Khrésis, ergon, que vas-tu faire du moment qui t’appelle ?

Il n’y a rien de pire que de lire ou d’entendre sous la plume de petits escrocs du développement de soi ou dans la bouche d’apprentis penseurs de pacotille,ceux qui trainent en vestes de polyester, au bout des tables parisiennes bientôt banlieusardes, la locution latine et collégienne, le fameux « Carpe Diem », le « jouis de l’instant présent ». De quoi nous mettre de mauvaise humeur pour la journée. La facilité est désolante, le prêt-à- penser pour meubler le temps, horripilante.

Je l’ai entendu ce matin dans la bouche d’une immense amie, pourtant psychanalyste, juste après une désolation sur le temps pluvieux.

J’ai failli raccrocher, mais je suis poli. Il faut faire avec la bêtise de ses amies. Elle ne peut être que passagère, s’agissant d’une amie.

Chaque fois, je dis, presque en m’énervant, qu’il faut mieux étudier et lire, étant observé que l’on ne peut, malgré une petite érudition, contredire ou amorcer une discussion : on est regardé comme un donneur de leçons. Alors, on raconte des bêtises, ca évite la jalousie et les embrouilles.

Lire lorsqu’on entend « Carpe Diem » ? Mais oui : les stoïciens et leurs moments dont il ne faut bêtement jouir mais atteindre. Ce qui est autre chose et même le contraire de l’idiot « carpe diem ».

J’ai retrouvé immédiatement dans mes archives un texte (entretien) de Pierre Vesperini dont je reproduis ici un extrait, sans autre commentaire.

« Le stoïcisme est un héroïsme

Selon les stoïciens, tout se joue dans notre capacité à saisir l’occasion quand elle se présente. Elle est une épreuve pour laquelle chacun doit s’entraîner, explique le spécialiste de la pensée antique Pierre Vesperini.

Pierre Vesperini est un ancien membre de l’École française de Rome, membre de l’Instituto de Filosofia de l’université de Porto et docteur en histoire, il vient de signer Droiture et Mélancolie. Sur les écrits de Marc Aurèle (Verdier), une relecture radicale de l’œuvre de l’empereur philosophe stoïcien.

« Vous répondiez aussi à La Mousse, qui vous disait : Mademoiselle, tout cela pourrira. Oui, monsieur, mais cela n’est pas pourri. » (Madame de Sévigné, lettre à sa fille, 19 février 1690)

En quoi le fait de vivre dans l’instant présent est-il si important pour les stoïciens (et plus précisément pour Épictète et Marc-Aurèle) ?

Pierre Vesperini : Par « vivre dans l’instant présent », on entend souvent « jouir de l’instant présent ». Ce sens-là n’a rien de stoïcien. Il n’a rien même de spécifiquement philosophique (même si on le rencontre dans la philosophie épicurienne). L’invitation à « cueillir le jour » (carpe diem), pour le dire avec les mots d’Horace, se rencontre partout dans le monde antique : sur les tombeaux, les mosaïques, la vaisselle précieuse, dans les vers des chansons à boire ou à aimer, dans les préceptes des sages, dans les discours des sophistes, dans la tragédie, dans l’épopée. Elle est fondée sur une expérience universelle, si évidente et si terrible en même temps, qu’on pourrait en recueillir les traces, je pense, dans toutes les cultures du monde : dans l’épopée de Gilgamesh, dans l’Ecclésiaste, dans la poésie aztèque, chinoise, etc.

