend, vous savez, celui sans aucune cause, juste du poids.

Mais – et ce moment restera toujours ancré dans ma mémoire- toujours – absolument toujours- elle m’ a demandé de rester après la classe. Elle « avait à me parler ». Elle ne m’avait pas rendu ma copie. Mes copains ont cru à une engueulade. J’avais du échouer, rendre une mauvais devoir et ce alors que j’avais toujours la meilleure note, ce qui me rendait son « chouchou », selon tous. Elle allait me passer un savon. C’est ce qu’ils se disaient, mes copains.

Ils sont tous sortis.

Elle m’a pris la main, m’a caressé les cheveux, presque comme avec un adulte. A vrai dire, comme pour un adulte. Elle me regardait, me regardait au fond des yeux comme nulle, depuis, ne m’a regardé. Comme si elle me voulait, comme si elle me dévorait. Je le jure. Et elle m’a dit :

– Et si vous m’aviez aimé comme un fou ? Que se serait-il passé ?

J’ai ri, j’ai immédiatement compris. Et pour la première fois de ma vie, j’ai pris langoureusement la main d’une femme. Elle ne l’a pas retirée.

Evidemment : j’avais écrit ma rédac (j’aurais du la garder) en inventant la question suivante :

– Et si…Madame Henry était amoureuse de moi ?

J’avais osé. J’avais écrit sur 4 pages sa beauté, mon désir, littérairement enveloppé, en veillant à placer le discours dans le conte, le féérique, en usant de tous les synonymes innocents du désir le plus fou, en inventant un âge adéquat, une simple volonté de l’épouser, un ode à la beauté immatérielle, rayant les corps, loin de l’épiderme.

J’avais, à presque treize ans, écrit qu’elle était trop belle.

J’avais osé.

J’aurais été idiot de ne pas l’écrire. Je déteste les regrets, ceux qui viennent lorsque les vides ne sont pas comblés par les mots et le reste.

Et je pense tous les jours à Madame Henry que je n’ai pas épousée. Trop belle.

 

PS2. Dans chaque situation, quelqu’elle soit, posez-vous la question du « et si ? ». Vous n’imaginez pas sa fécondité. C’est exclusivement l’objet de ce billet, le reste n’est qu’émoi.

Hardy japonaise ?


 

 

 

 

 

 

Je n’en reviens pas. Un copain de très longue date qui connait donc beaucoup trop mon passé, qui n’a pourtant même pas lu mon billet sur FH, m’envoie cet article paru dans le Figaro le 24 Janvier et que je colle plus bas. En ajoutant, sérieusement, que je devrais lui écrire.

Je lui réponds :

– Ecrire quoi ? Des chansons ? Tu sais bien que j’ai arrêté.

Il me répond :

– Non, non, juste lui écrire, elle adorera. J’ai son adresse mail. Je la connais un peu. Ecoute son dernier disque et le clip et tu lui écris. Et tu m’envoies une copie. Elle adorera.

Je vous jure que je ne sais pas pourquoi il me demande de lui écrire. Il y a anguille sous roche, comme dit ma gardienne.

Je ne vais pas lui écrire. Bien que..

Je colle après l’article le lien pour le clip.

Je ne commente pas, je vais lui écrire. Peut-être une chanson.

Découvrez Kumisolo, la Françoise Hardy japonaise

Touche-à-tout japonaise exilée à Paris Kumisolo sortira son premier album solo, Kabuki Femme Fatale, le 7 avril sur le label Alter K. Crédits photo : Linus RicardPhoto prise par: Crédits photo : Linus Ricard

EXCLUSIF – Plongez dans l’univers kitsch, mielleux et délicieusement planant de cette touche-à-tout nipponne installée à Paris depuis une dizaine d’années et écouter La Tête ailleurs, extrait de l’album Kabuki Femme Fatale, à paraître au printemps.

Vous ne connaissez pas encore Kumi Okamoto, mais l’avez sûrement déjà aperçue quelque part. Dans ses précédents projets, le trio Konki Duet ou le duo Crazy Curl, dans une vidéo de recette de cuisine ou dans un défilé Louis Vuitton. Cette touche-à-tout de 37 ans en provenance du pays du Soleil-Levant exilée à Paris multiplie les expériences dans la musique, la mode, la cuisine et l’art en général. Pour son dernier projet en date, «Kumisolo» s’est fait accompagner par le groupe d’exotica Joe Dalovaz à Stockholm et en a rapporté un album, Kabuki Femme Fatale, qui sortira le 7 avril prochain sur le label Alter K.

Extrait de ce premier opus pour son aventure solo, le morceau La Tête ailleurs, que Le Figaro vous propose de découvrir en exclusivité. Le clip sortira vendredi 27 janvier.

 Inspirée par les icônes des années 1960

Un morceau pop et poétique à la mélodie entêtante qui rappelle les grands noms du yé-yé. Cette ancienne étudiante en cinéma et amoureuse de la Nouvelle Vague n’a jamais caché s’inspirer des icônes des années 1960. Mais la force créatrice de cette Françoise Hardy japonaise, c’est l’imagination, comme elle le reconnaît. «Je me suis imaginée sifflotant cette chanson dans la rue, puis m’envolant dans le ciel au moment du refrain. L’imagination, c’est ce qu’il y a de plus puissant chez les hommes. On peut tout faire avec», affirme-t-elle.

Entourée sur scène par Nicolas Lockart, bassiste de Fishbach, Raphaël Léger, batteur de Tahiti 80, et son guitariste attitré Romain Dejoie, Kimisolo dresse un univers disco pop psychédélique parfait pour avoir «la tête ailleurs». À mi-chemin entre François Truffaut, Wes Anderson, Françoise Hardy et Roberto Pregadio, plongez dans l’univers kitsch, mielleux et délicieusement planant de Kumisolo. Rendez-vous ce vendredi 27 janvier pour la sortie du clip.

 

ET ICI LE CLIC POUR LE CLIP

Aleph

A l’heure où l’on s’abandonne, l’on peut tomber sur ce qui accompagne votre abandon.

Comme par exemple Borgès. Enfoui dans ma bibliothèque, parmi des milliers d’autres, dans ma nouvelle tablette. Ravi de l’avoir retrouvé, ravi.

Un extrait, celui qui fait comprendre la magie de l’écriture. C’est Borgès :

« Les nuits du désert peuvent être froides, mais celle-ci avait été un brasier. Je rêvai qu’un fleuve de Thessalie (aux eaux duquel j’avais restitué un poisson d’or) venait me racheter. Sur le sable rouge et la pierre noire, je l’entendais s’approcher ; la fraîcheur de l’air et le bruit affairé de la pluie me réveillèrent. Je courus, nu, la recevoir. La nuit tirait à sa fin ; sous les nuages dorés, la tribu, aussi heureuse que moi, s’offrait à l’averse vivifiante avec une sorte d’extase. On aurait dit des corybantes possédés par le dieu. Argos, les yeux fixés sur le firmament, gémissait. Des ruisseaux lui coulaient sur le visage, non seulement de pluie (je l’appris par la suite), mais de larmes. « Argos, criai-je, Argos. »
Alors, avec étonnement, comme s’il découvrait une chose perdue et oubliée depuis longtemps, Argos bégaya ces mots : « Argos, chien d’Ulysse. » Puis, toujours sans me regarder : « Ce chien couché sur le fumier. »
Nous accueillons facilement la réalité, peut-être parce que nous soupçonnons que rien n’est réel. Je lui demandai ce qu’il savait de L’Odyssée. L’usage du grec lui était pénible ; je dus répéter ma question.
« Très peu, dit-il, moins que le dernier rhapsode. Il[…] »

Extrait de: Jorge Luis Borges. « L’Aleph » 

PS. Bonne nuit, je continue dans Borgès, je viens de retrouver ses oeuvres complètes dans la Pléiade, du papier. Vous voyez bien que je peux varier., même si ce papier « La Pléiade » me semble vraiment trop fin et les caractères trop minuscules. Mais je retrouve le chic.

Journée productive, du moins pour l’obéissance, non ?

Villeréal

Désolé, encore du stock, mais je ne fais qu’obéir. Je devrais refuser et me rebeller. Mais j’obéis. J’assure que je reviens aux billets que vous connaissez, très bientôt. Mais là, j’obéis. Je préfère obéir et ne pas fâcher.

Francis Villeréal

« Il n’a pas eu le prix, mais il n’est pas triste. La critique a été bonne et le livre se vend bien.

Il conduit trop vite, il le sait, il n’aurait jamais dû acheter cette voiture de sport, trop rouge, trop voyante, trop rapide. Mais il aime la vitesse, celle qui effraie et nous plaque dans les yeux, au travers d’un pare-brise sale, un désordre d’images du monde, éphémère, sans fixité, juste des couleurs désordonnées.

Un jour, l’un de ses amis a osé faire le lien avec l’accident de Paula. Il l’a frappé violemment, sans dire un mot. Déjà vingt ans.

Il appuie encore sur le champignon, un sanglot dans la gorge.

Il voit le panneau de l’aire de repos. Personne, pas une seule voiture. Il sort et marche jusqu’au bout, sur un petit talus d’où il peut apercevoir le flot de la circulation. Au loin, un village hérissé de l’inévitable clocher.

Il décide de s’y arrêter pour la nuit, de chercher l’unique hôtel, d’y dormir après un repas lourd et arrosé. Puis il sourit, se disant qu’il n’est pas romancier par hasard. La route, l’hôtel impromptu, le repas de tripes, comme dans un roman.

Il revient dans dans son bolide et relit l’incroyable lettre :

« Monsieur Villeréal,

Je vous raconte :

 Trop, c’est trop, il faut bouleverser la donne. Il ne me regarde plus et se contente d’être gentil, trop gentil, avec moi, avec les enfants. Père modèle, époux de choix. Je n’ai rien à lui reprocher, rien. Justement. Je me souviens de notre première rencontre. C’était en décembre il y a longtemps. Il débutait dans la profession, comme moi, et nous étions assis côte à côte dans la salle de cours. Une conférence, obligatoire pour le stage, sur « la transaction ». Curieusement, il ne prenait aucune note et ne s’intéressait pas du tout à moi. Il rêvait, certainement.

Je commençais à être nerveuse, ne pouvant supporter cette indifférence. Il faut dire que j’étais plutôt belle et désirable, tous les hommes me le disaient. Il faut dire aussi que je faisais tout pour l’entendre. Mais depuis la mort de Maman, j’avais considéré que le plaisir était honteux, impudique devant la mort d’un proche. Evidemment ridicule, mais c’était comme ça. Certes, de temps en temps, dans ma vie d’étudiante, j’invitais un garçon dans l’immense appartement qu’elle m’avait légué. Ils étaient terrifiés par tant de richesse, grands tableaux et meubles d’époque. C’est bizarre comme la richesse peut rendre idiot ceux qui ne l’on jamais possédée. Et une femme belle dans un lieu somptueux les terrifiait. Ils repartaient souvent sans oser me toucher et ça m’arrangeait bien. Le sexe ne m’intéressait pas. Ma mère était tout pour moi. Elle passait son temps à écrire et à déchirer ce qu’elle avait écrit. Quand je lui posais la question elle me répondait toujours « imparfait, imparfait, à jeter ».

Où en étais-je ? Ah oui ! Notre première rencontre. Je ne pouvais tolérer cette indifférence. J’approchais mon genou du sien et cherchai l’effleurement. Il allait payer sa tiédeur, son mépris. Dans quelques minutes, à la sortie du cours, il allait me supplier de prendre un verre avec lui au café du coin et je refuserai, en souriant, en le laissant planté sur le trottoir. J’imaginai la scène, son air triste et perdu devant le refus bien envoyé qu’il allait essuyer !

Je trouvai le genou. Il ne retira pas le sien mais continua à rêver (ou à faire semblant) sans répondre à la pression. J’appuyai, fortement, ce qui le fit réagir. Il me regarda, se leva, et alla s’installer ailleurs, ce qui surprit l’assistance qui ne comprenait pas ce déplacement impromptu. Je n’en revenais pas et j’étais furieuse. J’étais (je le suis encore), tous me le disaient, belle et désirable.

Le cours terminé, je sortis rapidement, presque en courant, toujours en colère devant cet ignoble affront. Il courut aussi et me rattrapa. Il s’excusa de ses poses et de son impossibilité de « ranger ses genoux ». Il ajouta que souvent les jeunes filles voyaient dans sa tendance à les laisser traîner (ses genoux) des avances vulgaires de dragueur impénitent. Il le jurait : ça n’était pas volontaire. Et il s’excusait encore en ajoutant que plutôt que de laisser croire à une « avance odieuse », il avait préféré s’éloigner.

Je ne savais plus quoi dire. Il se moquait de moi, sûr. Il me proposa de boire un verre au café du coin et sans le regarder, j’acceptai, stupéfaite de ma réponse. Je ne sais toujours pas, malgré de longues années ensemble, s’il s’est moqué de moi. Nous n’en n’avons plus parlé, jamais.

Il n’était pas d’une grande beauté. Pas laid cependant. Et ce charme inégalé que tous s’accordent, même ses ennemis, à lui reconnaître. Il m’a souvent affirmé – et je l’ai toujours cru –  qu’il ne comprenait pas comment il avait pu plaire aux femmes.

Son extraordinaire sens des mots, sa faculté de la tirade parfaite, longue et un peu précieuse me frappa, dès nos premiers instants ensemble.

Dans ce café du coin, il parla et parla, de tout, et encore et encore. De la profession, bien sûr, de ses premières affaires, de son père, de ses amis, de littérature, de peinture. J’aurais dû laisser ce raseur et partir. Nous avons très vite décidé de vivre ensemble et nous nous sommes mariés après un test positif de grossesse. Je l’aime. Je l’ai toujours aimé. Mais il faut bouleverser la donne. Mais, Dieu, que je l’aime.

Après notre première nuit, il est vite parti chez lui, sans même accepter un café, sans remettre sa cravate (ce qui est pour lui une infamie). Il lui fallait écrire une lettre, pour moi, urgemment, avait-il ajouté. J’ai reçu cette lettre, par porteur, exactement deux heures après son départ. J’ai toujours eu peur de la perdre. Je la laisse dans le tiroir de la table de chevet et crains les cambriolages. Inouï ! Comment peut-on écrire tant d’amour à une inconnue d’un soir ?

Il revint le soir et après notre première étreinte, me dit, très doucement, qu’il fallait que je quitte mon immense appartement. Il ne pouvait pas supporter cette facilité. Elle pouvait l’humilier et « casser notre amour ». Ses revenus, certes modestes à l’époque, lui permettaient une location raisonnable, en proche banlieue. J’ai cédé par la suite à tous ses caprices, ai tout accepté de lui. Mais ça, non ! Ma mère me l’avait fait jurer. C’est dans cet appartement qu’elle avait aimé ce père que j’ai si peu connu. Et jusqu’à la fin, son « sang » devait y rester ! Ma mère se serait bien entendue avec lui. La formule tapageuse est leur fort !

Il céda et le regrette d’ailleurs encore (il me le dit de temps à autre). Nous nous sommes donc installés dans le grand appartement.

Je travaillais, à l’époque, dans un grand cabinet international et m’ennuyais. Je hais ce métier. Je l’ai quitté très rapidement, ma fortune d’abord, ses immenses émoluments par la suite, me le permettaient. Il me l’a reproché, un jour, gentiment : nous aurions pu travailler ensemble, se voir toutes les heures de la journée. Sa gentillesse est sans limites. Trop. Il faut.

