La menace, une monstruosité

J’ai ressorti un cahier d’écolier, plein de mon écriture brouillonne, raturée, exécrable, prétentieuse, et des milliers d’interprétations de moi-même en marge.

J’adorais les marges pour me »reprendre ». Une idiotie. L’écriture, même inutile et idiote ne peut être que définitive. A défaut, on ne se découvre pas, laissant le champ libre à la pluralité des sens, concomitante de la lâcheté de soi.

A vrai dire, je cherchais dans ce cahier ce que j’avais pu écrire, il y a longtemps, sur la « menace », celle physique ou morale, celle proférée dans la fureur. Celle dont vous ne revenez pas (« je n’en reviens pas »).

Lorsque j’avais écrit ces mots dans le cahier, une personne m’avait menacé de je ne sais quelles représailles physiques, pour je ne sais plus quel acte répréhensible (je n’en commets, je l’assure, aucun, tous mes actes étant consentis par l’Autre. Même si cet Autre, souvent une femme, tournant le dos à leur être et leur responsabilité, effacent leur propre volonté, pour dissoudre acte et action consentis mais regrettés sans motif sinon celui de la douleur construite.

Or, et je n’en reviens toujours pas, je crois avoir été récemment menacé. Mais c’était sûrement dans un cauchemar. Mais peut importe le temps ou la circonstance, c’est la menace dont il s’agit ici.

J’ai retrouvé le cahier.

J’avais écrit, il y a donc longtemps : « celui ou celle qui me menace n’a jamais mon pardon, pourtant prolixe et facile. Il ou elle devient mon » ennemi(e)  »

J’avais ajouté en marge « une vraie monstruosité, la menace, un retour à la barbarie. Une folie qui tourne le dos à l’humanité. Un truc d’animal préhistorique »

Bon, de la prose post-adolescente.

Mais je maintiens que, jamais, absolument jamais, je ne pardonnerai la menace. Celui ou celle qui menace est déjà sous terre pour moi. Sorti (e) du monde.

On crie, on hurle, on insulte, mais on ne menace pas.

C’est curieux comme quelquefois les vieux cahiers qu’on croyait désuets contiennent les vérités.

PS. Je ne résiste pas à reproduire ici ce qui était écrit sur la page de gauche du vieux cahier et qui n’avait rien à voir avec la menace :

« Le jour où, loin de tout, un humain me posera la question, je répondrai qu’il ne s’est rien passé, juste un sentiment innommable, une pulsion incommensurable, entre deux types de cieux, juste dans une lame de nuage éthéré. Il ne s’est rien passé, juste une amitié amoureuse, un amour sentimental, compassionnel, impossible mais réel. Sentimental.
Et j’ajouterai qu’elle m’a sauvé la vie.
Une amoureuse qui m’a sauvé la vie.  »

Comment peut-on écrire comme ça ? Mais oui, c’est vrai, elle m’avait sauvé la vie. A gauche une vie sauvée, à droite une vie menacée.

Les vieux cahiers sont sublimes.

Rosset, le réel.

Il est des questions qu’on ne peut poser. Ce sont d’abord celles qui entrent trop dans l’intimité de celui à qui on la pose. Donc une politesse. Puis d’autres qui éberluent, stupéfient tant leur brutalité première, non suivie d’une explication ordonnée et théorique ne peut convenir à une oreille pourtant docile et bienveillante..

Parmi celles qui interloquent, Il en est une qui est pourtant assez simple, grammaticalement s’entend.

Je vous la livre : « Etes vous intéressé par la réalité, le réel si vous préférez ?

L’interlocuteur interloqué vous regarde, passe une paume sur une joue barbue, hésite entre sourire et pose intellectuelle, en mordant une branche de ses lunettes et assène, s’il est honnête : « je ne comprends pas ». D’autres tout aussi ébaubis mais qui veulent à tout prix donner à entendre leur intellectualité toujours en alerte répondront : « A quelle réalité faites-vous allusion ? ». Ce qui ne veut, évidement rien dire mais qui a le mérite de camoufler le vide sidéral dans une partie de son cerveau.

A vrai dire, ils leur manquent aux deux répondeurs un automatisme : lorsqu’on fait allusion au réel, du moins par une approche théorique, on ne doit que se souvenir de Clément Rosset, philosophe adulé ou repoussé par ses pairs tant l’Ecole philosophique à laquelle il aurait pu appartenir était à inventer, inclassable. Il vient de nous quitter.

A une question qui lui a été posée par je ne sais plus qui (j’ai simplement noté, archivé et oublié la référence) ce qui était sa pensée immédiate, lui le penseur du « réel » au regard du virtuel qui dominait l’espace contemporain, jeux technologie, il répondait ::

« Qu’on puisse vivre de 6 à 90 ans sans avoir jamais passé une minute dans le monde force l’admiration ! Jean Baudrillard, un philosophe obnubilé par la technologie – dont je ne me suis jamais senti proche pour cette raison –, a écrit une phrase qui me ravit : « Le réel n’a jamais intéressé personne. » Voilà exactement ce que je pense. »

Et d’expliquer que le réel, nonobstant la fuite devant lui de tous les humains qui préfèrent vivre dans l’illusion parallèle ou celle de l’au-delà, prend toujours sa revanche, notamment lorsque l’illusionniste, le parleur qui veut convertir, l’harangueur intellectuel des foules prend une pierre en pleine figure. Car en effet, il s’agit « d’une savoureuse revanche du réel. Car la réalité passe par la sensation. Quand on vous jette une pierre, ce n’est pas une idée de pierre qui s’écrase sur votre figure ! « 

Clément Rosset était donc un penseur du réel et j’avoue avoir eu beaucoup de mail avec lui, lorsque fuyant la théorisation pour néanmoins théoriser le réel (on ne peut penser sans penser), il nous jetait à la figure non des pierres qui font mal au front mais des idées d’une simplicité tellement grande (une affirmation d’une philosophie réaliste)qu’elle dépassait toutes les théorisations du monde.

Philosophie réaliste qui revient toujours au réel, incontournable, que cependant les humains rejettent ou évitent

Je cite :« La perspective intolérable du vieillissement et du trépas explique l’obstination des hommes à se détourner de la réalité »

Ce qui n’a rien à voir avec le refoulement du réel par le névrosé décrit par Freud : « Sigmund Freud s’intéresse aux mécanismes du refoulement chez des individus névrosés, alors que l’élimination du réel par la voie de ce que j’appelle le double est le procédé utilisé par les gens normaux. Et les gens normaux sont beaucoup plus difficiles à guérir que les malades, croyez-moi. »

Donc le théoricien du réel défini comm un « ensemble non clos d’objets non identifiables ». Il expliqueC’est une affirmation très simple, qu’on pourrait tourner autrement : il n’y a pas deux brins d’herbe semblables. Il me vient à l’esprit un autre exemple, les nombres premiers. Ces nombres sont remarquables, on ne peut les diviser que par eux-mêmes et par 1. Ce sont, pour ainsi dire, des nombres tautologiques, qui ne sont faits que d’eux-mêmes. Ainsi, le réel est un ensemble d’objets indescriptibles, que nous ne sommes pas capables de dénombrer, et dont nous ne pouvons pas dire s’il est fini ou infini – pour cette raison, je précise qu’il n’est pas « clos ». Il n’y a rien en dehors de lui, pas d’arrière-monde. Il n’y a pas non plus de miroir fidèle dans lequel regarder notre monde. »

On a le droit de trouver la réponse aussi obscure qu’une théorie kantienne ou hégélienne. Mais – et c’est là qu’il gêne : on pressent une vérité nodale…

Je continue : mais quel est donc le « double » du réel (son ouvrage majeur s’intitule « le réel et son double ».

