Dylan, etc.

Non, non rien a voir avec le dernier album de Léonard Cohen.
Oui, oui, c’est la même source
Non je ne préfère pas obligatoirement Cohen.
Oui,je l’ai écouté et lu les traductions aujourd’hui. Plusieurs fois sur Qobuz
Oui,oui, je trouve un peu facile les formules de collégien échevelé transformés en sommets himalayens de la poésie.
Oui, oui, j’exagère.
Non,non, il faut aussi écouter le guitariste Sexton.
Oui, c’est un bon disque.
Ok, j’avoue avoir aimé, aux larmes, le dernier Cohen.

Donc le dernier disque de Dylan.
Je colle la page du Monde, téléphonée. Le coup du “monologue intérieur” n’est pas digne d’ėtre écrit. Le collège s’installe dans les journaux. Pas bon signe.

Avec « Rough and Rowdy Ways », Bob Dylan en ses multitudes



Bruno Lesprit

Le Monde 21 juin2020

A 79 ans, le chanteur américain publie un nouvel album de chansons originales, marqué par des récitatifs et des tempos lents


Ou que j’aille, je restais un troubadour des sixties, une relique du folk-rock, phraseur des temps anciens, le chef d’Etat fictif d’un pays inconnu. L’enfer sans fin de l’oubli culturel. » Voici ce qu’écrivait Bob Dylan en 2004 dans le premier volume de ses Chroniques – on attend toujours les deux autres annoncés – en se souvenant des années 1980, quand ses albums, médiocres, sortaient dans une relative indifférence. Ce qui n’est pas le cas de Rough and Rowdy Ways, son 39e en studio, dont l’improbable single de dix-sept minutes, Murder Most Foul, exercice de name-dropping autour de l’assassinat de John Kennedy, a permis à son auteur de prendre, à l’approche de son 79e anniversaire, la première place des ventes numériques de « rock » (?) aux Etats-Unis.

Double (Murder Most Foul occupe à lui seul le deuxième CD), ce nouvel album attire la curiosité, car il est le premier de chansons originales (dix) depuis Tempest en 2012, l’oracle ayant, dans l’intervalle, difficilement fait patienter ses fans avec une trilogie (dont un triple album) de standards de jazz popularisés par Frank Sinatra. Entre-temps, Dylan a été surpris d’apprendre, en 2016, qu’on lui décernait le prix Nobel de littérature. Il est douteux que cette récompense ait eu le moindre effet sur son écriture, mais, de fait, Rough and Rowdy Ways privilégie le texte, le récitatif, la psalmodie et le talkin’blues autour d’une musique souvent évanescente, comme contemplative, sur des tempos lents. Fidèle à son orientation depuis Time out of Mind (1997), le chef-d’œuvre qui mit fin à ses errements, il puise dans le vivier de l’americana, ces genres (blues, folk, country) d’avant le rock qui ont décidé du destin de Robert Zimmerman.

Sans rivaliser avec ce sommet, Rough and Rowdy Ways est tout aussi crépusculaire – écrire testamentaire serait bien imprudent –, hanté par la finitude, la mélancolie pour ce qu’on a aimé, en réveillant les fantômes du XXe siècle. Que la pochette reprenne une image du photographe britannique de Magnum Ian Berry, trois danseurs noirs autour d’un juke-box dans une discothèque londonienne en 1964, ne manquera pas d’être interprété comme un hommage à Black Lives Matter, auquel Dylan a apporté son soutien dans une rarissime interview, accordée le 12 juin au New York Times. Le titre, ces « manières abruptes et bruyantes », est un emprunt à l’une de ses très anciennes idoles, le pionnier de la country et roi du yodel Jimmie Rodgers.

Monologue intérieur

Dylan a réuni la garde rapprochée – son directeur musical, le bassiste Tony Garnier, le génial guitariste Charlie Sexton, le batteur Matt Chamberlain, qui a tapissé son instrument de velours – de sa fameuse « Tournée sans fin », que seule l’épidémie aura pu interrompre. Tous plutôt en retrait, au service d’un monologue intérieur qui fournira de quoi s’occuper aux exégètes pour les prochaines années, notamment avec ce vertigineux : « Je ne me souviens plus quand je suis né/J’ai oublié quand je suis mort. »

D’emblée, I Contain Multitudes (formule piquée à Walt Whitman) confirme, si besoin était, que Dylan demeure un des plus éloquents songwriters en activité : « Je vis sur le boulevard du crime/Je conduis des voitures rapides et je mange du fast-food/Je dors avec la vie et la mort dans le même lit. » Et qui d’autre associerait Anne Frank et Indiana Jones dans un même vers ?

Le « je » est en majesté, sachant qu’il a toujours été un autre chez ce collectionneur de masques. Spectrale, proche parfois du murmure, la voix grogne à l’occasion d’un blues rugueux comme sur la confession de False Prophet (« Premier parmi les égaux/Second de personne/Dernier des bons/Vous pouvez brûler le reste »), Goodbye Jimmy Reed, coup de chapeau au bluesman électrique, ou le césarien Crossing the Rubicon.

En ses multitudes, Dylan se transforme en docteur Frankenstein dans My Own Version of You, valse menée par une pedal steel dans la « Taverne du Cheval noir sur la rue Armageddon », devient plus loin ce Cavalier de même couleur qui « souffrira en silence », après s’être laissé bercer dans les eaux du gospel pour I’ve Made Up My Mind to Give Myself to You. La Bible à portée de main, un fusil pas loin, et toujours la route en vue.

Le meilleur est sur la fin, cette ode à Calliope, « Mère des muses », affirmant que les victoires de Joukov et Patton ont permis l’avènement d’Elvis Presley, et surtout ce terminus à Key West, médiation à l’accordéon sur l’immortalité, ses Marquises à lui. Plus tôt, Dylan glisse qu’il laissera le dernier mot aux sonates de Beethoven et aux préludes de Chopin. Quand on s’en remet à ces deux-là, comme il le chantait dans Not Dark Yet, c’est le signe que « La nuit n’est pas encore tombée, mais elle descend. 

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