Le jour où nous avons su (le test de grossesse) que j’attendais un enfant, il a d’abord téléphoné à son meilleur ami pour l’inviter à boire le champagne et puis à son père. Je n’ai jamais su ce que son père avait pu lui dire mais il raccrocha en pleurant. C’est la seule fois où je l’ai vu pleurer. Nous n’en n’avons jamais parlé.

Mon plan m’affole. Suis-je devenue folle ? Je le crains. Mr Villeréal, aidez-moi, aidez-moi.

 Seul un romancier peut m’aider, seul un écrivain sait le ventre douloureux. Vous êtes le seul à pouvoir m’aider, vous êtes le seul à pouvoir m’empêcher.

 Francis Villeréal rangea la lettre dans son enveloppe. Il était certain de la réussite de son plan. Il fallait juste être sentimental. Seul le sentimental sait.

PS. Je reviens. Dois-je continuer à obéir ? Je ne sais plus. On verra demain. Mais, ça ne peut être très grave cette obéissance. Je raconterai plus tard, un jour, à qui j’obéis. L’histoire vaut le coup d’être racontée. Ca date d’hier, Vendredi 10 Février 2017. Incroyable, cette intempestivité. Je raconte dans 8 jours, histoire d’amortir un peu le choc. Extraordinaire, mais je suis ravi d’obéir. Je raconte très bientôt, je promets.

 

Course

« Course », c’est la traduction de « Corrida ». Course de taureaux. Corrida de toros.

Aujourd’hui, c’est jour de stockage intense dans la mémoire et l’on ne peut donc oublier la corrida. Ici, je n’obéis pas, j’écris.

A une époque, j’écrivais sur le sujet, débattais, expliquais, tentais de convaincre., Je ne le fais plus. C’est inutile.

Si voulez comprendre la corrida, vous m’accompagnez dans une arène, vous prenez place à côté de moi et on parle. Parce qu’on parle à la corrida, sans gêner son voisin. On n’est pas au cinéma.

En attendant l’accompagnement, quelques photos de Seville.      

Bon, j’arrête.

 

Le vol de la vie

La scène se passe à Milan. En famille. Nous sommes dans un café, près du Duomo.

Je me lève et décide de prendre la photo. Juste un minuscule souvenir, comme je ne les aime pas.

Et là, une jeune femme, juste derrière nous me fait de grands gestes. Je ne comprends pas, m’approche, lui demande ce qu’elle veut me dire.

Dans un anglais approximatif, elle me fait comprendre qu’elle ne veut pas être prise en photo. Je lui réponds, très gentiment, que ce n’est pas elle que je prends, mais ma petite famille. Elle me répond qu’elle est dans le champ et qu’elle ne veut pas. Je lui dis qu’il n’y a aucun problème. Elle sera floue, je suis à une ouverture de diaphragme maximale sur mon appareil. Et c’est à cet instant qu’elle me dit, un peu, gênée, qu’elle croit que la photographie lui « vole » son énergie, sa vie, son énergie vitale. Et qu’elle perd du « vital »si elle est dans le champ.

Je comprends, je ne prends pas la photo. Ou du moins, j’en prends une autre, sans qu’elle ne soit dans le champ.

Beaucoup dans des sectes croient à ce phénomène et en Afrique, dans certaines tribus, c’est courant.

Mais je voudrais ici vous montrer quelque chose.

Près de chez moi, du moins à la campagne, j’ai photographié des centaines de fois, à chaque saison, dans toutes les lumières, un arbre au bord de la route. Il était presque mon seul « ami » dans le coin. Pas un jour où je ne l’ai photographié.

Quelques photos :

        

Puis, un jour, je vois l’arbre s’effriter, se détruire, sans branches, frêle, agonisant.

Et quelques jours après, je reviens. et :

Mais, oui, évidemment, que je me suis posé la question du lien causal entre mes photos et la mort de l’arbre. Entre la répétition du vol d’énergie et sa disparition.

J’ai demandé après quelques mois d’inquiétude, à mon voisin fermier le motif de la mort de cet arbre. Il m’a répondu que c’était l’autre fermier qui avait utilisé dans son champ un pesticide interdit. Je ne l’ai pas cru, il s’agissait d’une petite vengeance d’un autre siècle.

Je crois qu’il est mort de sa belle mort et c’est tout.

 

 

 

 

Pluie

Stock.

C’est Juan le bel hôtelier qui s’est inquiété des cris, qui vient demander si tout va bien. Il dit à Paul qu’il a l’habitude, que les scènes de ménage dans les chambres d’hôtel sont classiques, que les cris de ce type font partie des doléances des clients mais que là, il ne comprend pas, impossible vous deux, les plus beaux amoureux.

Paul l’interrompt et lui dit, en lui claquant la porte au nez :

– Va te faire voir ailleurs.

Puis, il ouvre l’armoire, roule ses chemises en boule, les met dans son sac.

Il souffle, comme au théâtre, regarde son sac, longtemps, se décide à le fermer et sans regarder Clara, revenue, nue et stupéfiée, sort, en claquant la porte. Très bruyamment.

Dehors, la pluie s’est mise à tomber, très fort, des boulets noirs.

La lumière était trop belle, elle n’a pu tenir.

Sentiers

On ne fait que copier/coller :

La gloire des sentiers

(Publié dans Philomag 06/16)

En 2017, l’achèvement du Sentier Transcanadien en fera le plus grand sentier récréatif du monde, long de 23 000 kilomètres : en marchant 30 km/jour, il faudra 3 ans pour le parcourir de l’Atlantique au Pacifique.

En 2014, 210 944 pèlerins sont arrivés à pied à Saint-Jacques-de-Compostelle.

De toutes les routes qui mènent à Compostelle, la plus fréquentée part du Puy-en-Velay. Elle est longue de 1 517 km.

Avec 1 000 m de dénivelé pour 12 km de marche sur des planches à flanc de falaise, le sentier du mont Hua Shan, dans la province chinoise du Shaanxi, prétend au titre du plus dangereux du monde.

La France compte 180 000 km de sentiers balisés.

En 2014, il s’est vendu 4,4 millions de paires de chaussures de randonnée dans l’Hexagone, au prix moyen de 43 euros.

« Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose. » Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles

Une expérience menée à Harvard auprès de 48 participants indique que la marche favorise la pensée créatrice chez 81 % d’entre eux.

30 minutes de marche quotidienne pendant 3 ans réduisent de 33 % les risques de décès.

90 minutes de promenade dans les bois réduisent l’activité neuronale dans une région du cerveau liée aux problèmes de santé mentale.

Des chercheurs de Stanford ont comparé les risques d’hypertension chez 33 000 joggers et 15 000 marcheurs : les bénéfices cardiovasculaires sont équivalents entre la course et la marche (à dépense d’énergie égale, soit une distance 50 % supérieure pour la marche).

Aux États-Unis, 70 % des randonneurs sont blancs, 11 % sont afro-américains.

Une étude espagnole de 2011 dresse le portrait du randonneur type : un homme âgé de 45 ans et diplômé de l’enseignement supérieur.

Selon la fédération qui les regroupe, les participants aux stages de jeûne et de randonnée sont passés de 300 en 1999 à plus de 5 000 aujourd’hui.

7 000 km à pied, c’est la distance parcourue par certains migrants venus d’Afghanistan en Europe.

Préservées dans la cendre volcanique, les plus anciennes traces de bipédie sont celles d’un adulte accompagné d’un enfant : ils marchaient en Tanzanie il y a 3,6 millions d’années.

Sources : Sentier.ca, Association française des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, Les Chemins vers Compostelle, Agence de coopération interrégionale et réseau Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, Voyager loin, Fédération française de randonnée, Les Échos, American Psychological Association, American Cancer Society, Proceedings of National Academy of Sciences of the United States of America, The Atlantic, New Republic, SHS Web of Conferences, Fédération française Jeûne & Randonnée, The Globe and Mail, Hominidés.com

Par SVEN ORTOLI

Michel Monpazier

Une nouvelle affaire Ajar

 Voici le texte paru dans le « Monde des livres » que la secrétaire générale de la maison d’édition lisait, chez elle, allongée sur son lit :

« Olivier Biron. Echappées. Editions Ducassé. 337 pages. Une nouvelle affaire Ajar.

Décidément, les techniques médiatiques ne se renouvellent pas et l’imagination des hommes du marketing éditorial n’est assurément pas débordante. Encore une fois, pour cette rentrée, un livre éblouissant écrit certainement par un grand de nos auteurs, sous un pseudonyme. C’est notre conviction.

L’ouvrage en question (« Echappées ») est remarquable. Et son succès en librairie a été immédiat. Mais l’auteur est inconnu, la maison d’édition affirmant – ce qui n’est pas nouveau- qu’il ne désire pas apparaître et se fait représenter par un agent muet.

Les hypothèses vont bon train sur l’identité de l’auteur. Certains croient à un nouveau venu, d’autres, comme nous, sont plutôt convaincus d’une nouvelle affaire Gary ou Ajar, comme on veut.

Le thème du livre ? Justement la perte de l’identité. Un homme, qui n’est d’ailleurs pas nommé, écrit chaque jour une lettre à un inconnu qu’il choisit au hasard, sur une page d’un annuaire téléphonique. Dans ces lettres, l’homme innommé raconte sa vie et pose, à la fin du récit, au destinataire, deux questions, toujours les mêmes, et attend une réponse, poste restante : Se souvient-il de leur rencontre ? Ne se sent-il pas coupable ?

Le rédacteur des lettres s’invente chaque jour une nouvelle vie. Et il reçoit, curieusement les réponses attendues, de toutes sortes, dans tous les styles. Le livre éparpille les correspondances et l’on ne sait plus qui écrit, qui répond. Une construction sur cet embrouillamini.

Les styles s’éparpillent, pompeux, onctueux, fleuris, déclamatoires, emportés, emphatiques, élégants ou sentencieux.

Les vies inventées sont sublimes ou ordinaires et les réponses vont de l’ironie au pathétique. Nombreux sont ceux qui répondent en relatant avec force détails la rencontre avec l’auteur en avouant leur faute, contrits et repentants D’autres racontent leur histoire pour démontrer l’impossibilité de la prétendue rencontre.

C’est ce fouillis épistolaire qui compose l’ouvrage. L’on ne sait rien du narrateur. Il est dit simplement, à la fin, que dans une chambre d’hôtel, il compulse les réponses pour se choisir sa vie, dit-il. Le livre s’achève sur cette image : un homme sur un lit et des lettres amassées. C’est tout.

Le roman est excellent et ceux qui s’arrêtent au tour médiatique ont tort. Il est le résumé des âmes contemporaines et nous donnent à voir leur perdition. A coup sûr, l’auteur pointe sur les foules et y recherche les êtres. Ce qui définit un roman.

Michel Monpazier, son whisky à la main, un single malt japonais comme il les aime, sourit. Evidemment.

PS. En tête de billet : l’oeuvre complet de Caravage (Editions Taschen) est depuis hier sur mon bureau.

Juste deux remarques :

La première : Il s’agit d’un extrait de « Judith décapitant Holopherne ».

Le tableau dans son entier :

Extrait de Wikipédia : « La scène, qui est issue de l’Ancien Testament (Livre de Judith, 13:8-116), représente la veuve Judith qui, après avoir séduit le général assyrien Holopherne, l’assassine dans son sommeil pour sauver son peuple du tyran pendant le siège de Béthulie. Une servante l’accompagne portant un sac pour emmener la tête quand elle sera coupée, car le Caravage a figé l’instant — Judith n’a pas encore fini de couper cette tête, le sang gicle en trois jets sur l’oreiller et le drap — rendant l’épisode intemporel.

La radiographie montre qu’à l’origine, Judith est représentée les seins nus ; Caravage décide finalement de les recouvrir d’un voile.

Le visage cruel de la vieille servante est sans doute inspiré par les études ou caricatures de Léonard de Vinci conservées à la pinacothèque ambrosienne de Milan ».

Lorsqu’on voit le « détail »du tableau (la femme), on imagine une souffrance, une détresse profonde. En soi. Comme par exemple un grand chagrin. Mais non, on se trompe : elle décapite. Et là on comprend mieux : le visage est façonné par l’action morbide. Comme quoi, les détails sont trompeurs. il faut être entier.

Deuxième remarque : juste le souvenir d’une conversation avec une de mes filles qui a osé un jour me dire – Papa, tu viens d’écrire « l’oeuvre complet ». Tu as oublié un e : l’oeuvre complète. C’est du féminin. J’ai souri et je lui ai répondu que je n’avais pas oublié de « e ». Il est vrai que la chose est curieuse. Mais c’est bien « l’oeuvre complet »., Je ne ferai pas l’injure au lecteur d’expliquer.

PS général : vous avez compris que la première partie, le « Monpazier » est une suite de l’obéissance. Je ne fais qu’obéir.

 

Chinchon

Dans un texte qui vient de ne je ne sais où, et que vous avez lu ici (Clara), intégré sur injonction, il est fait état des jardins du Parador de Chinchon. Je colle juste ci-dessous une photo. Elle date du mois d’Août 2016. On n’y voit qu’une partie des jardins. C’est un ancien couvent. L’endroit est magique.

Un de nos endroits préférés, comme Aiguablava (Bégur). On y est allé très souvent.

J’aurais aimé,aujourd’hui, posséder juste quelques heures un petit don d’ubiquité pour m’y retrouver. Je vais peut-être y aller cette semaine.

Si vous ne savez où aller, retenez ces deux noms.

Votre vie sera transformée.

PS. Chinchon est aussi un nom magique. Cherchez sur Google, c’est à 50 km de Madrid. Vous ne pouvez imaginer ce que nous avons vécu à Chinchon. Si je le raconte, j’en ai pour le week-end. Je n’en ai pas le temps, je dois écrire autre chose, passer à autre chose, si vous voulez.

Et, puis, je risque de faire pleurer.

 

Dragueur latin et grec

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, jour de pleine écriture, et pour me reposer un peu, j’héberge. Je laisse la place à un excellent article d’Alexandre Lacroix que j’aurais pu écrire. Mais je n’ai pas osé. Lisez.

« Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai jamais été tellement convaincu par la fameuse formule : carpe diem. En latin, ce sont les deux premiers mots d’un célèbre vers d’Horace qu’on traduit ainsi :« Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain. » Il en existe, d’ailleurs, des tas de variantes. Le romantique Goethe s’exclame : « Le présent est notre seul bonheur. » Chez Ronsard, cela donne : « Cueillez, cueillez votre jeunesse », dans le fameux sonnet à Hélène qui parle d’une rose à peine éclose, et dont Raymond Queneau a modernisé ainsi la leçon : « Si tu crois petite / xa va xa va xa va / va durer toujours / ce que tu te goures / fillette fillette »… Mais alors, pourquoi s’élever contre ce conseil de vie qui incite à profiter du moment présent, à ne pas le laisser ternir par les soucis, à prendre conscience du caractère éphémère des plaisirs ? Pourquoi les gens qui disent carpe diem m’agacent-ils toujours un peu ?

