Vide

C’est évidemment après une ou deux pages que l’on décèle la qualité du bouquin qu’on vient d’acheter (pour ce qui me concerne, sauf indisponibilité sous le format numérique, pour mille motifs).

On est un peu fébrile et on espère, on espère.

On espère que, comme pour la plupart des livres contemporains de l’époque (les classiques, eux, sont des classiques et l’on sait que ce sont des classiques qu’on peut relire), on ne va s’arrêter de lire après quelques pages, dépité ou furieux de s’être encore laissé avoir par une critique mal placée, une quatrième de couverture alléchante, un lecteur d’Amazon qui se trompe, un titre assez accrocheur.

On a envie de jeter le livre contre le mur de sa chambre, mais ça serait la tablette, laquelle a un certain prix (étant observé, au surplus, qu’il est honteux de jeter un livre, même mauvais, qu’il faut juste le ranger loin des tables de chevet, en espérant qu’il disparaisse, par la magie d’un bon djinn, ami des lecteurs nerveux).

Quelle ne fut donc ma joie, presque perçue par la serveuse de mon bar favori qui, en me servant ma bière, m’a fait remarquer que « ça devait être un sacré bon bouquin que je lisais là, tant mon sourire était enchanté »).

Je venais, par un clic, d’acquérir « L’usage du vide » par Romain Graziani, publié dans la prestigieuse collection « idées » de Gallimard, laquelle, comme « la blanche » pour la littérature recèle les chefs-d’oeuvre, en tout cas la crème de la pensée.

Donc :L’Usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine (Bibliothèque des idées)

Puis, je m’étais renseigné sur Graziani dont je livre ci-dessous l’extrait de sa présentation par l’ENS de Lyon où il enseigne :

« Romain Graziani est professeur en études chinoises à l’École normale supérieure de Lyon.

Initialement versé dans les lettres classiques (latin et grec) puis la littérature anglaise, ancien élève de la rue d’Ulm (1992-96), il étudie la philosophie et la logique à la Sorbonne (Paris 1), passe l’agrégation de philosophie (1995) et son DEA (1996) en philosophie analytique sous la direction de Claudine Engel-Tiercelin, puis se consacre au perfectionnement de son niveau de chinois, commencé dès 1992, à l’université de Cambridge (1996-98).

Il entreprend l’année suivante une thèse de doctorat consacrée à la genèse des pratiques méditatives et des techniques de domination politique dans les premiers textes du taoïsme antique, sous la direction du professeur Mark Edward Lewis. Elu maître de conférences en 2003, Romain Graziani assure un enseignement partagé entre l’université Paris-Diderot (Langues et Civilisations d’Asie Orientale), l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, Sciences-Po Paris et l’université de Genève. Romain Graziani passe sa thèse d’habilitation en 2007 et est élu professeur à l’ENS lettres et sciences humaines en 2009. Il est la même année élu à l’Institut Universitaire de France (membre junior).

Ses recherches les plus récentes au sein de l’IAO ont porté sur les penseurs taoïstes de la Chine ancienne (Les Corps dans le taoïsme ancien, 2011) , les usages et manipulations du corps humain dans la société chinoise (Ecrits de Maître Guan), les textes du Tchouang-tseu (Fictions philosophiques du Tchouang-tseu) les relations entre les rites et les lois en Chine ancienne, le développement de l’écriture de soi à l’époque médiévale (Une voix pour l’évasion, 2015), la nature et le rôle des Esprits en Chine (Of Self and Spirits), les liens entre le pouvoir politique et les lettrés à l’époque des Trois Royaumes (3e siècle), la figure du père dans la Chine classique (Père institué, père questionné). Ses dernières recherches ont porté sur le développement de la spéculation économique et des méthodes d’exploitation fiscale en Chine ancienne (4e siècle avant notre ère), qui préludent à la naissance de la bureaucratie et du capitalisme de l’époque moderne.  
Romain Graziani prépare actuellement un essai général sur les paradoxes de l’action volontaire à partir de textes des traditions littéraires européenne et chinoise ; une monographie sur Han Fei-tseu (mort en -233)  le concepteur de la monarchie totalitaire et de la domination absolue, enfin, un recueil de traductions de poésie chinoise contemporaine.

Fichtre ! me disais-je, voilà un jeune qui va nous faire avancer dans la réflexion !

