Post-truth politics 

C’est encore de l’anglais. Et, selon l’Oxford Dictionary, ç’est le « Mot de l’année 2016 ». Ça signifie « politique de la postvérité »
Plutôt que de paraphraser, je cite (PM. Martin Legros) :

« l’exigence de vérité en politique, entendue comme l’adéquation du discours à la réalité, passe au second plan par rapport aux passions et aux croyances. Si, dès le lendemain du référendum sur le Brexit, le leader souverainiste Nigel Farage pouvait affirmer que sa promesse de récupérer 450 millions d’euros envoyés chaque semaine pour le budget de l’Union européenne était « une erreur faite par [son] camp », sans que cela ne choque ses supporters, c’est que ces mensonges avaient une fonction politique : celle d’exprimer le ras-le-bol d’une partie des classes populaires visà-vis des élites pro-européennes. Si Trump peut prétendre que le certificat de naissance de Barack Obama estdémentir ce mensonge sans provoquer de scandale, c’est que ces contre-vérités permettent de laisser libre cours à la haine raciale d’une partie de son électorat. Comme l’écrit l’Oxford Dictionnary, la post-truth politics, c’est le moment où « les faits objectifs ont moins d’influence dans la formation de l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles ». « La politique post-vérité relève d’un contrat entre le peuple et ses dirigeants. Un contrat d’indifférence à la vérité » . C’est en janvier 1992 que la notion est apparue dans un texte signé par Steve Tesich (1942-1996). il publie un pamphlet, « The Wimping of America » (« la déroute de l’Amérique »), où il revient sur trente ans de mensonges aux États-Unis. Depuis le Watergate, le peuple américain en serait venu, selon Tesich, à nourrir une phobie de la vérité, désormais associée aux mauvaises nouvelles. « Nous attendions dorénavant de notre gouvernement qu’il nous protège de la vérité. » ). Pour Tesich, la première intervention militaire américaine dans le Golfe signe un pacte tragique entre les dirigeants etleur opinion publique. « Leur message est le suivant : nous vous donnons une victoire glorieuse, nous vous rendons votre estime de vous-mêmes… maintenant, voilà la vérité. Qu’est-ce que vous préférez ? » Comme s’il fallait choisir entre l’estime de soi et la vérité ». 

Étrange, non ? 

Mais on va y réfléchir. Ce concept d’indifférence à la vérité n’est peut-être pas si ridicule. Il peut être fécond sans certaines situations. 

Je sens poindre une intuition pour son expansion, son développement dans d’autres champs. 

Il faudra, dans un premier temps le distinguer du mensonge. Puis l’ériger dans l’acceptable. Les menteurs invétérés ont-ils trouvé leur mot-valise ? 

Trop important pour continuer sur ce mode. 

On y revient. Non indifférent à la vérité de notre promesse. 

Engagement

On lit, en ligne que « De Emma Stone à Colin Firth, Hollywood vent debout contre Donald Trump »

Que :

« Les discours de remerciements ont éclipsé le palmarès. Le tout Hollywood se retrouvait ce week-end sur les tapis rouges précurseurs des Oscars, d’abord celui du syndicat des producteurs puis celui de leurs confrères acteurs, mais les convives avaient moins en tête les éventuels trophées à décrocher que la rage au cœur contre le décret controversé de Donald Trump interdisant d’entrée sur le territoire américain les ressortissants de sept pays à majorité musulmane.
Le chanteur John Legend, acteur et producteur de La La Land, a ouvert samedi avec fougue les hostilités lors des PGA awards. «Nous sommes la voix, le visage de l’Amérique. Notre Amérique est grande, elle est libre et elle est ouverte aux rêveurs de toutes origines, de tous pays, de toutes religions», a déclaré l’artiste, «Notre vision de l’Amérique est diamétralement opposée à celle du président Trump et je veux ce soir particulièrement rejeter sa vision et affirmer que l’Amérique doit se montrer meilleure que cela», a-t-il insisté.

Et encore :

«Je suis un citoyen du monde. Et vous qui êtes [bloqués] dans les aéroports, vous appartenez à l’Amérique, nous vous aimons et nous vous accueillons», a salué Ashton Kutcher en ouvrant la 23e cérémonie de la guilde des acteurs.

Et plus :

« Emma Stone a dénoncé des comportements «inexcusables». «Nous avons besoin d’agir. Je suis très reconnaissante d’appartenir à une organisation qui se préoccupe de la société»

On ne veut pas prendre position sur le décret Trump.

On veut simplement coller un bout de Clément Rosset, déjà cité dans un autre billet (09/01) :

« Je suis surpris de voir qu’on y présente sans cesse des portraits de gens « engagés ». Cela me fait sourire. Être architecte ou pianiste, cela ne suffit pas. Il faudrait de plus être engagé. Moi, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que cela signifie qu’une chanteuse engagée. Cette survalorisation de l’engagement est très excessive : nous voilà donc en compagnie de cuisiniers engagés, de sportifs engagés… »

Et que :

« En tant que citoyen, j’ai des opinions, je vais voter. Mais en tant que philosophe, je me détourne de ces opinions et ne leur accorde aucune place. »

Fin.

Dans tous ses états, suite : Pinturas negras

24 Goya Saturne dévorant ses enfants Scène des Peintures noires 1820-23 peinture murale à l’huile marouflée sur toile 143×81

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un billet sur les « Pinturas Negras » (peintures noires) de Francisco Goya nous permet, allègrement, comme pour une suite du billet précédent (« Philosophie et autobiographie ») d’affirmer que la peinture peut, à l’inverse de la philosophie, être le succédané (j’ai failli écrire « damné ») d’un état.

L’on sait qu’après sa grande période, Goya aigri et désabusé, sourd, emménage dans une maison aux alentours de Madrid appelée la « Quinta del Sordo' » (la ferme des sourds). C’est là qu’il s’isole, et presque fou peint directement sur les murs de la maison les « peintures noires », transférées, par la suite sur toile, pour les exposer au musée du Prado.

14 oeuvres « de désarroi »qui, pour beaucoup, comprennent un mélange de noir et de teintes marrons. Violentes, presque colériques, dans le mental « noir ».

Une autre :

Encore une :

 

Une dernière « noire »

Mais, lectrice, lecteur, Goya a eu un temps que je n’ose qualifier de « blanc ». On n’ose pas dire « rose », tant le cliché détruit la couleur..

Une ici :

Et une autre :

Oui, dans ce champ, l’oeuvre, comme le dit Nietzsche est produite par la « texture corporelle de l’état de l’artiste. »

Et ici, on peut dire « j’aime cette période », « je ne l’aime pas ». Peut-être en fonction de ses sentiments, de son « état ». Pas dans le concept philosophique.

Moi, j’aime celle-ci :

Mais, quand on l’a cherché en ligne, je suis tombé sur cette image

Et sur celle-ci :

J’ai un peu honte de plaisanter de la sorte. Ca doit être mon « état »…

Philosophie et autobiographie

Nietzsche, dans sa préface à la deuxième édition du « Gai Savoir » nous a livré un texte que Michel Onfray (qui n’est pas Nietzsche), sort à tire larigot, et, assez objectivement, applique la formule lorsqu’il prétend faire de la philosophie, dans ses étés sur France Culture : La Philosophie d’un auteur, y compris le plus grand n’est que le reflet de son propre état lorsqu’il l’écrit. La philosophie ne serait qu’autobiographie.