Il tente se répondre :

« L’essence même du réel, comme je l’ai signalé, est de ne pas avoir de double. Il est dans la nature du réel d’être absolument singulier. Si bien que toutes les représentations que nous nous faisons du réel, les rêves que nous en avons, les ombres que nous croyons y déceler, ne sont que des fantômes et des déformations. Les hommes vivent en se raccrochant à des représentations, qui ne sont que des doubles de la réalité. Cette idée m’est venue en 1974, et je la dois en effet à une rencontre avec le mythe d’Œdipe, qui a été l’occasion pour moi d’un véritable déclic métaphysique. J’étais dans mon appartement, à Nice, en train de me préparer pour aller dîner, j’écoutais d’une oreille distraite France Musique. Le présentateur annonçait un opéra du compositeur roumain Georges Enesco, Œdipe. Il racontait cette histoire que nous connaissons tous par cœur. Œdipe, devenu adulte en Corinthe, apprend que l’oracle a prédit qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. Horrifié, il fuit la ville et ceux qu’il croit être ses géniteurs, et qui ne sont en réalité que ses parents adoptifs, Polybe et Mérope… Sur la route, il croise un homme, a une altercation avec lui, le tue. Ce voyageur anonyme est son véritable père, Laïos. Plus tard, il résout l’énigme du Sphinx et épouse Jocaste. Sa mère. En entendant ce récit pour la énième fois, je n’ai pu m’empêcher de m’écrier in petto : « Ah zut ! quel imbécile ! Pourquoi a-t-il quitté Corinthe ? Il se précipite dans la gueule du loup… » J’estimais que les choses auraient dû se passer autrement. Mais comment ça, autrement ? J’avais en tête une autre histoire, un autre destin pour Œdipe. Mais lequel ? Si vous y réfléchissez bien, le scénario du mythe est extrêmement bien ficelé, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de manière pour Œdipe de réaliser plus rapidement la parole de l’oracle, ou de façon plus vraisemblable. Comment, en effet, un homme pourrait-il tuer son père et se marier avec sa mère ? Ce scénario, d’une certaine manière, c’est ici le réel. Le réel a une mécanique implacable et limpide. Il est direct. Néanmoins, il nous prend par surprise. Il déjoue nos attentes. Parce que nous avons en tête un double du réel, nous pensons que le cours des choses devrait prendre une autre direction. »

Clément Rosset nous incite, tout au long de ses ouvrages à nous intérresser au réel, de s’y coller, de fuir la représentation, son métalangage, à prendre conscience de ce réel même s’il est méprisable pou malfaisant, en affirmant, par ailleurs q’une telle attitude (le collage au réel) rend joyeux .

Je cite encore :

« D’une manière générale, les raisons d’exécrer la réalité ou de l’adorer sont les mêmes : nous ne savons pas qui nous sommes ni d’où nous venons ; nous sommes confrontés à un réel souvent déplaisant ou injuste ; chaque sensation est fugace, et nous sommes promis au vieillissement et à la désagrégation. À partir de ce constat, vous pouvez sombrer dans l’accablement le plus profond ou, au contraire, vous réjouir de chaque instant qui passe. La grande différence entre le dépressif et l’homme joyeux me semble d’ailleurs résider dans l’appétit de vivre, ce qui peut se résumer en un mot : le désir. La dépression se caractérise par l’absence de désir. Les pulsions les plus vitales s’éteignent. Cela commence par le désir sexuel ; lorsqu’on est au fond de la dépression, on ne comprend même plus que certains prennent goût à l’érotisme. Ensuite, il y a la nourriture ; même si des plats sublimes nous passent sous le nez, on n’en a plus envie. L’extinction du désir n’est rien d’autre que le malheur absolu. Inversement, le fait de désirer est un symptôme de santé miraculeuse. Le meilleur des mondes n’est pas un monde où l’on obtient ce que l’on désire, mais un monde où l’on désire quelque chose. C’est pourquoi le réel ne fait pas obstacle au désir. Le désir est plutôt l’attitude la plus saine qui soit par rapport au réel. « 

Et, A-bas les théoriciens ! « l’aberration métaphysique de Platon, qui préfère les idées aux choses, ou de Baudelaire, qui s’écrie : « N’importe où ! N’importe où ! pourvu que ce soit hors du monde », ou enfin de Cioran, qui proclame non sans humour dans un aphorisme : « Donnez-moi un autre monde ou je succombe. » « Un autre monde est possible », clament les altermondialistes. Mais qu’ont-ils en tête, sinon une duplication illusoire de ce monde-ci ? Le dessein de remplacer notre mauvais monde par un monde meilleur est absurde. À l’époque où j’ai fait mes études à l’École normale supérieure, mon professeur Louis Althusser et, à sa suite, toute une génération d’intellectuels s’étaient convaincus qu’il y avait deux sciences exactes, le marxisme et la psychanalyse, et que le reste – les mathématiques et la physique y compris – était sujet à caution… Ils étaient d’ailleurs étonnants, car ils étaient capables de se prétendre matérialistes tout en chérissant l’utopie révolutionnaire. Quelle contradiction ! Cependant, notez bien que je ne suis pas hostile au progrès. Être réaliste, en politique, ne revient pas à être conservateur ou réactionnaire. Je pense seulement qu’il n’y a que le réel et que c’est à partir de lui qu’il faut travailler, et non à partir de la conception illusoire d’un monde parfait, si nous voulons avoir quelque chance de produire des améliorations. « 

Alors ? Que penser de Rosset ? A vrai dire que penser de ce réel exposé comme une idole ?

Certains on pu dire de Rosset qu’il « emprunte un long détour par la philosophie pour aboutir à une conclusion évidente, à laquelle arrive le bon sens : il n’y a que le réel et rien d’autre » (Alexandre Lacroix)

Il répondait :

« Pascal a dit, de façon à mon sens définitive, qu’il y avait trois catégories d’hommes et de femmes : les ignorants, les demi-habiles et les habiles. L’erreur ne provient jamais des ignorants, mais des demi-habiles. Ce sont eux qui introduisent des sophistications superflues, des raffinements théoriques fallacieux, dans le but de se faire valoir. Mon vœu est de faciliter à mes lecteurs l’accès à des vérités qui sont en même temps des vérités pour les pauvres, les pauvres d’esprit. « Le chemin des choses proches a de tout temps été pour l’homme le chemin le plus long et le plus difficile », a écrit Martin Heidegger. Je suis d’accord avec cette affirmation, et mon travail ne consiste en rien d’autre qu’à déblayer le chemin vers quelques évidences.« 

Il est temps, désormais, de tenter de conclure.

Mais que vient faire Rosset ici,nous qui te connaissons bien, nous qui, souvent, soufflons d’impatience ou de ras-le-bol devant l’apologie de la théorisation dont tu fais le héraut quotidien, triturant les idées, fabriquant des bouillons, peut-être des soupes théoriques en assemblant, mauvais cuisinier, des herbes (ici les idées) incompatibles entre elles ?

Je réponds : Rosset, justement, par cette injonction au retour dans la réalité (ne pas rester dans le ciel des idées, dans la jouissance de l’immatériel qui combat avec celle, réelle, du désir en course) nous ramène brutalement et à bon escient sur terre et la chute (comme la pierre précitée) n’est pas une idée de chute; Elle vous rend malade tant le corps avait l’habitude de planer dans des airs faussement accueillants.

Rosset est donc comme notre lasso, celui qui nous prend dans l’air, pour nous ramener un peu plus bas.

Alors les lassos, les poids si vous voulez, on les aime ou les aime pas.

Moi je les aime ET je ne les aime pas.

Comme Rosset auquel j’ai écrit un jour (il n’a pas reçu ma lettre qui est restée dans mon tiroir) que le réel possédait son double, mais également son triple, son quadruple, qu’il était donc non pas unique mais essentiellement pluriel. Ce qui l’éloignait du réel et permettait, dans l’interrogation de cette pluralité une sorte de pensée (la théorie, pour faire court) qui structurait cet éparpillement.

Le réel s’éparpille nécessairement, s’agissant de son intrusion dans la communauté des humains. Et rien ne vaut pour bien le traquer que la théorisation.