Puis la 4 ème de couverture de son bouquin qui vient donc de paraitre :

« Il semble que les états les plus désirables, à l’image du sommeil, ne puissent survenir qu’à condition de n’être pas recherchés, le simple fait de les convoiter pouvant suffire à les mettre en déroute. Or ce paradoxe de l’action volontaire, mal élucidé et jamais résolu dans la philosophie occidentale, est au centre de la pensée taoïste. L’auteur explore dans cette double lumière, à partir de diverses sphères d’expérience, de la pratique d’un sport à la création artistique, de la recherche du sommeil à la remémoration d’un nom oublié, ou encore de la séduction amoureuse à l’invention mathématique, les mécanismes de ces états qui se dérobent à toute tentative de les faire advenir de façon délibérée. Une telle approche, qui requiert une observation patiente des dynamiques du corps et des différents registres de conscience, permet de comprendre pour quelles raisons, et au terme de quelles expériences, les penseurs taoïstes de l’antiquité chinoise ont formulé les concepts si déroutants de non-agir ou de vide. Elle permet par la même occasion de démonter les erreurs et les leurres sur le pouvoir et la volonté qui sont à la base des représentations occidentales de l’action efficace. Mobilisant, sans les opposer, les ressources de la pensée chinoise et de la pensée européenne, l’ouvrage apporte ainsi une contribution originale à l’intelligence de l’action. »

Et enfin, le début de l’article Roger Pol-Droit dans « Le Monde »

« L’Usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine », de Romain Graziani, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 270 p., 21 €.PLUS TU VEUX TRIOMPHER, PLUS TU RATES…Meilleure façon de ne plus parvenir à fermer l’œil ? Vouloir s’endormir, et ne penser qu’à ça. Tout le monde, un jour ou l’autre, en a fait l’expérience : plus on cherche le sommeil, moins on le trouve. Or la situation est loin d’être unique. Se conduire de manière naturelle et spontanée, se mouvoir avec grâce, jouer de la musique avec allégresse… autant de comportements qu’un volontarisme appliqué ne manque pas de faire échouer. Il en est de même quand il s’agit d’admirer, d’éprouver étonnement, surprise, délectation ou même simple amusement. Ces états nous tombent dessus, nous envahissent, nous submergent, mais toujours à cette condition : que nous évitions de les produire. L’amour, la création, le bonheur même appartiennent en grande partie à ce registre. Voilà donc des actions courantes, essentielles et vitales, mais éminemment paradoxales. Car elles veulent produire ce qui ne peut arriver qu’à l’improviste, sans que personne y soit pour rien, et notre volonté consciente non plus. Pire : ce qu’on tente de maîtriser pour atteindre le but désiré l’empêche d’advenir. En voulant l’agripper, nous provoquons sa fuite. En revanche, il peut suffire de regarder ailleurs, de penser à autre chose, pour que s’offre soudain ce qu’on travaillait vainement à traquer. Le résultat recherché arrive par surprise – par surcroît. Ainsi le bonheur, l’aisance des gestes et celle du style ne sont-ils jamais, pas plus que le sommeil, des ­conséquences directes de nos efforts pour les obtenir. Fréquentation du taoïsme antique, Sinologue et philosophe, Romain Graziani consacre à ces processus paradoxaux un essai incisif et subtil, L’Usage du vide. Ce normalien, passé par la philosophie analytique avant une thèse à Harvard inspirée par sa fréquentation du taoïsme antique, a visiblement beaucoup lu, assimilé, médité, décanté. Son texte est sans gras, et le trajet sans pesanteur. Sa réflexion s’inspire de ce que lui ont enseigné Tchouang-Tseu (369 av. J.-C.-286 av. J.-C.) et Lie-Tseu (450 av. J.-C.-375 av. J.-C.), dont il a traduit des textes fondateurs. Car les maîtres chinois sont comme poissons dans l’eau au milieu de ces questions. L’efficacité souveraine du non-agir, la nécessité de laisser faire le vide sont au cœur de leurs doctrines.

Lire aussi  Ce qu’a dit Tchouang-tseu

Toutefois, on ne confondra pas ces formes d’action indirectes, passives plutôt qu’actives, semi-volontaires plutôt que maîtrisées de bout en bout, avec le « lâcher-prise », devenu tarte à la crème des gourous de bazar. S’il s’agissait seulement de ne rien faire, on serait dans l’absurdité ou dans la pensée magique : moins j’agis, mieux ça va… Romain Graziani a raison de souligner que cet abandon idiot est un leurre et un piège.