Dans un entretien féroce avec Julia Kristeva, à la suite de son ouvrage sur Freud qu’il démolit violemment, il précise que :

« En fait, je propose une lecture nietzschéenne de Freud et, m’appuyant sur la préface du « Gai Savoir », qui affirme qu’une philosophie est toujours l’autobiographie de son auteur, qu’elle en constitue les confessions, j’invite le lecteur à me suivre dans le mécanisme de cette construction d’une discipline privée, d’une psychologie littéraire, d’une doctrine existentielle personnelle présentée comme une théorie universellement valable en vertu de la seule extension du désir de Freud à la totalité du monde. Pour le dire plus trivialement, Freud prend ses désirs pour la réalité et assène que ce qu’il affirme est vrai pour le monde entier du simple fait qu’il l’affirme. La méthode n’est guère scientifique, convenons-en.. »

Lorsque l’on dit que Michel Onfray applique la théorie dans ses leçons, il suffit d’écouter en podcast ses cours sur l’histoire d’une « contre-philosophie ». Sartre (lequel, on le sait, n’est certainement pas notre philosophe), est « analysé » au travers de ses positions personnelles, ses maladies, son strabisme, ses querelles amoureuses. Rarement, comme si, en réalité, elle devenait secondaire,  la théorie philosophique est convoquée pour être exposée, décortiquée, critiquée, écrasée. Comme si elle ne pouvait se détacher de la main éventuellement vérolée qui tient la plume ou du cerveau potentiellement brumeux, migraineux par une mauvaise grippe qui tente de la générer…

A vrai dire, cette position de Michel Onfray, dans le champ de la psycho-sociologie que nous détestons, ne nous intéresse absolument pas.

C’est celle de Nietzsche qui nous intéresse. Et nous osons dire que ce n’est pas parce que Nietzsche l’a écrit que l’on doit se mettre au garde à vous devant l’Immense.

Nietzsche écrit, en effet, dans la fameuse préface qu’il a retrouvé la santé, en ajoutant immédiatement « Qu’est-ce que ça peut nous faire que Monsieur Nietzsche ait retrouvé la santé ?…

On allait juste poser la question…

Il se lance alors dans une explication (le texte est beau) en indiquant que « Le déguisement inconscient des besoins physiologiques sous le manteau de l’objectif, de l’idéal, du purement spirituel s’étend loin jusqu’à l’épouvante, – et bien souvent je me suis demandé si, en fin de compte, la philosophie jusqu’alors n’avait pas été qu’une interprétation du corps et un malentendu du corps. Derrière les plus hauts jugements de valeur par lesquels l’histoire de la pensée a été menée jusqu’ici, gisent dissimulés des malentendus sur la texture corporelle, soit de l’individu, soit des états ou des races entières »

Souvent, j’ai tenté de discuter de cette proposition que je dissimulais moi-même dans une question à ma sauce : Quel est le rapport entre l’intime et l’idée ?

Mais lorsque j’entendais une réponse du style « je ne comprends pas, tout est intime » ou encore, « tu ne vas pas nous agresser avec l’inexistence du sujet, », j’abandonnais le dialogue et proposais une bière frappée.

C’est d’ailleurs avec pas mal d’appréhension que j’ose aborder le sujet (…) ici.

Et bien, Monsieur Nietzsche guéri, vous avez tort. Vous avez tort parce que vous confondez disponibilité et idée, concept et roman. Mr Onfray, vous, vous confondez psychologie avec air du temps de soi et appliquez ce qui peut être vrai pour Freud, justement parce qu’il s’agit d’un champ personnel (la psychanalyse), à tous, en généralisant. Ce qui s’appelle une erreur épistémologique dans le jargon sociologique.

Oui, le philosophe fatigué ou déprimé, malade, défait, peut produire dans un champ qui n’est pas le sien, une idée, un concept qui n’a rien à voir avec lui. Il existe une autonomie de la production de concept, radicalement indépendante de celui qui le produit.

La chose se complique, peut être discutée lorsqu’il s’agit d’autre chose, hors de la philosophie. Le romancier, le poète, peut-être même le chroniqueur peut voir sa production radicalement bouleversée par son état (la maladie, les instants gris ou ensoleillés, l’euphorie amoureuse, le chagrin ou le désespoir). Ici, l’on peut admettre l’influence de l’état sur la pesanteur, la légèreté, la magnificence ou le désastre de sa plume. Qu’il s’agisse du sujet choisi ou de son contenu.

Mais chez le philosophe qui tente de créer des concepts ou de les analyser dans le champ de l’intelligibilité du monde, l’état n’a rien à voir. C’est comme si l’on osait affirmer que la formule mathématique découverte par le scientifique avait pour origine un état maladif ou amoureux.

A vrai dire, la confusion procède du statut du locuteur : Freud n’est pas un philosophe et ce qui le traverse subjectivement, personnellement, peut traverser aussi sa production. Et Nietzsche n’est pas non plus une philosophe, au sens classique du terme. C’est presque un pamphlétaire, et seul son immense génie de la saisine des temps historique est utilisée au fondement d’une philosophie sans être elle-même une philosophie.

La seule concession que l’on peut faire pour le philosophe, c’est, éventuellement, l’investissement ou le choix du sujet.

L’allégresse du philosophe peut, éventuellement, l’entrainer dans un voyage philosophique dans le concept de joie, plutôt que dans celui de la tristesse, qui ne sont d’ailleurs pas des concepts. Mais là encore, on peut se tromper : le philosophe triste peut rechercher le concept de joie, sans, d’ailleurs générer la moindre idée.

Avez-vous compris qu’ici encore, je m’attaque à la vision psychologique des actions ? Et de celles qui produisent les idées. On avoue cette haine du psy, on hurle la préférence au mystère d’abord, au concept objectif ensuite, au mystère enfin.

N’allez pas donc croire ces inepties de l’origine d’un concept dans l’état du philosophe.

Et dans une autre sphère, que la danse avec les mots, la jouissance dans la beauté sémantique n’aille pas chercher ailleurs que dans leur centre. Et ici, le centre peut être un état. C’est le mystère.

On se demande pourquoi je me suis énervé sur ce sujet. On aurait raison de la penser. C’était juste un état, à un moment donné. Donc, pas de la philosophie.

Le temps cassé, El Greco

On fait toujours l’expérience , depuis de nombreuses années. On est avec des amis, on a fini son dessert, on est dans la fin de la soirée, le début de la nuit. Et les brumes éthérées, effilochées, les heures désagrégées s’installent, pour planer au-dessus de nos corps délassés. Là on sort son téléphone, on cherche, on trouve, on met l’image plein écran, on montre, en interdisant de toucher l’écran tactile (toujours la perte par le mauvais mouvement brusque, les autres ne sachant pas poser leurs doigts aux extrémités de l’appareil). On demande de s’approcher et l’oeil riant, l’on pose la question :

-Regardez ce beau tableau. « La dame à la fourrure ». Quelle époque ? Qui ?

Tous, absolument tous, sauf ceux encore ivres ou ailleurs, répondent :

-1930, en tous cas un moderne…

Je colle ici l’image :

Non, non, c’est Le Greco (1541-1614), notre peintre presque préféré, le génie, le peintre de l’ineffable, celui qui fait éclater les siècles, celui qui est tellement, toujours, dans la modernité qu’il a touché l’éternité…

Nous on le dit depuis des décennies. Au Prado, en 2014, ils ont pointé cette modernité et son influence sur tous les « modernes ». On était fiers. CLIC ICI POUR UNE VIDEO

Remontez d’un cran, de votre pouce, de votre souris et regardez encore la femme à la fourrure. Elle a son Iphone dans la poche et s’en va l’oeil « moderne », prendre un TGV pour la Savoie. Son attention (à vous, au monde) est un peu indifférente. Un peu comme une adolescente qui vient de comprendre. Eternel, donc actuel.