C’est à cet instant même là que je prends ma souris, remonte dans la page et revient sur terre par l’injonction de Clément Rosset, corde au cou, poids dans les jambes, plomb dans le cerveau…

Le Brun, Hugo

Je regrette amèrement ce que j’ai pu écrire sur Annie Le Brun, il y a quelques années. Je ne sais ce qui m’a pris. Certainement mon aversion pour le surréalisme que je considérais, à l’époque (et encore un peu maintenant) comme une imposture et une facilité pour ceux qui ne voulaient faire l’effort de la théorisation du monde. Un fourre-tout, disais-je, du dandysme adolescent qui ne menait qu’à une dérision infructueuse maniée, pas très allègrement, par des chercheurs d’écarts mobilisateurs, fulgurants, pour la galerie, assénés dans des diners parisiens. Comme Sade (dont A. Le Brun est également une spécialiste), dans la même veine du prêt-à-penser mondain. Je leur opposais Borgès et ses illuminations fécondes, puisqu’il s’agissait de briller. Mais j’aime vraiment Borgès que des idiots ont pu rapprocher de Breton…

Donc, dans cette mouvance totalitaire dont certains (de vrais amis, pas des passants) prétendent qu’il s’agit de ma marque de fabrique, j’avais assassiné Annie Le Brun. Mais, évidemment à ma mesure, celle de petit assassin, des locutions violentes que personne, sauf quelques uns qui pouvaient s’intéresser à moi ou plutôt à Le Brun ont pu lire entre deux vraies lectures.

Je le regrette donc ce texte que j’ai retrouvé. Très mauvais, au demeurant. Mais le temps et l’âge nous obligent au recul, ce qui n’est pas très profitable. Des écrits de jeunesse peuvent valoir, parfois, beaucoup mieux que ceux du temp présent qu’on veut universel, pour rechercher l’éternité…

Je viens donc de terminer un bouquin d(Annie Le Brun qui ne pouvait que m’intéresser, s’agissant d’une analyse violente (comme je les aime) de l’Art contemporain et de son rapport au vide comblé pr le dollar.

Le titre : « Ce qui n’a pas de prix, Beauté, laideur et politique ». Editions Stock.

Je vous invite à le lire si vous vous intéressez aux impostures, aux marques, à l’argent, à l’Art, et aux mots et aux acteurs qui le soutiennent ardemment, sans lesquels (sans le mot, pas d’art contemporain), le creux serait flagrant.

J’y reviendrai. Dans une analyse de l’image et une critique de son théoricien un peu trop valorisé qu’est Didi-Huberman.

Mais si je regrette ce que j’ai pu écrire de méchant sur Annie Le Brun, c’est ma découverte de sa passion, non pour Sade, Jarry, Breton – nous la connaissions trop – mais sur Victor Hugo, l’immense, l’indépassable, l’incommensurable, le génie sidéral que tous hésitent à citer, de peur d’être rangé dans la pensée-naphtaline..

Je copie et colle (il s’agit, dans le contexte, de la recherche de la beauté) :

« Un des très rares à l’avoir pressenti est Aby Warburg. C’est lui qui, « dégoûté par l’histoire de l’art esthétisante3», part en quête de ces passages qu’il voit apparaître dans le vertige des formes. Sa vie durant, quitte à le payer de son équilibre, il en cherche le secret qu’il découvre dans l’extraordinaire courage de l’imagination affrontant, à travers les siècles et les civilisations, la peur qui assiège chacun au cœur de sa pensée, la peur de voir surgir la forme qui ouvre sur le néant qui nous habite.
Et peut-être avant tous, Dante est en si conscient que, dès les premiers vers de La Divine Comédie, il dit le danger de la forêt obscure « qui ranime la peur dans la pensée ». Cette « peur dans la pensée », c’est elle qui empêche de regarder ailleurs, c’est elle qui empêche cette continuelle métamorphose pour rencontrer nos rêves et dont, pour Aby Warburg, certaines images sont capables de conserver et transmettre, d’une époque à l’autre, l’énergie émotive. Cette « peur dans la pensée », c’est encore tout ce que contre quoi Victor Hugo combat, en s’exclamant dans Le Promontoire du songe : « Allez au-delà, extravaguez !  »

Ou encore :

Aurait-on oublié la beauté que Victor Hugo évoque comme « l’infini contenu dans un contour » et qui pourrait bien se confondre avec le but de « la lente flèche de la beauté », que Nietzsche se plaît à imaginer comme celle « qu’on emporte avec soi presque à son insu et qu’un jour, en rêve, on redécouvre, mais qui enfin, après nous avoir longtemps tenus modestement au cœur, prend de nous possession complète, remplit nos yeux de larmes, notre cœur de désir » »

Et plus  (Hauteville House est la maison où Hugo est resté 19 ans, exilé)

« Pas plus qu’il n’est de différence fondamentale entre tous ces rêveurs-bâtisseurs et Hugo, utilisant comme eux objets trouvés et « matériaux périclités », meubles démembrés, carreaux de faïence, morceaux de coffres, pièces de cuir, qu’il découpe, retaille, sculpte jusqu’à faire de Hauteville House la plus improbable concrétion de liberté. La même passion l’engage à construire sa demeure à la démesure de son rêve. Avec une détermination pareille à celle d’un facteur Cheval : « Ma volonté a été aussi forte que ce rocher », il dit ce que les autres pressentent ou ressentent, et avant tout qu’il y va d’une lutte entre le rêveur et son rêve qu’il faut arracher à la matière. « N’oubliez pas ceci : il faut que le songeur soit plus fort que le songe, autrement danger », rappellera-t-il dans Le Promontoire du songe. »

Je ne savais pas Annie Le Brun admiratrice et illuminatrice de Victor Hugo. Je suis allé en ligne. J’ai découvert des perles d’exégèse. Hugo est un maître, Le Brun une lumière du maitre.

Annie Le Brun est donc devenue une amie. De lecture s’entend. Car il faut, parfois, en rester là. Etre ami est une chose difficile dans la quotidienneté qui n’est pas celle de la lecture, évidemment. La poésie nous éloigne des embrouilles. Elle ne tourne que sur elle-même et le Monde. Ce qui n’est pas le cas des amitiés qui, souvent, frôlent les crispations, en prétendant qu’elles permettent la vigueur et la rage créatrice.

Vous voyez, je ne peux jamais m’empêcher de tourner autour des sentiments. Il faudra qu’un jour je l’en défasse. Ne serait-ce que pour conclure sur une phrase du type : « rien ne va plus, les jeux sont faits ». La roulette est un désespoir attendu. Et, partant, un désespoir sans souffrance autre que ponctuelle. Hugo nous le dirait…

PS. Pour la photo d’Annie Le Brun, en tête du billet, j’ai volontairement choisi ce qui pourrait déplaire dans le regard, sans lui substituer une autre image valorisatrice et lisse.. Il ne s’agit plus de tricher.

oisif, oisif et paresseux.

Rien ne vaut l’oisiveté et la paresse, même sans grand soleil.

Dans son « Éloge de l’oisiveté », Russell raconte une histoire qui devrait figurer au fronton du ciel humain.

Un voyageur à Naples, « vit douze mendiants étendus au soleil et proposa une lire à celui qui se montrerait le plus paresseux. Onze d’entre eux bondirent pour la lui réclamer. Il la donna au douzième ».

Evidemment.

En réalité, la seule question qu’il faut poser lorsqu’on s’intéresse aux humains et à leur monde intime est celle de savoir s’il vaut mieux être oisif seul ou « à deux », avec celle ou celui qu’on aime, qu’on apprécie, qui est dans votre cercle.

Beaucoup répondent qu’on ne peut être oisif à deux puisqu’il faut, par politesse, par respect ou je ne sais quoi, « s’occuper de l’autre ». Ce qui casse l’oisiveté et provoque le mouvement intempestif.

Ceux-là n’ont pas compris que l’oisiveté ne peut être atteinte (un état est toujours atteint, il ne vient jamais inopinément) que par un effacement de soi et du monde, sans crispation dans un coin du cerveau, sans une idée grise, certains de la grandeur de l’air et de la matière qui nous entoure.