« Le carpe diem, c’est un truc de dragueur »

Parce que je sens qu’il y a là-dessous quelque chose de louche, comme un attrape-gogo. Soyons plus précis et allons au fait : le carpe diem,c’est un truc de dragueur. Stratégiquement, un dragueur ne doit pas se montrer trop insistant ni trop braqué sur son objectif ; le jeu de la séduction suppose que l’on fasse preuve d’un certain détachement, que l’on ne manifeste pas un vulgaire appétit mais que, tout en dévoilant son désir, on garde de la distance et de l’humour. Il ne s’agit donc pas de foncer droit sur le corps de l’autre, mais d’improviser un discours qui enveloppe la chair, qui donne le frisson. Les mots du grand séducteur valent caresses. C’est pourquoi on ne saurait s’y fier : le séducteur ne parle jamais tout à fait en philosophe. Carpe diem, dans le registre de la drague contemporaine, ça se transposerait ainsi : « Tu sais quoi ? J’ai pas envie de me poser trop de questions, là. Je préfère qu’on se laisse aller. C’est tellement bon, d’agir dans la folie du moment, tu ne trouves pas ? Les autres, on s’en fout. Cette nuit tout est permis. Cool… On va s’éclater ! »

Mais le carpe diem n’est pas la seule des locutions antiques célèbres à fonctionner comme un slogan publicitaire. Le « connais-toi toi-même », ou gnôthi seauton en grec, était inscrit au fronton du temple de Delphes dans le but d’attirer les chalands, de promouvoir le culte d’Apollon et de moissonner les offrandes…

Dans le cas du connais-toi toi-même, l’arnaque consiste en cela que la promesse est intenable ; pas plus qu’un œil ne peut se voir lui-même, je ne peux me saisir de l’extérieur ; pire, comme ma vie est plongée dans le temps, que mon avenir m’est inconnu, que j’ai oublié des pans entiers de mon passé ancien, je ne saurais faire le tour de mon moi. Le gnôthi seauton tombe sous l’accusation de publicité mensongère. Dans le cas du carpe diem, la nature de la ruse varie. Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain, cela signifie certainement : « Ne réfléchis pas trop aux conséquences, donne-moi un baiser, laisse-toi fondre… » Et c’est plutôt sympathique. Sauf que l’avers de la formule est plus amer, qui suggère : « Demain, je te laisserai tomber, je te plaque au petit matin. » Le carpe diem, c’est le ticket court. Ça a l’air d’une offre généreuse, mais c’est tout le contraire. Ça signifie que le temps est compté, qu’il faut aller droit à la chose et que demain on n’en parlera plus. En prime, celui qui tient ce discours se fait passer pour une montagne de sagesse. Mais il y a bientôt deux mille ans que le procédé tourne. Qui est encore dupe ? 

Par ALEXANDRE LACROIX

Alexandre est juste. Oui, oui, j’aurais pu l’écrire.

Horizon

L’on ne résiste pas de coller ici un lien vers l’une de nos archives.

Il s’agit de l’horizon.

Je reproduis le résumé : « Poser les yeux sur le lointain: voilà qui invite à la rêverie et à la méditation. Où passe la frontière entre terre et ciel, entre visible et invisible? Ces questions hantent le penseur allemand Albrecht Koschorke, auteur d’un livre étonnant sur l’évolution des représentations de l’horizon. Une manière de revisiter l’histoire de la métaphysique. Et de livrer un diagnostic sans concession sur notre époque en mal d’infini. »

La lecture vous donnera à voir de magnifiques tableaux, des Rothko, des Turner, Patenier, Friedrich…

UN CLIC ICI POUR LE PDF SPECIALEMENT FABRIQUE : Qu’y a-t-il derrière l’horizon ?

Madrilène

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ceux qui ont lu le premier billet de 2017 ont déjà vu cette photographie, prise à Madrid. Une inconnue dans un bar. L’on avait écrit qu’elle pouvait hanter les jours ou les nuits du photographe.

Depuis hier soir, allez savoir pourquoi, ledit photographe, dont vous imaginez peut-être l’identité,  ne pense qu’à elle. Impossible de s’en défaire. Et ce alors qu’il y a mille choses dans son escarcelle qui permettraient d’effacer cette image. Non, une véritable obsession. Il a même pensé à publier la photo dans un grand journal de Madrid, une sorte d’avis de recherche. Juste pour lui parler, dans le même bar.

On ne sait pas pourquoi. Son regard penché sur un plaisir certain, en mouvance, en attente ? Amoureuse ? Timidité amoureuse  ? Cheveux d’un lisse angélique ? Il ne sait même pas si elle est jolie. Lorsqu’on est hanté, la beauté devient secondaire.

Bon, on va bien voir ce qu’on fait de cette obsession. Bon ou mauvais signe ?

Òn verra bien.

En l’état, à vrai dire, il n’a pas vraiment envie de s’en débarrasser. L’incrustation obsessionnelle, dans les cerveaux, d’images de ce type sont plus féconds que des migraines. Peut-être même les chassent-elles ?

Hantise ? Non. Hanté. C’est différent. Il y a loin entre la peur et la jouissance.

PS. Ce week-end, on va écrire énormément, enfermé devant de grands arbres. Ne vous précipitez pas.

Stockage 

Désolé. Vous aurez pu constater que depuis trois billets, je transforme ce site en collage de petites historiettes.
Désolé, mais c’est en l’état nécessaire. Une sorte de stockage facilement accessible, pas pour moi. Indispensable. Je ne fais qu’obeir, très gentiment.

Et ne vous inquiétez pas, je reviens vite à une période post-stockage.

Je ne fais qu’obéir, qu’obéir.

Chopin 


Ils sont tous partis. Anna a retrouvé son Nocturne, le 18, op 62, évidemment joué par Arrau. Il tourne en boucle sur la chaine. Elle a raison Anna lorsqu’elle pleure dans la dernière minute du morceau. Elle a raison quand elle me dit jouir de ces pleurs, que rien n’est plus beau que des yeux de larmes sur une musique de Chopin, le dieu lumineux des tristesses joyeuses.

Je lui ai raconté, un jour de grands pleurs heureux, Nocturne 18 à fond, la petite aventure à la synagogue, lorsque j’ai demandé à un homme qui s’était assis intempestivement près de moi, profitant d’une escapade temporaire de Nathan, mon beau-frère, s’il appréciait la voix typiquement judéo-tunisienne du hazan, le cantor, s’il écoutait de temps à autres les chanteurs juifs du pays natal, Raoul Journo, par exemple, le maître, le chanteur de musique arabo-andalouse, qui enchantait les invités de mariages ou de bar-mitsva, même s’il agaçait les jeunes adolescents qui s’essayaient au twist entre deux séances de hula-hoop.

Voulant à tout prix rattraper le temps où je ne pouvais, maigrelet ignare à pantalons à pattes d’éléphant, l’apprécier, persuadé que ce temps nécessaire était arrivé, justement après la mort du père, j’ai acheté tous ses disques, ce qui n’a pas manqué d’étonner le livreur d’Amazon qui sait évidemment reconnaitre l’emballage des disques, qui diffèrent de ceux des livres. Mais il ne pouvait se douter qu’il s’agissait d’un des plus grands chanteurs judéo-arabes, inconnu ici. 

L’homme de la synagogue me regarda presque dédaigneusement avant de me dire :

– Quoi ? Vous voulez m’en mettre plein la vue ? Vous me prenez pour un idiot, inculte ? Allez vous faire voir ailleurs ! On m’avait bien dit que vous vous preniez pour je ne sais pas qui. Vous allez me demander aussi si je connais Chopin, non ? Vous vous prenez pour qui ? Allez vous faire foutre !

Puis, il se leva, alla rejoindre son groupe, celui de l’autre côté, parla à ses voisins, en haussant à plusieurs reprises les épaules, presque comme un pantin. Tous se retournèrent vers moi, en me fixant avec des yeux interrogateurs, méchants peut-être, je ne saurais dire.

J’en ai parlé à Nathan qui était revenu à sa place. Et alors qu’il rit toujours aux éclats lorsque je lui raconte mes discussions brèves avec les coreligionnaires, cette fois, il est resté muet, tout en se grattant la tête.

J’ai demandé. Devais-je me reprocher une attitude répréhensible ? Avais-je dit un mot de trop, une phrase inepte ? Il ne répondit pas, se contentant, toujours en se grattant la tête, de me dire qu’il valait mieux, même si le don avait été conséquent, de ne pas monter à la Torah aujourd’hui et de laisser la place à un autre.

C’en était trop, j’ai insisté, lui ai enjoint de me suivre dans le couloir, de m’expliquer. J’ai presque hurlé, alors que le hazan s’était interrompu, yeux pieux fermés et concentrés sur la prochaine locution biblique, sûrement essentielle. J’ai hurlé que je n’avais rien à me reprocher, que je m’étais fait tout petit dans la synagogue, sans intellectualité exacerbée, ce qui fascinait mes amis, Anna, et certainement Dieu lui-même ! Pourquoi ce retour méchant ?

J’ai tourné les talons, comme un officier certainement, sans m’occuper de l’assistance qui devait certainement, tous, les yeux plein de courroux, me fixer. Mais j’exagère peut-être. Ils n’avaient même pas entendu ou remarqué la scène. On parle fort dans les synagogues séfarades. Et il n’est pas interdit d’y régler des comptes.

Dans le couloir, après avoir enjambé les manteaux, les écharpes, les vestes qui trainaient sur le sol, tous tombés joyeusement des patères, il m’a dit. Il m’a dit qu’il ne fallait pas que je m’en fasse, que même chez les juifs, se trouvaient des idiots ou des malotrus, que la force de notre peuple était justement dans cet ancrage dans la quotidienneté, loin des couronnes d’épines dorées ou éthérées qui encerclaient des têtes divines, que notre reproduction supposait la normalité qui incluait bêtise, jalousie, ignardise et méchanceté. Il a encore dit, pas très à l’aise néanmoins, que le groupe auquel appartenait l’intrus qui avait volé sa place n’appréciait pas ma présence dans la synagogue.

J’étais sidéré, vexé, anéanti. J’étais sûr que dans ma « fusion », comme je disais, dans mon « effacement », sans donner de leçons, apprenant à parler sans mots rares, sans donner à entendre ma prétendue intellectualité, celle que tous vantent et dont je peux être fier tant j’ai voulu l’embrasser, dans mes efforts d’écoute de la banalité sur les bancs du temple, celle des prix des billets  d’avion pour Tel Aviv, celle du coming out d’un juif présentateur de télévision, celle des derniers avatars de Johnny Hallyday, et j’en passe, que j’avais, sans conteste, donné le gage, l’ultime garantie de l’insertion pure et sincère, du moins le Samedi matin dans notre communauté. Mais que me reprochait-on ? 

Je posais encore la question à Nathan qui ne voulait répondre. Là, je me suis énervé et suis persuadé que dans la salle, alors que tous étaient dans leur prière dite « silencieuse », celle qui clôt l’office, avant les kaddishs, les éclats de voix du nouveau, celui qui lit la Torah et les Kaddishs en phonétique, le seul à ne savoir lire l’hébreu, étaient clairement entendus et que j’allais peut-être, comme le jeune Spinoza, être banni des lieux et de ma religion.

Je posais à nouveau, cette fois calmement la question à Nathan : qu’avais-je fait ou dit pour provoquer la colère d’un groupe de pratiquants, certes pas la majorité, mais assez fourni, au demeurant sans papillotes, petit talith et chapeau noir ?

Il m’a enfin répondu : j’étais l’ami de Louis Beauregard, le blasphémateur, et celui de sa femme Clara qui a profané le sacré en interprétant Isaac Louria comme une catholique. J’avais même connu, dans le passé, un certain Jean-Charles Ducouraud, un philosophe qui prétend que Dieu nous a fait malheureux, ou quelque chose d’approchant a-t-il ajouté, avant de conclure : ils avaient « enquêté » sur moi et l’un des leurs m’avait connu à la Faculté dans laquelle j’excellais moi aussi dans le blasphème, à prétendre, avec d’autres chrétiens, que l’homme était mort alors que créature de Dieu, il ne peut mourir et que, incroyable, je vénérais Spinoza, celui qui a fait le plus de mal à notre religion, en confondant un arbre avec Dieu, et pire, en faisant croire que les grands philosophes ne peuvent être de vrais juifs, en offrant aux chrétiens la garantie de l’alliance entre christianisme et intelligence !

Nathan ajouta qu’évidemment ils n’avaient jamais lu Spinoza, ni Beauregard d’ailleurs et encore moins Louria. Je me suis immédiatement interrogé sur les mots de Nathan, ceux sur Spinoza ou sur les arbres, un peu trop exacts, et suis désormais persuadé qu’ils sont de lui, mis dans la bouche d’idiots.

Je n’ai pas évidemment, en racontant cette histoire à Anna qui était pliée en deux, se tapant sur les genoux, fait allusion à Clara, la destructrice d’Isaac Louria.

J’hésite toujours désormais à faire allusion à Chopin devant un inconnu.  

Clara 

Chinchon. ​Clara, au milieu de la Plaza Mayor. Le sol est en pente, un mélange de sable et de plaques de pierres qui se décollent. Tout autour, dans un ovale géométrique, comme les arènes de Nîmes, l’alignement magique des maisons blanches, des balcons fleuris, des grandes portes en bois. Elle sait que l’été, sur cette place, les toros sont tués par de vieux matadors.

Mais, à cet instant, elle oublie la beauté, elle ne pense qu’à rejoindre Paul. Il lui faut, lui a dit le cafetier d’en bas, traverser la place, monter là tout droit, dans la rue en face, prendre la troisième ruelle sur la gauche. L’auberge est là à quelques mètres. Elle ne peut pas rater l’entrée, elle verra deux grandes jarres assez vieilles, remplies de fleurs rouges (rojo).

Les fleurs ne sont pas vraiment rouges, un orange foncé (naranja).

Elle entre. Une Cour, un patio, elle ne sait plus. Personne, pas d’aubergiste, pas de comptoir d’accueil. Au fond, une porte en bois clair. Elle frappe. Une dame assez forte, un foulard sur la tête ouvre. Une cuisine, les légumes sont étalés sur une table en formica.

Elle demande, en soignant son accent, si Paul Arba réside bien ici.

La dame ne répond pas et crie. Elle appelle « Juan ». Il arrive et dans un français impeccable lui répond que oui, Paul réside bien ici dans une chambre à l’étage, mais qu’il n’est pas là, il est sorti, peut-être dans les jardins du Parador, vous savez, en bas. Il s’y rend tous les jours, prendre un café entre les oliviers et les orangers. Vous pouvez l’attendre, il ne tardera pas, j’en suis certain, vous êtes certainement la personne qu’il attend, mais je ne peux vous faire attendre dans la chambre, il ne m’a pas autorisé, nous aussi nous avons un jardin là, derrière, juste un acacia, un petit banc, il est pour vous.

Il avait dit tout ça d’un seul trait en souriant, en la fixant intensément, comme s’il voulait vérifier l’on ne sait quoi. L’homme, Juan donc, était beau, blond, jeune, svelte, musclé. Une couverture de magazine gay.

Clara ne put accepter l’invitation, elle entendit la voix de Paul qui faussement calme, s’approchait d’eux en disant juste Bonjour, comment ça va. Elle n’osa pas se jeter à son cou. Tout juste s’il ne lui tendait pas la main. Juan s’éclipsa. 

Paul, curieusement presque muet lui demanda de le suivre, à l’étage, dans la chambre.

