4 gouttes

On a déjà écrit sur Marcel Cohen, écrivain de la minutie, du détail et des « faits ».

On ne résiste pas à reproduire ce qu’on vient de lire de lui :

« À Pleucadeuc, dans le Morbihan, où chaque année, au mois d’août, se réunissent des centaines de jumeaux venus du monde entier, un homme explique avoir fait la connaissance d’une famille constituée de deux jumeaux ayant épousé deux jumelles et qui, par extraordinaire, avaient donné naissance à deux paires de vrais jumeaux de même sexe qui, dit-il, « se ressemblaient comme quatre gouttes d’eau ».

Marcel Cohen. « Faits, III Suite et fin.« 

PS. En photo d’entrée : des jumeaux éléphants : fait rare, sinon unique.

« si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal »

Je m’étais juré de ne jamais écrire, ni sur le Covid-19, ni sur la prétendue impéritie de nos gouvernants, tant il est facile de manier la critique, collé aux messages Whatsapp lesquels, désormais, gouvernent la pensée. Tous sont devenus, entre deux vidéos ou photos  humoristiques, (essentiels, salvateurs, dans la nécessité) scientifiques, politiques, analystes, polémistes, grands manitous de la vérité.

Le peuple se déchaine. C’est normal, disait Spartacus, lorsque l’on est enchainé.

Il y a sûrement du vrai dans la doxa, l’opinion Facebook. Comme il y a sûrement du faux. Je ne peux, une seconde, croire que nos experts soient des assassins, soucieux du profit des grands laboratoires. Ça sent, ça pue trop le complotisme, ce discours majoritaire.

Tout le monde y va de sa pensée définitive dans cette affaire Raoult. Y compris, désormais, Raphaël Enthoven qui contribue à l’abonnement de l’Express pour 2 euros par mois, sans engagement. Je ne sais pas ce qu’il dit puisqu’aussi bien ça ne m’intéresse pas, même s’il a raison.

Le centre de ma pensée se plante sur les malades, les solitaires, les malheureux. Et sur le bleu du ciel, qu’il faudra bien retrouver et bénir, à la fin du confinement, en applaudissant, à heure fixe, donc à l’aube, lorsque le soleil se lèvera sur un jour non-viral.

A vrai dire, si je viens ici titiller le sujet, c’est pour gloser sur une expression, alors, qu’encore une fois mon opinion me semble aussi vaine que celle de la doxa précitée, y compris la doxa scientifique qui n’aime pas les cheveux longs, qui serait concomitants d’une hérésie. Un peu un « Antoine » de la Science, ce Raoult que je ne veux ni défendre ni vilipender. Ma voix n’étant rien, sauf si elle vient se ternir, rauque, grasse et métallique, par un mauvais virus…

L’expression est celle de mon titre.

La chloroquine, d’après ce que j’ai lu (je ne regarde pas la TV, ni le lis la Presse, mais suis assailli de mails publicitaires qui donnent à lire les titres d’articles pour aller appâter le manant et provoquer les abonnements, à bas prix, à des revues auxquelles je suis déjà abonné…), donc la Chloroquine serait de la Nivaquine. Je viens de l’apprendre. Celle que j’ai pris, pendant plus de 4 mois pour prévenir le paludisme lors d’un long séjour en Asie du Sud-Est, en Malaisie essentiellement.

Elle a des effets secondaires (yeux et cœur). On le sait, on le crie presque. Sans parler des attaques ponctuelles de l’oreille interne pour ceux qui ont cet organe « sensible ». Elle provoque acouphènes et vertiges. Ici, je ne dis que ce qu’on sait.

Donc, attention aux cardiaques et aux glaucomiques. Et, moins grave, aux acouphéniques.

Mais, j’ai cherché en ligne. Est-elle nocive pour les autres ? Je n’ai pas trouvé.

C’est idiot, c’est bête ce que j’écris et ne sais si je vais « publier » mais si « si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal », on devrait essayer, non ?

Ce que les marseillais font, parait-il…

L’intérêt de cette incursion dans le Covid, malgré ma promesse est de réfléchir à cette expression.

Le bien qui ne fait pas du mal. C’est mon leitmotiv.

Il n’y a que ceux qui se flagellent, dont la peau est incrustée par le péché originel et qui détestent le bien, le bon, la jouissance, le bonheur simple, la caresse, la joie des corps, celle des âmes, le frôlement des airs supérieurs, cosmiques et doux ,qui pensent le contraire. Des malfaisants du monde. Des amoureux de la souffrance.

Donc, ça ne fait pas de mal ? Allons-y.

Simple et non intellectuel, non ?

PS. J’aurais pu gloser sur la pensée de Nietzsche, de celle de Heine ou Schopenhauer sur le mal, le bien, la souffrance, l’origine du monde et les nécessités de l’homme.  Ca aurait été plus sérieux. Mais j’ai préféré l’affirmation simple. En m’en tenant là.

Ça fait du bien…

Je clique pour publier ce billet écrit en quelques minutes,sans véritable réflexion ?

Oui.

 

 

 

nature de D

« DIEU OU LA NATURE »

La plupart des commentateurs invoquent l’expression, pourtant peu fréquente, « Dieu ou la Nature » (Deus seu Natura) ou bien « Dieu c’est-à-dire la Nature » (Deus sive Natura), en ignorant que « la Nature » n’est pas dans l’Éthique une définition de Dieu ; ni réciproquement d’ailleurs qu’elle n’y est pas définie par Dieu. En fait, ce qu’entendait Spinoza par « la Nature » avait autant besoin d’être défini que « Dieu ». Car indépendamment des connotations différentes suivant l’usage ou non de la majuscule, l’idée de Nature n’était pas moins polymorphe – et elle l’est toujours – que l’idée de Dieu.

C’est ce qui explique que l’identification de l’un à l’autre a pu être comprise autant comme une divinisation de la Nature, personnalisée de différentes façons, notamment chez les romantiques, qu’une naturalisation panthéiste et matérialiste de la divinité. L’identification des deux termes par « ou » (seu) dans la formule « Dieu ou la Nature », faisant suite à la définition explicite de Dieu par « une substance absolument infinie » en ouverture de la première partie, suggère au contraire que cette définition soit transférée par le « ou », et appliquée à la Nature. C’est effectivement ce qui se passe quand sont introduites les notions de Nature naturante, pour la substance, et Nature naturée pour ses modes. Quant à la conjonction sive, traduite par « c’est-à-dire » ou « autrement dit », elle indique juste l’usage d’une propriété particulière, ou d’une définition comme dans É I, 11, « Deus, sive substantia, etc. », qui reprend la définition, pour l’utiliser dans le mouvement démonstratif de son existence nécessaire.

Tout cela peut expliquer que Spinoza n’ait pas remplacé systématiquement le nom « Dieu » par « la Nature », comme nous serions tentés de le faire nous-mêmes. Mais pourquoi ne pas l’avoir remplacé par ce qui lui a servi de définition, à savoir « la substance », dont il a démontré qu’elle est unique et absolument infinie ?
Un élément de réponse se trouve peut-être dans une intention pédagogique visant à corriger le mauvais usage de noms qui expriment des représentations fausses et conflictuelles d’idées pourtant vraies et connues de tous, comme c’est le cas par excellence du mot « Dieu ». Car d’un côté la théorie de la connaissance dans la deuxième partie se termine par cette proposition que « l’Esprit humain a la connaissance adéquate de l’essence éternelle et infinie de Dieu » (É II, 47) et que « par là, nous voyons que l’essence infinie de Dieu et son éternité sont connues de tous » (ibid., scolie). Mais d’un autre côté, « la plupart des erreurs consistent seulement en ceci que nous n’applIquons pas correctement les noms aux choses » (ibid.). Et ceci s’applique plus particulièrement à la connaissance de Dieu, pas aussi claire pour les hommes que les notions communes, « car ils ne peuvent imaginer Dieu comme ils le font des corps, et qu’ils ont joint le nom de Dieu aux images des choses qu’ils ont l’habitude de voir ; ce que les hommes ne peuvent guère éviter parce qu’ils sont continuellement affectés par les corps extérieurs » (ibid.).
En conservant le mot Dieu avec sa propre définition, Spinoza espère non seulement convaincre ses lecteurs qu’il n’est pas « athée » au sens habituel du terme, mais encore les aider à corriger la fausse représentation qu’ils se font de leur Dieu. On peut lire ainsi l’Éthique, dans la suite du Traité théologico-politique, comme un essai de sauver la religion des croyances anthropomorphes sur la nature des choses et les superstitions qui les accompagnent.
Mais ce serait dommage de réduire ainsi l’Éthique à la fonction polémique, sociale et politique du TTP,  nécessairement datée, dans le contexte du XVIIe siècle et des guerres de religions. L’ambition de l’Éthique, avec sa forme « géométrique », est évidemment de se placer sous l’espèce d’éternité qui caractérise les vérités « éternelles » au sens d’intemporelles, en parlant à tout homme doué de raison, et lui faire y découvrir une actualité, par-delà les problèmes de langage créés par la distance de trois siècles entre son écriture et sa lecture.
La question reste donc toujours posée de savoir pourquoi, dans ce contexte purement philosophique, en commençant par « la nature divine » pour suivre l’ordre du philosopher, Spinoza conserve, tout au long de l’Éthique, le mot « Dieu » – « cet Étant éternel et infini que nous appelons Dieu, ou la Nature » (É I, appen.) –, avec toutefois sa propre définition ; indépendamment d’une intention socio-théologico-politique ou d’un souci pédagogique de relativiser l’usage des noms, tout particulièrement de celui-ci comme il l’explique dans le scolie de É II, 47. »

 

 

Roth, again

Presque obsessionnellement, je reviens à Joseph Roth (voir un précédent billet).

Je colle ci-dessous l’introduction à la nouvelle traduction de ce qui était « le poids de la grace » et qui est devenu « Job, roman d’un homme simple », il est vrai, titre qu’avait choisi Roth lui-même…

(Roman eines einfachen Mannes de Joseph Roth précédemment paru en
1965 aux éditions Calmann-Lévy (puis repris au Livre de Poche) sous
le titre Le Poids de la grâce dans la traduction de Paule Hofer-Bury. Titre original : Hiob. Roman eines einfachen Mannes (1930) Texte extrait de Joseph Roth, Werke 5,
Romane und Erzählungen 1930-1936
édité par Fritz Hackert Éditeur original : Verlag Kiepenheuer & Witsch, Cologne,
et Allert de Lange, Amsterdam, 1990 ISBN original : 3-462-01993-7 ISBN : 978-2-02-107566-3 © Février 2012, Éditions du Seuil
pour la traduction française et la présente édition www.seuil.com)