Or, je ne suis pas certain que seul, du moins dans la solitude romantique (la pire), cet état d’oisiveté, peut-être synonyme de d’apaisement (peut-on être oisif et non apaisé ?) ne peut, justement advenir que dans la certitude du bonheur. Certitude qui se fabrique souvent, sinon toujours, par la coexistence, la proximité d’un autre être qui vous apaise. On appelle ça, parait-il, l’amour.

On ne s’en débarrasse jamais de ces réflexions sur le sentiment.

Bloom, l’érotisme et le mot.

La dernière livraison de Philomag (« Philosophie magazine ») est construite sur la question suivante : « Pourquoi avons-nous besoin d’être aimés ? ».

Question, en réalité assez idiote même si elle contient sa part de vérité, le besoin d’être aimé, à vrai dire d’être « reconnu » (toujours la reconnaissance, moteur nodal) étant, comme mille autres lieux communs de ce type, un invariant structurel dans la constitution de l’humanité.

J’aurais, cependant,  préféré, dans la même veine (attention, Philomag, vous vous rapprochez du courrier des lecteurs de certains journaux !) inverser et écrire en page de couverture « Pourquoi avons-nous besoin d’aimer ? » C’est ici que se trame un millimètre de vérité.

Puis, tard dans la soirée, après un verre d’Armagnac, j’aurais crié que j’aurais préféré simplement que ce type de question ne soit pas posée, en défendant l’indéfendable : laissons faire, laissons aller, laissons aimer. Sans question. Juste aimer. Et le dire.

Mais les circonvolutions autour des questions précitées ne constituent pas le propos de ce billet.

En effet, en lisant la couverture de la revue, m’est venu immédiatement à l’esprit un bouquin que j’ai du prêter, jamais rendu puisque je ne le trouve plus dans ma bibliothèque (pas de format numérique à l »époque)

Je connaissais le nom de l’auteur mais j’avais oublié le titre. Le livre m’avait enchanté, bouleversé.

Bloom. 

Je feuillette Philomag (toujours assez bien mis en page) et je tombe sur mon Bloom !

Je colle l’article ci-dessous :

« Alors qu’il était malade et mourant, en 1992, le philosophe conservateur américain Allan Bloom a écrit un dernier essai, magistral, L’Amour et l’Amitié (rééd. Les Belles Lettres, septembre 2018). Il s’agissait d’une ample méditation autour du Banquet de Platon. En effet, Bloom voulait repartir de l’Antiquité, de l’héritage grec, pour faire l’éloge de l’éros contre ce que nous appelons aujourd’hui la « pulsion ». Son opinion était que, en rabattant le désir sur un simple besoin physiologique, sur du pulsionnel, nous autres contemporains avons perdu ce qui en faisait tout le sel.

« Selon une opinion dominante aujourd’hui, les préférences sexuelles ne sont précisément que des préférences, et non point, comme pour Platon, des voies d’accès vers la nature des choses, des manières de commencer à la deviner. » Ces lignes sont issues des dernières pages de l’essai, où la critique de Bloom se condense et s’approfondit : « Nous n’éprouvons plus le besoin impérieux de chercher dans la littérature et l’histoire des “modèles” pour notre vie érotique. […] Tout cela tend à réduire les actes sexuels à leur seule expression physique, et donc à réprimer le besoin naturel de les célébrer par des mots, tout en décourageant la réflexion sur des questions essentielles. On peut penser que cette légèreté nous facilite la vie ; en fait elle nous dérobe plus de la moitié de notre plaisir. » 

Si la voix d’Allan Bloom s’est éteinte il y a longtemps, un autre auteur, le romancier et spécialiste de littérature antique américain Daniel Mendelsohn, est capable de déployer pour nous le sens ancien de l’éros et de nous expliquer comment nous pourrions en nourrir nos existences. Après avoir publié à l’automne dernier un roman éblouissant sur son père et sur Homère, Une Odyssée (lire Philosophie magazine n° 113, p. 88), Mendelsohn a accepté de nous faire partager ses vues sur les jeux contemporains de l’amour, tiraillés entre consumérisme et romantisme, et qui ne sont précieux peut-être qu’en ce qu’ils nous bouleversent jusqu’au plus profond de nous-mêmes. »

Suit une interview de Mendelsohn qu’il faut lire (achetez Philomag, ou mieux abonnez vous).

Je cite quelques extraits :

« PHILOMAG. Vous rejoignez ainsi la critique d’Allan Bloom, qui prétend que nous avons beaucoup perdu en faisant du désir une simple pulsion, quelque chose de mécanique ?

DM. Bloom a marqué un point ! Vous savez, pour les Grecs, Éros était une divinité à la fois mystérieuse et puissante, qui s’emparait de vous et vous faisait accomplir n’importe quoi. La venue d’Éros était toujours décrite comme un danger. Dans les poèmes de Sappho, il est dépeint comme une sorte de maladie ; le désir vous empêche de respirer, vous tremblez, vous verdissez… et en même temps, c’est très excitant. Je pense que les Grecs avaient compris que l’excitation et la frayeur étaient réunies dans l’expérience érotique et que l’excitation se nourrissait de la frayeur. J’aime beaucoup cette approche, qui veut que la venue d’Éros menace notre identité, tout en l’interrogeant, en la vivifiant, en la relançant… Sous l’impulsion de Freud, on en est venu à considérer que l’être humain est une sorte de collection de pulsions, avec une tuyauterie, des excès de pression par ici, des soupapes de sécurité par là… C’est très mécanique, et Bloom a eu raison de critiquer cette conception. Là où l’approche grecque était esthétique et tragique, avec Freud, vous n’êtes plus qu’une pompe : tantôt vous pompez, tantôt vous cessez de pomper… Cependant, il y a un autre problème, qui vient de votre « gars », Michel Foucault. Il est tellement à la mode ici, aux États-Unis, que les gens se sont convaincus que la vie érotique se réduit à des relations de pouvoir, à des enjeux politiques. La question inévitable est devenue : qui domine l’autre ? L’homme domine-t-il la femme ? Le plus riche le plus pauvre ? L’autre jour, j’étais en train d’engager la conversation dans un bar avec un jeune homme, qui m’a dit : « De toute façon, tu es le plus vieux et tu es professeur, tu as le pouvoir. » Je lui ai répondu : « Mais toi, tu es celui de nous deux qui est beau et a la vie devant soi, n’est-ce pas une autre sorte de pouvoir ? » À mon sens, ces approches idéologiques manquent ce qui se produit en nous quand nous sommes sous l’emprise du désir, et qui n’est pas si simple à décrire : le monde, les autres et nous-mêmes se trouvent métamorphosés, chargés d’une intensité nouvelle. La poésie raconte cela beaucoup mieux que les théories universitaires, qu’elles soient freudiennes ou foucaldiennes »

Je reviens (MB). J’avoue être assez joyeux à la lecture de ce qui précède. Pour l’avoir écrit mille fois, pour avoir fait l’apologie des mots dans l’amour et l’amour des mots et les mots de l »amour, sans lesquels l’amour ne devient qu’un mot.

Je le suis d’autant que, comme vous le savez, j’écris depuis déjà de longs mois un essai sur le concept de « romantica » (qui n’est pas le romantisme, allez lire l’ébauche de billet plus bas) et dans lequel je fais la guerre aux pas de danses mécaniques, métaphore des postures contemporaines et encense l’enlacement sensuel accompagné par le mot et même les mots profus, diffus, pléthoriques. L’érotisme y gagne à tous les coups.

Comme un danseur de boléro qui murmure à la femme qu’il tient dans ses bras qu’il l’aime. Le mouvement et le mot.