Les stoïciens, eux, ne s’intéressent absolument pas à cette expérience, qui pour la plupart d’entre nous est une expérience tragique : celle de notre mortalité, de la mortalité de ceux que nous aimons, et de la fugacité foudroyante de notre existence : un seigneur anglais du VIIe siècle comparait la durée de notre existence à celle du vol d’un oiseau égaré qui, par une nuit de tempête, traverse la salle d’un château[1]. Il y a d’ailleurs un moment assez amusant chez Épictète, où il imagine qu’un sage, comprenant qu’il est mourant, dit calmement : « Le moment [“kairos”] est venu de mourir. » Et Épictète (comme il en l’habitude) le rabroue : « Qu’as-tu à jouer la tragédie ? Ce n’est pas ça qu’il faut dire. Il faut dire : “Le moment est venu pour la matière de rejoindre les éléments dont elle est issue.” » Donc, non seulement on n’a pas le droit d’avoir de la peine à l’idée de mourir, mais, en plus de cela, on ne doit même pas employer le mot « mourir » ! C’est encore trop beau, trop grand (« jouer la tragédie » a aussi ce sens-là en grec). Le « je » même disparaît comme sujet de ce processus, remplacé par « la matière ».

« Vas-tu te comporter conformément à l’ordre de l’Univers, c’est-à-dire en accomplissant la tâche qui t’est échue ? »

Ce qui intéresse les stoïciens dans l’instant présent, c’est tout autre chose. Tout part chez eux de cette idée, extrêmement efficace, consistant à partager les choses entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Tout ce qui ne dépend pas de nous doit nous être indifférent. La seule chose qui dépend de nous, c’est ce que nous pensons. C’est à la fois très peu, et en même temps c’est énorme, car toutes nos actions dérivent de ce que nous pensons. C’est là-dessus qu’il faut travailler. Or il y a une autre chose qui dépend de nous, c’est justement le moment présent. Le passé et le futur échappent à notre contrôle. Donc, comme pour tout ce qui dépend de nous, la question que pose l’éthique stoïcienne est la suivante : quel usage (« khrèsis ») vas-tu en faire ? Vas-tu te comporter conformément à l’ordre de l’Univers, c’est-à-dire en accomplissant la tâche (« ergon ») qui t’est échue, que tu sois homme ou femme, citoyen ou esclave, ou bien vas-tu te détourner de cette tâche pour suivre tes misérables affects ? Dès lors, on pourrait dire que chez eux, la grande figure de l’instant présent, c’est l’épreuve. On trouve souvent chez Épictète cette idée que « le moment est venu » de montrer ce que vous savez faire, c’est-à-dire ce que la philosophie vous a appris : « Le moment t’appelle. » N’oublions pas qu’il enseignait à des jeunes gens : c’était un éducateur. Donc, la grande figure du présent, c’est par exemple un supérieur qui vous donne un ordre infamant, un médecin qui vous annonce (à vous ou à quelqu’un que vous aimez) une mauvaise nouvelle, ou même une femme que vous désirez (mais qui est la femme d’un autre citoyen) et qui s’offre à vous (car l’adultère détruit l’ordre de la cité du monde). Vous êtes alors comme un athlète sur le stade, comme un gladiateur dans l’arène (ce sont des métaphores que les stoïciens emploient), et Zeus, qui vous a fait, vous regarde : quel spectacle allez-vous lui donner ? Marc Aurèle a alors ce mot vraiment sublime, je trouve : au lieu de courir aux vestiaires (ou de désirer secrètement y courir), il faut dire à l’instant présent : « Je te cherchais » ; « C’est toi que je cherchais ». Il y a là une grandeur un peu sauvage, presque folle, qui rappelle celle des héros de l’Iliade. La vie, longue suite d’instants présents, est donc une longue suite d’épreuves, de spectacles que l’on offre à Zeus. Même dans les moments heureux que la vie nous donne, dans les moments de grâce, il faut tout de suite, dit Épictète, se dire que ces êtres aimés mourront demain, ou que nous mourrons nous-mêmes peut-être demain. De cette façon, on « s’entraîne » à l’épreuve, à l’instant présent qui pourrait survenir demain. Donc l’instant présent comme bonheur n’existe pas. C’est, pour le dire avec Marc Aurèle, une « matière » (« hylè », en grec) : une matière à exercer sa vertu.