On ne délire pas. c’est le Greco qui délire dans le temps qu’il a cassé.

 

Stacey 2

 

Pour ceux qui ont aimé l’extrait de l’album de Stacey Kent (billet précédent) on en rajoute.

Pour ceux qui n’aiment pas, passez votre chemin.

On ne vous en veut pas.

Stacey

Stacey Kent

Presque notre chanteuse préférée.

Certains ne connaissent même pas.

Donc, on propose, sans autres dithyrambes.

1 – Ici, un extrait Youtube de son dernier disque (Tenderly) avec un grand guitariste, brésilien,  à la guitare électrique : Roberto Menescal. Le lien : Clic YT

2 – Ci-dessous un petit bijou : « Little girl blue« , extrait de son magnifique album, exceptionnel, rare, à avoir toujours dans ses oreilles,  « Dreamsville »(2001) Branchez votre casque. Ecoutez aussi le petit solo de guitare. Le guitariste (également arrangeur) s’appelle Colin Oxley. Il est immense dans sa simplicité.

Riva, la la, Hiroshima 

Emmanuelle Riva vient de mourir.

Son visage, lisse et grave, comme un flirt avec la tragédie,  nous avait subjugué lorsque, presque encore enfant, nous avions vu dans un cinéma très lointain l’Hiroshima de Resnais et Duras, tourné en 1959.

Le directeur avait du se tromper dans la commande du film, en le confondant avec un film de guerre japonais avec armes et Judokas. J’en suis persuadé. Il était donné dans des séances à « 2 grands films », juste après un Jerry Lewis. Nous, les presque adolescents, on se regardait perplexes, on bougeait nerveusement sur nos sièges. On ne comprenait rien. Mais alors rien. Des mots,  sur du noir et blanc. En réalité, on se demandait pourquoi on n’était pas dehors à regarder les filles ou à boire un sirop d’orgeat glacé.

Mais le visage de Riva m’avait plaqué en l’air, si j’ose dire. Et je ne suis pas sorti, capturé par les mots et les sourcils de Riva. Rien à voir avec les belles italiennes qui hantaient nos nuits et soulevaient toutes les vitalités. Non, très loin, tout en haut. En noir et blanc, sans hors-bord et plages d’Ischia ou Capri, là où dans des étés vibrants et des fêtes illuminées, en bikini, les napolitaines des studios de Cinecitta, nous narguaient de la volupté dans lesquelles elles noyaient, langoureusement, leurs corps.

Riva, elle, était un ange du drame, les yeux noirs des ventres serrés, la peau de la tristesse, la doucereuse. Celle qui peut être belle. Paix à son regard.

Mais le titre ? Il y a un « La la ».

C’est que je viens, ce soir,  de voir le fameux film encensé par tous : La La Land. Savoureux ? Pas le temps ni l’envie d’en parler.

Juste un mot : Emma Stone est craquante, époustouflante. Tous les hommes devraient décider d’être amoureux d’elle. Ça leur mettrait du pétillement dans les yeux, ça les rendrait plus intelligents.

Elle est formidable, formidable. Woody Allen l’a su immédiatement.

Ce n’est pas Riva. Stone est une bulle qui se déforme, se plie sur elle-même, se défigure, mais toujours dans les airs bleus, les vents soyeux. Riva, elle, du moins dans le Resnais, est un océan qui hésite toujours à noircir ses écumes , de peur de sombrer dans les cavernes du vide, dans les entrailles de la terre.
PS. On n’a pas osé titrer Stone et Riva. Ça ressemblait trop à Stone et Charden. Et franchement, même s’ils sont attendrissants, ce n’est pas dans le même champ . Non ?

Aperçu

Cette photographe au téléobjectif (Fuerteventura 2012) est dans une pose absolument parfaite, idéale pour la photo sans bougé (d’ailleurs inutile désormais, eu égard aux stabilisateurs mécaniques inclus désormais dans les objectifs.

Jambes collées, droite, avant-bras au droit du corps, poignet en équerre. 

Le photographe, lui, avec, également, un téléobjectif, ne s’est pas approché n’a pas vu son visage, ses yeux, son expression. Il n’a pris que la pose d’un corps. 

Est-elle belle ? Des yeux comme des diamants ? Un front  de rêve ? 

On ne le sait pas. Ici se trame la tragédie de l’aperçu. Comme une étoile qui n’est pas qu’un scintillement, comme une planète qui n’est pas que lumière. 

C’est, cependant, aussi,  la merveille de la perception. Relative, encore relative et donc autant abstraite que singulière. 

Dans cette navigation dans les airs divers, la jouissance rôde. Entre le sens et la matière, entre l’idée et son objet, entre sentiment et toucher. 

Comment avait-il dit ? Ah oui : « le concept de chien n’aboie pas » … 


Bios et Zoé


Rien ne peut plus irriter que l’interlocuteur qui assène, du haut d’une formule automatique, sans réfléchir, un « c’est la vie, c’est la vie ».

Il, elle a perdu un être cher : c’est la vie. Contrarié ? Choqué ? Désespéré ? Licencié ? Quitté ? Solitaire ? Désemparé ? C’est la vie.

L’expression, idiote s’il en est, réductrice dans son abstraction improbable, oublie simplement qu’entre la vie et une vie, il y a une petite différence qui devient, immédiatement, un ravin. Et ce même si l’on oublie le souci de soi ou le moi haïssable. (cf billets supra).

En réalité, l’on a oublié l’opposition grecque, qui n’existe plus dans notre langage, entre Bios et Zoé.

Bios, c’est la forme ou la manière de vivre propre à un être ou à un groupe. Une particularité de vie. Comme Maupassant l’avait titré.

Zoé, c’est au contraire le simple fait de vivre, commun à tous les vivants, qu’ils soient des animaux, des hommes ou des dieux.

Pourquoi y revient-on ici ?

Simplement pour répondre à tous ceux qui rétorquent que l’on oublie des trajectoires, des vies et des volontés lorsque le philosophe non humaniste (au sens philosophique du terme et non moraliste) affirme que le sujet n’existe pas, pas plus que son libre-arbitre, dans la mouvance de Spinoza.

Ils ne comprennent pas les niveaux. Ni la différence entre un corps et une espèce.

On y reviendra. Mais avez-vous compris ?

Mon amie psychanalyste qui ne m’a pas encore répondu sur la falsifiabilité, va m’embrasser, me bénir : je lui ai donné le mot-clef et elle pourra dire, en fin de soirée, qu’elle s’occupe de Bios et laisse le Zoé aux apprentis sociologues et autres analystes du « corps social ». Je lui donne des mots-fouets pour me battre. Mais, elle sait, elle mon adoration des niveaux. Et celle tant de la vie que d’une vie, la différence entre atmosphère du bas et respiration d’en haut.

Il y a des jours où l’on adore les mots qui s’opposent. Ils se choquent, se prennent, explosent. Comme des corps. On parle ici de ceux des vies et non pas ceux de la vie. On est dans le sujet et pas dans l’espèce. C’est, d’ailleurs, peut-être, le seul sujet qui vaille la peine d’être discuté…

« La vie » est une expression triste.

Byung-Chul Han

A l’heure où, pour alimenter une minuscule réflexion sur « la perception intuitive de l’Univers », un thème foireux et prétentieux que j’aborde quand le besoin s’en fait sentir, par petites phrases, aphorismes et beaucoup de photos, je me suis souvenu de lui, allez-savoir pourquoi. Mystère de la mémoire ou de la bêtise, comme l’on voudra.