Je termine à la fin de l’Eté, si j’en ai la force (il en faut beaucoup pour écrire sur le sentiment) mon essai sur le « Romantica ». Long et dense. Erotique, amoureux.

retour vers le futur

C’est donc l’Eté. Je pense très fort à un ami disparu. Je n’avais jamais réussi à le faire prendre position sur notre Président, lors des élections présidentielles. Magicien du combat contre le conflit, il souriait lorsque je faisais semblant de m’emporter sur le politique. Même s’il savait qu’en réalité, je n’en avais rien à faire de ce type de débat, les structures m’intéressant plus que les personnages et les personnes que j’aime plus que ceux que je ne connais pas. Et le sentiment et même l’amour plus que les bureaux de vote. Ce qui fait hurler un autre ami qui m’affirme qu’il ne s’agit pas des mêmes champs et que j’exagère à tout ramener au sentiment ou à l’enlacement des rêves.

Je lui réponds que je suis diplômé en Sciences Politiques, ce qui le calme un peu. Les diplômes sont des gages et permettent les égarements ou les écarts interdits aux manants. J’assure que je ne profite presque jamais de cette facilité, de cette ineptie.

J’avais donc, emporté par la nécessité ambiante, écrit un petit texte polémique. Je le cherchais depuis quelques semaines, dans mes tablettes, mes smartphones et mes ordinateurs, de bureau, personnels, de chambre à coucher.

Je l’ai retrouvé. Je le livre ci-dessous, brut de décoffrage :

« MACRON OU LA FORCE DE L’ENNUI. Introduction à la critique du pragmatisme

« Tout ce qui n’est pas passion est sur un fond d’ennui.” (Montherlant)

Nous n’avons pas de guerre, et c’est tant mieux, ni d’Affaire Dreyfus et c’est dommage.

En réalité, le mot de Clausewitz devrait être retourné. Lorsqu’il précise que « la guerre est la continuation politique par d’autres moyens », l’on peut, dans la même logique proclamer aussi que la politique est la continuation pacifique de la guerre, le substitut au conflit des corps, éventuellement cathartique, mais là ne se trouve pas notre propos. Et que le conflit, lorsqu’il n’est pas violence physique ou atteinte aux droits de la personne n’est pas simplement acceptable, il est utile.

Nécessité de la disputatio. Nous avons besoin de cette passion, de cette disputatio, de ces débats sans fin, de cette violence verbale, de la droite, de la gauche, de nos placements dans l’espace des idées comme des matadors prêts à combattre, de la fâcherie, du mépris de l’idéologie concurrente, du cri après des diners arrosés. Non pas pour simplement crier, mais placer sa propre parole dans celle de son groupe et permettre par cette appartenance d’exister. Les conflits politiques représentent, pas toujours certes, mais majoritairement, les conflits d’intérêts que l’on ne peut gommer par l’affirmation béate de la nécessité du consensus. Les classes sociales existent, les groupes sociaux aussi, comme les idéologies subséquentes.  Et on ne peut les anéantir sous le discours qui n’est plus celui du « rassemblement », sempiternel discours qui a toujours échoué, mais sous celui, plus grossier (donc plus accessible) du « pragmatisme ». A cet égard, la césure entre la philosophie américaine d’une part et celle européenne, et sur laquelle l’on reviendra, est symptomatique de l’impossibilité du pragmatisme dans une Europe méditerranéenne.

Pragmatisme terne. Celui qui prétend rassembler la France entière est un grand faiseur, tant sa diversité de toutes natures est patente. Celui qui se prétend n’être ni de droite, ni de gauche est un peureux de l’affirmation.

Mais celui qui affirme, dans un prétendu paradigme « nouveau » dont il se fait le héraut, être un « pragmatique » qui peut être d’accord avec tout s’il est d’accord, qui affirme que « le programme » n’est pas utile et que la jeunesse et la réponse au coup par coup, dans l’amour et la poésie et la compréhension doivent être, désormais la norme n’est ni un bandit, ni un imposteur, ni un chevalier. Il est simplement ennuyeux. Mais également dangereux.

C’est à partir de ces prémisses sur le politique et sa nécessité, au sens spinozien du terme qu’on se propose ici de démontrer le danger de l’ennui dans une France objectivement divisée et qui a besoin d’affirmer ses positions, sauf à priver les citoyens de la parole violente qui constitue leur existence, à la place où ils se trouvent.

En d’autres termes, démontrer que Macron ne porte que l’ennui et qu’il est un danger pour notre passion, et, partant, pour le pays.

Diner entre amis. L’idée de cette petite contribution m’est venue lors d’un diner avec un couples d’amis de très longue date, lorsque j’ai entendu l’épouse proclamer qu’elle « votait Macron ». Nous nous étions fâchés sur une question politique, il y a quelques années. Et ses convictions, dans la violence verbale, étaient loin de ce que peut représenter le pragmatique candidat. Elle nous accusait de ne pas être dans l’idéologie, à vrai dire dans celle, presque proudhonienne, de gauche. Et lorsque, sidéré, j’ai posé la question du pourquoi, elle m’a répondu : « il est jeune, beau, cool et pragmatique, il n’est pas dans le conflit ».

Danger du pragmatisme. Une France sans conflit, une France sans l’affrontement verbal, du style nordique ou allemand n’est pas concevable. Et le pragmatisme qui ne laisse pas le champ libre à l’expression idéologique, encore une fois utile dans la constitution des existences individuelles, de l’affirmation d’un groupe est un danger.

L’idée, lorsqu’elle est expulsée au profit de la réalité, se retrouve ailleurs, nécessairement. Dans la violence physique, dans l’émeute, presque une émeute de soi.

On partira donc de l’histoire du politique depuis nos grecs, pour rappeler la constitution des champs sémantiques et la matérialité des groupes, pour passer à la politique et son émergence dans les démocraties modernes, pour finir par une analyse du danger du pragmatisme narcissique puisque sans supports, autre que celui qui est donné à voir. ». Fin.

Je ne livre pas la suite. Trop théorique. On aura tout compris dans cette introduction.

La seule question qu’il faut désormais se poser est celle de savoir si l’on s’ennuie sous le règne de Macron. Une chose est certaine, me souffle mon assistante : les usagers du RER ont été bien « ennuyés ». Facile.

La photo en tête a été prise à Naples. La vitrine du vendeur est « pragmatique ». La relique religieuse qui côtoie la femme splendide aux seins nus ne peut gêner, il n’existe pas de conflit entre ces deux modes d’appréhension du monde. Il faut être d’accord avec tout, il faut être pragmatique. Surtout quand ça fait vendre.

 

 

 

Tristeza III. Le ravage, encore.

C’est une amie, très chère, psychanalyste acharnée, jamais de passage,très sérieuse dans l’apologie joyeuse de toutes les vies du dedans, du dehors et, partant, chercheuse des mots triturés, travestis, joués, balancés, déterrés, qui, à la lecture de mes petits billets sur la tristesse (Tristeza I, Tristeza II, cf infra) me fait remarquer que le mot désigne autre chose du côté des agrumes.

Elle cite Wikipédia:

« Le virus de la tristeza des agrumes, ou CTV (acronyme de Citrus tristeza virus) est une espèce de phytovirus du genre Closterovirus qui affecte la plupart des espèces de plantes du genre Citrus. Cette maladie, qui entraîne le dépérissement des arbres, est le principal fléau de l’agrumiculture dans le monde.

Le nom de « tristeza », qui signifie « tristesse » en portugais et en espagnol, lui a été donné par les agriculteurs du Brésil et d’autres pays d’Amérique du Sud en référence aux ravages causés par cette maladie dans les années 1930. Le vecteur le plus efficace de la transmission de ce virus est un puceron, Toxoptera citricida, ou puceron brun des agrumes. »

On avait donc raison. Saloperie de tristesse.

Montaigne, très chic

Il ne s’agit pas, comme le croit mon fils qui, impoli, lit par-dessus mon épaule, de décrire une Avenue parisienne du même nom, très chère au Monopoly, mais plus simplement de revenir à celui que beaucoup considèrent comme un maître, un grand maître, souvent, comme toujours sans l’avoir lu ou en ayant tenté de le lire et en abandonnant, tant la lecture, même lorsque le vieux français est traduit, est difficile, les expressions donnant souvent lieu à contresens où à perplexité.

Donc, Montaigne. Juif marrane, paraît-il, de source sûre, ce qui, évidemment n’excuse ou n’ajoute rien. Sauf à considérer qu’un juif est nécessairement intelligent. Ce qui n’est pas la cas.