Un des mots grecs par lesquels on peut traduire « instant présent », c’est kairos. Or kairos, c’est aussi l’occasion à saisir, et c’est encore ce qu’il est convenable de faire. Ces trois sens vont ensemble chez Épictète : l’instant présent est une occasion qui se présente à vous, il faut que le sage la saisisse (« je te cherchais ») et accomplisse ce qu’il convient de faire dans cette situation donnée.

 

Propos recueillis par PHILIPPE GARNIER

Philomag 06/2016

Jouissance de l’indiscernable infini

Californie. Cette photographie, l’une de mes préférées, me permet de glorifier le graphisme, point nodal de la photographie, peut-être son centre ultime. Il amène le regardeur à faire abstraction du sujet, pour laisser son oeil jouir de la forme brute que la couleur et la lumière façonnent, comme une impression qui trouve son chemin dans la ligne. Des « réalités nouvelles » sont construites, transcendées par l’infini de la perception. L’oeil se promène, comme dans un doux manège, entrainé délicieusement dans l’imperceptible, presque dans l’essence du monde.

La recherche du graphisme dans la photographie, fonctionne comme un enlacement affectueux, amoureux des formes lesquelles se donnent sans réserve à ceux qui les décèlent dans leur mystère flagrant, dans un monde second, hors de sa réalité immédiate et qui devient ainsi une partition à déchiffrer.

La photographie, lorsqu’elle tente de s’ériger en art, n’est que déchiffrement.

PS. Je n’ose, ici, raccrocher avec le précédent billet sur le magnifique Blanchot et sa théorie de l’imaginaire dans l’image, solitude et émotion. On me traiterait de cuistre ou de pédant. C’est fou comme l’autocensure aplatit le monde. Ce n’est qu’au paradis que les jugements sont abolis et que les Messieurs K du Procès kafkaïen (ceux qui doivent chercher ce pourquoi ils sont coupables) sont inconcevables. Ce PS me semble un peu amer. Mais je n’efface pas. Il est dans un instant (cf supra dans un autre billet)

Blanchot, toujours et encore

 

Il est des moments, des jours, des heures ou Maurice Blanchot nous revient, nous ramène au vrai, nous enjoint de délaisser le futile et accompagne « la solitude essentielle »

Le Blanchot de son ouvrage majeur : « L’espace littéraire »(Editions Gallimard)

Réouvert hier, non par hasard. J’y cherchais un mot, persuadé qu’il se trouvait là. Il ne s’y trouvait pas. Mais je l’avais inventée, j’en suis persuadé, par Blanchot.

Donc, lecture de son passage sur cette « solitude essentielle », exigence de l’oeuvre, mise en cause solitaire de soi, du monde, recherche du vide, du vain et de l’indiscernable. Dépossession temporaire de soi pour atteindre la plénitude, hors du sujet et de sa prétendue pensée. Recherche du « neutre » et de l’impersonnel, passage du « je » au « ça » ou, plutôt au « il ».

Expérience douloureuse que cette solitude pourtant essentielle, mais tellement fructueuse lorsqu’elle fabrique le brouillage des repères du temps, l’organisation des objets, l’espace entre soi et la matière,

On lit :

« Là où je suis seul, le jour n’est plus que la perte du séjour, l’intimité avec le dehors sans lieu et sans repos. La venue ici fait que celui qui vient appartient à la dispersion, à la fissure où l’extérieur est l’intrusion qui étouffe, est la nudité, est le froid de ce en quoi l’on demeure à découvert, où l’espace est le vertige de l’espacement. Alors règne la fascination. »

L’émotion résulte, évidemmentde la fascination.

D’où la formule qu’on se surprend à utiliser en considérant un être comme « une émotion ». Blanchot n’emploie pas donc pas le terme. Il n’a pas eu le temps, dans un brouillage de lui trop fort, de la penser.

Il nous faudrait lire tous les jours un peu de ce Blanchot lumineux de « l’Espace littéraire »

Oui, revenir toujours à Blanchot.

