le théâtre, même pas en songe

“La vie est un songe”, Calderon. Mise en scène Clément Poirée.

J’ai, ici, dans un autre billet, vanté l’extraordinaire pièce de Calderon, « la vie est un songe ». (“La vida es sueno, y los suenos suonos son. La vie est un songe et les songes sont des songes”). On peut cliquer ci-dessous et revenir. Ou s’abstenir et continuer…

Immense Calderon, beauté pure des mots

On m’a demandé, au téléphone, dans quel théâtre je l’avais vu pour la dernière fois et quel était le metteur en scène.

Je n’ai pas répondu, prétextant, pour vite raccrocher, un autre appel entrant, professionnel.

Il est assez rare que dans ces billets, je livre une minuscule conviction profonde « personnelle », d’un état d’âme, m’en tenant à l’affirmation d’une adhésion à une « pensée » philosophique ou théorique. Du moins de son exposé puisque rien ne peut venir de moi, même la plume qui m’a été juste donnée, dans l’histoire structurée de son apprentissage, à la mesure de sa possibilité future qui n’était pas une nécessité. J’approuve ou désapprouve. Ce qui n’est rien. Ou presque rien.

A vrai dire, ce mutisme du soi est général et il n’est d’autre espace d’écriture dans lequel j’exprime un soupçon de « for intérieur », le journal intime, qui est loin de la biographie réservée, étant un genre que j’abhorre, la mise en scène policée dans la belle écriture graphique qui accompagne l’exacerbation de la confidence me paraissant suranné ou ridicule. Je l’ai répété un million de fois et un beau stylo qu’on a pu m’offrir ne sert qu’à noter dans un cahier quelque extraits que je pourrais tout aussi bien taper dans mon bloc-notes. Mais je fais honneur au stylo, rien qu’au stylo, dans sa beauté intrinsèque, pour qu’il vive, et non au « cahier » et à son contenu. Il pourrait d’ailleurs, juste trôner sur un bureau. D’autant plus que je ne sais plus écrire, le clavier ayant balayé pleins et déliés, enfouis dans un beau passé romancé, du côté de l’École primaire. Elle est un bonheur dans les souvenirs de plume sergent-major ou d’odeur de craie blanche, même si la cour de récréation n’est pas toujours le lieu du souvenir joyeux. Beaucoup y ont subi leurs premières déceptions sur la relation aux êtres.

Quant au cahier, nécessairement beau, sur lequel on peut écrire, il ne devrait qu’être que comme le puits dans lequel le regard se fixe, sans y plonger. L’objet et sa potentialité, sa virginité presque, valent mieux que la déchirure de sa fonction, celle pourquoi il sert (à écrire). Comme un diamant qu’on taille pour une reine, qui ne supporte pas le sacrilège de son être flamboyant. Stylo et cahier comme des papillons au-dessus de vous, qui ne viennent jamais se poser. Pour ne pas abimer leurs ailes dont on sait qu’un simple toucher vient massacrer leur porteur.

On pourrait, ici, me dire que dans ces lignes, je me confie et frôle les contours de l’écriture d’enlacement. Rien ne serait moins vrai. Relisez : je dis que je ne me confie pas. Il est vrai que c’est personnel, mais sans sonde du grand « moi » qui transperce la poitrine. J’ai aussi répété un milliard de fois que rien ne vaut le testament de trois pages, mon invention, que je conseille à tous, dans lequel on résume, dans une synthèse finale, sa vie, ses joies et ses désillusions, en vilipendant ceux qui vous ont fait du mal, en employant le dithyrambe à l’endroit de ceux qui vous ont aidé à bien vivre. Un testament sur les êtres, le reste n’ayant aucune importance. On peut le réécrire toutes les semaines. Trois pages à remanier sans cesse. Trois pages réelles jusqu’au dernier instant. Ceux qui nous ont fait du mal pourraient le recevoir, le jour de notre disparition, par un clic, avant le grand départ. S’il nous reste cette force.

Mais, en levant les yeux, plus haut dans le texte, en me relisant, je suis certain que ceux qui ont commencé à me lire se demandent que viennent faire ces digressions qui tombent sur la page alors que je ne faisais que narrer une conversation téléphonique sur Calderon.

J’y viens. Il s’agit de théâtre.