Il ferma la porte, actionna le petit verrou, prit, toujours sans un mot, Clara dans ses bras, la déshabilla, sans même se vanter, comme il en avait l’habitude de la dextérité dont il faisait preuve pour « effeuiller les filles ».

Clara nue, il l’entraina sur le petit lit, se ravisa, lui demanda de se lever, enleva l’édredon brodé et ils firent l’amour, presque sans se regarder, juste dans les corps.

Elisa

Elisa

Je n’ai jamais su s’il fallait dire « texto » ou « sms » ou je ne sais quoi encore.

Mais, peu importe, chaque fois que je vois Elisa, lorsque j’entends sa voix au téléphone, lorsqu’elle m’envoie ses longs, trop longs e-mails, je me souviens toujours de ces messages et de cette photo, elle envoyée par « mms » par laquelle j’ai découvert son visage malicieux, des grands yeux en amande, comme on dit.

C’était le temps où ils apparaissaient, difficiles à écrire, trois lettres sur chaque touche du téléphone et taper une, deux ou trois fois pour trouver la lettre. Je ne sais plus comment s’appelait cette méthode d’écriture dans la préhistoire de la communication électronique.

C’était une fin d’après-midi d’un dimanche débordant d’angoisse, la pire, sans cause, lorsque toutes les musiques deviennent trop tristes, vous plaquent dans la nostalgie, lorsque ne reste que le silence lourd, gris, étouffant et rien pour vous consoler, puisqu’il n’y rien à consoler. Simplement du poids.

J’entends le petit bip. Et je lis :

« J’écris plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever »

Un numéro de téléphone qui n’est pas dans mon répertoire.

Pas envie de chercher, je retourne dans mes pensées noires, affalé sur canapé, la télécommande de la chaine hifi dans la main, comme en instance de mon retour qui me fera allumer et jouir de ma musique. Et puis ce maudit mémoire à terminer, vivement la vie active ! Et Geneviève qui ne répond pas, elle doit me tromper !

Nouveau bip, nouveau message, même numéro :

« Plume abattue, comme moi, à abattre »

Je laisse encore, faussement excédé.

Mais, curieusement, je ne sais si c’est ce message ou une nouvelle onde pointue qui traverse allègrement mon petit salon, je reviens et allume la chaine, source « CD » (j’ai laissé tomber les vinyles), le dernier que j’ai inséré, le premier disque de Stacey Kent, voix de rêve, légère qui vous remet d’aplomb quand vous en avez envie.

Je me lève, prends mon téléphone et relis le « texto ». « Plume abattue » ? Je connais cette expression, je connais. Je trouve, c’est Gide, dans son Journal, lorsqu’il est persuadé qu’il entame sa fin. Il faut faire vite. Je prends le livre dans ma petite bibliothèque. Je retrouve le passage, j’avais souligné. Journal. 8 Juin 1948.

« …Sans cesse j’entends la Parque, la vieille, murmurer à mon oreille : tu n’en as plus pour longtemps. Si je n’étais constamment et absurdement dérangé, il me semble que je pourrais écrire des merveilles, la tiédeur aidant. Je reprends goût à la vie. J’écris tout ceci plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever, mais avec la constante préoccupation des choses beaucoup plus intéressantes que je voudrais dire… »

Nouveau bip, je lis :

« Plus de goût à la vie, rien d’intéressant. Il me faut m’abattre »

Je m’assieds. Je réfléchis. Me viennent d’emblée, je ne sais pourquoi, le visage d’Ingrid Bergman et d’Anthony Perkins.

Je tape : « Aimez-vous Gide ? Et Brahms ? Sûrement. Appelez-moi et écoutez ».

Puis, vite, je trouve le disque : Brahms, 3ème symphonie (poco allegretto). J’attends.

Le téléphone sonne, j’en étais sûr, je décroche, je fais démarrer le morceau et colle le combiné sur l’enceinte droite. Près de cinq minutes. Je mets sur « pause », et je dis :

– Alors ?

J’entends Geneviève qui me demande si je ne suis pas devenu fou, si je m’amuse à briser les oreilles des femmes qui appellent pour dire qu’elles ont envie du corps de celui qui colle du Schuman ou du Beethoven, l’on ne sait trop, au lieu de répondre qu’il prépare un whisky et un lit accueillant !

Je deviens rouge. Je lui dis que je suis fatigué, que la nuit alcoolisée et les bras accueillants, je les préférerais le lendemain.

Elle raccroche, peut-être furieuse. E je retourne dans le vide gris, chaine éteinte. Et là, le téléphone sonne.

Une voix rauque, presque Marlène Dietrich, avec un petit accent, espagnol, j’en suis sûr :

– Quel est votre nom ?

J’étais stupéfait ; Une femme donc, en suspens de suicide, plagiaire de Gide, adressant un texto à un inconnu et qui me somme de prononcer mon nom !

Je ne savais quoi répondre et me contentais d’un faible :

– Quoi ?

Elle dit alors :

– Moi, c’est Elisa, espagnole, Doctorante, locataire d’un studio rue des Ecoles ; Mes SMS vous ont plu ? Bravo. Vous êtes le seul à avoir trouvé pour Gide. Le seul sur environ une vingtaine. Je vais tout vous dire : je m’ennuie les dimanches et j’envoie des textos en inventant des numéros. Quelquefois ils sont bons, actifs. D’une manière générale, on me répond que j’ai dû me tromper de destinataire et je réponds en m’excusant. Puis d’autres, en quête d’aventure me propose immédiatement un rendez-vous et j’insulte très fort. Et ils ne rappellent pas. Alors, celui qui reconnaît Gide et me propose du Brahms, alors là, chapeau !

Je n’ai pas répondu.

Et elle m’a sorti :

– Dans une demi-heure au Balzar, OK ? Je vous reconnaitrai, j’en suis certaine. En attendant, je vous envoie ma photo.

Et elle raccrocha.

J’ai mis mon beau col roulé bleu marine, celui dont tous me disent qu’il me va très bien, et je suis allé au Balzar.

La femme sur la photo était très belle, mais bizarrement, je n’étais pas « en quête d’une aventure », juste le Balzar et la tuerie du gris, la chasse contre le grand chagrin. Le pire, celui sans cause.

Elle était assise sur une banquette, au fond de la salle et m’a fait un petit signe quand je suis rentré. Etais-je si reconnaissable ? Les lecteurs de Gide ou les fans de Brahms étaient-ils flagrants ?

Je me suis assis devant elle qui, évidemment, souriait. Décidément les femmes sourient toujours. Puis, en levant son verre, elle m’a dit :

– de l’Amontillado. Ce qui n’est pas si mal pour la France. Ils n’ont pas de Fino ici.

Là, je crois avoir été fulgurant, elle ne s’attendait pas à ce que je réponde :

– Il fallait m’inviter au bar des Ecoles, là ils ont du fino. Tio Pepe, muy secco.

Elle a éclaté de rire en disant :

– Brahms, Gide, connaisseur de vins de Jerez. Je suis tombé sur la perle. Mais vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

Je lui dis.

Et elle part dans une tirade, sans s’arrêter, pour me dire encore qu’elle s’appelle Elisa, qu’elle s’amuse beaucoup avec les hommes, mais qu’il n’est pas question d’entrevoir une aventure avec elle, elle est très amoureuse d’un homme qui est parti trois ans sur la banquise, au Pôle Nord, photographier le blanc, toutes les heures, qu’il lui envoie, par satellite, un message tous les jours, qu’ils sont très, très amoureux et qu’il doit revenir l’année prochaine, que ce n’est donc pas la peine de draguer, minauder, tenter, caresser, ca ne servira à rien et que si je n’étais pas content, ce serait le même prix et puis qu’elle adore Gide et sa tristesse et Brahms aussi et qu’elle ne savait pas qu’il avait du fino au Bar des Ecoles et qu’avez-vous pensé de ma photo, et que faites-vous à part draguer les jolies espagnoles ?

Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai demandé :

– vous êtes un ange, voulez-vous être ma sœur ?

Elle m’a pris le visage entre ses belles mains à la peau dorée, très dorée, cette peau de paradis, cette peau du ciel, et m’a embrassé le front. Puis les lèvres.

Elle n’est pas devenue ma soeur.

 

 

 

L’abeille et l’araignée

Non, vous n’aurez pas droit à une fable de La Fontaine. Ce n’est pas lui qui écrit sur ce sujet. Vous allez comprendre.

On commence par une scène de bureau, aujourd’hui même, Vendredi, juste avant l’heure du déjeuner, un sandwich à la main, qui m’a permis d’écrire ce petit texte.

Un Senior m’appelle et propose une discussion entre tous ici, « salle de conf » (je hais cette expression), pour trouver une solution adéquate dans un dossier techniquement compliqué. Il parle de « brainstorming » (je hais ce mot).

Je lui dis que non, je ne suis pas OK. Il croit que je plaisante et s’enfonce dans un rire gras. Et, comme pour parfaire son étouffement, je lui sors:

– Abeille ou araignée, il faut choisir. Moi, je suis un vrai terroriste, j’ai choisi l’araignée. Tu m’envoies le dossier, je trouve seul et je vous dis. Vous discuterez.

Et je raccroche. Je crois que ceux qui disent que je suis un vrai terroriste (on dirait le titre d’un roman de Philip Roth) ont raison. Il n’a que moi qui peut affirmer le contraire. Si je le suis, ce n’est pas volontairement (je sais que ce n’est pas une excuse). Mais j’ai souvent raison et je le sais. Il faut, en principe, dodeliner de la tête, comme les indiens, et dans une moindre mesure les américains, les yeux dans les yeux de son interlocuteur et ne rien dire, en approuvant, sans même écouter. Et ça, je ne sais pas le faire. Et je n’ai pas envie d’apprendre.

Je suis un terroriste mais je crois aussi être gentil.

Donc, je me lève, va dans le bureau du brainstormer, encore choqué par ma réponse abrupte, lui apporte un café et, très gentiment, tout sourire, je lui tends une feuille imprimée et je lui demande de lire.

J’ai recherché et retrouvé, immédiatement, dans mes archives nuageuses, pourtant mal classées, le passage de Swift.

En 1704, Jonathan Swift, celui des « Voyages de Gulliver » écrit un pamphlet intitulé « La Bataille des Livres » qui expose deux comportements, deux modes d’action dans la réflexion, par le truchement littéraire d’une bagarre entre une abeille et une araignée.

Voici le texte clef. C’est l’araignée qui parle.

« Tu n’es qu’une vagabonde, une gueuse, […] tu ne trouves ta substance que dans un brigandage universel,[…] et tu as tant de penchant pour le larcin que tu dérobes les orties comme les violettes, simplement pour le plaisir de dérober. Pour moi, c’est de mon propre corps que je tire tout ce qui m’est nécessaire pour ma subsistance. Mon habileté égale mes trésors, et pour te faire voir quels progrès j’ai fait dans les mathématiques, examine bien ce château : non seulement tous les matériaux en sont émanés de ma substance même, mais mes propres mains l’ont bâti, j’en suis l’architecte. »

Dans le débat sur la nécessité d’un débat, si j’ose dire, les philosophes ont trituré ce texte pour affirmer que d’un côté, il y a ceux qui discutent, se collent aux autres, « butinent » les arguments.Et de ce butinage, de ce partage, de cette discussion nait donc la fameuse lumière, l’idée, la solution dont l’on ne sait qui en est l’auteur. Bref, une production du brainstorming. Comme les abeilles qui font leur miel avec le suc des autres (les fleurs)

Les araignées, elles, tirent d’elles-mêmes le fil de leur toiles géométriques. Elles représentent, dans le débat, l’esprit certain qui ne se sent pas obligé de consulter les autres quand ils ont une décision à prendre. Ils ne croient qu’en eux, dans leur examen libre, leur solitude féconde.

Donc, d’un côté, le dialogue, la discussion. De l’autre, la volonté de la réflexion solitaire, dans un retrait, sans le brouillage du partage et de la communauté.

Cette « dispute » des abeilles et des araignées est classique et a traversé toute l’histoire de la pensée. Et comme le disent d’autres, c’est le je ou le nous.

Alors ? Etes vous abeille ou araignée ?

Les abeilles vous proposeront cette discussion, en groupe. L’araignée ne répondra même pas à la question.

Moi, vous savez ma préférence. Etant observé je ne n’en ai jamais discuté. Il se pourrait que j’ai tort et qu’il faille nuancer, en fonction des situations. Je vais y réfléchir, seul, ce soir.

Jankélévitch et l’allemand 

C’est un Vendredi, mon jour préféré, celui qui attend un week-end. On le préfère au week-end lequel, lui,  est acquis, établi, structuré. Le Vendredi  est le jour d’une sorte de vacance volée, cadres idiotement sans cravate, sortie prématurée des bureaux, apéritifs et diners organisés avec des amis, remise au lendemain. Bref, un jour comme sur une balançoire brouillonne.

Et, souvent, le Vendredi au bureau, tôt, on fait comme Boris Vian, on ne travaille pas, on est ailleurs. On écrit autre chose. Ce, notamment qu’on n’a pu écrire au petit matin.

C’est aujourd’hui le cas.

Je ne sais pas pourquoi ce matin, j’ai pensé à l’allemand de Jankélévitch. Allez savoir pourquoi. Curieux.

Vous connaissez, évidemment, mais je rappelle.

Jankélévitch ne pouvait pardonner l’holocauste.

Je cite un de ses textes

« Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être purgés ; le temps n’a pas d’influence sur eux. Non pas parce qu’une prolongation de dix ans serait utile pour punir les derniers coupables. C’est un non-sens complet que le temps, un processus naturel sans valeur normative, puisse exercer un effet lénifiant sur l’horreur insupportable d’Auschwitz. » 

Le plus grand crime de l’humanité, « le mal ontologique » comme Jankélévitch l’appelle, est impardonnable parce qu’il se dirige contre l’humanité même.

Et Jankélévitch en tire les conséquences. Lui, adorateur de l’Allemagne une thèse sur Schelling, un amour des compositeurs allemands, le fait que son père ait, le premier, traduit Freud en français : rien n’y fait : il rompt avec l’Allemagne, n’y veut plus y mettre un pied, ne veut plus le parler ou entendre un début de  commencement de ce qui a trait à ce pays.

L’Allemagne, les allemands sont « effacés ».

Un jour, il reçoit une lettre, en français,  d’un allemand, un certain Wiard Raveling, lequel comme ile dira plus tard est absolument certain de ne pas recevoir de réponse. Et ce d’autant plus que la lettre est assez provocante, presque dithyrambique de la culture allemande, citant des vers issus du poème Todesfuge (« Fugue de mort ») du poète juif allemand Paul Celan (Pavot et Mémoire) En lettres capitales. LA MORT EST UN MAÎTRE VENU D’ALLEMAGNE… TES CHEVEUX DE CENDRE…

Comme le dira Raveling par la suite « Je voulais attirer l’attention de Jankélévitch sur le fait que la langue qu’il hait n’est pas seulement la langue des meurtriers mais aussi celle de nombreuses victimes. » 

Raveling invite le philosophe à venir chez lui comme une vieille connaissance : « Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. »

Quelques semaines plus tard, Raveling reçoit une réponse : « Je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente cinq ans. » Non, il ne viendra pas en Allemagne. « Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. » Mais lui, Raveling, devrait, s’il vient à Paris, sonner au 1, quai aux Fleurs. « Vous serez reçu comme le messager du printemps. »

Vladimir Jankélévitch avait répondu à l’Allemand. Un événement qui suscita quelques réactions en France. « Cet échange de lettres […] hors norme […] ouvre et ferme une blessure que l’on tenait pour incurable », écrit l’écrivain français – et ancienne assistante de Jankélévitch – ()Catherine Clément dans Le Magazine littéraire. « L’imprescriptible a trouvé sa prescription. »

Et Jacques Derrida commenta cet échange de lettres en détail dans son dernier livre et téléphona même sur son lit de mort à Raveling.