PS. Le texte ci-dessus, écrit dans un tout petit matin peut paraitre obscur. J’affirme qu’il ne l’est pas : il est question du moi (exécrable), du monde (à « choper »), de la solitude (à comprendre sans l’aimer ni s’y enfermer, utile et féconde quand elle doit l’être). Et des êtres-émotions. Le mot que je cherchais après l’avoir pensé.

Bref, de la fascination qui nous tient toujours debout.

Rien n’est plus simple.

le corps de la lumière

Donc, un livre posé sur le corps d’une femme en maillot de bain. Tous disent le caractère sensuel, érotique de la photo. Allez savoir pourquoi.
S’agit-il d’une parabole qui se déroule sur le corps et l’esprit, la chair et l’intellect, une totalité jouissive, une union sensuelle, une attente pensée de la caresse, une accordance des voluptés, des plaisirs ?

Je crois que non. Enlevez le livre et la prétendue sensualité demeure.
C’est juste une belle lumière , sur un beau galbe. C’est vraiment simple. Comme le désir.

Emergence du paysage

Ile de France. Deux manières d’aborder une lecture de cette photographie. Soit par le « paysage ». Soit par « la route ». Les deux convocations sont radicalement différentes, presque antinomiques.
Le paysage. Dans son admirable ouvrage, « L’invention du paysage » (PUF, 2000) Anne Cauquelin expose que le paysage serait un double construit de la nature, son équivalent. La nature ne peut être perçue qu’à travers son tableau. Le paysage naît avec la perspective, qui bouleverse les structures de la perception, en l’éloignant du modèle de la nature. Les société antiques, les grecs ne connaissent pas le paysage. La représentation est toujours imitation primaire, grossière de la nature-modèle. Or, la représentation suppose l’artifice. Pour qu’il y ait paysage, il nous faut du cadrage et un soupçon de sentiment de perfection dans ce qui est donné à voir. Ce qui suppose l’éloignement de la matière, terre, boue, enchevêtrements, pour construire dans un dépassement le « tableau » parfait. Le paysage, donné à regarder, est achevé, accompli, cadré, magnifié ou il n’est pas.
Lorsqu’on fixe l’oeil sur ma photo, composée de tous les éléments de la nature, terre, végétal, ciel, y compris ceux ajoutés par l’homme (ici le bitume), on perçoit, par le cadrage, la recherche graphique, l’éloignement de la nature-modèle et la construction. La nature est ici, dans son tableau. En déclenchant, on invente (au sens de l’émergence) donc le paysage. Tous les photographes sont des inventeurs de paysage. C’est ce que je dis aux amis qui déclenchent continuellement, l’Iphone toujours prêt à tirer dans une poche arrière de jean délavé. Ca les rassure, j’en suis ravi. Evidemment, j’invite le lecteur à lire Anne Cauquelin. Elle mérite mieux que ce début d’exposé de sa thèse, nécessairement étriqué, à la mesure de la petite page sur laquelle je « commente ».
La route. Ici, on peut très bref. Ceux qui ne voient qu’une route sont soit des « immédiats », à l’oeil documentaliste et empirique, soit, plus dans la poésie et le mythe, des adeptes de Jack Kerouac. On the road etc…
PS. Ma photo est prise du siège passager d’un véhicule. Elle est rapide.

Philosophie pharmaceutique, femme belle.

Copie d’un e-mail (véritable) reçu aujourd’hui d’une personne qui se prétend mon ami. (je laisse dire).

« Bonjour M,

Je vais te raconter ce qui m’est arrivé hier.

Je laissais mon café refroidir à une terrasse de café avec chauffage extérieur lorsque j’entendis à une table voisine une voix forte, articulée, qui d’un ton péremptoire criait presque : « Platon, pas Prozac ! ».

Je tournai discrètement la tête et aperçus un couple jeune et beau qui, manifestement, s’était engagé dans une discussion au demeurant conviviale, presque amoureuse. J’esquissai un sourire entendu et la femme me dévisagea. Ce qui me fit, immédiatement détester son compagnon, escroc dragueur qui connaissait trop les ficelles, les trucs et les combines qui passent par la belle et mystérieuse devise qui épate la galerie. Faiseur ! Imposteur !