Mais, soucieux de la documentation, s’accompagnant ici de l’extase devant le texte et le propos du grand dramaturge madrilène, de la période baroque, il faut quand même puisque je cite Calderon d’y revenir avant de, vous l’aurez compris, asséner une confidence que l’on peut attendre lorsque l’écrivant commence à dire « je n’ai jamais… »

Donc Pedro Calderón de la Barca (1600-1681, est un poète et dramaturge espagnol, madrilène, auteur prolixe. Mais son chef-d’œuvre est une pièce de théâtre dénommée « la vie est un songe »

L’action se déroule en trois journées, trois bouleversements, qui vont de la soumission à la révolte et de l’apologie du plaisir à la volonté de bannissement de la jouissance. Trois journées métaphysiques.

L’histoire : Basile, roi de Pologne féru d’astrologie, est certain que son fils, à naitre, sera un tyran. Sa femme meurt d’ailleurs en couches avant de mettre au monde Sigismond. Il le cache, l’enferme, et personne ne connait son existence. Plusieurs années plus tard, dans le repentir, le Roi Basile décide de lui redonner son rang de prince, mais juste pour une journée. On verra, se dit-il, si la prédiction se réalise (le mal et la tyrannie), le prince sera endormi et renvoyé dans son cachot. On lui dira alors que tout ceci n’était qu’un rêve…

Mais comment peut-on imaginer que cet enfnt enfermé, comme un animal, ne se révèle pas animal. Tout se passe comme si le Roi avait configuré ce destin

Sigismond est dans la rage, par ses désirs, par ses pulsions, dans l’instinct, dans la violence, le meurtre, presque le parricide. Les personnages de la pièce qu’il serait ennuyeux de nommer et décrire analysent, comprennent, doutent. Rosaura, Clothalde, Astolphe et les autres.

Trois journées, trois hallucinations, dans le fantastique absolu. Je donnerai plus bas le synopsis.

Ce texte, cette invention de l’esprit qui se fond dans une pièce de théâtre m’a fasciné, presque terrorisé dans sa vérité, celle du songe de la vie.

Mais, encore, quel rapport avec un raccrochage intempestif ?

Je le dis enfin : je n’ai jamais vu la pièce. Ce qui est anodin et peut se concevoir, le texte étant disponible. Mais, ce que je n’ai pu avouer à l’interlocuteur, en raccrochant pour ne pas entamer une longue conversation et le désoler, c’est que je n’aime pas le théâtre, n’y vais jamais, que la dernière fois que j’y suis allé, il y a un siècle, invité, placé au premier rang, c’est pour, honteux, au bout d’un quart d’heure, partir subrepticement. Ce que je n’ai pu faire, le bruit du dossier se rabattant lorsque je me suis levé, presque à genoux, a fait un bruit fracassant qui a envahi la scène, suspendant la parole des acteurs et sidérant la salle, par cette outrecuidance. Je suis parti en courant, suis entré dans le premier café, essoufflé, pour commander, au bar, un verre de Crozes-Hermitage.

Je pourrais – ça serait la moindre des choses- expliquer pourquoi je n’aime pas le théâtre. Et ce alors que j’étais le premier des abonnés au théâtre municipal, dans la capitale de mon pays natal, à faire la queue pour jouir de Racine et Molière dans un fauteuil de velours rouge, dans des rangées vides.

Mais ici, la désuétude, comme à l’Opéra l’emportait. Je puis, simplement dire que les acteurs sur scène de théâtre me dérangent, qu’ils ne sont justement pas dans la désuétude et qu’ils jouent, comme le garçon de café de Sartre (mais, oui, vous connaissez ou allez voir en ligne), à jouer à être acteur et j’en suis gêné plus pour eux que pour moi.

Je me dois d’écrire plus longuement sur le sujet. Je le promets. Sans jouer à celui qui écrit.

Les mots et le tableau

Aujourd’hui 2 avril, jour assez spécial. Le spectacle désolant de la marée humaine des touristes assez laids et même quelquefois sales qui hantent les ponts et la Tour Eiffel, trottoirs envahis de détritus, m’à rendu assez triste, très triste même. Il va être difficile d’aimer autant Paris. Cette vraie désolation m’a amené à reprendre un texte écrit il y a très longtemps, que je redonne. Histoire de me consoler.

Les touristes visiteurs de Paris, s’arrêtent au Louvre, s’agglutinent devant La Joconde et s’en vont vite vers la Tour Eiffel. Les touristes japonais à Madrid vont à la corrida assister à la mise à mort d’un seul toro sur les six au programme (le tour operator leur dit que c’est comme les films permanents au cinéma, une répétition, qu’il est inutile de rester) et qui s’en vont vite au Prado envahir la salle où se trouve Les Ménines de Velasquez, en se marchant sur les pieds.