L’allemand vient en avril 1981 à Paris. Jankelevitch le reçoit dans son antre (grande salle de séjour qui est aussi une salle de musique, trois pianos dans la pièce, étagères remplis de livres, partout des partitions, des notes, des feuilles.

« Nous avons d’abord parlé de choses anodines, puis de questions d’éthique, de différents compositeurs, de nos enfants… Je suis resté tout l’après-midi, c’était une conversation stimulante. » Mais ils ne parlent pas du thème originel – du Sujet.

Wiard Raveling, dira encore « Il a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il toutIl a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il tout simplement pas eu le temps d’opérer un véritable changement d’attitude. » 

En 1984, Jankélévitch tombe gravement malade. Wiard Raveling ne l’a jamais revu. Mais ils sont restés en contact jusqu’à la fin. Dans l’une de ses dernières lettres, Wiard Raveling hasarde une nouvelle tentative. « Quand un homme qui s’occupe de philosophie et de musique – et aime les deux – et qu’il ne veut pas avoir affaire (ou à peine) à la contribution de l’Allemagne dans ces domaines, c’est un triomphe posthume du national-socialisme. »

Jankelevitch dira encore : « Je n’ai en effet aucune envie de remâcher une fois de plus mes griefs. À quoi bon insister ? Et pourquoi écrire toutes ces choses ? La moitié du genre humain est composé de sourds. Je revisserai soigneusement mon stylo et le passerai à ma fille, qui sera certainement plus écoutée que moi. »

Raveling dira enfin que Jankelevitch avait « un nœud dans son âme ». Et il n’a pas voulu le dénouer.

Jankélévitch est mort en 1985.

Dois-je commenter ?

Je  ne crois pas. Le vendredi, on est sur une balançoire, donc concentré dans les airs. Et si je commente, je suis obligé d’aller voir du côté de l’Enfer.

PS. Je publierai le texte complet de la lettre pus tard, une urgence m’appelle ailleurs.

PS2 Une photo de là où j’aimerais être à cette heure: Aiguablava, Bégur.

Effacement

Le billet intitulé « Vrai, je le jure » a donc, comme promis, été effacé, après quelques heures en ligne. Dans la corbeille. 

Je ne sais plus s’il était bien écrit, intéressant pour les lecteurs. 

On ne saura jamais, sauf bouleversement sidéral, si l’histoire était vraie. Et ceux qui sont en train de lire ces lignes ne savent peut-être même pas de quoi je parle, puisqu’ils n’ont même pas eu le loisir de le lire.

Donc tout va bien.

Une chose est certaine : dernière fois que j’agis de la sorte, du moins pour ces billets. L’effacement est une vilénie. Il transforme le temps en miettes éparses de moments inutiles. Et ce alors que nous passons une vie à cimenter ce qui nous restera dans les derniers soirs. 

La femme du billet effacé m’avait dit, je le jure encore : ciment ou sable, il faut choisir.

Elle croyait qu’on avait le choix. Elle était très belle, ça doit être pour ça.

À tout de suite, après une douche.

La pierre qui choisit de tomber

Scène de la journée.

Curieusement, c’est dans les locaux professionnels que la question a été posée, néons en marche, manteaux longs sur les porte-manteaux, tableaux et photos immobiles sur les murs, ordinateurs fatigués, comme toujours dans l’hiver. Il y a juste quelques heures.

L’on frappe à ma porte, l’on, s’approche presque timidement de moi. Je suis prêt à répondre à une interrogation essentielle sur un dossier. Question technique, vite résolue, j’espère.

Non, la très jeune fille, une excellente professionnelle, me dit :

– Je sais, tout le monde le sait. Vous connaissez. Vous devez donc connaitre. C’est quoi cette histoire de pierre qui tombe de Spinoza ? Je dois répondre à mon compagnon dans la minute. Ca a quelque chose à voir avec lui ? Avec nous ? Avec un homme et une femme ?

Je lui ai répondu qu’elle risquait gros à me poser une telle question. N’avait-elle rien à faire ? J’étais un patron.

Elle a souri, j’ai souri. Je lui ai promis un mail dans la seconde de la sortie de mon bureau.

Je lui ai envoyé : le voici intégralement :

« Chère interrogatrice,

Oui, Spinoza est notre maître, ne le racontez pas. Pour répondre à votre question, il s’agit, encore, de la liberté, la seule problématique qui vaille, hors du romanesque qui est le vrai, d’être abordée.

Evidemment que ça a « à voir »avec vous et votre compagnon. Evidemment que ça va vous aider à être ensemble.

D’abord, je résume :  les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. Telle la pierre qui chute en ligne droite dans le vide, en raison de la loi de la gravitation, et qui s’imaginerait choisir de tomber. La seule liberté dont nous jouissons est la décision d’assumer une contrainte, ainsi transcendée. 

Je vous colle ci-dessous le texte original (une lettre de Spinoza à Schuller). Vous allez changer votre vie.

« J’appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée.

[B] Dieu, par exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même librement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses librement, parce qu’il suit de la seule nécessité de sa nature que Dieu connaisse toutes choses. Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.

[C] Mais descendons aux choses créées qui sont toutes déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d’une certaine façon déterminée. Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvements et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l’entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu’il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée.

[D) Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut.

[E] Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d’autres de même farine, croient agir par un libre décret de l’âme et non se laisser contraindre. »

MB.

PS. N’oubliez pas le dossier DUBOURAND. J’attends toujours votre travail. Le client râle…

Vrai, je le jure…

Je reviens. Juste pour l’archive, dans le temps.

Je dois, en effet, juste pour l’archive, juste contre l’évaporation, raconter l’histoire d’une femme que j’ai connue. Une histoire vraie. Il faut que je la raconte avant de ne plus pouvoir le faire, faute d’envie, de temps ou de force.

Je peux la raconter sans risques collatéraux, étalements de l’intime, puisqu’en effet, personne, absolument personne, dans mon entourage ne la connaît et que nul ne peut imaginer son existence. Mieux encore, aucune personne, à l’époque de notre rencontre, ne l’a connue. Nous avons toujours été seuls. Tous les deux, seuls. Une vraie solitude dans le couple. L’idéal.

Je n’étais pas si jeune mais je me trouvais dans un café du quartier latin. J’écrivais je ne sais quoi dans un cahier Moleskine. A l’époque, nous n’avions ni ordinateurs, ni tablettes. Peut-être, imitions-nous, bêtement, stylo à la main, mine renfrognée, œil évidemment intelligent, le Jean-Paul Sartre du Flore. Moi, j’étais certain que non, que j’étais juste un génie de l’écriture puisque tous, en jurant qu’ils ne flagornaient pas, me le disaient. En me demandant même de leur écrire leurs lettres d’amour, à l’époque pléthoriques, contre un cocktail dans un bar d’hôtel de luxe. Elles étaient efficaces. Facile pour moi car, comme vous le savez désormais, j’adore l’Amour. Je le dis ici parce que ce qui va suivre va vous faire croire qu’il ne s’agit que d’un avatar de mon adoration de l’Amour, un conte d’amoureux. Il n’en est pourtant rien. Il s’agit d’une histoire vraie, la seule que je peux raconter puisque personne ne connaît la femme. Juste moi et quelques barmans désormais à la retraite, peut-être en Auvergne.

J’étais donc dans mon texte et recherchais certainement une phrase acceptable, définitive, géniale. Je ne regardais pas autour de moi, j’étais dans mon texte.

Une main se pose sur mon crayon. Je sursaute, lève les yeux. Une femme me fixait, gravement, sans un seul sourire. La plus belle femme que j’ai pu rencontrer dans ma vie. La plus belle. Vous croyez que j’exagère, comme à mon habitude. Non, je vous l’assure. Elle ne souriait pas. Elle ne faisait que me regarder. Je ne la décris pas. Il me suffit de dire qu’elle était très belle. Trop belle. Lorsque je pense à cette apparition, mes tempes se serrent. J’y pense tous les jours, presque toutes les heures.

Elle prend mon stylo, le pose sur la table, me serre la main, la caresse et la reprend encore, l’enveloppe, la laisse, croise les bras (oui, vous avez bien lu, elle a croisé les bras sur son buste comme une institutrice qui réprimande son élève) et me dit :

– Vous êtes l’homme de ma vie.

Ici, vous vous arrêtez, vous souriez, vous vous dites que je suis un fanfaron, un affabulateur, un romancier du Dimanche, un menteur de deuxième zone. Que je me moque de vous, que je le fais souvent et que j’exagère encore. Et que ça suffit.

Et vous ajoutez que j’invente ce que j’aurais aimé entendre, moi grand adorateur de l’Amour et de ses histoires, que ce type de dialogue peut se trouver dans les premières pages d’un apprenti écrivain qui va chercher dans ce qu’il croit être « l’inédit » un substitut à la grisaille de sa plume laborieuse.

Vous criez : le « vous êtes l’homme de ma vie » est d’un commun, un dialogue « téléphoné », qui fait injure au lecteur tant il peut être banal de l’intégrer dans une histoire romancée.

Mais tu nous avais habitué à mieux ! C’est ce que va me dire mon amie que vous connaissez. Elle est furieuse quand je suis, comme elle dit « facile », ce qui peut m’arriver ajoute-t-elle, très gentiment, quand « je ne veux tout livrer » (« livrer » dit-elle, comme si j’étais un fournisseur…).

Elle se tromperait, vous vous tromperiez.

Je jure sur ce que j’ai de plus cher au monde qu’il s’agit de la vérité. Et lorsque vous connaitrez la suite, vous le croirez. Si vous voulez que je jure sur mes parents, je le fais, sur mes enfants, je le fais aussi. Et même sur la femme de ma vie, je peux le faire.

J’ajoute que je n’aurais jamais écrire une telle ineptie, encore une fois prévisible dans le roman, s’il ne s’agissait pas de la vérité. Ici, je n’écris pas un roman. Ceux qui ont lu ce que je pouvais écrire dans le « romanesque » peuvent en être convaincus. Ce n’est pas le style que je prends ici. Ici, je raconte, sans m’attacher au style, une histoire vraie, vous l’aurez remarqué. Presque sans style. Vraie, cette histoire, vous dis-je ! Dois-je le répéter mille fois ? Merci de me croire. Je ne mens jamais dans ce registre.

Je jure que cette femme que je ne connaissais pas m’a dit, sans sourire, que j’étais « l’homme de sa vie ».

Je continue.

J’ai du sourire, croire à une farce d’une amie dont je ne souvenais plus de l’existence, dont j’avais oublié le visage, peut-être à une folle, je ne me souviens plus. Non, non, je ne crois pas que j’ai pensé une seconde qu’il s’agissait d’une folle. Elle était trop belle, naturellement, simplement. La beauté des folles est ailleurs que dans la beauté simple.

Ce dont je me souviens, et qui est la pure réalité puisqu’elle me l’a écrit des milliers de fois, c’est que j’ai répondu immédiatement :

– Evidemment, je vous attendais.

Bon, là encore vous pestez, vous balancez votre smartphone sur le canapé, vous allez, immédiatement, me téléphoner, me dire que c’en est trop, que vous voulez bien me fréquenter mais à la condition que je ne me moque pas constamment de vous, du haut de mon prétendu génie et de mes yeux ensorceleurs !

Comment imaginer cette réponse ? Convenue, idiote. Tout cela sonne faux.

Non, non, je vous l’assure. Et l’on pourrait croire ici que mon sens de la répartie, dans l’humour, dans la situation m’a emporté et sauvé. Vous vous tromperiez encore. En effet, je l’ai immédiatement, exactement pensé. Est-ce que je le pense encore aujourd’hui ? Là, je ne répondrais pas : trop intime. 

Elle n’a pas souri. Elle a repris ma main. J’ai payé ma consommation et nous sommes sortis. Elle ne disait rien, toute à ma main, ne disait rien et marchait lentement. Moi je me laissais faire. Et je la regardais de profil. C’est la femme la plus belle que j’ai rencontrée dans ma vie. Trop, trop belle. Dieu qu’elle était belle, vous ne pouvez imaginer.

Quelques minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés non pas dans une chambre où elle aurait pu m’amener ou dans mon appartement (dans un roman, c’est exactement ce qui aurait du suivre) mais, plus simplement, sur des chaises du Jardin du Luxembourg, payantes à l’époque.

Vous pourriez croire aussi que nous avons fait connaissance, bavardé, avant de nous retrouver dans une chambre ou dans mon appartement (encore du roman). Non. Elle m’a regardé, a peut-être dit que j’avais de beaux yeux (mais ça, j’ai l’habitude) mais n’a fait que me caresser la main. Vraiment caresser, de tous ses doigts, de toutes ses paumes. Des heures.

Je ne disais rien, prenant le parti d’un jour surréaliste, presque du rêve, en apnée. Du surréalisme, oui.

La nuit arrivait et le Jardin fermait, le préposé dans sa blouse grise rangeait les chaises en fer.

Elle m’a repris la main. Nous nous sommes retrouvés, après quelques minutes, Place Edmond Rostand. Elle tenait toujours ma main. Et je commençais à trouver ça naturel.

C’est là qu’elle m’a dit, en partant :

– Je vous appelle.

Là, j’ai cru à une plaisanterie et je lui ai dit qu’elle exagérait, que je connaissais même pas son nom, qu’elle ne pouvait avoir mon numéro de téléphone, que vraiment elle exagérait, que je voulais bien entrer dans un moment surréaliste, mais qu’il fallait bien en sortir un moment, faire connaissance, peut-être diner ensemble. Et mille choses encore que j’ai dites, fébrilement.

Elle est partie.

J’étais amoureux.

Je m’arrête ici, même si, comme à l’habitude, mes amis qui me lisent se disent que je vais sûrement interpréter, théoriser, gloser puisque « je m’arrête ». Ils ont raison.

Je viens d’écrire « j’étais amoureux ». On pourrait croire à l’évidence. On ne peut qu’être amoureux, d’un amour vrai mais ponctuel, lorsqu’une femme mystérieuse, vous dit que vous êtes l’homme de sa vie, qu’elle vous prend la main toute une demi-journée et qu’elle est la plus belle femme du monde.

Non, non, ce n’est pas ça. J’étais amoureux, pas ponctuellement. Amoureux, comme si je l’avais toujours été. D’elle. Non par l’effet diabolique, explosif, nécessaire, du mystère. Je l’avais toujours aimé.

Il ne s’agit pas de sorcellerie, de poésie à quatre sous, de convocation d’une autre dimension, dans la périphérie des ondes anti-maléfiques. Non. J’étais simplement amoureux, comme si, encore une fois, je l’avais toujours été. Depuis longtemps, longtemps. Je l’attendais.

Elle m’a donc laissé Place Edmond Rostand. Je suis entré dans un café. J’ai demandé un jeton, j’ai appelé une femme. Ça ne répondait pas. J’en ai appelé une autre, mais elle n’était pas disponible. J’ai appelé un bon copain et nous avons diné ensemble. Je ne lui pas parlé de la femme. J’ai ri, beaucoup ri, beaucoup parlé. C’est mon don, je sais rire et parler quand je n’en ai pas envie. Ceux qui me connaissent savent que je suis muet quand je frôle le vrai.