J’étais donc prêt à m’associer à la conversation mais ils n’en avaient pas envie, me délaissant, me snobant, me faisant baisser la nuque. J’étais très en colère, surtout lorsqu’il lui prit la main et qu’elle ne la retira pas.

Et pourtant j’aurais pu leur dire plein de choses. Comme par exemple que la philosophie, à l’inverse de ce que nous racontent d’autres faiseurs ne sert, justement pas à éviter le Prozac, à se consoler du monde, mais, bien au contraire à faire vivre et maintenir la délicieuse inquiétude; qu’Epicure était un angoissé et les cafés de philo une autre imposture consolidée par les « coachs » fauchés qui trouvent la manne dans des cerveaux malléables; que..bref, mille choses.

La femme était vraiment belle. »

On aura compris que celui qui se prétend mon ami (je laisse dire) se croit philosophe (je laisse dire).

Le vide salutaire, tsimtsoum

Aujourd’hui, discussion assez vive avec E et M sur l’innovation, le génie de l’invention en littérature, en science, dans une profession. Bref l’intelligence de la création du nouveau.

Et voilà que j’assène :  » Mais le rabbin Nahman de Braslav a sûrement raison ».

Ils me regardent, un peu éberlués, croyant peut-être à une plaisanterie. Un rabbin ?

C’est le maître du hassidisme, mouvement juif qui, je dois le dire, prétend souvent ériger en vérité insondable le petit lieu commun.

De Braslav, commentant la nécessité radicale de l’innovation conceptuelle (notamment dans le commentaire du texte sacré) affirme que les sages sont dans l’incapacité d’innover car ils sont trop savants, leur savoir immense les troublent, les enferment. Leur connaissance sur le sujet abordé embrouille leur propre parole et ils ne peuvent avoir aucune idée nouvelle qui soit intéressante. Seule la restriction de son savoir est de nature à le mener vers l’innovation. Il doit donc faire le « tsimtsoum », la « contraction » de son esprit, comme s’il ne savait rien et n’avait rien lu. Le vide donc.

Je l’avais oublié ce rabbin. Il m’est donc revenu immédiatement lorsque j’ai entendu dans la bouche d’E « qu’elle ne comprenait pas le motif qui m’empêchait (moi) d’écrire ce livre innovant alors que j’avais ingurgité des milliards de mots et de théories, que c’était un crime ».

Je l’ai remercié de tant d’empathie et de confiance, puis j’ai évoqué De Braslav.

Mais peut-être dois-je l’oublier pour l’écrire ce livre ?

 

Une table de ping-pong

L’appareil photo en bandoulière, les yeux expansifs, l’humeur résolue, dans un jardin dans lequel l’automne s’installe, je vois une table de ping-pong.

Se bousculent dans mon cerveau mille perspectives autant théoriques que graphiques.

Les définitions de la photo contemporaine me reviennent, bafouant la représentation, autant que la planéité étendue sur laquelle voguent des feuilles des mille arbres alentour, qui permet le jeu de la profondeur de champ et du flou toujours esthétique.

J’ai deux solutions : soit je laisse tomber et passe à autre chose (il ne s’agit que d’une table de ping-pong) soit je déclenche, en cherchant.
Je choisis de déclencher, persuadé, idiot, qu’un déclenchement pensé mais non réalisé constitue un grave échec, l’acte manqué, le vrai.
Je m’accroupis donc, prend le plan bleu, certain que le regardeur va l’assimiler à une mer construite, le flou ordonné dans l’image, presque de l’écume, pouvant produire cette perception.

Non, ce n’est pas de la photographie contemporaine. Il lui manque ce qui dérange. C’est une table de tennis de table. Bien que dans la froideur de son exposition, sans enjeu, l’image peut s’inscrire dans ce champ si controversé de la contemporanéité qui peut, quelquefois, expulser la beauté non transfigurée.