Quand je raconte ce que vous venez de lire, on me voit faire la moue et on me demande la raison de ma réserve, de ette mine contrite : n’aimerais-je pas cette merveille ?

Évidemment que non, c’est un de mes tableaux préférés. Cependant, je lui dis, un peu honteux, qu’il m’a fallu choisir entre Velasquez et Foucault. J’explique.

Michel Foucault (1926-1984), dans son ouvrage phare (« Les mots et les choses) décrit, dans son introduction, dans un style et une hauteur théorique exceptionnels, le tableau de Velasquez, “Les Ménines”. Certains considèrent que ces pages sont un modèle, en rupture, de l’analyse picturale.

Le tableau donne à voir l’infante Marguerite d’Espagne, entourée de demoiselles d’honneur, de courtisans et de nains. Au fond, sur la gauche, le peintre est là devant une grande toile dont on ne voit que le châssis de dos. A l’arrière-plan, sur le mur du fond, un tableau, note Foucault, “brille d’un éclat singulier », dans lequel apparaissent deux silhouettes. Il s’agit, en réalité d’un miroir. Qui reflète les souverains, à l’extérieur du tableau, “retirés en une invisibilité essentielle”, “qui ordonnent autour d’eux toute la représentation”.

Sans eux, le tableau n’est pas possible.

Et Foucault d’ajouter que “Peut-être y a-t-il, dans ce tableau de Vélasquez, comme la représentation de la représentation classique”, qu’il s’agit aussi de “la disparition nécessaire de ce qui la fonde”. Il conclut en indiquant que “Libre enfin de ce rapport qui l’enchaînait, la représentation peut se donner comme pure représentation.”

Il s’agirait donc du principe qui organise les savoirs à l’âge classique. Chaque époque se caractérise par un “champ épistémologique” particulier, qui constitue le “socle” des diverses connaissances et structure leur apparition. Ce que Foucault appelle “épistémê” cet “a priori historique” constitutif des sciences de la période considérée avec une théorie propre de la représentation.

La Renaissance, elle, était fondée sur la ressemblance. “Le monde s’enroulait sur lui-même”, écrit Foucault. Don Quichotte en apparaît, sur le mode de la dérision, comme l’incarnation. “Tout son chemin est une quête aux similitudes”, mais celles-ci tournent au délire.

Au XIXe siècle vient l’âge de l’histoire, qui devient “le mode d’être fondamental des empiricités” et qui introduit dans la pensée moderne “cette étrange figure du savoir qu’on appelle l’homme”. Voici l’homme “au fondement de toutes les positivités”, en cette place du roi “que lui assignaient par avance Les Ménines, mais d’où pendant longtemps sa présence réelle fut exclue”.

Mais cette époque se finit et l’homme, une “invention récente”, est en voie de disparition. La nouvelle “épistémê” devrait être concomitante de la mort de l’homme (“alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable”). C’est la dernière phrase du livre.

Le livre a fait jaser (fin de l’humanisme, existence douteuse de l(homme, mort de l’homme, antihumanisme théorique, structuralisme exacerbé qui fait passer les structures avant les sujets, etc.

Mais je reviens à la discussion avec mon ami et à ma moue.

Il est vrai que je ne m’arrête plus devant les Ménines (« les suivantes », traduction de Foucault ou Las Meninas en VO).

Car, en effet, je ne peux plus goûter le tableau sans me référer à l’analyse de Foucault, ce qui me place dans l’analyse et non dans l’art.

Or, le musée ne peut que servir d’accrochage de l’œil et non du cerveau pensant; lequel œil, peut, comme dans l’amour s’éloigner de la pensée pour approcher les rivages du sens. Rimbaud contre Platon en quelque sorte.

Ce qui me fait donc regretter d’avoir lu le Foucault des Ménines qui a brisé l’approche non pas « pure » (elle n’existe pas) mais expurgée de la théorisation. D’où ma moue.

Elle est d’autant plus flagrante que je ne suis plus certain de la pertinence du propos de Foucault. Et, mieux encore de l’avoir bien compris. Et plus encore d’adhérer à ce qui était peut-être une esbroufe à laquelle se sont laissés prendre de jeunes étudiants de mon espèce, avides de théorie et de style générateur d’une obscurité propice à l’écart du même et la constitution d’un statut d’intellectuel…

A vrai dire, pour revenir à mon propos, il est dommage de gâcher un plaisir par des mots (potentiellement creux) qui éloigneraient de l’éventuelle belle chose.

