La question

Il y a quelques années, je voulais régler un compte avec Sartre et sa « question juive » texte que je trouvais assez idiot, Et dangereux. Presque antisémite…

J’avais ecrit des pages et des pages sur cette idiotie. Mais ma modestie (qu’à vrai dire, désormais, je regrette, quitte à paraître immodeste par cette observation) m’avait empêché de publier quelque part.

En résumé,je vilipendais ce faiseur de Sartre (un faiseur peut être talentueux, intelligent et lisible) qui niait l’existence même du peuple juif lequel, à le lire, n’existait pas en soi, mais n’était qu’une création de l’antisémite. Ici, si l’on veut jouer avec les mots de l’existentialisme, l’essence de l’antisémite précédait l’existence du peuple, en le laissant loin derrière, effacé.

J’ai abandonné les feuillets géniaux contenant ma pensée unique quelque part, je ne sais où. Sûrement sur un banc, ou plutôt une chaise, à l’époque payante du Jardin du Luxembourg.

Je suis tombé il n’y pas longtemps sur celui, sur le même thème qu’a écrit Comte-Sponville dans son bouquin « Le goût de vivre » paru en 2010.

Je trouvais ce texte assez spécieux, inégal, obscur, presque idiot.

J’avais aussi écrit et jeté.

J’ai retrouvé le texte de Comte-Sponville.

Je le colle ici.

Et je vais tenter de me souvenir de ce que j’avais, magnifiquement écrit à l’époque, il y a neuf ans.

Si ça ne me revient pas, c’est que je n’ai rien à dire. Ce qui m’étonnerait. Je suis dans des jours d’immodestie. Je teste la posture. Et j’avoue que ça fait un peu de bien. Une amie m’a soufflé la tare de l’effacement par principe. Je réfléchis à son effet. Elle doit avoir raison de dire que ma modestie est trop tenace. Et ce même si je lui réponds qu’il s’agit de politesse. Elle me répond immédiatement que c’est se moquer du monde et des autres qu’on trouve un peu bête. Le modeste dit-elle est un grand orgueilleux. Je laisse dire…

Donc le texte et je reviens plus tard.