Allez savoir pourquoi, je l’expose ici alors que beaucoup, presque tous, la trouveront sans intérêt. Les autres pourraient m’expliquer ce qu’ils lui trouvent.

Aubaine de la théorie

Malacca. Malaisie. Une image « tableau ».Pour ceux qui s’intéressent à la photographie, en tentant une compréhension, en n’étant pas rebutés par la théorie, persuadés qu’elle peut être fructueuse, la question de la rupture de cet art photographique avec la pérennisation des formes classiques du tableau, est évidemment décisive.

Et même lorsque l’image, par hasard, par une sorte de jeu avec elle-même en vient à pérenniser le tableau de maître, dans un mimétisme carré de copiste, comme, ici, celui d’un orientaliste, on s’interroge encore.

S’agit-il du photographe qui, complexé par la difficulté de la peinture tente de prélever dans le réel ce qui s’approcherait du tableau peint ? S’agit-il, en réalité, d’une vue de l’esprit, la référence au tableau n’étant que factice, dans la recherche effrénée et inutile d’un référent ?

On vous disait bien que l’approche théorique est fructueuse.

La confusion est une aubaine.

Soldats en noir et blanc

Bohème. Tchéquie. Juste des arbres, une forêt. L’image est classique, même si elle peut émouvoir par sa verticalité et son graphisme racoleur, magnifiés au surplus, encore une fois, par le noir et blanc.

Mais ce n’est pas ce que retient une amie lorsqu’elle regarde cette photo. Elle me parle de Elias Canetti et de son livre-fleuve : « Masse et puissance » qu’elle a avalé tout un été, affirme-t-elle, sur le sable d’une plage des Canaries.
À chaque nation, Canetti attribue un symbole : pour les Allemands il s’agit de l’armée, mais plus encore de ce qui l’incarne, la traduit, la configure dans une représentation : la forêt en marche, arbres soldats….
Et elle me dit que la forêt, les arbres, nombreux et alignés, constituent donc cette « masse » représentative de celle des allemands, territoire empli de forêts et même de forêts noires.
Et qu’ainsi l’armée allemande, même inconsciemment, dans son avancée, s’est inspirée pour se constituer en masse de ce qui fait le symbole de son pays. Elle voit donc des soldats en marche, une forêt de soldats. Allemands.
On se souvient ici de Shakespeare et de la prophétie. Macbeth demeurera invaincu, lui dit-on, tant que la forêt ne marchera pas contre lui, ce que Macbeth comprend comme la promesse d’un règne éternel puisqu’une forêt, à l’évidence, ne peut se mettre en marche.
C’est terrible ce que vient faire dire une photographie de quelques arbres photographiés sur une route de Bohème, juste avant le bourg où Mahler a vécu.
C’est bien le propre de quelques hommes que de se placer dans l’intellectualité certainement superflue. Mais si l’on suit Spinoza, cet homme est bien un « automate intellectuel », doté d’un esprit qu’il pense libre et conscient. Et l’intellectualité, même exacerbée, n’est pas une tare lorsqu’elle vogue hors du pouvoir.
Ici, dans ces tentatives de commentaires, c’est presque « je pense une photo, donc je suis un photographe ». Ou réciproquement comme dirait le même Spinoza.
Sauf que je ne l’ai pas pensée, cette photo. C’était juste au bord de la route, en Bohème, juste avant le bourg où Mahler a vécu…

Et on aurait pu juste titrer « Beauté de la forêt, arbres verticalement majestueux, beauté simple du monde ». Mais les humains confondent complication et pensée.

PS. Le bouquin de Canetti est ennuyeux. Il aurait pu écrire en 3 pages ce qu’il a produit en 700. Mais je ne le dis pas à mon amie. Il ne faut jamais détruire les illusions.

La chaise

Tenerife. Seul sur le sable noir d’une plage. Je cherche une photo, persuadé avant le déclenchement, qu’elle sera convertie dans le sépia ou le noir et blanc, pour conforter la couleur dominante.