On y est donc revenu, difficilement, on l’avoue, pour revoir et comprendre l’engouement de certains de nos intellectuels ou philosophes qui se posent, à vrai dire qui posent (au sens du défilé de mode) sur le trio Epicure, Spinoza, Montaigne.

On a même acheté sur Amazon  le bouquin de Marcel Conche, philosophe de haut vol, et que l’on admire, grâce à Comte-Sponville, malgré ses litanies sur la Nature entendue plus comme celle de la Corrèze que comme celle du Tout (Montaigne ou la conscience heureuse. Puf. 18 euros)

Alors ? En gros :

– aucun devoir de prendre part au malheur des pauvres ou d’embarasser son âme des maux d’autrui, les siens pouvant suffire. “Privilège d’insensibilité”. Pas d’obligation d’amour qui accroîtrait la tristesse

– pas de devoir de souffrir, la souffrance étant à fuir.

– pas chrétien, volonté de contentement de la vie telle qu’elle est sans attendre l’autre, ailleurs, après..

– pas de sentiment de culpabilité.

– Bonté et compassion naturelles, notamment envers les pauvres ce qui contredit une des premières propositions

– contre la bassesse des hommes, leur cruauté, leur action dans le mal.

– méfiance de la politique, laquelle n’est pas la morale..ce qui permet de prôner l’abstention en politique (l’inaction étant la meilleure des actions) Ainsi comme le souligne Conche “par l’action politique nous construisons le temps, par l’action morale, nous construisons l’éternité”.

– ne toucher à rien, de peur de rompre l’équilibre précaire d’une situation à accepter comme telle, y compris le régime en place, tout obéissant à des lois naturelles autonomes et fragiles (”tout ce qui branle ne tombe pas“). Donc sujet fidèle et obéissant.

-rester dans le concret et le détail, sans grand dessein, sans “illimité”, seuls comptant la tâche sans lustre et, évidemment la recherche de la sagesse.

– sagesse dans l’acceptation pure et simple de la vie telle qu’elle est, sans fioritures de pensée, dans la nécéssité naturelle (ce doit être ici que d’aucuns croient, inocemment faire le paralèlle avec Spinoza)

– en bref : être naturel, connaitre sa nature etc, etc..la vraie vie étant ici, sans circonvolutions de l’esprit. Le sage est évidemment celui qui est mesuré, non “ondoyant”, ni “divers”. Il est “constant”

– inutile d’écrire pour les autres ou les “améliorer”, Montaigne se “fout” des autres, les “insensés”.

– bien sûr : “connais toi toi même”, chercheur de sagesse, sans te croire une exception dans la nature, fin, déjà de l”exception humaine”, Dieu ne faisant dans le tout aucune différence entre ses créatures..Dieu d’ailleurs non connaissable..et les dogmatiques, ceux de “l’illimité’, de la théorie sont aussi des “insensés”..

Et, enfin, une grande pensée : la philosophie est apprentissage de la sagesse, la sagesse art d’être heureux, la vie une liberté, contre la vanité, sans s’attacher à une doctrine puisque ce qui est bien pour l’un peut ne pas l’être pour l’autre.

Etc…etc…

Alors après cette relecture, que dire ?. A vrai dire pas grand chose tant il est vrai que les pensées de Montaigne nous semblent un peu “téléphonées”, dans l’écuelle du sens commun après être passés dans le tamis du snobisme ou du lecteur du Point (”hors-séries », évidemment).

Mais on doit se tromper, on en est sûr. A la réflexion, non. Montaigne ne dit pas grand chose. S’il n’était le fait qu’il écrivait en vieux français, toujours un peu mystérieux etet paradoxalement exotique, il n’existerait peut-être pas dans l’histoire des idées, laquelle, au demeurant, lorsqu’elle est est proposée, n’expose pas la moindre « idée de notre bordelais puisqu’il n’en a pas, en ne faisant que recueillir, pour l’enjoliver le sens commun. Lequel n’a nul besoin de dorures.

Un ami malicieux me demande de le lire dans ce fameux vieux français. On n’y comprend rien. Ce qui revient au même, ajoute-t-il. Il a beaucoup d’humour.

logique brillante

Un diner en ville suppose que l’on puisse y briller lorsque la table n’est pas occupée par des amis intimes qui nous connaissent trop. Je vous livre une petite histoire de logique qui fait toujours fureur.

Vous êtes prisonnier et surveillé par deux gardiens dans une pièce comportant deux portes. L’une des portes mène à la liberté, l’autre vers la mort.  Vos geôliers sont adorables. Ils vous permettent de poser une seule question à l’un des gardiens. Si vous trouvez la porte de la Liberté, vous sortez (en courant…). L’on sait, simplement que l’un des gardiens dit toujours la vérité alors que l’autre ment en permanence. Il y a une seule question à poser pour ne pas mourir. Laquelle ?

J’ai réfléchi. J’ai trouvé. J’étais très fier. Je lui ai répondu. Il m’a félicité. Essayez de trouver sans tricher, sans lire plus bas, là ou je donne la réponse.

Pas trouvé ? Allez, je vous donne la réponse :

Il suffit de s’adresser à l’un des gardiens en posant la question suivante : « Si j’interroge votre collègue sur la porte qui mène à la mort, laquelle m’indiquera t-il ? ON VOUS RÉPOND : PRENEZ SANS SOUCI LA PORTE INDIQUÉE PAR LE GARDIEN !!!

C’est simple : si la question est posée à celui qui dit toujours la vérité,  il vous répondra que son collègue menteur aurait indiqué la porte qui mène à la liberté puisqu’il ment tout le temps. Vous pouvez donc prendre la porte désignée.

Si, au contraire, vous avez posé la question au méchant gardien menteur, il vous répondra que son collègue aurait indiqué la porte qui mène à la liberté. Mais il ment tout le temps.

Ainsi, vous pouvez prendre la porte indiquée par l’un ou par l’autre puisqu’il s’agit bien de la porte qui mène à la liberté…

Il faut bien s’amuser dans les blogs et briller en société en vous étonnant que les convives ne trouvent pas immédiatement. Facile, non ?

planter des rosiers ?

Le soleil est impérial et je suis dans une chaise longue, comme un chewing-gum. Le bouquin de Chaim Potok, pourtant admirable, me tombe des mains. Les oiseaux s’en donnent à coeur joie et je sens mon visage se calciner. On se dit, très vite, que la  vie est belle, plus que ne le crie Capra…

J’entends une voix et dans mon demi-sommeil, je crois entendre qu’il s’agit de rosiers…

Je ne réponds pas, ne bouge pas. Le ton de la voix monte d’un demi-ton, pas méchante cependant. Là j’entends parfaitement, mes yeux étant désormais ouverts : « Alors ? On les plante ces 39 rosiers à racine nue ? »

Je me lève et, par mégarde, marche sur le bouquin de Potok. Je suis furieux : je déteste les livres froissés, c’est peut-être pour ça que je me suis mis au numérique et à la tablette. Et, immédiatement, comme au sortir d’un coma qui vous a remis d’aplomb la mémoire, je récite à la voix planteuse les mots de Rousseau sur l’indolence et la paresse. Vous les connaissez, bien sûr. Mais, on ne sait jamais : je les reproduis ci-dessous :

« Il est inconcevable à quel point l’homme est naturellement paresseux. On dirait qu’il ne vit que pour dormir, végéter, rester immobile; à peine peut-il se résoudre à se donner les mouvements nécessaires pour s’empêcher de mourir de faim. Rien ne maintient tant les sauvages dans l’amour de leur état que cette délicieuse indolence. Les passions qui rendent l’homme inquiet, prévoyant, actif, ne naissent que dans la société. Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l’homme après celle de se conserver. Si l’on y regardait bien, l’on verrait que, même parmi nous, c’est pour parvenir au repos que chacun travaille: c’est encore la paresse qui nous rend laborieux.»

réveil kantien

Allez savoir pourquoi, il y a des jours où les réveils sont mystérieux, et, partant, féconds. C’est le cas aujourd’hui. Dans la cuisine, je fixe d’un regard amorphe le liquide qui coule de la cafetière, décidément bien lente. Et, curieusement, me vient, comme un flash, une pensée kantienne, la maxime bien connue du « grand chinois de Königsberg » :

« Que se passerait-il si tout le monde agissait comme moi ? ».