PRÉSENTATION

« Il est, dans la littérature d’expression allemande, un petit livre encore trop méconnu, mais important – et attachant – à plus d’un égard : il s’agit du fragment narratif intitulé Le Rabbin de Bacharach, écrit en 1824-1825 par l’un des représentants les plus éminents de ce que l’on a pu appeler la symbiose judéo-allemande, le prosateur et poète Heinrich Heine. Envisagé à l’origine comme un grand roman historique sur le ghetto médiéval allemand et sur l’épanouissement culturel du judaïsme espagnol avant l’expulsion des juifs, l’œuvre nous est parvenue sous une forme très lacunaire et imparfaite : pour des raisons qui tiennent tout autant au rapport complexe qu’entretenait l’écrivain avec sa judéité qu’à un contexte social et historique (celui de l’Allemagne du Vormärz – les années 1815-1848) décidément peu favorable aux juifs, Heine abandonna la rédaction de son roman pour se tourner vers d’autres projets, notamment ses Tableaux de voyage et son Livre des chants. On sait qu’il revint dans les dernières années de sa vie aux thématiques juives et qu’il poursuivit, dans sa production poétique postérieure à 1848, les réflexions qu’il avait pu entamer dans Le Rabbin de Bacharach : on pensera aux célèbres Mélodies hébraïques du Romancero et à toutes les « lamentations » dans lesquelles le poète accablé par la maladie se représente sous les traits conjugués de Job et de Lazare. Ce qui, parmi tant d’autres choses, fait le prix du roman inachevé de 1824-1825, c’est le désir manifeste qui anime son auteur de faire entrer le monde traditionnel juif dans la littérature allemande, de le faire exister, par le biais de la langue allemande, comme une réalité digne d’intérêt au sein d’une grande œuvre littéraire. On doit à ce petit livre des pages saisissantes sur la précarité de l’existence des communautés juives dans l’Allemagne rhénane du Moyen Âge, et des pages émouvantes sur le déroulement des fêtes juives. Un siècle plus tard, c’est un autre représentant illustre de la culture judéo-allemande qui entreprend à son tour de représenter dans un roman le mode de vie des communautés juives traditionnelles : Joseph Roth, qui avec Job. Roman d’un homme simple (publié en 1930 aux éditions Gustav Kiepenheuer à Berlin) va connaître un grand succès littéraire et s’affirmer comme l’un des plus remarquables prosateurs de la langue allemande. Roth n’est certes pas un débutant, il a précédemment déjà publié six romans consacrés aux équilibres instables et aux symptômes de crise d’une Europe que la Grande Guerre a bouleversée dans sa substance, et par ailleurs il jouit d’une réputation de journaliste et de reporter de talent – les textes qu’il écrit pour le compte de la prestigieuse Frankfurter Zeitung n’ont objectivement pas à rougir de la confrontation avec ses œuvres narratives. Mais on est fondé à considérer que Job représente un tournant décisif dans la carrière d’écrivain et dans la physionomie de l’œuvre de Joseph Roth. Dès les premières lignes, qui font ostensiblement écho à celles du Livre de Job (« Il y avait jadis, au pays d’Uç, un homme appelé Job : un homme intègre et droit qui craignait Dieu et se gardait du mal »), il y apparaît comme un vrai conteur, héritier de la tradition narrative juive, mais aussi des grands romanciers du XIXe siècle européen. À une époque où le roman se fait de plus en plus le véhicule de la réflexion philosophique, ou bien se mêle à l’essai, Roth réaffirme la dignité et le primat de la narration. Les romans et récits écrits à partir de Job seront tous des manifestes en faveur du plaisir de raconter. Et surtout l’on voit Roth se tourner dorénavant vers l’évocation de réalités fragilisées, voire détruites par l’agir des hommes : en l’occurrence le monde du judaïsme d’Europe centrale et orientale, et celui de l’Autriche-Hongrie de François-Joseph. Deux ans après Job, Roth donnera en effet son grand roman sur l’effondrement de la double monarchie, La Marche de Radetzky, publié lui aussi aux éditions Gustav Kiepenheuer. La représentation sensible et souvent poétique de ces deux univers constituera dès lors la dominante de l’écriture narrative de Roth, ce qui lui valut d’être considéré de manière quelque peu réductrice comme le chantre nostalgique d’un monde disparu. C’est oublier que, tant dans le tableau qu’il brosse des communautés juives d’Europe centrale et orientale que dans les pages qu’il consacre à l’empire des Habsbourg, Roth fait preuve d’une clairvoyance et d’une justesse d’analyse parfaitement intransigeantes. La phase de rédaction de Job. Roman d’un homme simple se situe à un moment de la création rothienne où l’écrivain décide d’affirmer sa singularité, sa voix propre : il n’a plus à prouver son talent littéraire, pas davantage qu’il n’a besoin de s’agréger aux rangs de quelque école ou de quelque mouvement que ce soit. C’est ainsi que, dans un essai publié en janvier 1930 dans la revue Die Literarische Welt, il tourne résolument le dos à la « Nouvelle Objectivité », courant avec lequel il avait au demeurant entretenu des rapports assez distants. Et c’est ainsi qu’il choisit de porter désormais son regard de romancier sur des thèmes et des univers qui l’habitent depuis longtemps. Il semble prendre conscience de l’urgence qu’il y a pour lui à écrire sur ces communautés juives d’Europe centrale et orientale qu’il connaît depuis l’enfance sans leur avoir pleinement appartenu, et qu’il sait menacées dans leur existence par l’exode vers les grandes métropoles d’Europe occidentale (Vienne, Berlin, Paris), par l’émigration économique vers les États-Unis, ou par le départ pour Eretz Israel dans le sillage du mouvement sioniste. Tout cela, il l’a exposé et analysé avec précision dans son essai Juifs en errance, publié en 1927, qui peut se lire d’une certaine manière comme une étude préparatoire à Job. Là encore, la sympathie qu’il éprouve pour le monde traditionnel juif n’interdit pas la lucidité : pas plus dans l’essai Juifs en errance que dans le roman Job Roth ne passe sous silence l’exiguïté de la bourgade juive (le shtetl) – qui s’oppose dialectiquement à la vastitude des paysages galiciens ou ukrainiens –, la misère des conditions de vie, les formes de promiscuité sociale, les dérives d’une orthodoxie religieuse qui parfois confine à l’obscurantisme, les menaces permanentes venues de l’extérieur (épidémies et pogromes). Mais ce qui ressort plus que tout de ce tableau du monde juif de l’Est, c’est la proclamation de la dignité et de la noblesse de ces hommes et femmes avec lesquels l’écrivain se sent si intimement lié. L’attachement sentimental de Roth au monde de l’Ostjudentum est toutefois mêlé de distance : l’éloignement est tout d’abord d’ordre spatial et chronologique, puisque l’écrivain se penche sur cet univers alors qu’il a quitté les confins galiciens de l’ancienne monarchie austro-hongroise depuis bien longtemps et qu’il exerce son métier de journaliste et de romancier dans de grandes villes européennes comme Vienne, Berlin, Francfort ou Paris ; mais il est également d’ordre culturel, puisque Roth n’est pas à proprement parler issu du monde du shtetl. À Brody, sa ville d’origine, il lui arrive certes, dans son enfance et son adolescence, de côtoyer des juifs hassidiques et d’entendre parler yiddish, polonais ou ruthène, mais il est scolarisé dans des établissements où la langue de travail est l’allemand. Il fréquente le lycée impérial et royal de Brody et y obtient en 1913 le baccalauréat avec la mention d’excellence « sub auspiciis imperatoris », avant d’entamer des études de littérature allemande à Lemberg, qu’il poursuivra à Vienne. Son éducation fait de lui un représentant de la minorité culturelle germanophone de Brody, de la même façon que Kafka appartenait à la minorité culturelle allemande de Prague. Et il y a, dans le regard porté par Roth sur les communautés juives traditionnelles, quelque chose de Kafka découvrant avec un émerveillement nostalgique le théâtre yiddish. Mais si Roth n’est pas directement issu de l’univers du judaïsme traditionnel d’Europe centrale et orientale, encore qu’il le connaisse très bien, il n’appartient pas non plus pleinement au monde des grandes métropoles occidentales dans lesquelles il s’établit successivement. Sa position est plutôt celle d’un entre-deux, et il y a peut-être là une explication au déracinement de l’auteur, à son impossibilité à se fixer, à sa prédilection pour les lieux associés à l’errance, gares et hôtels. La poésie mélancolique des paysages connus pendant l’enfance et l’adolescence ne cessera jamais de l’habiter (en témoignent les nombreuses descriptions des contrées galiciennes ou volhyniennes dans Job, La Marche de Radetzky ou Les Fausses Mesures, en témoigne aussi le récit inachevé intitulé Fraises sauvages), les visages des juifs de l’Est lui reviendront souvent en mémoire (là encore il n’est que de penser à des œuvres comme Job, Tarabas ou Le Marchand de corail – et peut-être également à cette photographie de son grand-père maternel, patriarche à la longue barbe et au regard doux, que l’on voit dans la biographie écrite par David Bronsen), et il aura plaisir à évoquer leur apparence vestimentaire, leurs coutumes, leur mode de vie et leurs langues (le yiddish et l’hébreu). Arrivé à Vienne en 1913 pour y poursuivre les études universitaires entamées à Lemberg, Joseph Roth semble avoir été frappé par le regard condescendant, voire hostile qu’on jetait sur ces juifs de l’Est qui avaient quitté leur shtetl essentiellement pour des raisons économiques et qui se regroupaient dans certains quartiers de la ville comme ceux de Brigittenau ou de Leopoldstadt. Ils y importaient leur mode de vie traditionnel et continuaient d’y porter le caftan qui les distinguait du reste de la population. On trouve dans le livre de Rachel Salamander Le Monde juif d’hier (1860-1938), ainsi que dans la remarquable édition illustrée de Juifs en errance publiée à Vienne par Christian Brandstätter, de beaux témoignages photographiques de cette présence exotique des Ostjuden dans les rues de Vienne (ou de Berlin). Les hostilités déclenchées en 1914 par l’attentat de Sarajevo provoquèrent à Vienne un afflux massif de juifs de l’Est originaires notamment de Galicie, territoire limitrophe de la Russie des tsars et théâtre de nombreux combats de la Première Guerre mondiale, ce qui n’alla pas sans accentuer les tensions entre les Viennois « autochtones » et ces nouveaux arrivants. Il est à noter que les juifs viennois assimilés regardaient souvent eux aussi les juifs de l’Est avec une certaine incompréhension. C’est ce mélange de condescendance, d’hostilité et de méconnaissance vis-à-vis des juifs de l’Est que Joseph Roth a voulu combattre, des années plus tard, en écrivant son essai Juifs en errance. En véritable passeur de culture, il s’adresse à ses lecteurs allemands et autrichiens, et tente de leur expliquer qui sont ces juifs à l’idiome étrange, vêtus de caftans, que l’on croise dans certains quartiers de Vienne, de Berlin ou de Paris. Il est mû en cela par l’idée qu’une meilleure connaissance de l’autre est la seule manière de venir à bout des préjugés. C’est en ce sens aussi qu’il déclara un jour : « Dans mes romans, je traduis les juifs à l’attention de mes lecteurs. » L’entreprise de « traduction » dont il est ici question est à entendre tout autant dans une acception métaphorique (l’écriture romanesque étant envisagée comme une démarche pédagogique visant à mettre à la portée du lecteur des contenus qui lui étaient inconnus, à rapprocher de lui un monde étranger dont il ne soupçonnait pas la richesse) que dans un sens plus strictement linguistique. Car c’est dans la langue littéraire allemande qui constitue l’horizon de référence de ses lecteurs et qu’il a lui-même appris à manier grâce à la fréquentation des grands prosateurs, dans une langue qu’il maîtrise souverainement tout en lui donnant des inflexions, un rythme et une mélodie qui lui appartiennent en propre, que Roth entreprend de dire le monde juif d’Europe centrale et orientale. Cette démarche traductive se caractérise par une grande rigueur dans sa mise en œuvre : afin de ne pas dérouter son lecteur, l’écrivain emploie des termes allemands immédiatement parlants ou suggestifs pour désigner les réalités de l’univers ostjüdisch. Il est aidé en cela par cet outil précieux qu’est en allemand la possibilité de créer des mots composés facilement compréhensibles parce que fondés sur la mise en relation sémantique de racines simples. En véritable « traducteur » – et il nous semble qu’il faille prendre le terme au sérieux –, Roth s’interdit les deux écueils qui menacent la qualité de toute traduction : celui qui consisterait à parsemer le texte de termes techniques empruntés à d’autres langues (en l’occurrence il se fût agi du yiddish ou de l’hébreu) et celui qui consisterait à expliquer certaines réalités par des périphrases (voire des notes de bas de page) qui alourdiraient la narration et contreviendraient à cette exigence de concision qui est la marque de son style. C’est ainsi que Roth s’emploie à trouver des équivalents allemands pour tout ce qui renvoie aux aspects vestimentaires ou rituels du monde juif : il ne sera ainsi jamais question du tallit, des tefillin ou des matsot, mais de Gebetmantel (« manteau de prière » ou plus usuellement en français « châle de prière »), Gebetriemen (« phylactères », littéralement « lacets de prière » ou « lanières de prière ») et d’Osterbrote (« pains de la Pâque »), le sofer sera nommé Bibelschreiber (« scribe de la Torah »), la fête de Pessah sera retranscrite par Ostern (« la Pâque ») et celle de Shavouot (fête du « Don de la Torah ») par Pfingsten (« la Pentecôte ») ; et quant aux fêtes du mois de Tishri, qui englobent et encadrent Yom Kippour (le « Grand Pardon »), elles seront sobrement appelées Hohe Feiertage (les « Grandes Fêtes »). Le protagoniste du roman, Mendel Singer, dont la fonction sociale et religieuse est de transmettre à de jeunes garçons la connaissance des Écritures, ne sera jamais qualifié de melamed, ce qui eût été la dénomination la plus appropriée du point de vue de la réalité sociologique, mais plus simplement de Lehrer (« maître d’école »). Le terme shtetl enfin, qui renvoie à la bourgade juive d’Europe centrale et orientale magistralement étudiée par Rachel Ertel, ne sera pas davantage employé (alors qu’il eût été aisément compréhensible au sein d’un texte rédigé en langue allemande), Roth lui préférant la transcription Städtchen (« petite ville »). Et pourtant, malgré (à moins qu’il ne faille au contraire dire par le biais de ?) tout ce travail d’homogénéisation et de retranscription linguistiques, la matière textuelle de Job. Roman d’un homme simple est indéniablement pétrie de toute la substance de l’univers de l’Ostjudentum. Dans la droite lignée du Rabbin de Bacharach (il n’est d’ailleurs pas interdit de déceler dans les évocations du shabbat et de la fête de Pessah qu’on trouve respectivement aux chapitres I et XV de Job une manière d’hommage rendu à la langue de Heine), Roth parvient à écrire un véritable roman judéo-allemand qui, en s’appuyant sur tout un travail de transcodage culturel et linguistique qu’ont étudié Gershon Shaked et Sidney Rosenfeld, s’écarte tout autant de la tentation du folklorisme souriant que de celle du didactisme pesant. Job. Roman d’un homme simple ne se réduit bien entendu pas à être le tableau d’un univers méconnu et à ce titre profondément exotique, c’est aussi et avant tout un récit qui retrace le destin tout à la fois singulier et exemplaire d’un homme et d’une famille. Un livre qui fait droit à la singularité des êtres parce que Roth, dont on connaît le talent d’observateur et la sympathie innée pour les existences modestes dont il sait mettre au jour, comme nul autre, la richesse insoupçonnée, se révèle encore une fois un maître pour ce qui est de la caractérisation et de l’individualisation de ses personnages. Le roman le conduit à montrer de quelle manière un homme que rien ne distinguait a priori des stéréotypes sociaux du shtetl, un modeste melamed de Volhynie, province de l’empire des tsars limitrophe de la Galicie austro-hongroise, va se hisser, à la suite des épreuves qui s’abattent sur lui, à la grandeur tragique d’un Job des temps modernes. Et c’est en même temps un récit qui a valeur d’exemplarité : l’histoire de la famille Singer, qui abandonne l’univers misérable de sa bourgade volhynienne pour émigrer à New York, est celle de l’émigration juive du début du XXe siècle. Tout ce que Roth nous dit de la misère humaine, des filières de l’émigration, des passeurs et des compagnies transatlantiques est corroboré par un très bel ouvrage de Martin Pollack tout récemment paru aux éditions Zsolnay (Vienne) sous le titre L’Empereur d’Amérique. Le grand exode galicien. À l’instar de Kafka qui écrivit son roman Amerika/Le Disparu sans jamais avoir mis les pieds aux États-Unis, Roth (qui ne traversa pas davantage l’Atlantique) décrit avec une justesse stupéfiante le déracinement de ses personnages et imagine leur difficile acclimatation dans leur nouveau pays. La tension entre singularité et exemplarité se double dans le roman d’une autre tension, celle entre l’histoire du présent et un récit venu du fond des âges : tandis qu’aux marges de la destinée emblématique et singulière de la famille Singer résonnent les coups de tonnerre de l’histoire (le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la révolution russe, l’entrée en guerre des États-Unis), le texte est parcouru par la référence sous-jacente au personnage biblique de Job, dont on sait à quel point il a pu nourrir l’imaginaire des écrivains et des peintres, et à quel point aussi il a pu être interprété comme un personnage emblématique de la destinée du peuple juif. Ainsi que le suggère le titre même du roman, Roth entend proposer ici une variation littéraire moderne sur l’histoire de Job : le destin tragique des enfants et de la femme de Mendel Singer confronte un homme profondément religieux à l’expérience de la souffrance et l’amène à une interrogation douloureuse sur la justification théologique des épreuves qui s’abattent sur l’homme. Roth nous montre Mendel comme un homme tâtonnant dans l’obscurité, à la recherche de la faute qui est à l’origine de tous ses maux, un homme poussé à réexaminer la validité de toutes ses certitudes. Cette faute réside-t-elle (seulement) dans l’abandon – contraint par les circonstances économiques et les dispositions légales de l’émigration en Amérique – du plus jeune fils de Mendel Singer, Menuchim, un enfant épileptique dont viendra finalement le salut ? Comme tous les chefs-d’œuvre, le Job de Roth a suscité une littérature critique abondante et des interprétations parfois divergentes, sur lesquelles il n’y a pas lieu de s’étendre ici. Disons juste que l’interprétation de ce roman est fréquemment fonction de l’importance qu’on accorde à la présence de la référence au Job biblique dans la trame du récit. Tandis que certains exégètes invitent à considérer le roman comme un palimpseste et à le lire comme le récit d’une quête religieuse qui retravaille le texte biblique, d’autres estiment au contraire que Roth joue de manière ironique et déceptive avec cette référence pour mieux représenter le désarroi de l’homme moderne. Qu’il nous soit simplement permis de renvoyer le lecteur aux développements lumineux que Claudio Magris consacre à Job. Roman d’un homme simple dans son livre Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive orientale. Avec une érudition qui s’allie à une grande élégance de plume, l’auteur triestin resitue l’œuvre narrative de Roth dans le contexte culturel et spirituel de l’Ostjudentum, et s’intéresse tout particulièrement au dialogue qu’elle peut entretenir d’une part avec la littérature yiddish et d’autre part avec la pensée du hassidisme, courant religieux étudié entre autres par Jean Baumgarten. Du roman ici présenté il a existé précédemment deux traductions françaises : la première, due à Charles Reber, publiée en 1931 sous le titre Job. Roman d’un simple juif par la Librairie Valois à Paris, sombra rapidement dans l’oubli ; la seconde, réalisée par Paule Hofer-Bury, parut en 1965 aux éditions Calmann-Lévy à Paris sous le titre Le Poids de la grâce avant d’être reprise au catalogue du Livre de poche. C’est grâce à cette seconde traduction que bien des lecteurs français ont découvert et appris à aimer le chef-d’œuvre de Roth. La traduction mise en chantier par Blanche Gidon, amie et confidente de l’écrivain que l’on connaît notamment pour la version française qu’elle donna de La Marche de Radetzky, aboutit quant à elle seulement à la publication de quelques pages isolées. Erika Tunner, éminente spécialiste de littérature allemande et autrichienne, qui, à l’occasion du colloque parisien de 2009 consacré à « Joseph Roth en exil à Paris », s’est penchée sur l’histoire de la traduction de Job, s’exprimait dans les termes suivants sur les pages laissées par Blanche Gidon : « En dépit de quelques réserves qui concernent surtout le choix de termes parfois inadéquats, les omissions ou bien, par endroits, la prosodie du texte, il faut dire que sa traduction, moins exubérante que les deux autres, correspond au fond assez bien à la tonalité du texte original. » À n’en pas douter, le roman ostjüdisch de Roth méritait d’être retraduit »