Et je suis rentré chez moi, près de la Gare de Lyon.

Et là, vous n’allez toujours pas me croire. Sur le paillasson, posé au plein milieu, une enveloppe blanche. J’ouvre. Une feuille de cahier, maladroitement déchirée. Et sur laquelle – là vous devinez- était écrit « vous êtes l’homme de ma vie », précédant un prénom que je ne vous « livre » pas, pour les raisons que vous imaginez. Disons qu’il est presque italien.

Ici, vous vous attendez à la relation d’une nuit agitée et de plusieurs jours d’attente fébrile de la réapparition de la « femme de ma vie » (vous aurez remarqué les guillemets). Décidément, vous vous trompez constamment.

Il était tard dans la nuit et j’étais encore debout dans mon entrée à relire sur la feuille froissée le « vous êtes… », en me disant que, curieusement, l’écriture n’était pas très belle, lorsqu’on sonna à ma porte.

PS1. Evidemment qu’il y a une suite. Après quelques billets indispensables sur la Présidentielle et quelques commentaires de photos qui ont scandé une vie. Ou peut-être pas, on verra bien. Comme vous ne croyez pas que c’est vrai, vous pouvez attendre ou vous passer de ces âneries. Dommage pour moi, d’ailleurs, je n’avais jamais raconté. A personne. Mes billets sont des petites boites de conserve. Mon amie va être ravie. Je suis fatigué d’entendre dire que « je ne me livre pas ». Vous voyez bien que c’est faux.

PS2. Ecrit cette nuit. Hésitation dans la publication, tant c’est vrai. Je vais peut-être supprimer et personne ne lira. Ou peut-être pas. On verra

PS3. Vrai, l’histoire est vraie. Je le jure. Vous pouvez même demander à ma femme, elle le confirmera.

PS4. Incorrigible.

PS5. Je viens de décider, je laisse le billet quelques heures en ligne et j’efface. C’est comme à la loterie. Certains auront eu la chance de le lire, d’autres pas.

PS6. Vous croyez qu’elle est vraie, cette histoire ?

 

 

 

 

 

le prix des milliardaires

On avoue une crispation, une petite, celle qui dure les quelques minutes de l’écriture d’un billet vite oublié à la lecture de ce titre dans le Figaro Culture : « Anish Kapoor reçoit le prix Genesis en tant qu’artiste engagé »

Je cite des extraits de l’article que j’aurais mieux fait de ne pas lire, ce qui m’aurait évité de perdre mon temps. Mais, que voulez-vous, les mails nous sautent au visage et s’agrippent à nos regards qui devraient être fatigués, alors même que pour une fois, à l’heure du déjeuner devant un poulet Tikka, commandé par Deliveroo, j’ai cliqué sur un mail du Figaro. Ce qui m’oblige, ce que je ne fais jamais à cette heure qui est celle d’autre chose, à revenir ici. Vite, vite,il faut le finir ce billet. On se donne 7 mn.

Donc :

« Le sculpteur Anish Kapoor reçoit ce 6 février le prix Genesis et un million de dollars, qui récompense «sa qualité d’artiste engagé». Né en 1954 en Inde, d’un père hindou et d’une mère d’origine juive irakienne, l’artiste britannique Anish Kapoor «est l’un des artistes les plus innovants et les plus influents de sa génération», affirme le communiqué du prix Genesis. ….il a remporté dès 1991 le Prix Turner, la plus prestigieuse récompense britannique d’art contemporain.
En 2011, il a époustouflé Paris au Grand Palais avec son Leviathan en toile enduite gonflable. Après l’amour, le désamour et la violence. En 2015, son œuvre nommée Dirty Corner a généré une polémique politique et très orchestrée à Versailles. Suivie par trois vandalismes dans l’enceinte même des Jardins du Château. Gigantesque corne d’abondance posée sur le Tapis Vert, surnommée Le Vagin de la Reine par Le journal du Dimanche (titre qui a mis le feu aux poudres), cette pièce est une réflexion sur l’inversion de l’ordre établi par Le Nôtre et une pensée nouvelle sur la sculpture abstraite dans ce royaume des folies baroques.

C’est donc Anish Kapoor, en photo.

Le rédacteur béat ajoute que :

« Depuis le début de la crise des migrants, Anish Kapoor a pris, souvent et ouvertement, fait et cause pour eux. …Il avait participé en septembre 2015 à la Blanket March, une marche pour défendre la cause des réfugiés à Londres: il a défilé, main dans la main, avec l’artiste dissident chinois, l’hyperstar médiatique Ai Weiwei, des couvertures grises portées sur l’épaule, conduisant une troupe de caméras derrière eux. Au Collège de France, en juin dernier, il a rappelé son engagement avec fermeté et élégance. Le Prix Genesis récompense à 62 ans Sir Anish Kapoor – il a été anobli en 2013 – justement «parce qu’il a décidé de faire de ce prix un tremplin pour plaider la cause des réfugiés.» Récemment, Israël proposait d’accueillir une centaine de mineurs originaires d’Alep basés en Turquie. »

Puis que :

«En tant qu’héritiers et porteurs des valeurs juives, nous ne pouvons pas ignorer la souffrance des persécutés, de ceux qui ont tout perdu et ont dû fuir des dangers mortels pour devenir des réfugiés», écrit Anish Kapoor qui, jeune étudiant, a connu l’expérience du kibboutz. Il est rare qu’il revendique une religion plutôt qu’une autre. C’est, d’habitude, au plan le plus spirituel qui lie entre elles toutes les grandes religions et philosophies de ce monde, soulignant la soif d’absolu propre à tout homme, que cet artiste bouillonnant choisit de s’exprimer.
Décerné par le gouvernement israélien, l’Agence juive et la Fondation du prix Genesis, ce prix avait été attribué en 2016 au violoniste israélo-américain Itzhak Perlman. Avant Anish Kapoor, l’ex-maire de New York, Michael Bloomberg, et l’acteur Michael Douglas l’avaient reçu. Le prix Genesis a été créé en 2013 par trois milliardaires russes qui veulent faire de leur fondation quelque chose de semblable au Prix Nobel. La création de cette récompense est aussi un signe fort du rapprochement de Moscou avec l’État d’Israël. »

4 mn…

Je suis sidéré, stupéfait, peut-être un peu énervé :

a) je n’aime pas Kapoor que je considère comme d’ailleurs Ai Weiwei comme un faiseur qui surfe sur les crânes vides des bobos de service.

b) le gouvernement israélien se ridiculise tant dans cette affaire, tant pour la réception de quelques centaines de réfugiés d’Alep. (ridicule) que dans cette complicité avec des milliardaires russes qui veulent se faire un nom ou blanchir leur argent.

c) Israel mérite mieux. Comme l’art d’ailleurs.

Je pourrais en rajouter mais j’ai atteint mes 7 mn.

Je publie sans relire et retourne très vite ailleurs.

Mission accomplie, mais j’ai triché et menti : ça m’a pris 8mn, énervé.

 

Expulsions

« Il se lève, va dans la cuisine, ferme la porte pour ne pas réveiller les autres. Il regarde, très calme, le café couler doucement, et se concentre avec force sur sa migraine matinale. Un seul moyen de l’expulser, une combinatoire curieuse, qu’il a inventée : la fixation, le front fermé, sur un liquide qui coule et une contraction idoine pour se mettre dans un étau plus fort que celui qui a émergé d’une nuit trop blanche. Et une vraie expulsion du mal lorsqu’il lâche tout.

Il faut qu’il change sa cafetière. Elle est peut-être entartrée. En tous cas, ça ne coule pas vite.

L’expulsion s’est bien déroulée et la migraine a roulé sur le parquet. Il peut désormais s’installer dans la conscience du monde, regarder ce qui l’entoure et appeler le cosmos dans ses veines, accueillir tous les univers derrière ses tempes. Ce sont ses mots. Il les a envoyés, il y a très longtemps, à une femme qui les a gardés. Il le sait parce qu’elle s’en vante, certaine de l’exclusivité de tels envois. Il hésite, depuis, à écrire frontalement, préférant des contournements, persuadé que les détours sont comme des enlacements magnifiques, vivifiants dans leur esthétisme de cercles concentriques autour d’un corps désiré, un geste d’une force incompressible, dans l’embrassade simultanée de l’air et de la peau.

Dehors le ciel est presque noir et la pluie prend son temps, presque sadique, pour assaillir tous les bitumes du monde.

Il sort de la cuisine, migraine expulsée, sens désormais en alerte.

Il est maintenant dans le salon. Il fixe le canapé. Son épouse sort de la chambre, yeux mi-clos, cheveux ébouriffés. Et il lui dit :

– sur ce sofa Tante ne peut qu’être assassinée.

Elle pouffe de rire. Elle connait, il lui a sorti la phrase lorsqu’il a entrepris de la séduire.

Imaginez : vous êtes une femme avide d’intelligence du monde. Un homme vous dit ça, vous laisse perplexe, vous laisse vous esclaffer et vous sort ensuite :

– c’est Benjamin, Walter Benjamin, l’immense. Dans son bouquin écrit dans une folle période amoureuse : « le sens unique », un chef-d’oeuvre.

Comment voulez-vous qu’elle ne soit pas, immédiatement, amoureuse.

Et pourtant, je l’affirme, cet homme qui est mon ami, je le jure et l’affirme encore n’est jamais entré dans la stratégie, sauf lorsqu’il s’agissait d’anéantir ses ennemis ou ses adversaires. Il n’aime que les enlacements non tactiques. 

Je vais vous raconter. »

PS. A la lectrice, au lecteur de ce qui précède : vous aurez compris qu’il s’agit d’une fiction, encore un texte à corriger. J’allais dire que mon ami est incorrigible, mais c’est trop facile.

Compatibilistes

Vous savez quoi ? Je suis fatigué de ces interrogations. Je ne sais d’où est tirée ma réputation. Tous croient que je ne crois pas à la liberté et au « libre-arbitre », que ma connaissance de Spinoza est « incompatible » avec cette croyance, alors que je dis, ce qui est autre chose qu’il s’agit d’une illusion nécessaire dans certains champs, et pas tous, et que celui qui sait la manier est l’homme le plus libre du monde, le plus heureux, ce qui n’est pas peu dire à une époque ou nul n’ose dire son bonheur devant un mot, un discours, une peau , un ciel, un gâteau au miel.

Et que la nécessité (la vraie liberté qui consiste à persévérer dans son être) est la plus belle des libertés.

C’est mon amie psychanalyste qui m’a encore appelé aujourd’hui et sans même prendre de mes nouvelles, m’a demandé si, en matière de liberté, je connaissais les « compatibilistes ». J’ai ri. Elle a d’abord cru que je me moquais de son ignorance. Puis, en bonne psychanalyste, n’a pas cru à mon rire. C’est ce qu’elle m’a dit et je n’ai pas répondu car je ne parle jamais de moi avec ces psy, ces  empêcheurs de tourner, dans une ronde légère, autour d’un bonheur simple.

Mais oui, je connais ces compatibilistes.

A ceux qui prétendent que notre liberté est ultime, que nos intentions n’auraient ni déterminants ni sources antérieures, ils rétorquent, en critiquant aussi les « déterministes » que la liberté n’est rien de plus que le pouvoir d’agir en fonction de raisons, et « selon ce que nous jugeons le plus important ». Ces conceptions sont souvent appelées « compatibilistes », parce qu’elles considèrent que le déterminisme en général et le fait que nos décisions soient le produit d’influences extérieures sont compatibles avec l’idée de liberté.

Donc Spinoza « compatible » avec Sartre ou Kant, ou Sartre et Kierkegaard.

J’ai continué de rire et elle m’a raccroché au nez quand je lui ai dit que son intelligence était incompatible avec sa bêtise. Qu’ai-je donc dit de méchant ? il va falloir que je continue, même avec mes amis, à me taire. Même quand je parle.

Je ne suis pas inquiet. Dès ce soir, je vais avoir droit à un mot d’excuse et, dès demain, à une autre conversation. Elle est intarissable sur la futilité théorique, persuadée que je vais l’aider à solidifier le sable. Alors que ce beau matériau doit persévérer dans son être, donc dans sa fluidité.

Compatibilistes… Le mot sonne faux. Il y a des mots dont l’on sait immédiatement qu’ils sont faux. Là, je n’exagère pas. Essayez de le taper sur un clavier : il y aura toujours une lettre de plus ou de moins…

Les mots justes viennent sous les doigts, exactement, presque fiers de leur vérité.

 

Noir

La mariée est très malheureuse. Le photographe le sait. Le marié sait que le photographe le sait. Il est prêt à bondir, mais le photographe s’approche et lui serre la main pour le féliciter, se tourne vers la mariée pour, respectueusement, lui offrir un sourire. Il ne leur montre pas la photo qu’il vient de prendre.

Le ciel était gris. Le noir et blanc peut être trompeur.

Vive la conscience !

Encore un titre attrape-tout. Qu’est-ce à dire ? La conscience ne peut être que vivante, sauf peut-être (et encore…) quand on est mort.

Vous n’y êtes pas. Le titre n’est pas fortuit. Mais connaissez-vous David Chalmers ? Si non, j’explique et vous comprendrez le titre.

Il s’agit d’un philosophe australien (donc rare) rédacteur d’un ouvrage considéré comme l’un des plus importants publiés depuis 20 ans : « l’Esprit conscient »(Editions Itaque).

On va tenter de résumer, en nous concentrant très fort puisqu’aussi bien la partie n’est pas facile.

D’abord, il s’agit d’un philosophe qui considère que le matérialisme ne peut tout expliquer.

Evidemment que tout est matière, rappelle t-il, évidemment. Mais une autre question doit être posée : comment la matière (grise) peut-elle fabriquer de la « conscience ». Vous regardez un beau ciel bleu, un magnifique tableau. Et ça vous fait un effetLe regard est matière et s’explique dans la cours de première année d’ophtalmologistes.

Mais l’effet produit, celui qui vous soulève concomitamment à une activité purement cérébrale, à une excitation neuronale simplement matérielle, c’est la conscience.

Prenez deux êtres absolument identiques, qu’on ne peut discerner (vous et votre double, par exemple). Ils auront, au fil de leur minutes, des pensées différentes. Donc, nous dit Chalmers « la conscience n’est pas physique ».

Dès lors, la science ne peut tout rendre compte, par l’explication matérialiste, cognitive, de notre expérience. La science peut nous faire comprendre les processus de la mémoire, de l’attention, mais n’arrivera jamais à expliquer ce fameux effet qui les accompagne.