Après avoir bu mon café, j’ai cru, un instant, vraiment un très court instant, que mon action était, effectivement, universalisable.

On se console comme on peut. De je ne sais quoi.

la corde blessante

Un de mes amis, pas très sage, débraillé et souvent ivre, prétend que quelques préceptes de vie concentrés dans de très brèves phrases ou proverbes valent mieux que tous les traités du monde.

 

Je me suis, souvent, moqué de lui, gentiment.

Un jour, alors que nous étions invités chez un homme très riche se vantant de sa richesse devant des convives smicards ou au chômage, cet ami prit la parole, et s’adressant à l’argenté lui dit, en riant bien sûr : « on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu ».

Mon ami a raison : rien ne vaut la phrase courte et définitive.

Une histoire vieille et vraie

JE REPRODUIS ICI UN TEXTE ECRIT IL Y A TRES LONGTEMPS. CE PETIT RECIT D’UNE RENCONTRE EST VRAI. AUCUNE INVENTION, JE L’ASSURE. IL M’EST REVENU APRES AVOIR INSERE MES « TRISTEZA ». VITE RETROUVE DANS LES ARCHIVES

 

Je n’ai jamais su s’il fallait dire « texto » ou « sms » ou je ne sais quoi encore.

Mais, peu importe, chaque fois que je vois Elisa, lorsque j’entends sa voix au téléphone, lorsqu’elle m’envoie ses longs, trop longs e-mails, je me souviens toujours de ces messages et de cette photo, elle envoyée par « mms » par laquelle j’ai découvert son visage malicieux, des grands yeux en amande, comme dit le scribouillard fainéant..

C’était le temps où ils apparaissaient, difficiles à écrire, trois lettres sur chaque touche du téléphone et taper une, deux ou trois fois pour trouver la lettre. Je ne sais plus comment s’appelait cette méthode d’écriture dans la préhistoire de la communication électronique.

C’était une fin d’après-midi d’un dimanche débordant d’angoisse, la pire, sans cause, lorsque toutes les musiques deviennent trop tristes, vous plaquent dans la nostalgie, lorsque ne reste que le silence lourd, gris, étouffant et rien pour vous consoler, puisqu’il n’y rien à consoler. Simplement du poids.

J’entends le petit bip. Et je lis :

« J’écris plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever »

Un numéro de téléphone qui n’est pas dans mon répertoire.

Pas envie de chercher, je retourne dans mes pensées noires, affalé sur canapé, la télécommande de la chaine hifi dans la main, comme en instance de mon retour qui me fera allumer et jouir de ma musique. Et puis ce maudit mémoire à terminer, vivement la vie active ! Et Geneviève qui ne répond pas, elle doit me tromper !

Nouveau bip, nouveau message, même numéro :

« Plume abattue, comme moi, à abattre »

Je laisse encore, faussement excédé.

Mais, curieusement, je ne sais si c’est ce message ou une nouvelle onde pointue qui traverse allègrement mon petit salon, je reviens et allume la chaine, source « CD » (j’ai laissé tomber les vinyles, ce que je regretterai plusieurs années plus tard), le dernier que j’ai inséré, le premier disque de Stacey Kent, voix de rêve, légère qui vous remet d’aplomb quand vous en avez envie.

Je me lève, prends mon téléphone et relis le « texto ». « Plume abattue » ? Je connais cette expression, je connais. Je trouve, c’est Gide, dans son Journal, lorsqu’il est persuadé qu’il entame sa fin. Il faut faire vite. Je prends le livre dans ma petite bibliothèque. Je retrouve le passage, j’avais souligné. Journal. 8 Juin 1948.

« …Sans cesse j’entends la Parque, la vieille, murmurer à mon oreille : tu n’en as plus pour longtemps. Si je n’étais constamment et absurdement dérangé, il me semble que je pourrais écrire des merveilles, la tiédeur aidant. Je reprends goût à la vie. J’écris tout ceci plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever, mais avec la constante préoccupation des choses beaucoup plus intéressantes que je voudrais dire… »

Nouveau bip, je lis :

« Plus de goût à la vie, rien d’intéressant. Il me faut m’abattre »

Je m’assieds. Je réfléchis. Me viennent d’emblée, je ne sais pourquoi, le visage d’Ingrid Bergman et d’Anthony Perkins.

Je tape : « Aimez-vous Gide ? Et Brahms ? Sûrement. Appelez-moi et écoutez ».

Puis, vite, je trouve le disque : Brahms, 3ème symphonie (poco allegretto). J’attends.

Le téléphone sonne, j’en étais sûr, je décroche, je fais démarrer le morceau et colle le combiné sur l’enceinte droite. Près de cinq minutes. Je mets sur « pause », et je dis :

 

– Alors ?

J’entends Geneviève qui me demande si je ne suis pas devenu fou, si je m’amuse à briser les oreilles des femmes qui appellent pour dire qu’elles ont envie du corps de celui qui colle du Schuman ou du Beethoven, l’on ne sait trop, au lieu de répondre qu’il prépare un whisky et un lit accueillant !

Je deviens rouge. Je lui dis que je suis fatigué, que la nuit alcoolisée et les bras accueillants, je les préférerais le lendemain.

Elle raccroche, peut-être furieuse. E je retourne dans le vide gris, chaine éteinte. Et là, le téléphone sonne.

Une voix rauque, presque Marlène Dietrich, avec un petit accent, espagnol, j’en suis sûr :

– Quel est votre nom ?

J’étais stupéfait ; Une femme donc, en suspens de suicide, plagiaire de Gide, adressant un texto à un inconnu et qui me somme de prononcer mon nom !

Je ne savais quoi répondre et me contentais d’un faible :

– Quoi ?

Elle dit alors :

– Moi, c’est Elisa, espagnole, Doctorante, locataire d’un studio rue des Ecoles ; Mes SMS vous ont plu ? Bravo. Vous êtes le seul à avoir trouvé pour Gide. Le seul sur environ une vingtaine. Je vais tout vous dire : je m’ennuie les dimanches et j’envoie des textos en inventant des numéros. Quelquefois ils sont bons, actifs. D’une manière générale, on me répond que j’ai dû me tromper de destinataire et je réponds en m’excusant. Puis d’autres, en quête d’aventure me propose immédiatement un rendez-vous et j’insulte très fort. Et ils ne rappellent pas. Alors, celui qui reconnaît Gide et me propose du Brahms, alors là, chapeau !

Je n’ai pas répondu.

Et elle m’a sorti :

– Dans une demi-heure au Balzar, OK ? Je vous reconnaitrai, j’en suis certaine. En attendant, je vous envoie ma photo.

Et elle raccrocha.

J’ai mis mon beau col roulé bleu marine, celui dont tous me disent qu’il me va très bien, et je suis allé au Balzar.

La femme sur la photo était très belle, mais bizarrement, je n’étais pas « en quête d’une aventure », juste le Balzar et la tuerie du gris, la chasse contre le grand chagrin.

Elle était assise sur une banquette, au fond de la salle et m’a fait un petit signe quand je suis rentré. Etais-je si reconnaissable ? Les lecteurs de Gide ou les fans de Brahms étaient-ils flagrants ?

Je me suis assis devant elle qui, évidemment, souriait. Décidément les femmes sourient toujours. Puis, en levant son verre, elle m’a dit :

– de l’amontillado. Ce qui n’est pas si mal pour la France. Ils n’ont pas de fino ici.

Là, je crois avoir été fulgurant, elle ne s’attendait pas à ce que je réponde :

– Il fallait m’inviter au bar des Ecoles, là ils ont du fino. Tio Pepe, muy secco.