Le cela du zen

Pour ceux qui ne le savent pas, la revue « Philosophie Magazine » (Philomag) héberge quelques « blogs » (je hais ce mot). Dont celui d’un certain Laurent Ledoux, que je viens de découvrir. Le lien :

Philosophie et entreprise

Un article m’a « interpellé », comme on dit dans les couloirs des grandes entreprises.

Il s’intitule « Qu’est-ce qu’un manager zen »

Je colle un extrait :

Pour mieux comprendre, observons un maître zen. Voici donc le grand maître Anzawa, qui s’apprête à tirer à l’arc, tel que le décrit Michel Random dans son magnifique livre, « Les arts martiaux ou l’esprit des budô » : « Le maître a fait le silence en lui. Avec des gestes où souffle et lenteur s’harmonisent, il saisit l’arc et l’élève lentement à hauteur de tête et se tourne vers la cible. L’unité de la tension de l’arc et de la concentration intérieure s’est mûrie dans un véritable accomplissement, la flèche s’échappe comme une éclosion accompagnée d’un cri bref et puissant : le Kiaï. Un instant, le regard du maître reste encore fixé sur la cible, car spirituellement la flèche continue, elle est le symbole de l’énergie même, rien ne l’arrête. « Une flèche, une vie. Engagez tout votre vie au tir d’une flèche », dit le maître. Entre le moment où il a pris son arc et celui où il a tiré sa première flèche, un long moment s’est écoulé. Durant ce temps, le maître s’est rendu étranger à tout ce qui n’était pas la pensée du tir, la concentration intérieure a opéré l’alchimie de l’unité : l’homme, l’arc, la flèche et la cible ne font plus qu’un. L’efficacité du tire et sa fonction spirituelle résident dans l’acquisition de cette parfaite unité. C’est au plus haut degré de concentration que la flèche jaillit spontanément comme un enfant laisse échapper quelque chose de ses doigts, avec innocence et oubli : c’est le parfait non-vouloir qui a réalisé le tir, le but lui-même est atteint de surcroît. Tirer à la cible c’est avant tout atteindre l’harmonie du tir, plutôt que la précision du tir qui est atteinte de surcroît.

« Ne pensez jamais à la cible quand vous tirez la flèche » dit le maître. Ou encore « Ne tirez pas ; Laissez ‘cela’ tirer. » ‘Cela’, c’est l’être essentiel qui est au fond de chacun de nous, qui nous relie à tout. »

Ainsi, par une pratique répétée, le maître a atteint un niveau de maîtrise parfaite du tir à l’arc où l’action s’est émancipée du contrôle de la conscience ordinaire, de l’ego. Lorsque le maître tire, l’action engagée semble ne plus obéir qu’à elle-même »

 

Je relis. Je n’en crois pas mes yeux. Je ne savais pas que ça existait encore ce type de « leçon de zen », ces mots creux, autant que le vide entre l’arc et sa corde.

Je suis persuadé que « les apprentis-experts-en-entreprise-performante-conseils-d’entreprises-performantes-au top-de-la-réflexion » s’emparent de ce vocabulaire pour en faire des congrès dans des hôtels de luxe. Très facile, entre deux repas gargantuesques et la recherche d’une collègue pour la nuit.

L’Occident se fait toujours avoir par le prétendu mystère de la philosophie asiatique dont l’on connait pourtant le caractère primaire et presque fasciste, enterrant la liberté de l’individu sous les fourches fourbes de la pensée du Centre, du Milieu, du Zen, quoi…

Le Zen qui est de la roupie de sansonnet devant le souci de soi grec.

Il ne faut pas s’énerver et sourire, simplement. Étant observé que le « cela » (attention, je fais pas de faute d’orthographe) est un concept très intéressant que les occidentaux ont manié plus intelligemment dans la science et la philosophie, qu’elle soit humaniste ou structuraliste. Mais l’Occident n’est pas chic. L’Occident n’est pas, malgré les grecs et l’invention de la liberté, pas assez mystérieux, dans la « lenteur » asiatique (un mythe éhonté, le peuple est très nerveux et Confucius n’y peut rien) inventée par les peureux de soi, qui ont jeté par-dessus bord la merveilleuse pensée du soi (qui n’est pas celle du sujet conscient, juste de l’individu qui se déplace) . La posture de karaté, en suspens, comme dans Matrix, va finir par devenir, comme on le savait dans les années 70, un geste de haute philosophie.

Je viens de relire l’extrait : on rêve…

PS. Il s-est dommage que Philomag, pour vendre, s’enfonce dans les méandres inutiles de la philosophie managériale, notamment par la création de sa nouvelle revue (Philonomist, un titre idiot, vulgaire, qui n’aurait pas du passe rentre les mailles des publicitaires). Ne pas confondre force, pensée, objectif avec philosophie.

Quant à François Ledoux, je viens de voir en ligne :

« A 49 ans, Laurent Ledoux est un économiste atypique. Adepte de la philo et des spiritualités, il a présidé jusqu’au 13 avril dernier le SPF Mobilité. Une organisation de 1 100 personnes où il a entrepris une petite révolution en instaurant des bureaux partagés, le télétravail généralisé, la suppression de l’obligation de pointage, un programme de méditation, etc. Rencontre avec un manager zen qui aspire à « libérer les entreprises » pour « changer le monde ». »

OK, OK…

Dieu que c’est révolutionnaire. Vous vous rendez compte : du télétravail et pas de pointage. Mais c’est un immense révolutionnaire..!