Je préfère ne pas y penser, Ce qui fabrique une nouvelle grimace que je cache, un peu honteusement.

Dance, dance, 1 et 2

DANCE, DANCE 1

A l’heure du confinement, il fallait bouger.

J’avais posté deux vidéos de montage “dance ” assez remarquables.

On ne trouvait plus et on m’a demandé de les remonter dans les “articles récents “, plus faciles à dénicher. Dans les archives, c’est le 30 mars 2020 que je les ai mis en ligne.

Regardez comment il faut bouger, en cliquant sur les liens titres ou sur les images : donc 2 vidéos. Sur “one drive”, qu’il n’est pas obligatoire de télécharger, malgré la demande insistante, si vous n’avez pas installé cette application.

La première plus haut.

La deuxième ci- dessous (clic sur image ou lien)

DANCE, DANCE 2

le chien et la fleur

Photo mb.

On sait, comme le rappelle Spinoza que le “concept de chien n’aboie pas” (voir par recherche, un billet sur ce thème)

L’dée nous catapulte dans l’image produite par le photographe.

Le photographe, celui qui n’est pas l’accumulateur d’images ni cadrées, ni pensées envoyés, toutes les minutes à ses amis de Facebook, cherche à abstraire la réalité, en trouvant son noeud, son centre.

Comme le mot, la photographie réussie est un concept inventé de la réalité laquelle, écrasée par l’image n’est donc plus elle même, simplement reproductible.

C’est la définition de l’art.

Chercher l’essence de la réalité devant notre objectif, en faire un mot imagé, un concept est le travail, on allait dire facilement “l’objectif” du photographe. Sans cette recherche du “centre” du concept de la réalité, la photographie n’est qu’une reproduction documentaire. Ce que les inventeurs de la photographie, concurrents des portraitistes soutenaient.

Il y parvient quelquefois.

Il y parvient encore mieux lorsque l’image ne correspond plus à ce qu’elle donne à voir, par le passage au noir et blanc, par exemple. Vaste sujet également effleuré dans ce site. Dans le noir et blanc, la réalité et transformée. Et si le travail est réussi, l’image devient ce concept éblouissant rempli de tous les mystères de la création.

La fleur en noir et blanc en tête de ce billet est presque réussie dans cette recherche.

Ce n’est plus une fleur, c’est son concept. Celui qui nous entraine dans la beauté pure, presque lemonde intelligible platonicien, qui se détache du monde sensible du vivant visible et donné à voir.

`

rothko, le choc

En lisant le titre, le lecteur imagine le dithyrambe à l’endroit de l’artiste nommé. Non, c’est juste un choc lorsque, dans un fauteuil, ouvrant un très gros livre qu’on vient de m’offrir, mon admiration du peintre étant assez connue, je me suis pris à penser que je ne l’aimais pas autant qu’avant. Je n’écris pas que je ne l’aime plus. Juste pas autant qu’avant. Alors presque toute la nuit, je me suis posé la question de comprendre le motif de cette baisse de degré dans l’admiration. Je n’ai pas trouvé la réponse. Juste, peut-être – mais je n’en suis pas sûr – qu’il est trop facile d’aimer Rothko, dans cette posture temporelle, dans cet écart daté et previsible, constitutif de l’affirmation d’une culture. Relisez : je ne dis pas qu’il est trop facile de le critiquer, ce que je crois vraiment. C’était donc un choc que de découvrir ce qui précède.

Bansky, rat-le-bol

Bansky. Qui ne le connait pas ?. Artiste adulé pour sa critique radicale libertaire, anticapitaliste, intervenant dans les lieux publics, les zoos, dénonçant tout, dont le système qui le fait vivre et se vendre; C’est un pseudo. on allait écrire un “pseudo-artiste”, de ceux qui nous donnent la leçon, comme beaucoup de contemporains. Mais des amis pourraient être choqués : l’art contemporain est contemporain.

Bon fabricant, néanmoins de trompe-l’œil et marrant interventionniste dans l’urbain Voir son traîneau de Père Noël arrimé à un banc (contre le mal-logement ou encore son diptyque dénonçant la pollution sur deux murs), Banksy a mis en scène les rongeurs en action avec ce qu’il avait sous la main.

Là, il est confiné et ne peut intervenir dans la rue. Ne lui reste que ses murs, sa salle de et bien sûr son compte Instagram, sur lequel il a publié sa dernière oeuvre : des rats qui envahisseurs de salle de bains.