« La question juive

André Comte-Sponville

La recrudescence de l’antisémitisme, en France comme en Allemagne ou en Italie, est un phénomène, pour quelqu’un de ma génération, aussi étonnant qu’inquiétant. Dans les années soixante ou soixante-dix, on pouvait croire ce danger-là, au moins, éliminé. Il n’y avait plus que les vieux cons pour être antisémites, et encore l’étaient-ils en cachette, presque honteusement. De toute ma jeunesse, je n’ai pas le souvenir d’avoir rencontré un seul antisémite, ni d’avoir entendu mes amis juifs, à quelques très rares exceptions près, se plaindre d’en avoir eux-mêmes été victimes. L’antisémitisme semblait ne concerner que leurs parents, ou les nôtres. Pour les jeunes, ce n’était qu’un objet historique, qu’il importait certes de ne pas oublier, mais dont on n’envisageait guère qu’il puisse renaître et se développer. Il y avait plus urgent à combattre, plus faible à défendre. Les vraies victimes du racisme, toutes ces années, et encore aujourd’hui, c’étaient d’abord les immigrés, surtout maghrébins ou africains. Les pogroms n’étaient plus un danger ; les ratonnades, si.
Il va de soi que la montée de l’antisémitisme, dans la dernière période, n’entraîne aucun recul, tant s’en faut, des autres formes de racisme. La haine nourrit la haine, et les bêtises s’additionnent. L’antisémitisme, dans ce concert atroce, reste pourtant singulier et mystérieux. Pourquoi haïr à ce point des gens qui nous ressemblent tellement ? L’étranger fait toujours peur, et d’autant plus qu’il est plus différent. Comment peut-on être Persan ou Malien ? Mais ce que montre l’antisémitisme, c’est que cette peur de la différence n’explique pas tout. Les Juifs français, dans leur très grande majorité, sont intégrés depuis des générations, autant qu’on peut l’être. Physiquement, socialement, ils ressemblent à n’importe lequel de nos concitoyens. Ils parlent la même langue, ils vivent la même vie, ils ont les mêmes métiers, les mêmes loisirs, les mêmes soucis, souvent la même irréligion… Il n’y a plus guère qu’eux et les antisémites pour savoir qu’ils sont juifs, ou pour s’en préoccuper. De là d’ailleurs la tentation d’expliquer ceci (leur être-juif) par cela (l’antisémitisme). C’était, on s’en souvient, la position de Sartre, dans ses Réflexions sur la question juive : « Le Juif est un homme que les autres hommes tiennent pour Juif. » Ce n’est pas parce qu’il y a des Juifs qu’il y a des antisémites, affirmait Sartre, c’est au contraire parce qu’il y a des antisémites qu’il y a des Juifs, ou qu’ils se considèrent comme tels : « C’est l’antisémite qui fait le Juif. »
Je ne m’arrête pas sur ce qu’il y avait là de proprement paradoxal. C’était faire naître l’antisémitisme du néant (si c’est l’antisémite qui fait le Juif, qu’est-ce qui fait l’antisémite?), et si Sartre est coutumier du fait (c’est à quoi se ramène aussi sa théorie de la liberté) cela ne rend pas l’explication plus satisfaisante… Je m’arrête davantage sur un point plus délicat. Sartre reprend, certes pour les
combattre, certains des préjugés traditionnels de l’antisémitisme, dont il semble accepter la vérité au moins factuelle et provisoire. C’est ainsi qu’il disserte assez longuement sur « le goût du Juif pour l’argent », qu’il explique, avec son talent habituel, par une réaction de défense contre l’antisémitisme. Mais le fait est-il avéré ? Pour ma part, je n’ai jamais rien remarqué de tel : ni une cupidité propre aux Juifs, ni (encore moins !) un désintéressement propre aux non-Juifs. Mais passons. L’essentiel, me semble-t-il, est ailleurs. Ce qu’il y a de plus dangereux, dans la position de Sartre, et quelque généreuse qu’en ait été l’inspiration, c’est qu’à force d’expliquer la judéité par l’antisémitisme, on aboutit intellectuellement, et avec les meilleures intentions du monde, au but même que vise l’antisémitisme : à la négation de la judéité ! Si « c’est l’antisémite qui fait le Juif », il n’y a plus de Juifs, ou il n’y en aura plus dès lors que l’antisémitisme aura disparu. L’antisémitisme ne peut donc au bout du compte que l’emporter : qu’il vainque ou qu’il perde, la judéité, elle, est appelée à disparaître, soit physiquement (« solution finale », si l’antisémitisme l’emporte), soit spirituellement (ce qu’on pourrait appeler la « dissolution finale », si l’antisémitisme disparaît et avec lui la judéité). Mais alors, combattre l’antisémitisme, et quand bien même on en est soi-même exempt, n’est-ce pas une façon encore de lui donner raison ?
En vérité, c’est le principe même de l’analyse sartrienne qui me paraît discutable. Je ne crois pas du tout que ce soit l’antisémitisme qui fasse le Juif. Je crois tout le contraire : que le peuple juif, de son propre fait, a introduit dans l’histoire humaine, ou en tout cas occidentale, une discontinuité radicale, ce que Nietzsche, pour le lui reprocher, avait bien vu, et dont nous devons au contraire, me semble-t-il, lui être infiniment reconnaissants. C’est avec les Juifs, explique Nietzsche, que « commence le soulèvement des esclaves dans la morale » et, par là, « la dénaturation de toutes les valeurs naturelles ». Le peuple juif ne se soumet plus à « son instinct vital », comme les autres peuples, mais à « une chose abstraite, contraire à la vie – la morale », non plus à la Nature, comme les Grecs, mais à la Loi. Si l’on ajoute à cela que, pour des raisons historiques, les Juifs, pendant des siècles, vivront étrangers en tous pays (peuple sans terre, peuple sans État, peuple sans autre patrie que de fidélité et d’espérance), et soumis en effet, même quand ils voudront s’intégrer ou rêveront de se dissoudre, à la menace toujours renaissante de l’antisémitisme, on comprend ce que les nationalistes de tous poils peuvent leur reprocher : d’être inassimilables, même parfaitement intégrés, même parfaitement ressemblants, tant qu’ils resteront fidèles, fût-ce de loin, fût-ce sans la pratiquer, à cette Loi qui se prétend absurdement au-dessus des peuples, au-dessus des nations, et même, Nietzsche a raison sur ce point, au-dessus de la vie. Car enfin la vie n’est pas morale (la vie dévore, la vie tue), et c’est pourquoi la morale, en effet, n’est pas naturelle.
Nietzsche reproche aux Juifs d’avoir introduit, dans l’histoire humaine, le poison de la mauvaise conscience. Mais c’est la conscience même, et le seul poison qui interdise de tuer.
La vie serait plus facile, penseront certains, sans les Juifs. Peut-être : parce qu’elle serait moins humaine, et que l’humanité toujours est difficile. C’est à cette difficulté-là que les antisémites s’en prennent. L’antisémitisme est une solution de facilité et de barbarie.
En ce sens, et y compris pour ceux comme moi qui ne sont pas juifs ni n’envisagent de le devenir, la question juive est bien une question, en effet, ou plusieurs, mais qui n’en font qu’une : à quoi es-tu fidèle ? À la nature ou à la culture ? À la force ou à l’esprit ? À la nation ou à l’universel ? À l’instinct, comme dit Nietzsche, ou à la Loi ?
À ces questions, chacun répondra comme il l’entend. Le judaïsme n’est qu’une réponse parmi d’autres, qui n’est pas la mienne. Mais les antisémites voudraient supprimer la question.

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