L’autre Roth

Dans cette période qu’il serait idiot de qualifier, les conversations téléphoniques vont bon train. Ce qui est une excellente chose. Il ne faut les écourter, pour gagner sur le le temps d’avant.Et l’on m’a demandé ce que je lisais. J’ai répondu longuement. Il s’agit d’un fait qui m’a empêché de dormir.Joseph Roth ( donc pas Philip) est un immense écrivain, mort dans une chambre parisienne au-dessus du Café de Tournon, du nom de la rue, où il s’enivrait pour oublier misère et souffrances.Il a écrit un chef-d’œuvre, un des plus beaux livres, presque toujours a portée de ma main :  » Le poids de la grâce ». Immense. C’est son chef-d’œuvre et pas l’autre (La marche de Radesky)En 2013, une nouvelle traduction fut publiée intitulée «  Job, roman d’un homme simple « A l’époque, pourtant très proche, les humains s’intéressaient aux mots. La profusion des idées a changé la donne, par ce trop-plein. Juste en 7 ans…Donc, j’avais passé des soirées à faire subir a des amis, du moins des personnes, de vaines envolées : cette nouvelle traduction ne me convenait pas. Elle était moins puissante, trop sèche au regard de la première, peut-être un peu dans l’enjolivure, maïs, justement, elle est vitale. (Livre de poche).Je lisais des paragraphes et comparais les deux textes. Je devais ennuyer les convives. Sûrement. Il était déjà tard. Et ils devaient rentrer chez eux.J’ai relu aujourd’hui, avant de dormir.Je crois que j’avais raison. Mais je n’en suis plus sûr.J’attend un interlocuteur intéressé au téléphone, pour en discuter sérieusement.Lisez ce « Poids de la grâce ». Votre vie en sera bouleversée tant la beauté se terre sous les mots et le récit de Roth. Joseph…Allez en ligne pour le résumé…Job ou le poids ?Je reviens dire.

PS. Dans mon précédent billet, je m’en prenais un peu (juste sur le style) à Zweig. Je ne devrais pas. C’est lui qui a aidé financièrement Roth, a la fin de sa vie…

PS2. Extrait de wiki :il est inhumé au cimetière parisien de Thiais. L’enterrement a lieu suivant le rite « catholique-modéré » car aucun justificatif de baptême de Roth ne put être fourni. À l’occasion de l’enterrement, des groupes hétérogènes entrèrent en conflit : les légitimistes autrichiens, les communistes et les Juifs réclamèrent le défunt comme l’un des leurs.PS3. Les grands érudits pourront vous dire que Simone Weil, la philosophe catholique, a écrit un bouquin intitulé « La pesanteur et la grâce »…PS3

PS3. Je laisse juger. Première page des deux éditions

LA PREMIÈRE : « il y a de nombreuses années…… »

LA DEUXIÈME : « voici déjà bien des années…. »

Zweig

Les souvenirs, en cette période, reviennent, désordonnés et brouillons, à des moments improbables, l’on ne sait pourquoi. Mystère de la mémoire et de ses profondeurs glissantes.

Aujourd’hui, exactement à 18:12, je me suis souvenu d’une âpre discussion, à l’occasion de laquelle, brusquement et hors du propos central, j’avais, comme happé par cette nécessité de le dire, clamé : Stefan Zweig est ennuyeux, il écrit mal et s’il n’était son train de dandy, il n’aurait pas émergé des hôtels où il se terrait pour tenter de croire qu’il était unique dans ses bars et restaurants. Quelque chose comme ça, du moins. Je m’en souviens très bien puisqu’on me le rappelle toujours, nul ne pouvant imaginer cette déclamation inopportune, alors qu’il ne s’agissait pas d’une discussion sur cet écrivain.

Qu’est-ce qui m’avait pris ? Seul le mystère le sait.

Alors, immédiatement, à 18:13, je suis allé voir et lire. Je devais me tromper.

Je donne ici un extrait de son fameux « 24h etc… »

« Pendant la nuit, il pouvait être onze heures, j’étais assis dans ma chambre en train de finir la lecture d’un livre, lorsque j’entendis tout à coup par la fenêtre ouverte, des cris et des appels inquiets dans le jardin, qui témoignaient d’une agitation certaine dans l’hôtel d’à côté. Plutôt par inquiétude que par curiosité, je descendis aussitôt, et en cinquante pas je m’y rendis, pour trouver les clients et le personnel dans un état de grand trouble et d’émotion. Mme Henriette, dont le mari, avec sa ponctualité coutumière, jouait aux dominos avec son ami de Namur, n’était pas rentrée de la promenade qu’elle faisait tous les soirs sur le front de mer, et l’on craignait un accident. Comme un taureau, cet homme corpulent, d’habitude si pesant, se précipitait continuellement vers le littoral, et quand sa voix altérée par l’émotion criait dans la nuit : « Henriette ! Henriette ! », ce son avait quelque chose d’aussi terrifiant et de primitif que le cri d’une bête gigantesque, frappée à mort. » Extrait de: Stefan Zweig. « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. » .

Désolé, je ne m’étais pas trompé. L’essai de la phrase longue, ponctuée et rythmée est vain. Vous ne trouvez pas ? Relisez. Oui, j’avais raison. Je ne sais quel esprit souterrain me l’avait soufflé.

Mais je devais, encore, avoir tort.

Alors, j’ai cherché en ligne et suis tombé sur un entretien de Jean-Pierre Lefèbvre, qui a dirigé l’édition des œuvres de l’écrivain autrichien de langue allemande dans la Pléiade. (Fichtre, le méritait-il ?). On lui pose une question sur Zweig et Kafka, de la même époque, de la même langue d’écriture. Il répond :

Question: « Vous préparez une traduction de Kafka, toujours dans la Pléiade – est-ce un allemand plus moderne ?

« Sans aucun doute. Kafka est un Pragois familiarisé avec l’allemand sans fioriture de l’administration austro-hongroise. Il a aussi des modèles, notamment Flaubert, qui le pousse à la sobriété stylistique. Contrairement à Zweig, Kafka ne charge pas en amont sa syntaxe. Il cultive une brièveté des phrases qui préfigure ce qui va devenir la langue moderne. Mais bien sûr, c’est aussi parce qu’il a profondément influencé les écrivains du vingtième siècle qu’on considère qu’il anticipe sur eux ! »

J’assure qu’avant d’écrire ce que j’ai pu écrire plus haut sur les phrases de Zweig, je n’avais pas lu.

Mais je dois, comme à l’habitude, me tromper.

Je ne sais pas ce qui m’a pris, il y a plusieurs années et ce qui me prend maintenant de relater le souvenir et l’attaque frontale de Zweig. Toujours un mystère de la mémoire qui se prend, prétentieuse, pour l’écume tumultueuse des mers. Prétentieuse.

PS. Heureusement que peu connaissent ce site, j’aurais pris des volées de bois vert en guise de commentaire, vous savez ceux qu’on propose aux lecteurs des sites WordPress, plus bas et que je n’ai pas réussi à effacer du mien. En effet, les commentateurs, nombreux, dans toutes les langues me proposent mille et un produits pour mille et une actions. Des spams, quoi. Il existe un anti-spam WordPress, mais je ne l’utilise pas, de peur qu’il ne soit un spam ou un phishing…

post-confinement

Le très respectable dictionnaire d’Oxford avait choisi comme  mot de l’année 2016 l’adjectif « post-truth » – en français, « post-vérité ». Ce qui signifierait : « relatif aux circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur la formation de l’opinion que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles ».

Trump et le Brexit en seraient la démonstration.

Dans cette ère, également nommée « post-faits », la vérité n’est plus toujours la valeur de base. Les faits ne sont plus fondamentaux. Les fausses infos seraient aussi source de bénéfice politique.

Trump disait : Barack Obama, n’était pas né aux Etats-Unis mais au Kenya, pays de son père, ce qui l’aurait juridiquement disqualifié. Ce qui était une contrevérité plus tard avérée.

Donc, des faits avancés délibérément faux, qui s’imposent dans le discours public et ont leur effet immédiat.

Actuellement, beaucoup nous surinent « l’avant et l’après Covid 19 ».

Oui, le « post-confinement » est un grand récit à écrire immédiatement.

Je ne comprends ps que les grands écrivains, qui sont aussi confinés et qui ont du temps, ne l’aient pas encore écrit, en quelques jours. Les maisons d’édition l’attendent. Je verrai bien Ian Mc Ewan l’écrire.

Ça serait un best-seller et personne n’y a pensé.

Je m’y mets, en faisant le lien avec la post-vérité qui est son contraire car, sauf erreur, actuellement, nous ne sommes pas dans le mensonge. Sauf celui du nombre de décédés. Mais c’est une autre histoire.

Donc, je m’y mets.

Jouissance de la faim

Dans mes « cahiers numériques », faits de copies, de photos de pages de livres, de commentaires au stylo feutre « Pilot », que j’ai retrouvé récemment, que j’ai feuilletés, évidemment abondamment depuis quelques jours, je tombe sur une page de Kafka que j’avais photographié (à l’époque de l’argentique, c’était assez curieux, mais j’étais certain qu’il fallait le faire, la photographie ne pouvant que se figer er revenir, le carnet écrit étant trop collégien. Je n’ai pas eu tort).

Je la donne (j’ai du retaper, ce qui à l’époque du numérique, est fastidieux quand l’on sait qu’il est des choses plus faciles à faire que de recopier et de retaper) :

C’est un extrait de « Un champion de jeûne  » de Franz Kafka

(«Un champion de jeûne», «Joséphine la cantatrice») sont les derniers textes écrits par Kafka (1923). Il en corrigeait encore les épreuves la veille de sa mort, le 2 juin 1924.)

« — Je voulais toujours vous faire admirer mon jeûne, dit le jeûneur.

— Nous l’admirons, dit l’inspecteur affable.
— Vous ne devriez pourtant pas l’admirer, dit le jeûneur.
— Eh bien, soit ! nous ne l’admirons pas, dit l’inspecteur. Et pourquoi ne devons-nous donc pas l’admirer ?
— Parce que je suis obligé de jeûner, je ne saurais faire autrement, dit le jeûneur.
— Voyez-moi ça ! dit l’inspecteur, pourquoi ne peux-tu faire autrement ?
— Parce que, répondit le jeûneur (en relevant un peu sa tête minuscule et en parlant avec la bouche en o, comme pour donner un baiser, dans l’oreille de l’inspecteur, afin que rien ne se perdît), parce que je ne peux pas trouver d’aliments qui me plaisent. Si j’en avais trouvé un, crois-m’en, je n’aurais pas fait de façons et je me serais rempli le ventre comme toi et comme tous les autres.
Ce furent là ses derniers mots, mais dans ses yeux mourants brillait la conviction, ferme encore, malgré sa fierté disparue, qu’il continuait à jeûner.

J’avais, d’une plume assez ridicule noté qu’il fallait écrire sur le « bonheur de la faim, le bonheur de la fin« .

Oui, le ridicule ne tue pas.

Je raille souvent l’écriture ou l’exposé collégiens.

J’ai tort.

 

 

idiote

France Culture nous envoie, quotidiennement sa newsletter de laquelle je retire cet article de Géraldine Mosna-Savoye (Extrait de sa bio : Géraldine Mosna-Savoye est la productrice de l’émission le « Journal de la philo », qui revient chaque jour sur l’actualité de la philosophie sous toutes ses formes, dans « Les Chemins de la philosophie ». Elle anime également des conférences au Forum des images de Paris.)

Je vous le livre ci-dessous. C’est assez effarant de penser si mal. Elle devrait créer un club des idiots confinés. Je commente un peu après votre lecture de cette idiotie.

Donc : D’abord la présentation de FC :

« Malgré le confinement, avez-vous, comme Géraldine Mosna-Savoye, l’impression de n’avoir jamais été autant en contact avec les autres ? Messages, écrans… « les autres » sont omniprésents et leurs paroles nous assaillent. Pourquoi ne peut-on pas se passer des autres et de leur dispenser notre présence ?

Ensuite, une image très chic :

L'enfer, c'est (vraiment) les autres

 

Puis le texte de Géraldine :

« Je suis ravie de vous retrouver, loin d’un studio mais tout près quand même grâce à ce médium formidable qu’est la radio, et dont le principe prend tout son sens aujourd’hui : pas besoin de se voir pour écouter et se faire entendre.
En cette période de confinement, c’est en effet un peu ce que l’on tente de faire : on garde le lien chacun de son côté, par téléphone, messages ou écrans interposés. Au point qu’on puisse faire ce constat : le confinement est loin de nous avoir mis à distance les uns des autres. Heureusement d’ailleurs. Ou pas… Malgré les gestes barrières et les mesures de quarantaine, jamais je n’ai eu autant l’impression d’être en contact avec d’autres que moi. Collègues, parents, amis ou même inconnus sur les réseaux sociaux, impossible de leur échapper… et la phrase de Sartre de tourner en boucle dans ma tête : l’enfer, c’est vraiment les autres.