Banksy a de l’humour et nous dit pour cette création de confinement : “Ma femme déteste quand je travaille depuis la maison.” 

Si vous dessinez dans votre cuisine des demi-pression ou des paillons bleus, vous n’aurez aucune chance de fait-re le buzz.

Il faut s’appeler Bansky.

C’est le secret de l’art contemporain. Mais on va pas se plaindre. Faut bien travailler, faut bien vivre. Télétravail de l’artiste…

Son “travail” ci-dessous :

l’art de l’esbroufe

 
 

Où il est question d’art contemporain. L’artiste Ad Reinhardt, connu pour ses Black Paintings, évidemment, comme tout artiste contemporains, donneur de leçons philosophiques pour adolescents de la banlieue de New-York disait  :

« Tout doit être irréductibilité, irreproductibilité, imperceptibilité. Rien ne doit être “utilisable”, “manipulable”, “vendable”, “marchandable”, “collectionnable” ou “saisissable”. »

Avant-garde de pacotille, discours creux et faussement rebelle, dans l’imitation sémantique d’un Rimbaud qui écrivait sans gloser. Bref du petit baudrillardisme (Baudrillard), du moyen situationnisme, un succédané de marxisme de bar du quartier latin en 1970.

L’art contemporain s’est souvent construit et fondé sur la propos de la petite rébellion, d’abord contre celle de l’esthétique (ce qui n’a rien à voir avec le figuratif)

Digestion. Je ne sais plus qui affirmait que nous vivons, en dans cette matière dans la digestion”. Celle qui suit la consommation. Ainsi, une production de produits digérables.

Et le discours sur l’art contemporain, anti-consommation, marcusien, nous donne, très exactement, le plus souvent à “digérer” des oeuvres indigestes. On se souvient de la “merde d’artiste” de Piero Manzoni.

En s’affirmant lui-même, dans une prétendue philosophie de l’existence qui nie plaisir et beauté (un canon traditionnel, mais une perception réelle), comme « indigeste » ; les artistes contemporains, souvent pour éviter la comparaison artistique et, surtout, une mise en cause de l’absence de maitrise de la technique, sont fiers de rendre leurs “oeuvres” indigestes, en se mettant, en réalité, en dehors du “regard”. Les “regardeurs” ne peuvent être que ceux dont l’intellectualité de la perception admet la mise au rancart du “beau” et la pose de l’intellectualité de l’acceptation du rien, du néant artistique qui devient “art”. Par ce vide esthétique. La non-beauté est art. Sûr.

“L’irregardable” devient donc une oeuvre par son “irregardabilité”.

Et pourtant. Oui, on peut se planter devant une oeuvre d’art contemporain et être happé par le “je-ne-sais-quoi” (Jankélévitch) qui vous retient et vous plaque dans l’art.

Alors ? Qu’est-ce que ce billet veut donner à entendre ou à lire ?

Juste une réponse à une amie que je n’avais eu au téléphone depuis un demi-siècle et qui me posait la question de savoir si je courais toujours les salles de vente à la recherche de l’oeuvre contemporaine essentielle (je lui ai répondu que non, c’était “terminé”), en ajoutant qu’elle en était, elle, revenue et préférait devant ses yeux des reproductions de Rembrandt. En posant encore la question de ce qui était selon moi “l’art contemporain”.

Je lui ai répondu : une oeuvre sans accompagnement du discours, comme celle du Greco, qui n’a pas besoin de mots pour la faire “digérer”. Et que ça pouvait arriver dans l’art contemporain. 

Dès que le discours sur l’oeuvre pointe son esbrouffe, (je l’écris ici avec deux f, les deux orthographes sont tolérées),  dans le discursif, elle se perd dans l’indigeste. Et, y en a marre des jeunes artistes qui se prennent pour Nietzsche, en montant une installation où se croisent un mouton et un ordinateur, pour nous faire comprendre les “ruptures de la modernité”

Je crois qu’elle était ravie de ma réponse qui la confortait dans ses convictions. C’est ce à quoi sert la conversation téléphonique.  La “discussion” est surannée.

Naohiro Maeda

J’ai, sur mon flipboard découvert ce photographe

Je ne sais encore si j’apprécie.

Je colle et je reviens demain. Après une nuit. Comme les sages.

L’ARTICLE COPIÉ

Série photographique « Blink » par l’artiste japonais Naohiro Maeda

Le photographe japonais Naohiro Maeda a révélé sa dernière série de photographies baptisée « Blink », un ensemble d’images juxtaposant des paysages à des éléments de bâtiments, explorant les émotions associées au déménagement.