Elle a éclaté de rire en disant :

– Brahms, Gide, connaisseur de vins de Jerez. Je suis tombé sur la perle. Mais vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

Je lui dis.

Et elle part dans une tirade, sans s’arrêter, pour me dire encore qu’elle s’appelle Elisa, qu’elle s’amuse beaucoup avec les hommes, mais qu’il n’est pas question d’entrevoir une aventure avec elle, elle est très amoureuse d’un homme qui est parti trois ans sur la banquise, au Pôle Nord, photographier le blanc, toutes les heures, qu’il lui envoie, par satellite, un message tous les jours, qu’ils sont très, très amoureux et qu’il doit revenir l’année prochaine, que ce n’est donc pas la peine de draguer, minauder, tenter, caresser, ca ne servira à rien et que si je n’étais pas content, ce serait le même prix et puis qu’elle adore Gide et sa tristesse et Brahms aussi et qu’elle ne savait pas qu’il avait du fino au Bar des Ecoles et qu’avez-vous pensé de ma photo, et que faites-vous à part draguer les jolies espagnoles ?

Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai demandé :

– vous êtes un ange, voulez-vous être ma sœur ?

Elle m’a pris le visage entre ses belles mains à la peau dorée, très dorée, cette peau de paradis, cette peau du ciel, et m’a embrassé le front.

Nous ne nous sommes plus quittés, des années, un peu amis, un peu amants, malgré sa tirade trop rodée.

Elle est partie un jour en Argentine, je ne sais pourquoi. Je ne l’ai plus revue. C’est elle que je veux appeler quand je suis triste. Mais tous savent que je ne le suis jamais. Evidemment.

Tristeza II

« Que ceux qui n’ont pas connu le chagrin lâchent ces lignes et cliquent pour quitter.

Les chagrins. Pas ceux éternels, nécessaires, qui suivent la perte d’un proche, ou, pire, d’un grand amour (assurément très douloureux), non, non, l’insurmontable, le pire, celui de rien du tout, le chagrin sans cause immédiate, l’insidieux, l’injuste, l’inhumain.

Dans ce chagrin, les pleurs viennent de très loin, d’un magma lointain, noir, boueux, méchant, et nul ne peut les sécher, y compris la femme qui vous aime lorsque, les sentant poindre, bruyants sous votre poitrine, elle tente de vous prendre la main pour la caresser, la serrer mais ne peut comprendre, amoureuse, ce désarroi sans place, ou atteindre, pour le briser, le centre vide d’une âme qui tombe, extirper le caillot noir d’une douleur incassable, immonde. Injuste.

Il tombe sur vous, sec et râpeux sans s’annoncer, souvent lorsqu’une musique surgit alors que votre pensée a quitté le sol dans l’on ne sait quoi. Moi, par exemple, c’est en écoutant celle du générique de « Deer Hunter », le « voyage au bout de l’enfer » de Cimino. A côté de moi, la femme que j’aime. Je devrais lui prendre la main, danser dans les étoiles, jongler avec tous les sentiments du cosmos, mais non, je pleure en silence et tombe dans ce foutu chagrin.

Solitude ignoble, détresse de malheur, saloperie du néant qui s’arrime à votre gorge comme un boulet, en une seconde, sans qu’on s’y attend, pour vous enlacer par mille tentacules, des outils de l’effroi, qui jaillissent d’entrailles souterraines, visqueuses, hors des bleus horizons limpides, et fait s’abattre sur votre corps ces grands chagrins, ces ennemis, comme des squelettes vivants qui bougent bruyamment, comme des milliers de tenailles d’un plomb méchamment durci pour démolir les corps et les êtres. Saloperie.

A vrai dire, j’en suis sûr, nul n’a pu cliquer pour quitter ma page, puisque tous ont connu le chagrin. Il commence à l’heure où l’on pleure sans blessure physique, sans être tombé d’un vélo sur une route de campagne. Il arrive lorsque, enfant, pour une séparation souvent, pour un mot peut-être, les sanglots vous prennent, en saccades comme un moteur froid et vous imposent la solitude qui va alors courir, jusqu’à la grande fin, sur une chair de poule qui ne cesse de vieillir.

Vous acquiescez au propos, j’en suis sûr : il faut débarrasser le monde du chagrin, c’est une plaie. Il faut la panser, j’allais dire la « réparer ». Mais là je me risque ailleurs ».

PS. Ce texte est d’un ami. Je l’ai inséré, sans commentaires, ni ratures dans mon petit site. Je crois qu’il le mérite.

Tristeza

Il y a peu, ici et ailleurs, je tentais de comprendre la tristesse en écrivant que la seule action dont un homme pouvait être fier consistait à la détruire chez celui dans laquelle elle s’enfonçait, surtout lorsque désespéré et orgueilleux, cet être, douloureusement tenaillé, mille noeuds dans le ventre, n’osait pas appeler à l’aide.

Je disais aussi que la plus grande des tristesses n’était pas celle que l’on croyait. Certes la perte, la rupture, en généraient des immenses. Mais non, disais-je crument, la plus grande des tristesse était celle qui venait, sans annonce, comme une corde râpeuse encerclant le cou, lorsque seul(e), dans un fauteuil ou une terrasse de café, arrivait comme une foudre noire et égarée, le sentiment de l’inconsistance d’un passé et l’inutilité d’un futur. Non, non, pas la tristesse d’un moment dépressif. Juste une danse macabre avec l’absurde et la vie en suspens.

Toute une vie, les rires et les rencontres meublent le temps, effacent les interrogations, écrasent la gangue du  non-sens. Puis, brutalement, en regardant ses proches, le ciel, une photographie, en subissant une fatigue sidérale, en ne goûtant plus à la merveilleuse solitude, la tristesse, qui n’est pas encore une fois le petit coup de blues, vient vous prendre à l’estomac, comme un coup de boxeur.

Je disais donc que ce moment est plus puissant dans le mal, que la douleur ou la maladie. Pour mille motifs sur lesquels je ne veux revenir, la répétition risquant de devenir lassante.

Donc, le triste ultime a du mal à appeler à l’aide, par un SMS, un mail, un coup de téléphone. Il a honte de lui, il s’enfonce, ça fait mal.

C’est ce que je disais ici et ailleurs il y a quelques mois ou plus, je ne sais plus.

Aujourd’hui, une chose étrange est arrivée.

Un ami d’enfance, que je n’ai jamais revu depuis des parties endiablées de noyaux d’abricots plombés, appelle au boulot. Il a du trouver sur Internet. Je ne suis pas là. Il laisse un message à l’assistante au téléphone. Il lui dit qu’il a une photo de moi, enfant, et aimerait, vite, « aujourd’hui s’il peut, votre patron » me la remettre. Et il laisse son numéro de téléphone.

L’assistant m’envoie un message.

Je suis assez surpris. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Et me souviens vaguement des traits de son visage.

Mais je sais que derrière, la tristesse, la saloperie de tristesse s’est plantée dans son plexus. Je le sens, je le sais.

J’appelle. Une voix enrouée par la tristesse me répond. On parle quelques secondes. Je lui propose de se voir immédiatement s’il est à Paris. Mille choses à se dire, à raconter, toute une vie, deux vies.

Il me répond :

– Mais comment savais-tu que j’étais triste, coeur serré et boule au ventre ? Je ne savais qui pouvait me sauver. J’ai pensé, idiotement, à toi.

Je lui ai répondu que toute ma vie, j’avais tenté de combattre la tristesse, la mienne et celle des autres, en aimant et en riant, en caressant et en écoutant tous les airs. Mais que j’avais souvent échoué dans ce combat qui ne sied, en réalité, qu’à ceux qui ne connaissent pas ce qu’ils combattent. C’est d’ailleurs un principe de base de l’art de la guerre.

Il a éclaté de rire. Je le vois, en bas de mon bureau, dans 1/4 h, pour un apéro.

Je suis assez joyeux.

Je suis certain que lui aussi.

Mais n’attendez pas, demain, la suite de l’histoire.

La tristesse a été écrasée. Je le sais. Ca suffit…