Donc, la conscience n’est pas une fonction, ni un état cérébral matériel. Ce qui invalide le matérialisme…

Thèse anti-scientifique, non naturaliste ? Non, nous dit Chalmers : la science tente d’expliquer l’univers. On en a besoin et elle se trompe rarement.
Cependant, la conscience est un élément fondamental du monde qui trouve son autonomie, se dégage de la simple matière, est régie par des lois spécifiques parfaitement compatibles avec la science.
En réalité, du même ordre que le temps, l’espace.
La conscience occupe sa place propre et la science ne peut, sauf à inventer une théorie la placer dans la simple matière.
La conscience, serait ainsi « une loi de l’Univers ». On la trouverait partout, y compris dans les météorites ou les bactéries., encore une fois un phénomène aussi fondamental que la masse, l’espace et le temps en physique. Une loi de la même portée que celles désignées comme les lois fondamentales de l’univers, apparue dans le même temps que ces dernières, c’est-à-dire immédiatement après le Big Bang.
Bigre ! Fini le monisme qui exclut le dualisme (matière et esprit, et partant le principe spirituel de Dieu), a-t-on dit faussement (mais je n’entre pas dans le débat trop aride)
La thèse a été mille fois décortiquée, dans des tours d’ivoire. Il est vrai qu’à l’inverse d’autres sujets, comme par exemple le comportement de Trump ou la vie secrète de Macron, il est difficile d’avoir une discussion sur la « loi de la conscience » dans nos diners sympathiques.
On aura constaté que, même par l’humour de circonstance, je n’ai pas pris vraiment parti pour cette théorie révolutionnaire qui m’a, je l’avoue souvent empêché de dormir, mais s’il s’agissait d’un prétexte puisqu’en effet, on ne dort pas pour d’autres raisons, plus proches de la conscience et du sentiment, poignantes, que de la théorie.
Mais alors pourquoi donc infliger ce billet, un peu hasardeux ?
Vous voulez savoir ? Et bien, juste pour le mot : j’adore la « conscience », même quand elle s’évanouit. Seuls l’insoluble, l’indicible, l’éthéré, nous placent dans une des parts de la jouissance. Une des parts.
La conscience est presque une caresse du monde, celle qui apparait en même temps que lui et qui l’aide dans son inexorable développement matériel.
La conscience est lumineuse. Une sorte d’étoile dans l’étoile.
Bon, je viens de relire. Je ferais mieux de dormir.

Alignement

Le photographe passe à côté de la table dans un jardin. Une feuille. Il la prend dans sa paume, la fixe quelques secondes, comme un brin de vie, et l’aligne, au droit du marquage. La photo est prise. La feuille n’est presque plus morte. 

Il pense, immédiatement, que beaucoup de ses heures ont été consacrées à un « alignement ». Ce n’est pourtant pas son « style ». 

Glass

« Glass ». Evidemment, chaque fois que je lis ce mot, il tinte comme un verre, en réalité d’alcool de roman noir américain, puisqu’en effet, je n’arrive toujours pas à me débarrasser depuis des lustres de la phrase de Raymond Chandler que vous connaissez si vous vous aventurez dans mes billets (« Il ouvrit la porte du living-room, et le vacarme des conversations nous submergea. L’ambiance était encore plus bruyante, si possible, qu’avant. Le ton semblait avoir monté de deux verres environ.« )

Non, non ici, il s’agit d’autre chose, de musique, d’un compositeur.

Connaissez-vous Philip Glass ?

1 – Une photo, d’abord :

Naturalistes et pluralistes

On est très sérieux ici, va t-on nous dire. On constatera, très rapidement qu’il n’en est rien, puisqu’en effet, comme on le sait, être « ‘sérieux », en convoquant toutes les théories qui peuvent nous faire comprendre le monde,  se résume, à vrai dire, à un seul grain invisible qui parcourt notre trajectoire, notre histoire, notre corps, invisible sur notre peau (encore…), un résidu de lumière qui vrille sur l’épiderme. Mais là je vais trop loin dans le dévoilement et laisse, immédiatement, l’incertitude s’installer en revenant à mon « sérieux ».

Le titre est le rappel d’une distinction entre deux courants de la pensée contemporaine : d’une part, ceux qui pensent que tout notre comportement, n’est que la résultante de connexions neurologiques, de statut biologique. Il est inconcevable dans ce courant de parler « d’âme » ou « d’esprit ». Cela n’a plus de sens. Il s’agit le plus souvent d’un courant porté, on s’en doute, par des scientifiques. De l’autre, des philosophes qui croient que cette manière « réductionniste » d’entrevoir le comportement, même s’il s’agit d’une réalité incontournable, n’est pas de nature à restituer la « richesse de notre vécu ». Il existe d’autres types de descriptions phénoménologiques, psychanalytiques, subjectives et, même romanesques…

Donc, d’un côté, les naturalistes, pour qui toute la vie psychique est explicable par des mécanismes biologiques, et, de l’autre, les pluralistes, qui sont d’accord avec l’affirmation scientifique, mais maintiennent que la description du psychisme mérite d’être complétée par d’autres types de descriptions explicatives…

Pour mieux aborder ce débat crucial, je vais citer les extraits d’un débat, datant de 2009 (un siècle pour mes enfants) que j’ai gardé, précieusement, dans mes archives, entre Jean-Pierre Changeux, grand neurobiologiste connu et Jean-Michel Salanskis, un héritier de l’Ecole de la Phénoménologie (encore, alors que je n’aime pas vraiment cette Ecole)

On commence (j’ai coupé des passages pour me permettre de revenir, à la fin, pour un petit commentaire sans lequel ce billet n’aurait pas de « sens » et serait juste « connecté »

Jean-Pierre Changeux : Pour moi, il n’y a plus de raison de parler de l’âme et du corps ! Le débat, aujourd’hui, se situe au-delà de ce clivage et de la tradition dualiste qui a prévalu chez Platon, Descartes et bien d’autres. Cette conception philosophique n’a plus guère de sens. Il vaut mieux parler de fonctions du cerveau, de physiologie cérébrale, de processus mentaux… bref du cerveau. Pourquoi aller au delà ? On peut certes conserver le vocabulaire poétique du corps et de l’âme, comme on dit que « le soleil se lève » tout en restant copernicien, mais on sait que ce type d’expression n’a pas de signification scientifique.

Jean-Michel Salanskis : Il y a de fait une vision métaphysique de l’âme et du corps qui fait partie de notre héritage. Cette tradition oppose le domaine de l’idéel, cher à Platon, au plan inférieur des choses corruptibles, c’est-à dire de la matière. Platon considérait qu’il fallait tout comprendre à partir de ce niveau des idées, dont les choses matérielles n’étaient que de pâles copies. Mais la philosophie, de nos jours, est plus volontiers moniste : si le pôle idéel est gardé, ce n’est plus comme une partie séparée de l’être. Du coup, affirmer qu’il n’y a que de la matière, c’est finalement ne pas dire grand-chose… Le véritable enjeu est au fond, quel que soit le cadre, de récupérer la richesse de la réalité et de notre existence..

JPC : Quels sont les processus cérébraux engagés dans la vision, la perception du mouvement, l’empathie, c’est-à-dire la représentation des états mentaux d’autrui ? La neuroscience, en prenant appui sur les propositions de la phénoménologie, peut utilement tenter de caractériser les paramètres en jeu, d’en définir une analyse expérimentale puis une modélisation mathématique qui aboutisse à un organisme artificiel et à une simulation des processus concernés.

J.-M. S. : La biologie entre dans ce que j’appelle « la grande stratégie idéalisante de la science » : celle-ci consiste, depuis Galilée, à parler de la nature et de la matière non pas avec le langage de tous les jours, mais plutôt à travers un dictionnaire mathématique. Cette approche mathématisée du réel, et je suis ici d’accord avec Jean- Pierre Changeux, n’a rien de réducteur. Au contraire, elle augmente le réel, elle le présente sous un jour plus énigmatique et fabuleux, traversé d’infinité. Le discours la science va davantage dans le sens d’une poétique générale de la vie et du réel que dans celui du sens commun

J.-P. C. : Reste que certains de ces labyrinthes sont construits sur des objets dont la validité scientifique peut être mise en doute. Prenons par exemple le cas de l’alchimie, ou celui du kabbalisme. On peut s’y intéresser comme processus culturels singuliers. Mais, arrivés à un certain stade de l’analyse, il faut savoir sur quels objets empiriques ces labyrinthes sont construits. On peut alors se demander si certains labyrinthes ne mènent pas nulle part;

Bon, on arrête de citer. Je suppose qu’on a compris.

Je commente brièvement : rien n’est plus profond que la peau.

PS. Vous souvenez-vous des « On » dans un billet précédent ? On vient de me dire que certains, dans la presse en ligne, avaient remarqué et écrit sur cette curiosité. Vulgairement, parait-il, comme on peut faire avec un « on », en rajoutant une consonne. Je n’y avais pas pensé et suis très, très fier de moi. Je suis sérieux quand je l’affirme.

Style

Reçu un coup de fil d’un ami qui vient de lire notre billet précédent. Il ne comprend pas la relation entre Oscar Wilde et la phénoménologie de Merleau-Ponty, entre la citation sur la peau et une philosophie. C’est pourtant un bon intellectuel.

Il insiste pour que j’explique, en ajoutant (je le cite) que « le plus profond, c’est la peau », c’est « génial », « magique », c’est « ce qui lui manquait pour attirer les mains d’une femme laquelle, harcelée depuis des mois, vient de lui prendre la main après avoir entendu ces mots ». Il me bénit.

Je suis toujours enchanté de ces rapprochements de toutes sortes entre les êtres, mais surtout de ceux entre les mots et les corps. Ravi de ma B.A. Mais, franchement, je crois que la femme était dans « son jour », celui où elle devait prendre la main de mon ami et qu’elle n’a même pas entendu la citation. Elle a seulement du voir le visage ouvert, élastique, frontal, de mon ami, sorti d’une grande histoire et qui en voulait, immédiatement, une autre. Peut-être sa dernière.

Mais je reviens aux choses beaucoup plus sérieuses : Merleau-Ponty :

Regardez une foule. Tout va bien. Ce n’est qu’une foule, dans un stade, sur une place. Et tout d’un coup, vous reconnaissez un ami, et ce alors même que vous ne distinguez même pas les traits de son visage.

Il se « détache » des autres par son style nous dit Maurice Merleau-Ponty dans son bouquin (« la Phénoménologie de la perception »).

Qu’est-ce à dire ? Nous avons un « mode personnel et sensible d’être au monde », une singularité, une manière de nous détacher ». Une personnalité. Notre « vérité », laquelle se révèle par « l’intersubjectivité » par un autre sujet, ou plusieurs autres, qui la perçoivent ainsi.

C’est le style, loin de l’Idée, loin de la métaphysique. Les choses n’apparaissent pas dans les idées ou les formes mais bien dans « leur manifestation phénoménale », sensible, dans leur façon de nous apparaître, de se présenter à notre perception. Il n’y a pas d’autre vérité que celle qui se fait jour dans cette manifestation phénoménale.

Et « Le plus profond, c’est la peau » , c’est donc, nous disent ceux qui veulent illustrer la philosophie de la perception du phénomène, le mot d’un dandy « faisant de l’apparence la vérité ultime« . C’est ce qu’a retenu l’Ecole de la Phénoménologie (Merleau, Husserl, Sartre même).

On aura noté que, dans mon billet précédent, j’ai trituré le mot pour le placer dans le discours érotique, du moins, ce qui est identique dans celui du « toucher » . Je crois que j’ai raison. Posez la main sur la peau d’une femme que vous aimez. C’est le plus profond.

Mais comme mon ami va me demander de « préciser », j’en suis certain, je vais le faire, tout en pestant car, en effet, lui non plus ne comprend pas que quelquefois, pas toujours, ça dépend, finir une explication, donner à tout comprendre, conclure dans la clarté sans la touche d’incertitude qui, magnifiquement, vous fait penser au-dessus de votre corps, constituent une sorte de terminaison d’un acte lequel, pourtant, doit chercher et garder sa suspension éternelle pour vivre et exister, justement dans l’éternité. Ouf..Difficile de faire comprendre ce moment.

Donc, pour terminer, et encore pour ne pas me soumettre à la critique d’une écriture trop obscure (dont les fondements viennent d’être exposés, si vous avez bien lu), je cite : c’est beaucoup plus confortable : ce n’est pas moi qui écrit et l’on devrait ainsi être plus indulgent.

Dans une nature morte de Paul Cézanne, les fruits se donnent à nous sur le fond d’autres fruits comme la silhouette prenant son sens sur le fond de la foule : ils semblent trembloter un peu dans une sorte de fondu, avant de sortir de l’indétermination et de se détacher. Leur vérité, leur sens éclôt au coeur même du sensible. Il y a chez Maurice Merleau-Ponty une authentique dialectique du sensible et du sens. Nos corps sont comme les choses qui nous entourent, comme les oranges et les pommes d’une toile de Cézanne : nous sommes pris dans le même tissu du monde, que le philosophe approche à travers la notion de « chair du monde », avant qu’une mort précoce n’interrompe son travail. Charles Pépin.

Vous savez quoi ? j’aurais préféré m’en tenir au « le plus profond c’est la peau »

L’insoutenable futilité du futile. 

Au gré des heures qui passent, non pas obstinément lourdes comme l’ecrivent les apprentis « écrivants » mais qu’on se doit de façonner, de soulever, pour les faire glisser et s’envoler dans notre air, deux réflexions nous ont assailli, l’une idiote, l’autre un peu moins. 
1- La première : je ne sais si d’autres l’ont remarqué. Sûrement tellement c’est flagrant : Macron, Fillon, Hamon, Melenchon.. 

Mais pourquoi donc, finissent-ils tous en « ON« . Le hasard n’existant pas, un djinn posé depuis peu sur mon épaule me suggère une explication : ils tourneraient tous en rONd. Une fée posée sur mon nombril songe plutôt au « RONRON » . Une femme sublime, un peu intellectuelle, qui tourne depuis peu autour de moi, affirme que le « ON » est pluriel, démocratique, convivial. Je lui ai demandé si ON pouvait boire un verre ensemble. Elle a, comme je m’en doutais, immédiatement accepté. Je lui envoyé un message dans lequel je lui précisais qu’ON allait donc se voir et que rien n’était moins démocratique qu’un couple qui s’isolait sidéralement dans ce ON merveilleux. Elle ne m’a pas répondu. « ON »  verra bien si elle sera au rendez-vous. 

Excusez la légèreté. Elle n’est, malheureusement, jamais fortuite. 

2-La seconde : une réfléxion d’Oscar Wilde qui m’est revenue cette nuit :« Le plus profond, c’est la peau ». La phénomologie, notamment celle de Merleau-Ponty en avait fait un slogan de biais, pour démontrer que le phénomène l’emportait sur la prétendue essence, que la surface, donc le phénomène, la réalité brute,  devait être enlacée. Nous, on prend cette phrase dans son érotisme flagrant : le plus profond, c’est la peau

On est ravi, un peu orgueilleux peut-être en le disant : la pensée, du moins les pensées, ce qui est plus modeste, ici les nôtres,  vont du futile au vrai, du rien au rien, du rien au tout, et réciproquement, comme dit toujours Spinoza (son tic sublime) . Bref, elle vagabondent, presque de nénuphar en nénuphar. Comme les éléphants de la blague connue.

Désolé de l’inanité de ce qui précède. Mais il fallait l’écrire, la censure de l’inutile étant génératrice, comme me le disait une vieille femme, en réalité pas très vieille,  que j’ai vraiment (profondément) aimé d’amour quand j’étais plus  jeune, (en tous cas beaucoup plus jeune qu’elle),  d’une sorte d’ulcère du cerveau, peut-être même de l’esprit. Elle adorait, cette femme les mots et la peau. Je ne sais où elle se trouve si elle existe encore : sûrement dans des soleils d’hiver. 