Il y a quelques années, Naohiro Maeda a déménagé de Tokyo au Massachusetts, dans le nord-est des États-Unis, pour étudier la photographie. Cette expérience de vie sur un nouveau continent est un passage difficile qui suscite des émotions mitigées pour de nombreuses personnes. À certains moments, il y a de l’exaltation; se sentir embrassé par un lieu ou par un profond sentiment d’accomplissement personnel, à d’autres moments, il y a la solitude, associée à un sentiment d’isolement.

Depuis que j’ai déménagé dans le Massachusetts, la lumière et les couleurs de cet état, qui présentent des qualités différentes de celles de Tokyo, m’intriguent. La série est une méditation sur la similitude et l’altérité entre la patrie et un nouveau lieu de vie.

Le lien

http://www.journal-du-design.fr/art/serie-photographique-blink-par-lartiste-japonais-naohiro-maeda-122775/

D’autres images, anciennes, semble t-il…

Voyance des artistes ?

Peut-on, ici, encore, à nouveau, passer à un aveu ?

Je m’y autorise : j’avoue ne pas supporter le discours des artistes qui se croient “uniques“, en réalité qui se croient “artistes“…

Je ne provoque pas.

Surtout dans l’art contemporain, champ privilégié du discours de jeunes talentueux ou exécrables créateurs qui croient nous aider à comprendre le monde par la “voyance” extraordinaire, venue d’ailleurs, de leur geste, toujours enveloppé d’un charabia prétendument théorico-artististique assez risible, marmonné dans des micros tendus par des galeristes new-yorkais et endettés ou des critiques d’art en mal de notoriété.

Ils se voient voyants les artistes. Comme dirait Bergson qui affirmait que :

Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes”

Le propos (comme beaucoup d’ailleurs dans ceux de Bergson) me semble assez idiot. Mais il est assez présent dans la doxa. Surtout lorsqu’il s’agit de musique, champ dans lequel l’assertion passe beaucoup mieux. En effet, lorsqu’il s’agit non pas de donner à voir mais de composer, dans la musique donc, elle semble moins énervante.

En effet, l’extraordinaire beauté d’une musique de Bach ou de Mozart fait sortir le mortel de ses gonds de la raison, jusqu’a le faire clamer que ces musiciens là n’ont pu que recueillir que ce qui est existe au-delà de la terre, la musique leur ayant été donnée pour être offerte aux humains, d’une sphère nécessairement déiste, sans d’ailleurs assimiler cet espace au cosmos ou à la nature, comme le ferait un vil matérialiste un peu panthéiste, lecteur rapide de Spinoza.

Et même si le moniste bon teint sourit un peu, il baisse les yeux, sans s’esclaffer.

Combien de fois ai-je entendu dans la bouche d’un athée qui se dit vrai, que s’il s’avérait qu’un jour (sûrement à la fin de sa vie) il pouvait imaginer que Dieu peut exister, c’est après l’écoute de sa “voix” dans celle de Bach ?

On croit avoir la réponse dans cette distinction et l’adhésion conséquente à la voyance nécessairement dans le champ du dualisme, entre l’artiste qui voit et celui qui compose. Elle est simple : tout le monde (sauf l’aveugle) voit et tout le monde n’est pas “solfègien ” ou compositeur.

Ainsi, sans paradoxe, le voyeur n’est pas un voyant…

Ici, on peut insérer la distinction entre “regardeur ” et “voyeur “. Au sens de Marcel Duchamp s’entend quand il affirmait du haut d’une intellectualité parfaitement maîtrisée que “ce sont les regardeurs qui font les tableaux “.

Mais je reviens vite à mon propos sur les artistes et leur “voyance”.

De l’escroquerie. Certes, on peut avoir ce qu’on appelle un “bon oeil” absolument pas surréaliste ou mystérieux dans sa survenance (juste un bon oeil, comme d’autres ont une bonne plume ou un don du bricolage). Certes, on peut avoir du talent dans le coup de pinceau ou l’imagination créatrice. Mais il ne faut pas confondre le don (qui n’est pas surnaturel mais résultant d’une histoire et d’un processus ancré dans une vie) ou encore le talent (qui au demeurent s’apprend souvent) avec la “voyance” de ces extra-terrestres que seraient les artistes.

Le sens de la beauté est chose assez partagée, sauf que certains ont pu le donner à voir ou à écouter.