Donc, tout y était, j’allais enfin lire un bon bouquin, désirant même l’insomnie pour m’y plonger et me délecter de cette comparaison entre pensées d’ailleurs (le taoïsme, tout en concret, plein de conduites et sans embrassade poétique du monde n’est pas une pensée mystique, comme l’hindouisme ou le bouddhisme).

Puis, les critiques, la personnalité de l’auteur, un philosophe, un lettré (au sens chinois) étaient un gage de la perle de lecture.

J’ai donc commencé.

Style clair, parfait même, sans ellipses de circonstances, sans forfanterie sémantique et des bas de page utiles et non savantes.

Ca commençait bien :

Jugez-en : « certains états hautement désirables tels que l’aisance gracieuse dans les mouvements, un sommeil rapide et profond, ou une conduite parfaitement naturelle et sans affectation, font partie de ces états réfractaires au vouloir, qui ont pour propriété d’être rendus impossibles du seul fait d’être poursuivis. Nous avons affaire en ce cas à des états réfractaires qui font aussi partie de ce que l’on peut appeler la classe des états optimaux, dans la mesure où de tels états — physiques, politiques, ou simplement psychologiques — sont perçus comme des fins, comme des états qui comblent, qui se suffisent à eux-mêmes, et que nous cherchons plus ou moins activement à susciter. Au moment où nous en faisons l’expérience, il nous semble qu’il eût été impossible de les créer de manière délibérée, et qu’aucun calcul ni aucun effort n’aurait pu nous y acheminer volontairement. »

Ou encore :

« C’est en lisant, en traduisant, en approfondissant certains textes de Chine ancienne1, en particulier des penseurs taoïstes, que j’ai commencé à me formuler l’idée que souvent, lorsque les choses ne se déroulent pas comme nous l’avions prévu et voulu, c’est précisément en raison du plan d’action que nous avons formé, et même en raison du simple fait que nous avons un plan. »

Ou : « Je me suis alors mis à réfléchir sur les méfaits de la volonté, sur les nuisances de la tension présente dans toute intention lorsque nous poursuivons certaines fins qui ne s’atteignent que par des voies non directement prévisibles, encore moins contrôlables. Je me suis aperçu que la plupart des états, physiques ou mentaux, que nous associons de près ou de loin à l’idée de bonheur, comme l’état d’aisance dans la danse, d’exécution souple et allègre d’un air de musique, de transport euphorique, de ravissement poétique, de grâce agissante, de gaieté, d’enjouement, d’hilarité, d’exaltation, etc., ont justement en commun cette propriété redoutable d’être mis en déroute par la simple tentative de les faire advenir de façon volontaire. »

Si vous avez lu attentivement ce qui précède, vous avez tout compris : par des oscillations entre pensée cho$inoise et occidentale, l’auteur s’en prend, à chaque page, presque à chaque paragraphe, à la volonté, toujours néfaste, lorsqu’on veut la mettre en oeuvre pour « tordre le cou » à un problème, peut-être son problème du moment.

C’est « en passant » que le noeud se défait, jamais en le voulant. En « passant », c’est à dire, sans s’y attacher, en laissant venir, sans y penser, et surtout pas en y pensant sans cesse. Celui qui veut le sommeil ne le trouve jamais.

J’avais donc la certitude qu’une étude comparative entre Occident et Chine sur l’appréhension de la notion de sujet libre, conscient, volontaire, allait, brillamment être exposée.

Les 50 premières pages me l’ont fait croire.

J’ai lu tout le livre.

Je n’ai pas trouvé, sauf dans quelques passages, cette comparaison, cette théorisation.

Le bouquin, dans la collection vénérable de Gallimard (« Idées ») penche, certes, sans tomber dans un manuel de développement personnel, même pas utile aux insomniaques, lesquels lorsqu’ils vont penser que l’on ne doit pas vouloir dormir pour dormir, vont s’installer dans cette pensées du non-vouloir qui est une volonté et ne dormiront pas.

Ce n’est donc pas le bouquin que j’attendais. Je le range, surtout loin de ma table de chevet, moi, insomniaque presque volontaire.

Dommage que la philosophie s’éloigne de la théorie et du grand récit du monde, pour s’atteler aux choses du souci de soi ou au développement de son être. Ca doit être, aussi un effet pervers de la concrétude du taoïsme.

J’arrête de commenter ce bouquin : je ne lui « veux » aucun mal. ma« non-volonté » (la cessation du commentaire) suffit.

 

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