Misère de la moralité

Quand j’ai hier, en riant, avoué avoir, à 14 ans, volé un flan dans une boulangerie, du moins être parti sans payer, la file d’attente étant exténuante, j’ai ajouté qu’après de nombreuses années, je m’étais convaincu que le gâteau était rassis et qu’il allait être mis a la poubelle une minute avant que je ne m’en empare sur l’étal. Ça m’a rassuré, ai-je affirmé. En ajoutant que ça m’avait aussi evité d’être toute ma vie comme la pauvre Mathilde Loisel, vous savez, celle de la nouvelle de Maupassant (La parure) que je cite souvent lorsque je vais à l’abordage des destins. Et des malheurs idiots. Et du déterminisme.

Il a fallu que je raconte.

Mathilde Loisel vient donc d’un milieu modeste et veut “s’élever” dans la société. Epouse d’un petit employé, mari modèle et attentionné, elle rêve de richesse, de cercles, de bals fastueux.

Un jour, son époux est invité à un grand bal donné par le Ministère qui l’emploie.

Mathilde n’a pas de bijoux, ni de collier à porter sur sa poitrine nécessairement dénudée, le décolleté étant de mise au bal. Elle en emprunte un très beau (la parure) à une amie (Jeanne Forestier), dame du monde qu’elle rêve de fréquenter.

Le bal, la perte. Elle rentre après un grand bonheur de proximité de ses désirs mondains. Et patatrac ! Elle constate qu’elle a perdu le collier. N’osant pas l’avouer à Madame Forestier, elle emprunte une immense somme (40.000 francs) pour en racheter un autre, identique, et le lui rendre, sans conter la mésaventure.

La dette du ménage est colossale. Ils doivent vendre leurs meubles, se séparer d’une domestique et elle « connut la vie horrible des nécessiteux » le mari se tue au travail et elle fait des ménages.

Dix années de galère avant de rencontrer par hasard Mme Forestier, “toujours jeune, toujours belle” qui ne reconnait pas Mathilde, tant la misère est passée sur son corps et son visage. Elle lui avoue la vérité sur le collier avant d’entendre :

Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs ! »

Le livre fut adaptée une dizaine de fois ou plus au cinéma et à la télévision (“le collier de perles”). Même par Chabrol.

Il y a longtemps, dans la lignée des études de Bourdieu sur le déterminisme qui peut rattraper les envols, je me suis servi souvent, avec succès, de cette nouvelle. Sûrement par dandysme théorique, la littérature à l’époque était désemparée par le structuralisme. Et il n’était bon de s’y référer que dans la théorie. Mais c’est une autre histoire. L’histoire contée ici est celle de mon flan volé.

Elle m’a sauvé. Je vous assure que mon flan était bon pour la poubelle et ne valait pas un sou. Croyez-moi.

POUR ME FAIRE PARDONNER, JE LIVRE QUELQUES EXTRAITS DE LA NOUVELLE /

MATHILDE. « C’était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d’employés. Elle n’avait pas de dot, pas d’espérances, aucun moyen d’être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l’Instruction publique.  

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu’elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse. »

MATHILDE AU BAL.  Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le Ministre la remarqua. »

L’ARGENT, LA PERTE. « Il emprunta, demandant mille francs à l’un, cinq cents à l’autre, cinq louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même s’il pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de l’avenir, par la noire misère qui allait s’abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs. »

LA RENCONTRE AVEC Mme FORESTIER.

“Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C’était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.

Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu’elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?

Elle s’approcha.

– Bonjour, Jeanne.

L’autre ne la reconnaissait point, s’étonnant d’être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia :

– Mais… madame !… Je ne sais… Vous devez vous tromper.

Non. Je suis Mathilde Loisel.

Son amie poussa un cri :

– Oh !… ma pauvre Mathilde, comme tu es changée !…

– Oui, j’ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t’ai vue ; et bien des misères… et cela à cause de toi !…

– De moi… Comment ça ?

– Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m’as prêtée pour aller à la fête du Ministère.

– Oui. Eh bien ?

– Eh bien, je l’ai perdue.

– Comment ! puisque tu me l’as rapportée.

– Je t’en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça n’était pas aisé pour nous, qui n’avions rien… Enfin c’est fini, et je suis rudement contente.

Mme Forestier s’était arrêtée.

Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ?

– Oui… Tu ne t’en étais pas aperçue, hein ? Elles étaient bien pareilles.

Et elle souriait d’une joie orgueilleuse et naïve.

Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.

– Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !…

PUIS, POUR VOUS FAIRE LIRE DES NOUVELLES DE MAUPASSANT, TOUJOURS JUSTES, J’OFFRE SOUS FORMAT PDF LES “CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT”, LA OU SE TROUVE “la parure”. TOUTES LES NOUVELLES SONT BONNES…UN PETIT BONHEUR DE LECTURE, JUSTE QUELQUES DIZAINES DE MINUTES AVEC UN VERRE DE RIBERA DEL DUERO A LA MAIN

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