« Les autres »

Depuis l’intervention d’Emmanuel Macron lundi dernier, les autres, tous ces gens qu’on voyait au travail, aux soirées, nos amis, collègues, ou même tous ces inconnus qu’on croisait dans les transports ou la rue sans même les regarder, sont devenus au pire des ennemis, vecteurs de contagion, au mieux : des images, des souvenirs, voire de vagues fantasmes. 

Hormis les quelques voisins de la maison d’à côté ou de l’immeuble d’en face, hormis les quelques passants qu’on voit à travers nos fenêtres, « les autres » relèvent plus du lointain que du quotidien. Pourtant, force est de reconnaître : depuis plus d’une semaine, je n’entends parler que de ces autres… je n’entends parler que ces autres ! 

Des conseils qui disent de nous laver tous les matins aux recommandations de films gratuits sur Netflix, des journaux de confinement, concerts aux fenêtres aux fils de discussions, nous voici assaillis, contaminés si j’ose dire, par la parole des autres, chacun ayant son mot à dire sur la situation actuelle, son analyse, son pas de côté, sa préconisation, son indignation ou son incompréhension… 

J’avais peur de me sentir seule, j’angoisse à la perspective inverse : le confinement total, aux confins du monde et des autres, serait-il devenu impossible ? On pourra me dire d’éteindre mon téléphone, ma télé, mon ordinateur… c’est une option, mais restera quand même cette question : pourquoi les autres sont-ils d’autant plus envahissants qu’ils ne sont plus présents ? 

De la présence à l’omniprésence

Dans cette affaire de confinement, de distance et d’isolement, je ne suis pas mieux que les autres : moi aussi, j’envoie des photos, je prends des nouvelles, je réponds et je relance diverses discussions virtuelles, j’écoute et je suis les différentes initiatives, j’y prends part même, je les approuve ou pas, et puis je fais bien cette chronique même loin de tout… 

Moi aussi, je suis devenue une de ces autres, présente sans être vue, absente sans être là. Omniprésente. Voilà la chose qui me frappe : cette substitution de l’omniprésence à la présence. Comme si l’absence qu’implique le confinement, des uns et des autres, et surtout de soi, était insupportable et qu’il fallait à tout prix la remplir, la renchérir, de mots, d’images, de projets ou de conseils absurdes…  

Le problème est là, je crois : pas forcément dans le fait que le confinement soit totalement impossible, mais dans le fait qu’il soit impensable, pas même une possibilité, une toute petite possibilité.
Mais pourquoi ? Pourquoi être toujours là ? Pourquoi ne pas pouvoir se passer des autres et les dispenser de nous ?
On me dira par humanité, soutien, aide, empathie, importance du lien, ou que sais-je… Mais s’agit-il de ça quand tout le monde dit la même chose en ne pensant faire entendre que lui ?  

Dans sa pièce Huis-clos, Sartre fait dire au personnage Garcin que « l’enfer, c’est les Autres » (avec un grand A), les spécialistes prennent soin de nous dire que Sartre n’a pas voulu dire que les autres étaient foncièrement néfastes (mais qu’ils nous aliénaient)…
Je crois, pourtant, que tout est vrai avec ce confinement : les Autres (et la majuscule n’est pas là pour rien), quand ils deviennent cette masse informe, indistincte, oppressante, bruyante, quand ils ne sont plus des personnes singulières, réussissent le coup de force de non seulement nous aliéner, comme d’habitude, mais deviennent, en plus, foncièrement hostiles, et cela, sans même être contagieux.    
Je ne désespère pourtant pas : il nous reste encore quelques temps pour que tout cela change. « 

Puis mon commentaire, avant l’apéritif :

Cette femme n’est pas un monstre, un « autre monstre ». Les monstres sont intéressants. C’est une idiote, encore une fois. Et il est dommage que le confinement m’empêche d’aller la gifler (juste le geste, sans la toucher évidemment, non pas de peur d’attraper le virus mais parce qu’on ne gifle personne).

Comment, alors que des personnes crèvent autant de solitude que de peur, les veufs, les malades, les hospitalisés, tous ceux qui par un mot des « autres » survivent et tiennent leur vie, oser un jeu de « mots » (c’est le cas de le dire, l’autre pièce de Sartre, un autre idiot de la famille) sur l’enfer sartrien qui est une pièce, un concept de collégien d’estrade, d’exposé pour obtenir un 14/20, avec un sourire à la Gérard Philipe…

Quand cette Géraldine mérite la gifle lorsqu’elle nous dit :

« Cette masse informe, indistincte, oppressante, bruyante, quand ils ne sont plus des personnes singulières, réussissent le coup de force de non seulement nous aliéner, comme d’habitude, mais deviennent, en plus, foncièrement hostiles, et cela, sans même être contagieux ».

Lorsque le confinement sera terminé, on libérera tous les occupants des EPAHD, les personnes seules, les pauvres hères de l’isolement, pour, ensemble, les faire marcher jusqu’au domicile de Géraldine (sûrement un quartier bobo et crier sous sa fenêtre que c’est une idiote.

On ne joue pas avec la philosophie pour faire de bons mots, en allant à contresens, pour faire son intéressante.

La philosophie mérite mieux que Sartre et, évidemment, Géraldine.

Nul besoin de plus commenter.

J’ai trouvé en ligne sa photo, ça correspond.:

 

PS. Je n’ai jamais été aussi virulent contre une personne. Mais trop, c’est trop. C’est une idiote.

 

 

la mémoire est belle

 

Je viens de dire à une confinée que l’oubli était une infamie; que celui qui n’a pas la mémoire de sa vie, de ses instants prodigieux ou communs, éblouissants ou primaires, anciens ou récents, sombres ou fulgurants ne mérite pas l’instant que l’air cosmique lui offre, à la seconde même de sa mémoire non reconnaissante du temps, des temps. du moment de son oubli.  Que celle ou celui qui effacent les « marques » n’est pas dans l’ordre des humains, peut-être même du monde, puisqu’aussi bien les végétaux, les minéraux ont cette mémoire. Même l’eau selon les homéopathes.

M’est alors venu le dialogue du Don Quijote, que j’avais commenté toute une nuit lorsqu’une femme m’avait déclaré qu’elle avait oublié la précédente passée avec moi.

J’étais jeune et présomptueux. Ce qu’il faut toujours être pour remettre les oublieux à leur place, presque méchamment.

L’oubli, disais-je, est une infamie. Pire, c’est une insulte. Une tare, un trou dans l’espace, plus que dans le temps.

Je le donne ci-dessous, le dialogue, je l’ai retrouvé dans ma bibli numérique

Extrait de: Miguel de Cervantes  « L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche »

« — Vous êtes railleur, Sancho, reprit don Quichotte, et, par ma foi, la mémoire ne vous manque pas, quand vous voulez l’avoir bonne.

— Et quand je voudrais oublier les coups de gourdin que j’ai reçus, reprit Sancho, comment y consentiraient les marques noires qui sont encore toutes fraîches sur mes côtes? »

 

PS. Ce billet est écrit à un instant où je me laisse aller. Et pour ne pas l’oublier, je l’écris, ce moment. Mais je ne transformerai pas ce mini-site en traité du développement de soi et vendeur de soupe de petits états d’âme. Juré.

 

Multiple, multiple.

Presque une suite du précédent billet (sur le temps et l’ondulation)

La mécanique quantique nous affirme, même si ce n’est pas frontalement, comme pourrait le faire un alchimiste, un partisan de l’hermétisme (la pensée) que la réalité est multiple.

C’est clair : les particules ne sont pas figées précisément dans un espace donné mais occupent plusieurs positions. On dit de leur nature qu’elle est ondulatoire. C’est donc le « flou quantique » que tous les physiciens, à l’époque de la découverte de la non-position des particules, de leur non-fixité considéraient comme intrinsèque aux seules particules et disparaissait au niveau (macroscopique) de la réalité observable sans appareil.

Le chat de Schrödinger (1935), la fameuse expérience de pensée (cliquer ici et revenir par flèche de retour du navigateur) allait bouleverser la donne, en démontrant qu’un système quantique peut engendrer à un niveau macroscopique des situations, en apparence absurdes, où un chat est à la fois mort et vivant. Si l’animal du départ est décrit par une onde, alors on se retrouve à l’arrivée avec une « superposition » de deux ondes : l’une décrivant le chat vivant et l’autre le chat mort. Le formalisme mathématique de la physique quantique impliquait donc bien une réalité multiple.

Tous les physiciens s’accordent désormais à le dire.

Pourquoi ce billet en forme de mauvaise vulgarisation de la physique quantique ?

Il part d’un étonnement;

Imaginez que l’on découvre que le cercle est carré.

Le monde s’arrêterait de penser à autre chose, y compris sur BFM TV. Même le Covid 19 passerait au second plan.

Alors, l’on ne comprend pas : on sait qu’il existe des mondes multiples qui coexistent et bougent ensemble.

Et on ne s’arrête pas la-dessus ?

C’est assez fou. Les hommes ont besoin de linéarité finie. Comme disent les cabalistes, nul ne peut concevoir l’infini (sauf l’infini lui-même qui pourrait s’interroger sur cause infinie de lui-même…

L’on ne peut donc concevoir des mondes multiples, une réalité multiple. Pourtant facile à imaginer. C’est même évident. Il suffit de se dire que si l’on passe d’un point dans l’espace à un autre point (du canapé au frigidaire) on occupe deux espaces successivement, mais uniques dans la pensée du « chez moi ».

Oui la réalité est multiple. Et nous sommes partout. C’est très simple.

Il n’est nul besoin de magie, d’alchimie, d’hermétisme (Hermès).

Il faut en faire quelque chose dans notre pensée quotidienne.

Imaginez que votre réalité multiple (non paranoïaque évidemment, mais le monde). Vos « expériences de pensée » se multiplient à la mesure de la multiplicité du réel.

On rêve nulle part et partout, vient de me souffler une amie…

Twist and bio

Saint-Augustin : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me pose la question, je sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus »

Non, il ne s’agit pas de compter les durs jours du confinement Covid-19.

Juste s’interroger sur la possibilité d’une autobiographie. Laquelle passe nécessairement par le temps. Les temps, si l’on préfère.

Différentes manières d’envisager de type de narration après avoir décidé si elle est « possible ». Question, au demeurant, assez creuse et certainement orgueilleuse. Celui qui la pose est, justement un poseur, un fanfaron, l’insignifiance de soi étant absolument une fanfaronnade, pour attirer le manant, et lui signifier sa faculté de dédain de soi, lequel, comme on le sait, est une manigance de faiseur.

Donc, on saute par-dessus la question de la possibilité, pour revenir à notre interrogation sur la manière et l’appréhension du temps.

Il y a d’abord le temps chronologique. Dit « diachronique » par les faux intellectuels. Pourquoi pas ? Mais assez ennuyeux. Le contraire de Woody Allen dirait une amie lointaine qui m’a appris, un soir où elle était très éméchée comment ce génie jonglait avec les moments pour les magnifier dans la cassure du temps linéaire, de la succession minutée. Je lui en sais gré, mais je ne sais plus où elle se trouve pour le lui dire. (Je reviendrai ici commenter le merveilleux « A rainy day in New York » qui met en joie les plus réticents aux bonds vitaux, mais je m’éloigne de mon propos sur le temps et la biographie)

Puis le temps multiple et simultané. Synchronique, dirait l’apprenti structuraliste. Concomitant d’un autre, parallèle et concurrent, mélangé sans être brouillon.

Des temps en bagarre contre celui unique et rond, « téléphoné », prévisible, m^me dans l’anecdote la plus folle.

Un exemple : le mélange narratif d’un Twist sur Chubby Checker, le jour d’une Bar Mitsva, première cigarette entre les lèvres, pour imiter Gabin, et une nuit avec une femme qu’on aime trop, dont on pleure le départ à l’heure du petit-déjeuner. Deux forces, les yeux clairs et les sens dans le frôlement, l’ondulation.

C’est ça : trouver un mot. Ici l’ondulation, pour faire venir les temps.

 

Je ne m’y mettrai pas avant longtemps. Je dois finir de m’interroger sur la possibilité d’une autobiographie, pourtant persuadé qu’elle mérite d’éclore sous la plume. Comme tous les mots qui viennent sans qu’on ne les attende

Individualisme/holisme

Les très-bien-pensants sortent presque leurs revolvers lorsque le nom de Chantal Delsol apparait quelque part.