Mais je ne veux pas qu’un paysage, même fantasmagorique.

Dans un cabanon, presque abandonné, je trouve la chaise en plastique. Je la pose sur la sable, je m’éloigne, cadre et déclenche.

Ceux qui me demandent de l’encadrer, pour un cadeau, sont des urbains invétérés. C’est la chaise qui, évidemment, transforme la photo, pour la tirer du côté de la mise en scène photographique, dans la contemporanéité.

Les amoureux du paysage brut, de la belle photo (la mélodie esthétique) préfèrent l’image sans la chaise, considérant que cet objet l’encombre malencontreusement.

J’ai leur solution dans Photoshop, par son effacement, mais je leur dis, en exagérant intentionnellement dans l’emphase, que ce serait une trahison de mon instant, celui du déclenchement, et, partant, un effacement de moi. Et ils n’insistent pas. Rien de tel que le mystère ontologique, savamment orchestré par un langage idoine pour éviter la discussion idiote ou fatigante.

Mais j’exagère : les positions esthétiques qui se cambrent sur cette photo traversent tous les concepts que convoquent l’art, le beau et le contemporain. Et la discussion aurait pu être intéressante et accompagner la dégustation d’un alcool de figue, tunisien.

Beauté simple et convenue, repos.

Saint-Cast. Sans les traces dans le sable qui nous mènent au bout, sans la profondeur de champ, sans le personnage, au loin, à droite, sans les nuages photogéniques, l’image aurait été banale. Mais ce n’est pas l’accumulation qui construit l’image. Elle est en suspens et le photographe la guette et l’enlace.
A vrai dire, l’image est banale et convenue. Mais, dans les canons, elle repose. La beauté simple repose, Il n’est nul besoin d’être constamment « dérangé ».

Las Meninas, psychanalyse des légendes

Valence, Espagne. Une amie très chère nomme cette image « Les Ménines ». Dans un premier temps, on trouve cette légende plaisante, intéressante, valorisatrice et joyeuse.
Puis, le temps du plaisir de l’interpellation mystérieuse passé, on s’interroge sur le lien entre ma photo d’une fin d’après-midi à Valence (Espagne) et le fameux tableau de Velasquez.
Certes dans le tableau du maître et ma photo, un groupe complexe de personnages qui semblent regarder de face le photographe comme les Menines regardent le peintre. Et un chien.
Sauf qu’ici, les mannequins dans la vitrine ont les yeux fixés sur le chien, lequel n’est pas couché dans sa pose esthétique devant le peintre mais ne fait que passer. C’est d’ailleurs cette relation structurée entre les femmes et l’animal qui m’a fait déclencher. Tout se passait, en effet, comme si on avait disposé les corps dans la vitrine pour, très exactement, attendre le chien qui se devait de passer pour être « regardé ».
Il est vrai que, par ailleurs, l’ambiance de « clair-obscur » concourt à l’installation d’une vision « tableau ».
Puis, on s’approche un peu plus de la photo et l’on constate que l’un des mannequins, troisième à partir de la gauche ne fixe pas le chien, mais le photographe. Comme chez Velasquez. On s’approche encore, persuadé de trouver sur la vitrine le reflet, le mien, celui du photographe, comme le peintre dans le miroir, au fond du Velasquez. Orgueil déplacé.
Mais non, pas de reflet.
On revient donc à l’explication par le clair-obscur. Et l’on se croit autorisé à  affirmer que prise de jour, la photo n’aurait pas crée cette part de mystère qu’on veut toujours allier à une référence. De peur de sombrer dans un mysticisme qui ébranle trop la quotidienneté. Laquelle, comme on le sait lutte contre le quotidien par des artifices du type de celui qui se lit ici.
Mais oui, bien sûr, la légende « Les Ménines », inventée par mon amie très chère est une « accroche ». Presque un crochet pour ne pas tomber. Et même si je me trompe, je conclus par une formule aussi délicieusement obscure que la trouvaille de ce qui aurait pu être mon titre : la légende est psychanalytique.