Connaissez-vous ce coréen, ancien métallurgiste désormais enseignant à la « Staatliche Hochschule für Gestaltung » (« Ecole nationale supérieure pour la conception formelle ») de Karlsruhe ?

Il s’appelle Byung-Chul Han et selon je ne sais plus qui (des mots notés dans mes archives, impossible de trouver leur propriétaire, ce n’est pas moi) « Ses phrases sont comme des coups de hache, chacune atteint son but. Il écrit comme un homme qui voudrait abattre des arbres ».

Alors voilà un extrait de ses fameux coups de hache, trouvés aussi dans les mêmes archives. Vous allez planer :

SUR LA DEPRESSION

« La dépression est l’expression d’un rapport à soi narcissique qui a atteint un niveau pathologique. Le dépressif coule et se noie en lui-même. L’Autre a cessé d’être à sa portée. Avez-vous vu le film Melancholia, de Lars von Trier ? Le personnage de Justine illustre ce que je veux dire : elle est dépressive parce qu’elle est totalement épuisée, broyée par elle-même. Toute sa libido est centrée sur sa propre subjectivité, c’est la raison pour laquelle elle est incapable d’aimer. Et à ce moment-là, oui, à ce moment-là, apparaît une planète, la planète Melancholia. Dans l’enfer du Même, l’arrivée du Tout Autre peut prendre une forme apocalyptique. La planète mortifère se révèle à Justine comme le Tout Autre qui s’arrache au marécage narcissique. Elle éclot littéralement face à la planète porteuse de mort. Elle découvre aussi les autres. Ainsi, elle s’occupe avec bienveillance de Claire et de son fils. La planète déclenche un désir érotique. L’éros, en tant que relation au Tout Autre, élimine la dépression. Le désastre apporte un salut. Du reste, le « désastre » vient du mot latin, desastrum, qui signifie la « non-étoile ». Melancholia est une non-étoile.

Commentaire : 1 % des mots est acceptable. Les autres sont creux comme le tronc vide de l’arbre qu’il veut abattre. Le genre de facilité insupportable, par la mise en scène de la tragédie des mots, du vide dans un manège ennuyeux, comme des chevaux de bois tristes. Mais 1% est lisibles ou audible. Etant observé que sûrement, demain, au petit matin, en relisant (là c’est la nuit) je trouverai 0%…

SUR L’AUTRE ET L’AMOUR

Byung-Chul Han écrit :

« Une société sans l’Autre, c’est une société sans éros. La littérature, l’art et la poésie vivent eux aussi du désir du Tout Autre. La crise que traverse l’art aujourd’hui est peut-être également une crise de l’amour. Bientôt, j’en suis sûr, nous ne comprendrons plus les poèmes de Paul Celan, car ils sont adressés au Tout Autre. Avec les nouveaux médias de communication aussi, nous abolissons l’Autre. Celan écrit, dans l’un de ses poèmes : « Tu es proche comme si tu ne demeurais ici » [extrait de La Plus Blanche de toutes les colombes]. C’est de cela qu’il s’agit ! L’absence, c’est le trait fondamental de l’Autre, c’est la négativité. Parce qu’il ne séjourne pas ici, je peux parler. C’est uniquement pour cette raison que la poésie est possible. L’éros est orienté vers le Tout Autre. 

Question de l’interviewer : Dans ce cas l’amour serait une option utopique, impossible à mettre en œuvre.

Réponse de l’ex-métallurgiste devenu philosophe allemand :

Le désir se nourrit d’impossible. Or quand on ne cesse de répéter, par exemple dans la publicité, « Tu peux » et « Tout est possible », alors c’est la fin du désir érotique. Il n’y a plus d’amour parce que nous nous croyons trop libres, parce que nous choisissons entre trop d’options. L’Autre est bien entendu ton ennemi. Mais l’Autre est aussi l’aimé. 

Commentaire : 5 mots sont justes, le reste est constitué de balivernes de faiseur, du vide.

Pourquoi donc un billet qui présente et assassine : d’abord pour présenter un inconnu un peu coréen et beaucoup snob. S’il n’était ancien métallurgiste et normand, je ne sais si l’on s’intéresserait à lui. Ensuite, parce que 1% et 5 mots sont à prendre.

A prendre dis-je.

C’est le véritable objet de ce billet : la prise.

Tout n’est pas à prendre. Seuls les totalitaires de la pensée ou de l’Idée, les holistes du sentiment pensent à la totalité.

Il faut donc savoir piquer (au sens où l’on pique une lamelle d’un sublime jambon espagnol, égaré au milieu de tapas moyens) un mot et l’agrafer, le coudre quelquefois dans son esprit, dans son âme si l’on veut.

Et de ce mot se laisser porter vers là où la nécessité (donc la liberté, merci Spinoza, merci) nous amène…

Nécessité de la beauté, de la raison, du coeur, de l’idée, de la soupe de légumes et du moteur turbo qui persévèrent en eux-mêmes. Comme tout être sur terre qui doit persévérer en lui-même.

Il y a des jours, ici des nuits, où l’on est au centre. Au centre, la vie est belle : au milieu, au juste milieu d’un cercle, nos bras ont dans l’équidistance de ce qui peut être happé, accès à tout, absolument à tout. Sans effort, puisqu’au centre.

PS1. Billet publié, en fin d’après-midi de fin de semaine, à l’heure ou l’on décide de la couleur de son week-end. PS2 : avez-vous remarqué que dans le vêtement de la femme japonaise photographiée, placée en tête du billet, se reflète le photographe ?

 

Common decency 

Encore un titre attrape-lecteur. Là, ce n’est plus du grec, mais de l’anglais et beaucoup connaissent, quoique… 

C’est Orwell, Georges Orwell,  vous savez celui de 1984 . Considéré, d’ailleurs par le grand Kundera, le terroriste, donneur de leçons sur l’art du roman, comme un faux romancier, à l’ inverse de Kafka . 

En effet, dans « Les testaments trahis » , Milan Kundera écrit à propos de » 1984″

« Roman ? Une pensée politique déguisée en roman ; la pensée, certes lucide et juste mais déformée par son déguisement romanesque qui la rend inexacte et approximative. Si la forme romanesque obscurcit la pensée d’Orwell, lui donne-t-elle quelque chose en retour ? Éclaire-t-elle le mystère des situations humaines auxquelles n’ont accès ni la sociologie ni la politologie. Non : les situations et les personnages y sont d’une platitude d’affiche. Est-elle donc justifiée au moins en tant que vulgarisation de bonnes idées ? Non plus. Car les idées mises en roman n’agissent plus comme idées mais comme roman, et dans le cas de 1984 elles agissent en tant que mauvais roman avec toute l’influence néfaste qu’un mauvais roman peut exercer.

L’influence néfaste du roman d’Orwell réside dans l’implacable réduction d’une réalité à son aspect purement politique et dans la réduction de ce même aspect à ce qu’il a d’exemplairement négatif. Je refuse de pardonner cette réduction sous prétexte qu’elle était utile comme propagande dans la lutte contre le mal totalitaire. Car le mal, c’est précisément la réduction de la vie à la politique et de la politique à la propagande. Ainsi le roman d’Orwell, malgré ses intentions, fait lui-même partie de l’esprit totalitaire, de l’esprit de propagande. Il réduit (et apprend à réduire) la vie d’une société haïe en la simple énumération de ses crimes. 