Rangée d’emblée dans la « bande à Finkielkraut », ses contributions dans le Figaro et « Valeurs actuelles » la classent dans la famille des penseurs de droite qui osent dire presque l’infamie. Même si, on l’aura remarqué, depuis un certain temps, pas plus d’un an selon moi, les penseurs à la mode, prennent leur propre contrepied, tant par honnêteté que par stratégie (c’est selon),  pour s’approcher  ou revenir à des valeurs universelles et s’éloigner des poncifs éculés qui font des titres et rien d’autre. Ne restent, à vrai dire, que les tenants du paradigme « animaliste » (l’animal serait un « sujet de droit » et le droit des animaux un fondamental terrestre, une philosophie d’âne) pour tenter de refondre le dit universel dans un magma qui se dilate dans le vide de la pensée. Mais c’est une autre histoire, pas un billet. Plus.

Il est vrai que Chantal Delsol s’est définie, il y a longtemps, comme une « anticommuniste primaire », ajoutant « depuis toujours »

S’affirmant, par ailleurs, « anti-Mai 68 », « « libérale-conservatrice » C’est beaucoup et presque trop pour qui l’on sait. Directrice du  Centre d’études européennes, devenu Institut Hannah Arendt, qu’elle a fondé en 1993. C’est une européenne plus que convaincue, qui tente de trouver « l’esprit de l’Europe » partisane du fédéralisme.

C’est dans la défense de l’Universel qu’elle se révèle le mieux. Dans son livre « La nature du populisme ou les figures de l’idiot ! », elle écrit que « le populisme serait le révélateur des carences des démocraties occidentales à prétention universaliste et à visée émancipatrice qui tendent à mépriser l’enracinement dans le particulier (« idios », en grec ancien) ».

Ainsi, une femme de droite, l’assumant, catholique, disant ce qu’elle a à dire sur l’islamisme ou le PACS ou le mariage homosexuel. Fichtre !

Persuadé, à cette heure précise,  que la pensée à la mode est tenue par des gredins, faiseurs du rien, effaceurs des vérités (et du sentiment qui l’accompagne), on a voulu aller voir son dernier bouquin. Sans dire, pour laisser venir le lecteur, qu’il ne s’agissant pas de ma « tasse de thé ». On assume. Etant observé que, comme à l’habitude, de telles pensées (certainement dite « de droite », clament ce que la bien-pensance ne veut plus aborder, tout en le pensant en arrière mais peureuse de se voir vilipender par Libé et le Nouvel Obs qui pourtant ne se vendent plus.

Son dernier bouquin : « Le crépuscule de l’universel «  (Ed du Cerf);

Je colle un extrait de l’introduction :

« La nouveauté est celle-ci : nous trouvons en face de nous, pour la première fois, des cultures extérieures qui s’opposent ouvertement à notre modèle, le récusent par des arguments et légitiment un autre type de société que le nôtre. Autrement dit, elles nient le caractère universel des principes que nous avons voulu apporter au monde et les considèrent éventuellement comme les attendus d’une idéologie. Cette récusation, non pas dans la lettre mais dans son ampleur, est nouvelle. Elle bouleverse la compréhension de l’universalisme dont nous pensons être les détenteurs. Elle change la donne géopolitique. La nature idéologique de la fracture ne fait guère de doute : comme on le verra plus loin, c’est notre individualisme qui est en cause, avec l’ensemble de son paysage. »

Le sujet libre et conscient, autonome, fondement de notre philosophie du monde est ainsi renié, au profit du holisme, société du groupe, de la totalité hors de l’individu.

On cite encore :

« Dans toutes les sociétés, à la seule exception de celles occidentales modernes, les grands ou petits ensembles symboliques (familles, lignages, corporations, paroisses) détiennent autorité et pouvoir sur les individus. Ce sont ces corps qui font sens : et non les individus qui en font partie. Un individu fait sens à travers son appartenance à plusieurs corps intermédiaires. Dans une société holiste, c’est-à-dire dans toutes les sociétés humaines depuis le commencement des temps, les corps intermédiaires, quels que soient leur nom et leur origine, ne sont pas de simples agrégats d’individus. Mais des ensembles organiques, dotés de significations qui débordent le présent vers le passé et l’avenir, dotés de rôles et de responsabilités, et surtout, dotés d’autorité sur les individus. Un individu séparé de ses corps intermédiaires, « sans feu ni lieu » (comme on disait au Moyen Âge), ne peut pas, alors, revendiquer davantage d’existence qu’une bête. Car l’individu n’existe que par le rôle à lui dévolu dans les groupes. C’est son appartenance qui seule le dote d’un rang, d’un pouvoir, d’une reconnaissance, d’une responsabilité, bref de tout ce dont un humain a besoin pour exister. Il n’existe que parce qu’il se réfère à : il est référé au nom de : »

J’ai presque fini le livre et y reviendrai ^lus longuement, notamment, dans la concordance entre l’Occident et le sujet, puis la fameuse « mort de l’homme » le reniement du sujet dans la mouvance structuraliste qui a peut-être à voir avec une volonté, pour certains de revenir vers un passé holiste. Ce qui, c’est mon hypothèse, expliquerait l’article dithyrambique de Michel Foucault lorsque la « révolution des mollahs » en Iran a bouleversé la société.

Il ne faudra pas confondre la vision des Etats et leurs idéologues avec les paradigmes structuralistes ou justement holistes de la domination de la structure et  l’inclusion du sujet, au sens philosophique et ontologique (l’absence de sujet ici).

On méditera sur Sollers et Foucault, premiers holistes anti-sujets (Chine et Iran), curieusement ( ce n’est pas un hasard) assez libertins, (tout à leur honneur, comme s’ils voulaient faire oublier leur « propre sujet ». Mais psycho primaire pourrait-on dire. On réfléchit.).

La lecture attentive du bouquin de Delsol nous a fait revenir à celui de Jean François Billeter, lequel, dans son dernier livre « Pourquoi l’Europe. Réflexions d’un sinologue », met en lumière la « tradition politique chinoise » et le contraste qu’elle forme avec la conception de la liberté et de l’autonomie du sujet qui s’est développée en Europe.le sinologue défend les idéaux européens d’autonomie du sujet et de liberté politique. A l’échelle de l’histoire, c’est en Europe qu’est née l’idée de sujet autonome. » Voir Entretien : https://www.nonfiction.fr/article-10198-leurope-au-regard-de-la-chine.htm

Il précise dans cet entretien (le lien)  que « la Chine traditionnelle n’a pas connu l’idée du sujet autonome qui s’est affirmée progressivement en Europe moderne. Il y a eu des esprits autonomes en réalité, mais ils ont été considérés comme des êtres différents du commun des mortels et révérés comme des Sages »]. Le besoin de liberté est universel (là-dessus je rejoins Simon Leys, bien entendu), mais l’idée de liberté, essentiellement politique, est européenne. On ne peut donc pas dire que certaines figures chinoises ont « œuvré pour la liberté » – avant le 20e siècle. Depuis lors, il y en a eu, bien sûr, et il y en a aujourd’hui. Je ne dirai jamais que le désir de liberté est le transfert d’une idée européenne – puisque je considère ce désir comme universel. L’idée (politique) de liberté, par contre, est venue d’Europe. Toute l’histoire contemporaine de la Chine l’atteste. »

C’est donc bien dans la concordance entre Occident et individu (qui n’est pas un sujet au sens philosophique, Madame Delsol, Monsieur Billeter) qu’il, faut aller, magnifiquement, chercher la faille. Classique, mais enfin sur le tapis.

On revient, évidemment, très bientôt sur le « sujet ». La réflexion la plus urgente à mener.

 

Paradoxal, insolubilita…

Je ne connaissais pas le concept. Et venant de l’apprendre, je le livre ici

Le paradoxe de Moore, du nom de son inventeur,George Edward Moore.

« It’s raining outside but I don’t believe that it is » (Il pleut dehors, mais je ne crois pas qu’il pleuve).

Ou encore : « Je suis allé au cinéma mardi dernier, mais je ne crois pas y avoir été. »

Donc, un défaut logique de la construction de l’énoncé. Etrange et inutile. Contradictoire. Paradoxal, à vrai dire, du point de vue de la logique.

Une insolubilia que les philosophes et les logiciens et même les mathématiciens adorent pour éprouver leur capacités de raisonnement, d’analyse.

Comme celui du menteur dans le paradoxe d’Epiménide. Le menteur dit-il la vérité lorsqu’il dit « je mens » ?

Si vous cherchez en ligne, vous trouverez des centaines de pages sur le paradoxe de Moore, du point de vue analytique.

Mais relisez et tentez, comme j’ai tenté, de vous en tenir au mystère de la phrase qui vous laisse pantois. J’ai réussi.

Une jouissance brute du texte absurde qui se substitue à la froide analyse mathématique…

La jouissance est, proprement, reposante.

Renan, vilaine langue. Et les autres.

Le Samedi matin, c’et donc Finkielkraut. Et Finkielkraut, comme beaucoup, dès qu’il s’agit de rappeler ce qu’est une identité, une nation pour dire juste, convoque Ernest Renan ((1823-1892).

Comme tous le savent, puisqu’il s’agit de son texte le plus connu, Ernest Renan a écrit ou du moins a prononcé (c’est le texte d’une conférence) son fameux « Qu’est-ce qu’une nation » ? Un beau texte.

Son texte le plus élaboré. C’est lui-même qui le dit qui le clame en 1887   « J’en ai pesé chaque mot avec le plus grand soin. C’est ma profession de foi en ce qui touche les choses humaines, et, quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l’équivoque funeste de ces mots : nation, nationalité, race, je désire qu’on se souvienne de ces vingt pages-là »;

De fait, il fait un sacré éloge, magnifiquement écrit de la Nation.

On peut citer un extrait (que beaucoup citent dans notre débat essentiel, il est vrai, de notre temps :

« La nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. […] Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. […] Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. »

Dans les débats actuels sur le communautarisme et l’identité française (on n’épilogue pas puisqu’on s’est juré il y a quelques années que ce site ne serait pas une tribune politique, même de mauvaise humeur), le texte vient et revient. Soit.
Mais beaucoup oublient que Renan, comme d’autres, ne faisait pas dans la dentelle, comme dit mon frère, lorsqu’il écrivait sur le peuple « juif », « sémite » comme il disait.
On cite encore :  Un extrait de son  Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, 1855 : « Je suis donc le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine. ».
Des mot qui ont donc sidéré les intellectuels juifs de l’époque.
Mais, tous, désormais, s’accordent à dire qu’il ne s’agissait que « langue », de comparer deux types de langues. Encore, soit.
On oublie, néanmoins de rappeler qu’à l’époque, la confusion a été de mise chez les antisémites et que certains considèrent même que le mot « antisémite » venir de là.
Puis on crie que Renan a été renvoyé du Collège de France après avoir publié  » La vie de Jésus « . Professeur au Collège de France, il a été suspendu  quelques jours après avoir donné son premier cours, jugé « offensant pour la foi chrétienne ».

Et que le même Renan, après s’être « libéré de son racisme » (je ne trouve plus la référence, celui qui l’a dit, c’est dans mes notes), avait affirmé que :  Le juif des Gaules… n’était, le plus souvent, qu’un Gaulois professant la religion israélite. », rangeant ainsi les juifs dans la normalité, et, partant, dans l’acceptable dirait une mauvaise « langue ».

On oublie encore que Renan, dans sa « Réforme intellectuelle et morale « (1871) avait considéré que : « La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure qui s’y établit pour le gouverner n’a rien de choquant.

Long PS. Absolution de Renan. Il n’est pas le seul, Renan, à avoir « dit », étant précisé qu’en l’écrivant, je prends le risque de banaliser les mots qui ne seraient  rien devant le reste, grandiose. Ce que je ne crois qu’à moitié, du côté du plein et non du vide.

Voltaire « Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition » (Dictionnaire philosophique). Ce n’est pas le-a seule attaque contre les juifs mais je n’alourdis pas le billet

Même si je ne peux m’empêcher de citer  encore :« C’est à regret que je parle des juifs : cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. » dans ce même Dictionnaire.