Ce sont les artistes. Ils ne sont pas “voyants”.

Juste bourrés de talent qui ne vient ni d’ici, ni d’ailleurs.

On arrête ici, sauf à théoriser avec Burke par exemple, sur l’esthétique et transformer un billet d’humeur en théorie de l’Art.

P.S. A la relecture du lendemain, je considère qu’il fallait quand même ajouter que la beauté de l’œuvre d’art transporte dans une couche du monde qui se situe hors de la quotidienneté. Certains nomment cette sorte de nuage éthéré le sacré et les artistes seraient ses convoyeurs…On peut le dire comme ça. Ça ne mange aucun pain et ça peut faire du bien, l’extraction du lourd réel étant toujours bénéfique. C’est ici que les hommes se sont inventés de belles histoires. De celles qu’on raconte aux enfants pour les endormir.

Ça ne pose problème que si la violence (religieuse ou idéologique) s’en mêle. Le nazi qui écoute du Mozart ou Torquemada du Rodrigo…

Aveu

Je tombe en visitant le site du Métropolitan Museum of Art de New-York sur ce tableau de Paul Gauguin (“Deux femmes”).

Ce qui me permet de dire,encore, au risque d’une sévère réprimande quand je l’affirme (souvent) que je n’aime pas Gauguin. Ce qui, d’ailleurs, devrait vous indiffèrer. ..

PS. Avouez tout de même en regardant le tableau. Ce peintre est un enlaidisseur. Il est vrai que le laid peut atteindre le sublime et donc la beauté (Goya). Mais ici le laid côtoie le laid. J’espère que les deux femmes peintes (belles, j’en suis certain) lui ont envoyé son tableau à la figure.

Ce peintre est un imposteur de la modernité s’emparant de l’intellectualité du travestissement naïf.

le chêne et le tilleul

Discussion mythologique. Dans notre salle à manger, sur le mur de gauche, une toile, assez ancienne, dont nous ne connaissons pas l’auteur.

Elle représente Philémon et Beaucis. Curieusement, rares sont ceux qui connaissent l’histoire. Juste quelques souvenirs. Et, certainement, si je n’avais pas possédé ce tableau, j’aurais été comme beaucoup, dans les limbes de la mémoire écolière. Mais, à l’évidence, je ne peux être muet lorsque mes invités, devant notre tableau, posent la question…

Je connais dons, assez bien, l’histoire et la raconte toujours, je l’assure assez simplement, sans enjoliver.

Mais, il y a quelques jours, une lettrée, assez imbue de ses connaissances et désirant les donner à entendre et en découdre avec moi, je ne sais pourquoi, m’a repris lorsque, comme à mon habitude, et en réponse à une question d’un invité, j’ai très rapidement raconté l’histoire.

Je l’écris ici, et profite , pour ceux qui voudraient toucher légèrement les débuts de la vraie littérature, de se procurer Les Métamorphoses d’Ovide, là où nous est contée la belle histoire de Philémon et Beaucis.

Donc, deux dieux ( Zeus et Hermès chez les grecs, Jupiter et Mercure chez les romains), se déguisent en simples mortels et, comme l’écrit Ovide  « frappent à mille portes, demandant partout l’hospitalité ; et partout l’hospitalité leur est refusée. Une seule maison leur offre un asile ; c’était une cabane, humble assemblage de chaume et de roseaux. Là, Philémon et la pieuse Baucis, unis par un chaste hymen, ont vu s’écouler leurs plus beaux jours ; là, ils ont vieilli ensemble, supportant la pauvreté, et par leurs tendres soins, la rendant plus douce et plus légère1. »

Le vieux couple accueille chaleureusement les deux voyageurs et leur offre même leurs dernières victuailles, (des oies).

Les dieux sont comblés et veulent les récompenser. Ils leur intiment l’ordre de se rendre sur une montagne de laquelle, seuls survivants d’un déluge provoqué par Zeus, ils voient périr, sous leurs yeux, les habitants inhospitaliers de la vallée.

Puis, les dieux transforment leur cabane en temple. Philémon et Baucis leur demande une ultime faveur : être les gardiens du temple et ne jamais être séparés, y compris dans leur mort.

Souhait exaucé: ils vivent ainsi dans le temple jusqu’à leur ultime vieillesse et, à leur mort, ils sont changés en arbres qui mêlent leur feuillage, Philémon en chêne et Baucis en tilleul. 

L’histoire est belle, comme leur amour.