Incorrection 

Un ami, un vrai, qui n’a peur que de lui et qui ose les dépassements, m’a appelé ce matin. Il m’a simplement dit qu’il m’envoyait un texte, écrit il y a 25 ans, qu’il vient de retrouver, pour correction. On a l’habitude. Il me me prend pour un vrai correcteur depuis le jour où je l’ai empêché d’écrire une lettre d’amour qui était une catastrophe. J’avais coupé les dix pages, pour ne garder que deux phrases (magiques). Il me répète, depuis, que grâce à moi, il a pu vivre avec la femme de sa vie. Ce qui est rare ajoute-t-il. C’est un vrai sentimental, un ami. 
Quand je lui ai dit qu’un texte écrit il y a 25 ans aurait dû être détruit, il m’a raccroché au nez. Ce n’est pas correct. 

Je livre ci-dessous le texte, brut,  qu’il m’a envoyé.  Vous corrigez, si vous voulez. Moi je n’en ai pas envie. Peut-être un autre jour. Ou dans 25 ans. 

« Marianne. A nouveau. Vous souvenez-vous ? C’était un jour vulnérable,de vacillement. Les invités étaient à l’heure. L’espace exact, pensa la femme. Elle souriait. Maintenant, se dit-elle, il le fallait. Elle s’approcha de chacun, tour à tour, les mains sur la poitrine, dans une posture excessive, illimitée, regardant immensément. Chacun, tour à tour. Le silence fut prostré, prégnant. Elle quitta le salon, droite, belle, le front imposant. Dans la chambre du fond, les enfants jouaient. Elle revint, quelques minutes plus tard, pour rire, avec tout le monde. L’on avait presque oublié ce qui ne devait être qu’un abîme passager, creusé dans le temps, un écart irréel.

La soirée continuait, retranchée, à son endroit. Elle se leva. Ils la regardaient… Elle ne disait rien, immense dans sa beauté. La mémoire des mêmes est, inexorablement, hantée par ce geste indicible, indéfectible, couvrant l’air de sa plénitude, dans un ballet fantasque. Elle écarta les bras, des secondes, les baissa pour effleurer ses jambes et se dirigea, glissante et lisse vers l’entrée. Là, sur un portemanteau encombré, elle trouva son ciré, noir et brillant. Elle noua les manches autour de sa taille et sortit. Les invités étaient rendus aux rires et au bruit. 

Elle entra, la joie sur la peau, vibratoire, unique. Par son regard, constamment appuyé, elle donna, dans ce moment, si largement, si prodigieusement, qu’ils disent encore qu’ils ont, eux, eu la rare chance d’approcher ce qui pouvait être une vie. Et que depuis ce jour, ils ne sont plus les mêmes.

Dois-je m’arrêter là, dans leurs instants suspendus ? Si vous pouviez me répondre, vous me diriez que l’important est évidemment ce qui n’est pas dit et que je prends des risques à m’approcher, pour vous, de certains mots. Oui. Je les désire, pour vous, qui s’étirent, absorbants et voluptueux, à votre corps, par leur objet implacable qui les rend à ce qui les soutient. 

L’écriture imparfaite que je tente, par vous depuis des mois, se veut flagrante, qu’elle se cabre, s’allonge, s’étend, se repose, se glisse, s’éveille, s’invente et dorme dans ses reflets tremblants. 

Par la courte évidence ou la longueur d’une volupté merveilleusement conquise, lumineuse traînée dans ce jour retrouvé, scansion à la claire surface. 

L’éclatement arraché, comme pour mieux revenir et se poser. En bref, des cercles concentriques qui s’emparent amoureusement, du centre d’où ils sont nés. Pour chercher la haute mer. 

Je vous ai déjà dit, même si ce n’était frontal, que vous étiez trajectoire et tintement, que les mots que vous m’offrez pour vous les restituer ne sont que pores de votre peau, odorants comme la terre après une pluie récente. Je n’ai qu’à capter le souvenir d’un mot et d’un toucher pour prendre et vous refaire. Vous attrapez, peut-être, au fil de ma brouillonne assiduité, ce que je vole de vous et qui nous sera restitué. Ce qui, dans un dépassement à votre hauteur, se fond dans l’exigence, pour devenir le rythme qui nous caresse.

Mais, il me faut revenir à mon récit et à l’interrogation qui le finit. Et vous dire que personne, absolument personne, sauf moi, n’a su ce que la femme avait pu faire pendant ces deux heures. C’est évidemment faux et vous ne me poserez pas la question dans le proche moment de notre réunion. Vous savez. Je sais ni comment ni pourquoi et ne connais ce djinn qui a pu vous le dire, et qui, dans sa contiguïté et son effleurement de vous, seul me rend féroce. Mais vous savez les heures.

PS. Je corrige demain. Il vient de s’excuser. 

Job

«Il fait le Job » avais-je sorti, un soir d’hiver, dans un diner.
Tous se sont retournés vers moi, perplexes. Le sujet ne se prêtait pas à cette répartie abrupte. Il n’était, en effet, question, dans cette discussion laborieuse, que d’un ami qui trouvait injuste son licenciement, après des années de loyaux services dans une Entreprise. Et ce alors qu’il était d’un dévouement et d’une compétence sans bornes, reconnue par tous, y compris quelques heures auparavant par le dirigeant.

On me faisait injonction de cesser la moquerie, l’ami était déprimé, malheureux. Je me souviens encore des yeux implorants du maître de maison, fixés sur moi, espérant l’évitement, par ma magnanimité, d’un débordement crispé,  gâcheur de fin de soirée.  Pourtant, il savait que je n’avais jamais gâché une soirée, mettant un point d’honneur méditerranéen à l’enjoliver.

Un prétendu concurrent dans le mot choisi et l’humour de circonstance, que tous, flagorneurs de service ou peureux de les subir, m’affublent,  a même dit, je vous l’assure, tout en caressant, dans une mise en scène du ressort d’un film de série B,  son verre vide et presque crasseux à cette heure avancée : « Non, il ne fait pas le Job, il n’en a plus… ! »

J’ai fait semblant de rire et d’apprécier le jeu sémantique et j’ai alors précisé  mon propos, ajoutant que je venais de découvrir ce « Livre » de la Bible. Ce qui était évidemment faux. Mais il faut toujours faire semblant de ne pas connaitre pour éviter la critique contre celui qui « veut en mettre plein la vue ». Et quand on dit qu’on vient de découvrir, l’amortissement est de mise. Ce n’est pas le sujet et je n’insiste pas, ni n’explique plus avant. Mais vous m’avez compris.

Donc, Il faisait le Job, celui de la Bible, celui qui demande à Dieu “D’où vient le mal qui m’atteint ? Pourquoi me vise-t-il, moi qui ne suis coupable de rien ?” Et Dieu ne répond pas, ne donne pas d’explication, le laissant à sa plainte.

Job nous a toujours fasciné. Par son amour de Dieu, malgré le mal qui l’accable. Job accorde son pardon à Dieu. Et à l’injustice.  Le mal est oublié. Il subit avec amour. Dieu ne peut être injuste, même s’il l’est. Fascinant ce versant humain, cette face cachée de Dieu.

Mieux encore, on a pu lire qu’en réalité  Dieu est faible et il faut l’aider. 

Que :« Face au mal, Dieu est faible. C’est même l’homme qui se retrouve parfois dans la position d’aider Dieu, de lui porter secours. Au fond, la puissance et la faiblesse de Dieu ne s’opposent pas. Pour les chrétiens, par exemple, Dieu se donne à travers son fils crucifié. Par ce geste, il manifeste à la fois sa faiblesse et la puissance de son amour. L’idée de Dieu ouvre donc des possibilités de vie en dépit de l’absurde et de l’injustifiable. Mais si Dieu est quelqu’un à qui l’on peut adresser ses plaintes, il est également quelqu’un à qui l’on peut exprimer sa gratitude les jours de joie. » (Nathalie Sarthou-Lajus, Philosophe, rédactrice en chef adjointe de la revue jésuite « Études ». Entretien avec Marcel Conche)

Dieu, que j’aurais aimé discuter de ces propos avec elle. Un jour peut-être. Un million de réponses. Est-elle belle cette directrice ? Il faudra que je demande à l’un de mes amis, ex-jésuite  qui doit la connaître.

Mais je laisse le lecteur relire et réfléchir et je  reviens à mon « il fait le Job ».

A vrai dire, et c’était mon propos, on devrait tous « faire le Job », du moins dans sa première lamentation, avant qu’il ne se plie à la raison divine, mystérieuse et donc acceptable.

A défaut :

– soit on est indifférent à l’injustice, y compris celle qui nous frappe. Et on est idiot.

– soit on n’est pas indifférent à l’injustice et on l’accepte, on ne se plaint pas, on mérite tout et son contraire. Là on est masochiste ou mystique. Ce qui peut être compatible, si l’on reprend l’histoire de la flagellation.

Il faut donc faire le Job. Question de survie.

Non ?

La discussion théologique sur le dessein de Dieu, son absence, son retrait du monde, ou encore comme le dit Hans Jonas dans son immense bouquin  (« le concept de Dieu après Auschwitz) mérite évidemment autre chose que ce minuscule billet qui, encore une fois, n’est que d’humeur. Lilliputien dans la production.

On est prêt à l’aborder avec les croyants, les pratiquants, les  seuls êtres intéressants,  et que je respecte plus que les agnostiques qui ne prennent pas parti, les pleutres de la vérité,  car eux au moins, mes amis religieux, caressent la périphérie de l’absolu ou de l’infini, deux mots, en réalité, équivalents qui peuvent, dans un mouvement presque céleste, être glorifiés par tous les recéleurs habités des beautés trop diaphanes.

On a compris que je ne plaisantais donc pas en affirmant qu’il « faisait le Job ». Rien n’est plus sérieux. Rien, s’agissant des hommes devant le souffle du néant et leur plainte lorsque le bleu se noircit.

Que vive le bleu du ciel…

 

 

Première page 


A lire le titre, beaucoup vont croire que l’on va griffonner des pages sur la douleur de l’écrivain devant une première page blanche. 
Il n’en est rien. Les pages sont ici pleines. Il s’agit des retours à nos pages. 

En effet, iI y a des jours où un désir brouillon nous intime presque l’ordre d’aller revoir des livres qui ont porté notre vie. On ne sait pourquoi. Peut-être, simplement la fidélité à soi, si vous comprenez ce que je veux dire. Ne jamais se trahir et ne rien renier de ce qu’on a été. De ce qu’on est. A vrai dire la seule fidélité difficile à planter. 

Pour y aller, les sempiternels critiques de la lecture numérique doivent, la nuit, se lever, faire craquer les parquets, avoir la chance et la fortune qui permet l’installation d’une bibliothèque loin d’une chambre conjugale, avoir la bonne manie du classement sur les étagères, supporter dans l’éventuelle migraine,  le crissement du papier sous des doigts nerveux, pester en silence contre une disparition, entasser les livres sur une table encombrée, se planter devant son ordinateur,  pour jouer au copiste et reproduire éventuellement une page, s’ il veut la donner à lire à celui où celle avec lequel, laquelle, il désire partager une lecture d’un mot, d’une phrase, d’une page. 

Ce n’est pas le cas du collectionneur numérique qui peut jouer du copier/ coller. C’est mon cas. 

Donc, disais-je, un désir de retour aux lectures enchanteresses qui sont autant de grains de poussière dorée qui se sont collées, invisibles sur toute la largeur de notre front. 

J’ai donc décidé, téméraire et,  je l’assure,  sans imposture ou prétention, je l’assure encore,  de livrer à celui où celle qui s’aventure, sans danger aucun ici, les premières pages des livres ultimes, indépassables. Les nôtres. Mais tellement connus et glorieux qu’il n’y a rien d’intime dans le prétendu dévoilement. Presque un rappel. 

On s’est, quelques secondes, interrogé : devait-on commenter, accompagner, partager l’émotion ? 

On a vite décidé. La question était idiote. Puis on s’est dit qu’on pouvait mettre en gras quelques mots, juste pour les remercier. 

On commence par trois livres. Les plus célèbres donc. Mais il ne faut pas avoir honte d’aimer des livres cultes.  Et on ne commente pas. Juré. 

Cent ans de solitude. Gabriel Marcia Marquez 

​ »Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d’une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des œufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. Tous les ans, au mois de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions. Ils commencèrent par apporter l’aimant. Un gros gitan à la barbe broussailleuse et aux mains de moineau, qui répondait au nom de Melquiades, fit en public une truculente démonstration de ce que lui-même appelait la huitième merveille des savants alchimistes de Macédoine. Il passa de maison en maison, traînant avec lui deux lingots de métal, et tout le monde fut saisi de terreur à voir les chaudrons, les poêles, les tenailles et les chaufferettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois craquer à cause des clous et des vis qui essayaient désespérément de s’en arracher, et même les objets perdus depuis longtemps apparaissaient là où on les avait le plus cherchés, et se traînaient en débandade turbulente derrière les fers magiques de Melquiades. « Les choses ont une vie bien à elles, clamait le gitan avec un accent guttural ; il faut réveiller leur âme, toute la question est là. »


Belle du seigneur. Albert Cohen. 

« Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire. À deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n’avait pas osé. Aujourd’hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l’aimerait. •

Dans la forêt aux éclats dispersés de soleil, immobile forêt d’antique effroi, il allait le long des enchevêtrements, beau et non moins noble que son ancêtre Aaron, frère de Moïse, allait, soudain riant et le plus fou des fils de l’homme, riant d’insigne jeunesse et amour, soudain arrachant une fleur et la mordant, soudain dansant, haut seigneur aux longues bottes, dansant et riant au soleil aveuglant entre les branches, avec grâce dansant, suivi des deux raisonnables bêtes, d’amour et de victoire dansant tandis que ses sujets et créatures de la forêt s’affairaient irresponsablement, mignons lézards vivant leur vie sous les ombrelles feuilletées des grands champignons, mouches dorées traçant des figures géométriques, araignées surgies des touffes de bruyère rose et surveillant des charançons aux trompes préhistoriques, fourmis se tâtant réciproquement et échangeant des signes de passe »


La tâche. Philip Roth 

À l’été 1998, mon voisin, Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l’université d’Athena où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d’années puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m’a confié qu’à l’âge de soixante et onze ans il vivait une liaison avec une femme de ménage de l’université qui n’en avait que trente-quatre. Deux fois par semaine, elle faisait aussi le ménage à notre poste rurale, baraque de planches grises qu’on aurait bien vu abriter une famille de fermiers de l’Oklahoma contre les vents du Dust Bowl dans les années trente, et qui, en face de la station-service, à l’écart de tout, solitaire, fait flotter son drapeau américain à la jonction des deux routes délimitant le centre de cette petite ville à flanc de montagne.

La première fois que Coleman avait vu cette femme, elle lessivait le parterre de la poste : il était arrivé tard, quelques minutes avant la fermeture, pour prendre son courrier. C’était une grande femme maigre et anguleuse, des cheveux blonds grisonnants tirés en queue-de-cheval, un visage à l’architecture sévère comme on en prête volontiers aux pionnières des rudes commencements de la Nouvelle-Angleterre, austères villageoises dures à la peine qui, sous la férule du pasteur, se laissaient docilement incarcérer dans la moralité régnante. Elle s’appelait Faunia Farley, et plaquait sur sa garce de vie l’un de ces masques osseux et inexpressifs qui ne cachent rien et révèlent une solitude immense.
Fin.