 Diantre ! Le grand maître, au nom très  chic, dans son exotisme du Grand Est, idole de tous les intellos des années miterrandiennes, n’y va pas de main morte. (je veux ici préciser que j’aime le Kundera romancier, surtout celui de l’insoutenable légèreté de l’être, mais pas le terroriste de service dans le champ des Lettres) 

Mais il  n’a peut-être pas tort Milan. Le 1984 a trop envahi les estrades des collèges sur lesquelles d’innombrables jeunes révoltés ont fait leurs exposés, et dans lesquels ils detruisaient le monde (le père ?) pour qu’ on puisse raisonner de la sorte…

Il est vrai, par ailleurs, que Kafka  est le plus grand des plus grands. Sûr et certain. 

Et puis Orwell ne m’est pas très sympathique dans ses  positions simplistes sur le Moyen-Orient ou sur le socialisme… 

On se demande donc pourquoi on se donne la peine d’un billet sur Orwell, le non-romancier militant. 

Simplement parce que le concept de common decency, qu’il a « inventé » nous a toujours « interpellé », comme dit un ami de mon fils, en première année de Psychologie. 

De quoi s’agit-il ? 

Difficilement traduisible. Pas de la décence, de la bienséance, ni de la « correction morale ». Il faut traduire plutôt du côté de l’honnêteté, du sens commun. Après avoir vécu près des dockers et des gens simples, à Londres, à Paris, en Birmanie, Orwell croit devoir accorder  du peuple une « honnêteté ordinaire ». 

Bruce Bégout, spécialiste du concept écrit ainsi (De la décence ordinaire) 

 » Orwell était convaincu qu’il existait chez les gens simples du peuple une « honnêteté ordinaire », façon d’instinct héréditaire du bien. « Cette honnêteté ordinaire, écrit Bruce Bégout, s’exprime sous la forme d’un penchant naturel au bien et sert de critère du juste et de l’injuste, du décent et de l’indécent. Elle suppose donc, avant toute éducation éthique et pratique, une forme de moralité naturelle qui s’exprime spontanément sans faire appel à des principes moraux, religieux ou pratiques. L‘homme ordinaire n’a pas besoin de se tourner vers certaines autorités pour agir moralement. Il possède en lui-même une faculté sensible d’évaluation morale qui précède toute norme conventionnelle. »

Ou encore Jean-Jacques Rosat, grand  spécialiste de Orwell qui répond à la  question « 

Pourriez-vous définir la notion de common decency ? » 

La moins mauvaise traduction, c’est la décence commune. C’est le sentiment qu’il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas. C’est presque instinctif, spontané. On peut avoir cette réaction quelle que soit notre morale ou notre religion : c’est un sentiment d’injustice insupportable, ça ne devrait pas exister…. 

ALORS

C‘est extrêmement curieux. Cette notion m’a toujours travaillé, sans cependant être à l’origine de nuits blanches. 

C’est selon les jours et les humeurs. 

Il est vrai que cette « honnêteté », cette « décence », cette perception instinctive du bien peut être constateée dans le « peuple » pauvre. Mieux, elle se voit souvent dans le regard d’un laissé-pour-compte. 

Mais, comme la rage ou la méchanceté. Ou la bêtise. Il est très correct, presque romanesque,  et même poétique de conférer au peuple un sens du bien… 

Mais quoi ? Un riche est un homme du mal, qui ne perçoit pas le bien ? Et un pauvre ne peut être que bon ? Balivernes… 

La pensée est réductrice, populiste, non théorisée, inconcevable, non conceptuelle, terroriste. Et a donné le prétexte de milliers de pages souvent inutiles, l’intraductibilité conférant, encore ici par le chic et l’obscur, matière à s’épancher vainement… Et dans un dîner parisien, sortir à l’heure du cognac « Common decency » est d’un luxe précieux incroyablement valorisateur pour le locuteur en mal de reconnaissance… 

Mais la bonté ou le bien comme « décence » plaît toujours. Y compris à ceux qui s’essayent dans la théorisation du monde. 

Allez savoir pourquoi… 

Il pourrait s’agir de respiration dans la théorie : le mystère inexplicable d’une notion qui surgit d’on ne sait où. 

Elle doit donc plaire les jours qui suivent une lecture assidue de Bergson. 

Eureka ! Je viens de trouver le motif qui m’attire vers la common decency : je viens de finir un chapitre de Kant sur « l’impératif catégorique ». Y compris l’impératif du bien que Kant expose en mille pages difficiles. 

Vive les petites estrades de nos salles de classe ! Vive la simplicité sans assise ! 

Il y des jours où on délire, disions-nous ailleurs… 


2 secondes pour 2 éclats de rire



Tous mes amis connaissent ces deux photos prises à La Laguna (Île de Tenerife). 

Regardez…

Dans la première image,  ils sont là, tous les deux, sérieux, la fille penchée sur son portable et lui regardant l’on ne sait exactement, elle ou son téléphone. 

Dans la seconde photo, prise 2 secondes plus tard, ils éclatent de rire. 

Donc, à l’évidence, le sujet, c’est  le message. Celui envoyé par l’un ou l’autre. D’après moi par la belle jeune fille. 

Lorsqu’on pose la question du contenu du message aux regardeurs, devant les photos, la réponse dépend de l’interlocuteur, de son humeur, de son état, de sa vie, de sa forme, du  ciel bleu ou gris, bref du statut de son lien  vibrant avec le monde et de « la résonance »  avec les images offertes. 

Qu’était-il donc écrit dans ce message ? 

Allez, imaginez ! Moi, j’ai trouvé. Et ne vous dirai pas. 

Bachelard, la poétique de l’infini 


Le billet sur Bergson m’a ramené sur Bachelard lequel l’a d’ailleurs critiqué sur sa conception de la durée et du temps. 

Bachelard est homme dont la plume,  autant théorique que poétique, gratte la périphérie de l’absolu, de la pureté de l’air d’en haut.

Un ami, Thierry Paquot, que je ne vois plus depuis des décennies a relu et relu « La poétique de l’espace« ,  un chef-d’œuvre et à relevé des perles,  des « aphorismes improvisés » (c’est dans Philomag, mais je n’ai plus la référence sous la main. Je reviendrai la glisser) 

Le billet sur les énoncés-remèdes m’ont invité à coller ce que Thierry a glané 

aphorismes improvisés : « L’image, dans sa simplicité, n’a pas besoin d’un savoir. » (p.4) ; 

« Une telle peinture est donc un phénomène de l’âme. L’œuvre doit rédimer une âme passionnée. » (p.5) ; 

« L’espace saisi par l’imagination ne peut rester l’espace indifférent livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. « (p.17) ;

 « … un tiroir vide est inimaginable. Il peut seulement être pensé. » (p.19) ; 

« N’habite avec intensité que celui qui a su se blottir. » (p.19) ; 

« La maison natale est plus qu’un corps de logis, elle est un corps de songes. » (p.33) ; 

« Et la maison ne connaît plus les drames d’univers. » (p.43) ; 

« De toutes les saisons, l’hiver est la plus vieille. » (p.53) ; 

« l’image n’est plus descriptive,elle est résolument inspirative. » (p.63) 

 « Il y a des idées qui rêvent. Certaines théories, qu’on a pu croire scientifiques, sont de vastes rêveries, des rêveries sans limites. » (p.111). 

Bachelard, ce génie, cet ange des ondes, est mort seul et pauvre. L’injustice devrait être bannie. Par qui ? 

La fonte du sucre et l’Univers

J’entre ici, alors qu’il ne s’agit pas du genre de notre maison , presque dans la confidence.