Notez que Voltaire ne déteste pas uniquement les juifs : ailleurs, dans Essai sur les moeurs et l’esprit des nations (1756) : « Les albinos sont au-dessous des Nègres pour la force du corps et de l’entendement, et la nature les a peut-être placés après les Nègres et les Hottentots au-dessus des singes, comme un des degrés qui descendent de l’homme à l’animal », « la race des Nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre ». Et dans son Traité de métaphysique : « Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres. »

Diderot : « Quoiqu’en général les Nègres aient peu d’esprit, ils ne manquent pas de sentiment. » (Encyclopédie, 1772.).
Jules Ferry. Le président du Conseil des ministres français déclare lors dans un discours, le 28 juillet 1885 : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

 

Léon Blum. Un discours à la Chambre des députés, le 9 juillet 1925; Il se déclare adversaire « du colonialisme en tant qu’il est la forme moderne de cet impérialisme », il ajoute cependant qu’il « peut y avoir un […] devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelques fois pour elles un privilège un peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation ».  

Victor HugoDiscours sur l’Afrique (mai 1879) : « Que serait l’Afrique sans les Blancs ? Rien, un bloc de sable, la nuit, la paralysie, des paysages lunaires. L’Afrique n’existe que parce que l’homme blanc l’a touchée. »

Jean Jaurès. Discours à la Chambre des députés, le 20 novembre 1903 : « La civilisation qu’elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain. »  Mais attention, il veut une une colonisation « humaine « . Mais les juifs reviennent (encore eux) lorsqu’il dit à Tivoli, en 1898,  : « Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la force du prophétisme, nous savons bien qu’elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corset, d’extorsion »

Gandhi :  « Les Européens veulent nous ravaler au rang des Nègres dont la seule ambition est d’avoir assez de vaches pour s’acheter une femme, et passer leur vie avec, dans l’indolence et la nudité » Les “kaffirs” (terme sud-africain nommant les Africains à la peau noire) :  peuple paresseux avec lequel il était désagréable de cohabiter : « À propos du mélange des Kaffirs avec les Indiens, je dois avouer que je le ressens très fortement. Je pense qu’il est très injuste pour la population indienne et que c’est même une taxe indue sur la patience proverbiale de mes compatriotes. » (15 février 1904.).

De quoi être à « CRAN »…

Non ?

K, le procés

Ceux, rares, qui, par ma volonté, s’aventurent ici, connaissent mon auteur préféré. Les amis et les femmes qui ont subi, à une époque, la dithyrambe exacerbée, le cri d’admiration devant le génie, sourient tant ils savent ce que veut dire l’exagération (la seule attitude humaine acceptable devant l’interrogation sur l’existence du monde, à la mesure de cet avènement).

Kafka, avant tous. Mille à nommer après lui.

Hier, j’ai un peu vilipendé un « recenseur » de livres (ceux sur Levinas)

Je m’en veux. Nul ne mérite l’opprobre. Ce n’est pas de notre fait si nous sommes nés et si nous pensons, bien ou mal, selon les autres qui pensent bien ou mal.

Alors, je suis retourné sur le site, cherchant, pour compenser et me déculpabiliser, un article qui serait le « pendant », et partant l’oubli d’une petite méchanceté sur celui qui a écrit. Il suffit d’écrire pour ne pas être effacé.

J’ai trouvé celui sur Kafka.

L’histoire de l’héritage de ses manuscrits, légués à Max Brod, son ami (Kafka ne publiait rien) est assez hallucinante.

Non pas tant sur le fait de savoir si ce qui est juif doit revenir à l’Etat d’Israel (c’est un débat tellement absurde qu’il ne mérite pas le questionnement ou l’analyse) mais sur la petitesse de la guerre autour de ces manuscrits.

Oui, une bibliothèque universelle construite sur la Lune ou Mars, les deux seuls planètes que l’homme peut atteindre en l’état, devrait exister.

Il est aussi vrai que la revendication de l’Allemagne sur les manuscrits de Kafka est assez incorrecte, presque malsaine. La langue d’écriture ne peut effacer une histoire. Les allemands ne peuvent s’en tirer à aussi bon compte.

Ainsi, au-delà de l’illégitimité philosophique ou ontologique de l’attribution des manuscrits à l’Etat d’Israel, je préfère cette solution. Absurde certes mais moins impérialiste et immorale au sens historique et hégélien que la remise à une bibliothèque allemande.

Je colle l’article, sans commentaire, y compris celui sur la locution presque perfide, de biais, à propos du sionisme. Il faut bien du grain (noir) à moudre aux ecrivants…

Vous pouvez revenir à cette introduction après la lecture de l’article. Vous comprendrez mieux ce que j’y écris.

« À qui appartiennent les manuscrits de Kafka ?

  • Date de publication • 08 février 2020

« Le devenir des manuscrits de Kafka après son décès éclaire ses sentiments et ses ambitions et, plus dramatiquement, des conflits de destination entre Israël et l’Allemagne.

Il est des manuscrits dont la circulation ne relève pas seulement d’une simple succession familiale délicate. Elle renvoie à des enjeux moraux, culturels et internationaux, quand ce n’est pas à un pan entier de notre histoire au XXe siècle. Bien sûr, on peut résumer ce genre d’affaire au problème du contrôle privé ou public d’une succession. Et on en connait beaucoup de ce type. Mais, s’agissant de manuscrits littéraires d’une grand valeur intellectuelle, d’écrivains clefs, dans le cadre d’une histoire mondiale dramatique, le commentaire ne peut se résoudre à de tels résumés. D’ailleurs, les faits l’interdisent souvent. Tel est le cas que nous soumet Benjamin Balint, écrivain, auquel on doit ce récit concernant le dernier procès de Kafka : plus précisément, le destin judiciaire des manuscrits légués par Kafka à son ami Max Brod.

Au-delà des détails de l’affaire, la question centrale posée par cet ouvrage est celle du devenir des archives d’un écrivain, qui plus est dépositaire des archives d’un autre écrivain célèbre. Faut-il, compte tenu de leur importance et des impératifs de la recherche , faire préempter ces manuscrits par une bibliothèque en mesure d’assurer leur conservation et leur exploitation à l’encontre des légataires, contre une famille expressément héritière ? Seule une bibliothèque, il est vrai, peut les mettre à la disposition du public. Mais dans la mesure où il n’existe pas (encore) de bibliothèque universelle, les envoyer dans une bibliothèque nationale, cela ne revient-il pas à nationaliser une propriété privée ? Pour autant, laissera-t-on les légataires vendre les manuscrits à titre privé, au risque de les voir partir chez des collectionneurs qui les enfermeront dans des coffres ?

Comment oublier, de toute manière, quel sentiment une littérature procure à une nation vis-à-vis d’elle-même ? On le sait aussi, les dépôts d’État des manuscrits sont investis d’une signification symbolique pour une collectivité. On y décide quoi archiver, comment trier, qui y aura accès. Et c’est par là que se renforce la vénération. Mais dans l’histoire que nous raconte Balint, une double difficulté survient : la littérature allemande précède l’État allemand, comme la littérature juive précède l’État juif. Il faut retenir cela pour aller plus avant.

Les pièces du dossier

– 27 juin 2016 : Eva Hoffe, 82 ans, fille d’Ester Hoffe, vit en Israël, où elle est prise pour une vieille folle et une opportuniste par la presse ; elle assiste à la fin d’une bataille légale, commencée 8 ans plus tôt.

– De quoi s’agit-il ? De la succession Max Brod (1884-1968), gardien, éditeur et maître d’œuvre des écrits de Franz Kafka ; il est lui aussi écrivain pragois, de langue allemande, ami de Franz, et héritier de ce dernier depuis 1924 (mort de Kafka).

– La question posée au tribunal : après le décès de Brod, sa succession, qui contient les manuscrits de Kafka, revient-elle à Eva Hoffe, par l’intermédiaire de sa mère Ester, elle aussi décédée, secrétaire et confidente de Brod, ou aux Archives littéraires de Marbach en Allemagne, qui souhaite les conserver, ou à l’État d’Israël, qui entend bien les prendre en mains ?

– Il y a longtemps, Brod, par ailleurs installé à Jérusalem, avait transmis son héritage à sa « Chère Ester, en 1945, je vous donne tous les manuscrits et les lettres de Kafka en ma possession ». Le legs avait été renouvelé en 1961 et homologué en 1969 ; car selon la loi d’Israël, les dernières volontés d’une personne doivent faire l’objet d’une ordonnance du tribunal des affaires successorales.

– Mais que contient véritablement le legs ? Les manuscrits propres de Brod, certes, mais aussi des manuscrits de Kafka ? Laisse-t-il à Ester le droit de décider ce qu’il en adviendrait après sa mort et dans quelles conditions ?

– En 1973, l’État d’Israël, préoccupé par la perspective qu’Ester vende les manuscrits de Kafka à l’étranger, intente un procès pour se les approprier. La demande est rejetée, et l’État ne fait pas appel.

– En 1988, Ester Hoffe met en vente des pièces originales : le manuscrit du Procès est acheté pour la bibliothèque de Marbach (Allemagne). Mais elle meurt en 2007, à Jérusalem, en léguant tout à ses filles, les manuscrits de Kafka et ceux de Brod.

– C’est donc maintenant dans les mains de Eva Hoffe que se trouve ce legs, et c’est sur elle que se concentrent les problèmes y afférents : à commencer par un nouveau procès autour de trois nouveaux juges et une poursuite de l’État d’Israël contre Eva pour détention des manuscrits de Kafka (et absence d’entretien). La bibliothèque de Marbach postule aussi.

– Pour l’État d’Israël, les manuscrits dont sa mère (Ester) a hérité appartiennent de droit à la Bibliothèque nationale de Jérusalem. La raison invoquée est qu’un auteur juif, même écrivant dans une langue non juive, appartient à l’État juif ; et que ces oeuvres ne sont surtout pas un trésor national allemand.

– Réponse de la bibliothèque de Marbach : Kafka est un auteur universel, et tous les auteurs juifs n’ont pas vocation à déposer leurs manuscrits en Israël.

– L’affaire prend fin le 7 août 2016 : Eva doit remettre la totalité de la succession Brod à la bibliothèque nationale d’Israël.

Un trophée historique ?

Évitons de rendre compte des arcanes judiciaires particulières de cette affaire. Elles sont précisées avec pertinence par l’auteur au cours de l’ouvrage. De ce point de vue, il est effectivement important de statuer avec précision sur les termes de la succession. Brod a certes donné, légué expressément, ses archives de son vivant à Ester, mais il a assorti son legs d’une précision, celle d’avoir à remettre les manuscrits de Kafka à des archives publiques. Cela entraîne, bien sûr, la contestation possible des dernières volontés d’Ester (le legs à ses filles), d’autant qu’elle s’est contentée d’entasser les archives (dans des coffres en banque, dans un frigidaire, sur un buffet sur lequel se pavanent ses chats, etc.). Était-elle simplement exécutrice testamentaire ou bénéficiaire du legs ?

N’insistons pas. Venons-en plutôt aux différents débats de fond qui ceinturent cette affaire, les procès, et surtout les enjeux d’une telle donation.

La Cour suprême d’Israël déclare que certains biens culturels sont si importants que même leur propriétaire légal n’a pas le droit d’en disposer à sa guise. Soit. Pour autant, Israël doit-elle posséder tous les artefacts culturels juifs préexistant à sa création, comme si tout ce qui est juif trouvait son aboutissement logique dans l’État juif. Et comme si la culture juive avait toujours été motivée par un élan concret vers Jérusalem.

La question est posée durant le procès, en tout premier lieu par la presse israélienne et par la presse internationale. Elle l’est d’autant plus que la postérité de Kafka en Israël est misérable, moins par fait de germanité que par fait d’aversion envers la culture diasporique préétatique. Effectivement, commente l’auteur, Kafka pouvait être l’exemple aux yeux de certains israëliens de l’impuissance et de la passivité politiques que les sionistes ont vigoureusement rejetées dans une partie de la diaspora. Il faut d’ailleurs attendre des temps relativement récents pour que des conférences, des cours, des noms de rue même, soient consacrés à Kafka.

Sionisme ou littérature ?

Que pouvait en penser Kafka ? Quel fut son rapport à Israël ? L’auteur reprend ce dossier en produisant les pièces nécessaires. Il retrace l’amitié entre lui et Brod. Brod fut, aussi, le premier lecteur des écrits de Kafka, et l’a promu auprès d’éditeurs, puisque Kafka fut toujours incapable d’assurer sa promotion. Il a fait jouer ses réseaux en sa faveur. Ils ont même projeté d’écrire de concert.