Les gorges sont sincèrement serrées lorsqu’on la raconte. C’est notre désir d’adulte, en marche.

Mais je reviens à l’intruse lettrée. Je finissais de raconter en ponctuant sur l’entrelacement des feuillages dans leur transformation en arbres, en précisant, juste pour l’amusement, que décidément, les arbres avaient partie liés avec l’histoire des hommes, tant il est vrai que pullulent actuellement d’innombrables articles, bouquins, essais sur la preuve de la communication des arbres entres eux. Ils se parlent, s’avertissent réciproquement des dangers. Bref, de vrais grands hommes verts vénérés par les grands et petits écologistes. 

Mais, il ne faut jamais rire avec ceux qui ne comprennent pas la vitalité de cet écart de soi.

Car, en effet, voilà la jeune dame (assez jolie au demeurant, malgré son désir agressif à mon endroit) partir dans un discours sur l’inutilité de l’humour lorsque la chose est sérieuse, ici la pérennité de la nature et l’amour des arbres qui sont, a-t-elle dit, nos “dieux plantés”; que par ailleurs, je m’étais trompé, que Beaucis avait été transformée en pommier (ce qui, selon elle n’était pas étranger à Eve et la genèse de notre Bible).

Google étant à portée de smartphone, j’ai pu démontrer que je m’étais pas trompé. En ajoutant, très calmement (c’était mon invitée) que j’aimais les arbres, dont j’avais fait dans ma maison de vrais amis, et que j’aimais aussi tenter de rire ou, du moins, de sourire…

A partir de cet instant, elle s’est approchée de moi, ne m’a plus quitté des yeux pendant toute la soirée et m’a même envoyé, dans la nuit, un message assez très gentil. Pour se faire pardonner.

Je lui ai pardonné sa mauvaise humeur qui a failli gâcher notre soirée. On ne peut pas toujours être de bonne humeur, ça serait lassant. Et, tous connaissent ma faiblesse : je pardonne toujours.

Je lui pardonne d’autant plus qu’elle m’a donné l’occasion d’écrire ici la merveilleuse histoire. Ce qui aura un bel effet lors de mon prochain diner, où j’aurais invité des personnes jamais venus et qui, s’ils lisent mes billets, pourront, immédiatement me demander où se trouve donc mon tableau. Ce qui nous mettra, tous, de bonne humeur.

Le tableau sur mon mur, je le reproduis ci-dessous.

Celui, en tête du billet est d’un peintre allemand (1600), Adam Elsheimer (très cher). Le mien est nettement plus beau. Jugez :

Aimez-vous Ren Hang ?

Actuellement, tous parlent de l’Expo de Ren Hang, photographe chinois, assez connu qui vient de disparaitre. Maison européenne de la photographie, à Paris.

Je colle quelques unes de ses oeuvres.

Aimez-vous ? 

Je ne commente pas.

Le nouveau Directeur de la Maison européenne de la photographie, à Paris le présente dans l’Express, dans ces termes:

“Il y a deux aspects fondamentaux dans l’oeuvre de Ren Hang : son extraordinaire talent pour la performance et la poésie qu’il insuffle dans le quotidien. Il vivait à Pékin dans un petit appartement ; c’est là, dans cet intérieur confiné, qu’il a photographié ses amis et modèles sur les toits des gratte-ciel, ou en extérieur nuit… Des images clandestines prises en vitesse pour ne pas se faire attraper par la police. Ces jeux interdits ont créé un langage visuel sur la liberté de la jeunesse, ses espérances, le sexe, la vie dans les mégalopoles. Les jeunes Chinois sont souvent considérés comme un bloc homogène, discipliné, travailleur, asexué, et, là, on assiste à une pure désobéissance et à une jouissance des corps. Dans un pays au régime autoritaire, on est plus vrai quand on joue !  

“Je ne programme rien. Mes idées surviennent quand je shoote?”, disait Ren Hang. Son oeuvre est instinctive, immédiate, réalisée avec des moyens dérisoires, c’est fascinant. Malgré la dépression dont il souffrait, son travail n’était pas autocentré. Au contraire, il essayait de donner quelque chose à ses contemporains, à la jeunesse, à ses proches. Ces images ne sont pas tristes ou désenchantées, elles sont extrêmement intelligentes, créatives, subtiles et d’une grande énergie, ce qui en fait l’un des photographes préférés des jeunes générations et artistes du monde entier. Pour moi, c’était vraiment un génie.” 

Je ne commente toujours pas…

REN HANG, LOVE. Jusqu’au 26 mai.