Mais, c’est pour la bonne cause : revenir sur un concept : celui de la durée. Et la perception de l’Univers. Ce n’est pas rien.

Il y a donc très très longtemps, vraiment longtemps, j’avais adressé une lettre à une femme. Je m’en souviens assez bien. Il s’agissait de lui dire quelques mots sur le temps, l’attente, la durée et encore le temps.

J’avais trouvé chez Henri Bergson, philosophe de « l’intuition », de « l’élan vital », autant de concepts dont l’obscurité chic peut aider le faiseur (encore), avide d’admiration ou de compliments qui peuvent le convaincre de son génie.

Et peut-être, avais-je moi-même plongé dans ce petit comportement, à l’heure où il fallait construire contre tous.

Le « temps » passant, persuadé que la « tactique » était indigne de l’intelligence, j’ai abandonné le procédé, détruit les textes de la fausse élégance pour revenir, du moins dans la relation aux autres au mot direct, -sans tomber toutefois dans celui primaire et répétitif. Du moins je m’y essaie.

Etant cependant observé, je l’assure, que dans les correspondances précieuses, au style certainement ampoulé que j’entretenais, il y avait toujours la volonté de l’écriture du vrai. Certes un peu trop chic. Au moins 99%.de vérité perçue comme telle. Cependant le solde (donc 1%) qui relevait de la stratégie m’a fait un peu honte quand, relisant lesdits textes, désormais disparus, comme d’ailleurs leurs destinataires (du moins de ma vie), je souriais en me traitant de petit tacticien de Saint-Germain- des-Près.

Peut-être que, là encore, en exposant la clairvoyance de moi, je me place encore dans la même logique tacticienne. J’assure que telle n’est pas ma volonté et le lecteur est libre de sa pensée. Il n’est d’ailleurs pas contraint de lire ces billets du soir, à l’heure où la confidence peut poindre, publiés la journée.

A vrai dire, je ne savais pas que j’étais pour un peu certes, dans la machinerie, et me pardonne donc moi-même. Mieux, peut-être ne l’étais-je pas…

Donc Bergson m’avait aidé dans cette lettre à une femme qui ne peut être, selon les taxinomistes, les rois du classement, qu’une lettre sur le temps.

Bergson et son morceau de sucre.

J’ai retrouvé le concept et vous le livre, en tentant de le résumer.

Prenez un sucre, plongez le dans un liquide (un verre d’au par exemple) que vous voulez boire.. Vous devez attendre qu’il fonde. Dissolution.

Et, là, votre expérience s’éloigne de la science et de ses acquis.

En effet, pour la science, la durée est perceptible dans sa division par unités (secondes, minutes, heures…), elle est mesurable, quantifiée.

Cette division, cette quantification est aussi nécessaire et acceptable pour les actes de la vie quotidienne : la durée minutée d’une réunion, d’un film, etc..etc…

C’est donc le temps mesuré.

Mais, dès qu’il s’agit de l’attente de la dissolution du sucre dans le verre d’eau que l’on va boire, la notion de durée divisée, mesurée n’existe plus. A l’intérieur de ce temps d’attente, quelque chose de nouveau surgit, un bloc de durée, sans division possible, sans mesures de longueur. C’est un temps qui s’écoule, dans un flux, qui « se creuse, s’intériorise, au lieu de s’écouler mécaniquement d’un point à un autre ». Le temps ici n’est pas une « juxtaposition d’instants T isolés et figés ». En réalité, nous percevons l’univers même en train de se faire. 

Et ce sans que l’on sache ce qui va se produire, le temps perçu dans intériorité n’est pas celui de la division attendue, celle de la science.

Et si nous attendons que le sucre fonde, c’est parce que rien n’est donné, le futur n’existe pas et se crée sans cesse.

Nous faisons donc, dans notre conscience et par notre intuition l’expérience de « l’indétermination du futur ».

Certains ajoutent de « la possibilité de notre liberté ». Là c’est aller où je ne veux pas aller, tant l’hypothèse est risible. Et c’est un autre sujet.

L’on note ainsi, à la lecture de ce qui précède que par les concepts de temps, de durée, d’intuition, de perception,, d’univers, d’expérience abstraite, l’on peut écrire une lettre à une femme sans simplement lui dire « il y a trop longtemps que je ne t’ai pas vue, un temps universel, tant il ne se mesure pas. ».

Vous savez quoi ? Je me relis et me trouve encore plus chic et obscur que dans le passé. Je pense que je vais abandonner les voyages vers les concepts bergsoniens qui ne sont pas toujours féconds, sauf quelquefois dans l’esbroufe (mot qui peut d’ailleurs s’écrire avec deux f, mais l’écrire avec un seul, pour provoquer la question et la réponse dans l’esbrouffe, devient le propre comble).

Je vais donc abandonner ce type de circonvolutions conceptuelles. Je l’assure

J’étais pourtant certain d’avoir gagné en clarté. J’en suis d’ailleurs persuadé.

Immobilité, gravité, air. 

ON COLLE CI-DESSOUS UN ARTICLE DU « POINT » . ON N’Y COMPREND PAS GRAND CHOSE. MAIS. CURIEUSEMENT, LES. MOTS NOUS ONT HAPPÉ, COMME DES VAGUES. 
IL EST PARFAITEMENT VRAI QUE:

– L’AIR EST EN HAUT, LA GRAVITE EN BAS

– L’ONDE EST UNE VAGUE QUI ROMPT L’IMMOBILITÉ 

Il y a des soirs où les mots destructurés prennent le dessus, presque de l’écume immobilisée. . Allez savoir pourquoi. 

On revient, plus tard, pour des choses plus sérieuses… 

On colle :

​ »Découverte d’une immense onde de gravité atmosphérique sur Vénus

par Le Point.fr, lepoint.fr17 janvier 2017

Sur son site internet, le magazine National Geographic fait part d’une curieuse découverte des astronomes sur la planète Vénus. En décembre 2015, un satellite japonais enregistre une gigantesque vague qui a traversé la planète sur plus de 10 000 kilomètres, peu de temps après l’entrée en orbite de la planète. Comme l’indique le magazine, Vénus est une bien étrange planète. En plus d’être la plus chaude du système solaire, sa rotation est si lente qu’une journée sur Vénus équivaut à plus d’un an sur terre. De plus, ses conditions atmosphériques sont telles qu’aucun élément n’est censé rester immobile sur cette planète. Pourtant, d’après la capture d’écran du satellite, la gigantesque vague serait restée plusieurs jours sans bouger.

Après de longues recherches, les chercheurs de l’Agence d’exploration aérospatiale du Japon (JAXA) ont publié aujourd’hui leur rapport dans Nature Geoscience. Ils pensent en fait que la mystérieuse vague a été formée par une onde de gravité atmosphérique. Ces ondes peuvent subvenir sur toutes les planètes rocheuses qui comprennent une atmosphère. Quand le vent souffle sur des surfaces inégales, comme les montagnes, les particules d’air sont précipitées vers le haut tandis que la gravité les tire vers le bas, ce qui provoque la formation de ces vagues.

Good vibrations ? Harmut Rosa ?

Personne, absolument personne, sauf des martiens égarés sur Neptune ne connait Harmut Rosa et son idée de « résonance ».