Il montre aussi comment l’un et l’autre ont été inquiétés par l’antisémitisme. Kafka relève que les Juifs sont considérés comme des Allemands par les Tchèques mais comme des Juifs par les Allemands. Il lit les articles antijiufs haineux des journaux tchèques, le cœur serré. Il a par ailleurs été témoin, jeune, de synagogues vandalisées (1897).

Mais les deux amis se sont orientés différemment à l’égard d’un potentiel État juif. Il fut bien un temps où la place du peuple juif et les aspirations politiques de Kafka comme de Brod allaient occuper une place centrale. Mais Kafka est toujours demeuré ambivalent envers le sionisme. « J’admire le sionisme et il me donne envie de vomir », écrit-il en 1913, tout en assistant à des réunions autour de ce problème. Il en débat, tout en restant en marge, il contacte des partisans, il apprend l’hébreu, discute avec Brod, fait des dons, des legs. Mais ne va pas plus loin. Peut-être faut-il, comme le fait l’auteur, mettre en parallèle la complexité de ses relations avec le sionisme et les tentatives échouées de mariage. Sans doute, deux manières jumelles de dire « nous », auxquelles Kafka se refusait.

La langue allemande

Sur ce plan, Kafka a fait l’expérience d’appartenir à une minorité (de langue allemande) dans une majorité tchèque au sein d’un Empire autro-hongrois hétérogène écartelé par les forces centrifuges des nationalismes rivaux, puis démembré, au profit de la création de la Tchécoslovaquie (Mazaryck). Gilles Deleuze a, sur ce fait d’un écrivain allemand de la Prague tchèque, des commentaires qu’il convient de relire (sur l’anomal notamment et sur le phénomène « minoritaire »).

Certes, sa rencontre troublante avec le Yiddish a transformé la relation entretenue par Kafka avec l’Allemand, sa langue maternelle, et l’a mis au défi de savoir s’il appartenait à cette langue, ou si cette langue lui appartenait. La langue allemande l’a-t-elle empêché d’aimer sa mère qui, mère juive, ne pouvait être une « Mutter » ? De toute manière, la montée du nazisme devait entériner la fin de la riche symbiose littéraire juive allemande qui avait sans conteste modelé les deux cultures, et de la longue histoire d’amour juive avec la langue allemande.

Il reste que le canon culturel de Kafka est entièrement immergé dans la littérature allemande (Goethe, Schiller…). Aussi pour les avocats de la bibliothèque de Marbach, Kafka était « allemand » parce que sa langue était allemande et que son art ne pouvait s’exprimer que dans cette langue. Sans doute. Mais peut-on être Allemand avant et après la guerre, de la même manière ? Après guerre d’ailleurs, dans l’ombre des ruines, des écrivains allemands voulaient repartir à zéro. Pour le Groupe 47 (dont Günter Grass), on ne peut plus écrire comme si rien ne s’était passé, et les écrits de Kafka devaient aider à ce recommencement. Mais Marbach ne voulait pas non plus paraître confisquer cet héritage. Kafka écrivait bien en Allemand, mais peu après l’Allemand devenait la langue des assassins. Reste à savoir si la culture juive allemande peut être extraite du contexte dans lequel elle a été produite. Et à Marbach se trouve le centre des archives de la littérature allemande, le plus gros fonds d’archives mondiales de cette littérature (dont 200 auteurs persécutés par les nazis, Hannah Arendt, Heinrich Mann, Stefan Zweig, etc.). La bibliothèque en question ne demandait pas la propriété légale des manuscrits, mais le droit de faire une offre, afin de conserver les manuscrits et de les transmettre au grand public.

L’ouvrage détaille avantageusement de très nombreuses questions centrales pour la vie littéraire internationale. Certes, Ester Hoffe abusait de son pouvoir sur les chercheurs et les biographes. Certes, il était possible de jouer sur le sentiment de culpabilité des Allemands. Mais Brod voulait déposer ses archives à Marbach. Et, à l’inverse, Israël voulait prouver que la vie juive pouvait se prolonger là et que le futur juif devait partir de là. Comment mieux dire qu’un tel héritage est devenu un instrument au service de diverses causes. Mais l’affaire est close, du moins sait-on désormais où se trouvent les manuscrits de Kafka récoltés par Brod ».

Levinas, encore Levinas

Dans toutes les pages en ligne, dès qu’il s’agit de tout et de rien, un peu dans l’intellectualité tout de même, vous trouvez du Levinas. Nom magique, s’il en est, pour les philosophes, les psychologues, les développeurs du moi, les psychanalystes, les courriers des lecteurs et les dossiers du mois.

Une pensée que tous trouvent « réjouissante » et surtout « ouverte », au sens où l’entendait Umberto Eco, susceptible donc d’être entendue différemment selon le lecteur, à compréhension « multiple », mais évidemment ancrée dans sa « vérité » intangible.

La publication en trois tomes de ses Œuvres complètes aux éditions Grasset (2009-2013) est absolument étrangère à cet engouement puisqu’aussi bien- je l’affirme, sans ambages- très peu le lisent et préfèrent le commentaire, tant il est vrai que, souvent ses pages tombent des mains, d’incompréhension ou de migraine  à l’oeuvre.

On peut  citer, entre mille, pléthoriques, adorés des lecteurs du Point, ceux qui nous aident « à comprendre » Emmanuel Levinas : Rodolphe Calin, Levinas et l’exception du soi, Dider Franck, L’un-pour-l’autre. Levinas et la signification, Raoul Moati, Événements nocturnes. Essai sur Totalité et infini , David Brezis, Levinas et le tournant sacrificiel.

Voilà qu’aujourd’hui, tard dans la nuit, j’ouvre l’excellentissime site « Nonfiction » qui nous présente, mieux que la « Vie des idées » les bouquins de philo ou d’histoire ou de littérature qui sortent, deux « recensements » de livres sur le Maître.

D’abord Sophie Galabru (une parente de l’acteur, on le signale pour éviter la recherche en ligne) qui affirme que « tout le discours philosophique de Levinas, depuis De l’existence à l’existant (1947) jusqu’à Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (1974) et Altérité et transcendance (1995), se déploie dans le registre de la temporalité, comme son lexique en témoigne abondamment : l’instant (de 1934 à 1947), le temps et l’avenir (dès 1947), la diachronie (dès 1948), la fécondité (de 1948 à 1961), la passivité (dès 1948), la vieillesse (dès 1961), la patience et le passé immémorial (dès 1963), etc.

Le temps, donc une obsession de Levinas  comme le confirmerait Jacques Rolland qui rapporte que « tous les familiers de Levinas témoigneront que la thématique du temps était devenue sa question dans les dernières années, au point que certains ont pu supposer qu’un livre organique était en préparation » .

L’auteur de l’article devait être très fatigué lorsqu’il a « recensé » cet ouvrage. Je n’ai rien compris à ce qu’il écrivait. Ou ça devait être moi qui était épuisé d’une journée à trop lire…

Notez que l’auteur de l’article lui-même précise que :

« Le lecteur qui nous aura suivi jusque-là aura deviné que l’ouvrage que nous nous efforçons de présenter en termes aussi accessibles que possible n’est pas de lecture commode et qu’il s’adresse incontestablement à des connaisseurs chevronnés de Levinas, capables d’apprécier les avancées que constitue l’interprétation ici proposée. ».

On est stupéfait et on ne veut commenter de peur d’assassiner. On ne commente pas un livre incompréhensible de manière incompréhensible.

Le « recenseur » continue, en nous présentant une autre bouquin sur Emmanuel, celui de Corine Pelluchon (« Pour comprendre Levinas »), une philosophe  dont l’on s’est vite écarté dans nos lectures, rebuté et exaspéré par sa défense exacerbée de la « cause animale », insupportable dans ses paradigmes, y compris pour ceux qui aiment les animaux, mais qui n’en font pas des sujets de droit inaliénable. Autre débat.

Corine Pelluchon, elle serait plus « compréhensible (ce qui me semble normal pour celle qui veut nous aider « à comprendre »)

Des « termes simples et intelligibles de tous la pensée de Levinas ». Presque de la « vulgarisation »

Pour l’auteur de l’article (on a oublié de citer son nom, on le donne : Hicham-Stéphane Afeissa) , il s’agirait de « la meilleure introduction à la pensée de ce philosophe difficile ».

On attend donc après cette dithyrambe, un aperçu du bouquin, en espérant de la clarté et une étincelle qui nous amènerait à l’acheter (improbable).

Et bien non, on se cabre sur la contradiction entre la nourriture (une obsession de Pelluchon) et l’Ethique de Levinas.

Et on ne comprend toujours rien.

Alors on se dit que décidément, Levinas peut être illisible (pas toujours), que ses lecteurs ne l’ont pas lu ou  ne l’ont pas compris puisqu’en effet les commentaires sur le contenu sont imbitables.

On se calme et on lit du Chandler (Raymond).

On a un problème avec Levinas. Il faudra qu’on s’y mette pour expliquer le motif. On n’ose pas. Trop obscur le motif.

Je colle le lien. L’article s’intitule « Levinas et le temps de la réflexion » Dites-moi si vous saisissez. Pourtant quel bonheur que cette revue en ligne « non-fiction » !

Allez-y, vous ne le regretterez pas.

https://www.nonfiction.fr/article-10190-emmanuel-levinas-et-le-temps-de-la-reflexion.htm

PS. Certains, j’en suis certain, quand ils finissent de lire ce billet se demandent, lorsqu’ils n’ont jamais lu, qui est ce Levinas dont ils connaissent le nom et ce qu’il nous dit. Un commentaire d’humeur sur un commentaire creux ne peut les aider. Je reviendrai sur Levinas. Quand je serai très, très en forme.

 

 

 

Et maintenant…

Nouvelle conversation toujours téléphonique.

Cette fois-ci, après le langage, le style. Et, notamment, le style romanesque.Je dis que j’aime les romanciers qui prennent le lecteur par la main (si j’avais dit « par les yeux », ça aurait été lourd et faiseur). Ceux qui font toujours comprendre que nous lisons une histoire et que l’auteur nous la raconte d’emblée, frontalement.

On me demande un exemple. Je promets que j’y reviens par un mail. Et nous parlons de tout, sauf du coronavirus.

Eurêka ! Je me souviens.

Jean Rolin écrit comme ça. Je cherche, tombe sur ce roman si bien écrit (« Ormuz ») et suis encore subjugué par ce « Et maintenant…  » Le « si vous le voulez bien » m’avait épaté et m’épate toujours.

Pourtant ce n’est rien.Mais c’est tout. Le style et le sourire de la plume.Je colle un extrait. Du vrai texte.

« Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons nous rapprocher de la fenêtre, masquée jusqu’à présent par une double épaisseur de rideaux, à travers lesquels la fournaise du dehors parvient à irradier dans un rayon de plusieurs mètres à l’intérieur de la pièce climatisée. Si je les écarte, ces rideaux, une fois surmonté le choc – chaleur et lumière également implacables – causé par la mise à nu de la fenêtre, je découvre peu à peu, au fur et à mesure que mes yeux s’accoutument à cette lumière, et le reste de mon corps à cette chaleur, une vue assez vaste sur la partie de la ville qui s’étend le long du rivage. Au premier plan, des immeubles moins élevés que celui de l’hôtel Atilar dominent l’intersection de l’avenue Imam-Khomeiny et de la rue 17-Shahrivar, animées l’une et l’autre par une circulation incessante dont la densité varie selon les heures de la journée et connaît un pic en début de soirée. Un peu plus loin, sur la gauche, à la limite de ce qu’on peut voir par la fenêtre à moins de se pencher au-dehors, une mosquée inachevée, mais déjà de proportions imposantes, dresse ses deux minarets, hauts et grêles, au-dessus des allées couvertes du bazar. Sur la droite, la jetée de l’embarcadère – embarcadère d’où émanent, ou vers lequel convergent, à intervalles irréguliers, des vedettes assurant le transport des passagers entre Bandar Abbas et les îles de Qeshm ou d’Hormoz –, la jetée se divise en plusieurs branches dont la plus longue s’avance loin en mer. Celle-ci, presque toujours brillant d’un éclat qui fatigue la vue, est couverte de navires au mouillage, désarmés pour la plupart, le nez au vent, parmi lesquels un observateur averti pourrait s’étonner de découvrir deux cargos de marchandises diverses immatriculés respectivement à La Paz et à Oulan-Bator, deux capitales dont les ressources maritimes ou portuaires sont généralement ignorées.