Harmut Rosa. On dirait, curieusement, un nom de femme. Mais c’est un homme, sociologue et philosophe allemand. C’est le théoricien de « l’accélération ». Nous souffrons, dit-il,d’une pénurie de temps, et ce, alors même que le temps libre augmente. Et toujours un acte à accomplir (« il faut que je relise les journaux », « que je me mette au violon », « que je prenne des vacances ») et nous ne supportons plus la lenteur, quelque soit le domaine concerné. Tout doit être immédiat, de l’ouverture d’une page Web, à la réponse à la question difficile. Et que nous avons le sentiment que nous n’avons plus le temps de rien entreprendre.

Il en résulte une activité paradoxale : on remet l’essentiel à plus tard et l’on entreprend immédiatement ce qui est facile, immédiat, accessible sans effort (l’industrie du divertissement y gagne).

Par ailleurs, ajoute t-il, nous ne voulons être liés à rien, toujours presque dépressifs et démobilisés.

Bref, le théoricien nous donne une image de la « modernité assez noire, considérant que la lenteur, difficile à atteindre, devrait être notre objectif.

L’on est un peu confus de résumer, maladroitement, cette pensée de l’accélération comme critère de la modernité et l’on invite le lecteur à aller voir.

Ici, par exemple, par un clic:

Ou encore là 

Ici, encore : 

Et partout sur le Web, par une recherche facile.

L’homme, malgré quelquefois la tautologie dans l’exposé, est intéressant. Un vrai théoricien, rare dans les temps présents.

On ne dit pas vraiment si on l’apprécie. Histoire de ne pas s’immiscer dans la découverte, assez essentielle.

Mais  ce qui nous retient aujourd’hui, c’est un autre concept, celui de résonance. Quand est découvert un « lien vibrant » entre le monde et nous.

Le concept de résonance que beaucoup trouvent  assez fécond.

Dans un texte paru en 2013 (ICI un clic), il nous raconte le concept, sur un mode personnel, assez inédit pour un sociologue.

Il faut lire.

Je livre ci-dessous quelques citations du texte complet : Il décrit des vies de femmes.

« On peut tirer du cas d’Anna un premier enseignement : la vie nous réussit lorsque nous l’aimons, que nous avons une relation quasi charnelle à elle – aux humains, aux espaces, aux tâches à accomplir, aux choses et aux outils en présence desquels nous sommes et avec lesquels nous avons affaire. Quand nous les aimons, tout se passe comme s’il existait un « lien vibrant » entre nous et le monde. D’une part, ce lien se forme à travers ce que les psychosociologues appellent les « intérêts intrinsèques » : Anna aime sa famille, son travail, le volley-ball. »

Encore :

« On peut décrire la vie d’Anna comme imprégnée d’un rapport au monde réceptif, élastique et fluide – il faudrait même dire « souple » en ce qu’il épouse le monde et se laisse épouser par lui –, alors que le rapport de Hannah au monde apparaît muet, raide et froid. Anna voit le monde tel un lieu de défis passionnants et de possibilités attirantes ; Hannah perçoit les aléas de la vie comme une série de dangers impondérables et de perturbations fâcheuses. Anna se sent portée et transportée dans le monde et dans la vie ; Hannah se sent jetée dans le monde et exposée à lui.À celui qui est malheureux ou dépressif »

Et, pour finir (mais le texte complet a été proposé plus haut.

« Du coup, notre relation au monde perd de plus en plus son caractère sensible, et surtout corporel – or les axes de résonances qui sont si essentiels à notre sentiment de bien vivre comportent toujours et nécessairement une forte composante corporelle.Fort heureusement, la modernité dispose aussi de puissants antidotes. Elle ne peut simplement se réduire aux ravages qu’elle aurait fait subir à la résonance, bien au contraire ; elle a découvert et inventé des sphères de résonance tout à fait nouvelles et incroyablement puissantes. Pour bien des humains, le sport, par exemple, est un fabuleux terrain de résonance entre le monde et le corps (que nous avons et que nous sommes). On ne compte plus les histoires de jeunes gens qui, par et dans le football, ont fait l’expérience de résonances quasi mystiques avec le monde. En revanche, et je me bornerai ici à l’affirmer sans plus de préventions,la maîtrise du corps et de ses capacités telle qu’on la pratique dans les salles de fitness procéderait plutôt de la réification, en ce qu’il s’inscrit dans une relation muette au monde et dans une logique de croissance : c’est là qu’ira Hannah quand Anna préférera aller danser.

« Au sommet d’une montagne ou au bord de la mer, émus par les éléments, les hommes se sentent en relation avec une sphère de résonance vivante »

Le sport n’est toutefois pas la seule sphère de résonance que la modernité a engendrée ; il en est d’autres tout aussi puissantes, à commencer par l’art. « Résonance » n’est pas par hasard un terme emprunté à la musique. Au théâtre, au cinéma, au concert, nous sommes touchés et saisis, la vie et les flux nous traversent : les rires et les larmes en sont de bons témoignages. La nature est également devenue, pour nous Modernes, une sphère de résonance centrale et incontournable. »

Pour ceux qui n’aiment pas remonter dans le texte et retrouver un lien déjà offert, pour les fainéants, on le recolle ici.

Et maintenant, on conclut : Aime t-on Harmut Rosa ?

On laisse le lecteur deviner.

On a le projet de le commenter, très brièvement.

Il ne faut pas laisser les concepts vagabonder sans leur donner leur place ou les gommer de notre quotidien.

Le photographe excusé

Lorsque, subrepticement, presque amoureusement, assez ému, le photographe a pris ces deux photos, il s’est ensuite approché du couple, s’est posé bravement devant eux, l’air grave  et, sans dire un mot, leur a montré les images au dos de son appareil. 

Les amoureux ont souri. Le photographe, ainsi excusé de son vol, leur a demandé leur adresse mail. Et leur adresse physique. Il leur a envoyé les fichiers, et par chronopost, les photos encadrées.  

C’était à Madrid, en 2012. 

Les amoureux écrivent régulièrement au photographe. Ils sont très, très amoureux. Et ces photos,  reproduites à l’infini,  tapissent les murs de leur nid, dans la banlieue de Madrid. 

Dans leur dernier e-mail, reçu pour Noël, ils avaient écrit dans « l’objet »  un seul mot : »Gracias ».

Les amoureux aiment les voleurs de leur bonheur. Comme s’ils en avaient à revendre, gratuitement, pour le monde entier. 


C’est un complot ! 


On colle, ci-dessous un article de Philosophie magazine, en kiosque demain. J’ai accusé, récemment, une proche de « complotiste ». En considérant qu’il ne fallait pas se coller à Arte (encore)  et gober la paranoia de ses petits chroniqueurs de service. 

Une nuit d’insomnie, une nuit normale dit mon épouse, j’ai regretté le mot. Il ne faut pas, en effet confondre catastrophisme et complotisme, tentative de fabrication de conscience politico-écologique et maladie. 

Je retire donc l’accusation, tout en regrettant la récurrence dans la critique acerbe du monde. Certes, il n’est ni parfait, ni exemplaire. Mais il recèle une beauté que les écologistes des collectifs de service, les politiques spécialistes des cars  urbains, les journalistes fatigués, ne peuvent percevoir. Le monde, son ciel, sa lumière peuvent être beaux. Et un bleu roi, au coin d’un paysage, lumineux en soi, peut suffire un ou deux jours, une série de beaux jours, avant de s’attaquer aux questions sociétales. 

Curieusement, j’ai pu constater que des vrais poètes, des amoureuses de la lumière, des avaleurs de beauté peuvent tomber dans un travers de ce type. Je crois avoir compris : ils ont peur de rester trop haut et de tomber autrement. Ce qui fait très mal  quand on est trop haut. Il faut donc qu’ils rasent la terre, toujours râpée lorsqu’on est trop bas. Il est très dur de tenter, constamment, de toucher le ciel, l’air pour le dire différemment. 

Je viens de constater qu’on lit par dessus mon épaule ce que j’écris, et qu’on me serre affectueusement un bout d’épaule. Mon fils ? Mon épouse ? Ou un lézard ?  (voir le PS) 

Cela étant très vite dit, je colle l’article :

« Selon un sondage Ipsos de 2014, 36 % des Français de 15 à 24 ans croient à l’existence d’une société secrète qui dirigerait le monde, les Illuminatis.

16 % des Français sont persuadés de l’existence d’une conspiration sioniste à l’échelle mondiale, selon une étude de 2014.

Et selon une enquête publiée par Odoxa en 2016, 66 % des Français considèrent qu’on leur a caché des choses sur les attentats du 11 septembre 2001 et 28 % que le gouvernement américain a été impliqué dans ces attentats.

20 % des Américains pensent que le 11-Septembre est une manipulation de l’administration Bush, 40 % que la Food and Drug Administration (l’agence fédérale américaine qui régule les produits alimentaires et les médicaments) garde sous le coude des traitements capables de guérir le cancer

« La thèse du complot […] est, sous sa forme moderne, la sécularisation des superstitions religieuses. Les dieux d’Homère, dont les complots expliquent la guerre de Troie, y sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes. »

Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis

Depuis 2006 et d’une année sur l’autre, la proportion est invariable : 50 % des Américains adhèrent à au moins l’une des théories du complot en vogue (lieu de naissance de Barack Obama, origine du 11-Septembre…).

 

37 % des Américains pensent, comme Donald Trump (si l’on en croit l’un de ses Tweets de 2012), que le réchauffement climatique est une manœuvre chinoise pour diminuer la compétitivité américaine.

 

Une étude néerlandaise menée auprès de 1 010 participants indique une très forte corrélation entre l’adhésion à une thèse complotiste et l’appartenance politique aux extrêmes – gauche et droite confondues.

 

Après avoir rencontré 20 conspirationnistes néerlandais parmi les plus actifs, deux chercheurs ont relevé 3 critiques communes à l’égard de la science : nos théoriciens du complot la voient « dominée par des intérêts économiques », « détenue par une élite d’experts » et « dogmatique ».

 

La théorie des chemtrails – selon laquelle les traînées blanches laissées par les avions dans le ciel ne résulteraient pas de la condensation de la vapeur d’eau au sortir des réacteurs mais d’épandages géants de produits chimiques – a été démontée par un groupe de 77 scientifiques.

Après analyse par mots clés des messages de 750 000 membres de Facebook passionnés par des théories complotistes, des statisticiens italiens ont observé que les contenus avaient trait à 4 catégories (environnement, santé, régime, géopolitique) et que toute tentative de démystification renforçait les croyances dans un complot mondial.

Selon un mathématicien d’Oxford – qui a modélisé la façon dont se dissémine un secret en fonction du temps et du nombre de personnes impliquées –, si l’arrivée de l’homme sur la Lune en 1969 avait en fait été mise en scène, la supercherie aurait été révélée en moins de 4 ans, compte tenu des 411 000 employés de la Nasa participant à l’époque au programme Apollo.

Sources : Le Parisien, Fondation pour l’innovation politique, Odoxa, Public Policy Polling, Science Daily, The Washington Post, Mother Jones, Pacific Standard, Scribd, Huffington Post, Phys.org.

Par SVEN ORTOLI Philosophie magazine Février 2017.

PS. La meilleure :4 % croient  que des lézards extraterrestres – appelés reptiliens – sont les vrais maîtres des gouvernements mondiaux.

PS 2. La jeune femme a été photographiée à Marseille. Gardienne de musée. On adore son sourire. Et sa pose. On imagine, à voir ses ballerines et ses mollets, ses mains aussi, qu’elle marche élégamment, comme une panthère des villes. 

Kundera, bon romancier, et terroriste

C’est le jour, on aura pu le remarquer, où je puise dans mes « brouillons » ou dans mes demi-brouillons et les publie.

Aujourd’hui, un ami m’a appelé pour me demander si j’avais, « en bibliothèque », le dernier bouquin de Ian Mac Ewan. Il sait (c’est un vrai ami) qu’il s’agit de l’un de mes auteurs préférés. Un des meilleurs. Peut-être le meilleur si l’on lit son « Samedi ». (clic ICI pour un résumé sur Babelio)

Je lui ai répondu que oui, mais dans sa version numérique, avec « DRM » (droits limités), donc pas légalement transmissible, mais que j’étais prêt à lui offrir l’une des versions, soit papier, soit numérique.

Il m’a dit que ça lui était égal. Je lui ai répondu qu’il devait prendre position. Il m’a répondu qu’il ne comprenait pas. Je lui ai dit qu’il fallait savoir si le numérique était acceptable. Il m’a répondu que je le charriais, que j’exagérais. Je lui ai, immédiatement rétorqué qu’il avait raison. Et il m’a invité çà déjeuner demain. Et je lui ai dit que j’étais pris. Et on déjeunera la semaine prochaine.

On aura remarqué l’immense intérêt de cette conversation et le lecteur peut croire qu’on se moque de lui.

Il n’en est rien.

En effet, dans mes fameux « brouillons, j’ai retrouvé mon commentaire sur une affirmation péremptoire et presque terroriste de Milan Kundera, écrivain d’immense talent mais trop sûr de lui, tant il est adoré par une frange de la population qui vit, comme Amélie Poulain, près de Montmartre:

C’était lors de la remise du prix de la BnF 2012 pour l’ensemble de son oeuvre :

Je la livre ci-dessous :

« Je n’ai aucune envie de parler de la littérature, de son importance, de ses valeurs. Ce que j’ai à l’esprit en ce moment, c’est une chose plus concrète : la bibliothèque. Ce mot donne, au prix que vous avez la bonté de m’accorder une étrange note nostalgique ; car il me semble que le temps qui, impitoyablement, poursuit sa marche, commence à mettre les livres en danger. C’est à cause de cette angoisse que, depuis plusieurs années déjà, j’ajoute à tous mes contrats, partout, une clause stipulant que mes romans ne peuvent être publiés que sous la forme traditionnelle du livre. Pour qu’on les lise uniquement sur papier, non sur un écran. Cela me fait penser à Heidegger, au fait apparemment paradoxal que, lors des pires années du XXème siècle, il se concentrait dans ses cours universitaires sur la question de la technique, pour constater que la technique, son évolution accélérée, est capable de changer l’essence même de la vie humaine.Voici une image qui, de nos jours, est tout à fait banale : des gens marchent dans la rue, ils ne voient plus leur vis à vis,ils ne voient même plus les maisons autour d’eux, des fils leur pendent de l’oreille, ils gesticulent, ils crient, ils ne regardent personne et personne ne les regarde. Et je me demande : liront-ils encore des livres ? c’est possible, mais pour combien de temps encore ? Je n’en sais rien. Nous n’avons pas la capacité de connaître l’avenir. Sur l’avenir,on se trompe toujours, je le sais. Mais cela ne me débarrasse pas de l’angoisse, l’angoisse pour le livre tel que je le connais depuis mon enfance. Je veux que mes romans lui restent fidèles. Fidèles à la bibliothèque. »

C’est le type de discours que j’abhorre.

Kundera, prétendu romancier de l’anti-stalinisme est un terroriste, un réactionnaire, même pas un « conservateur radical »

On l’a écrit, longuement. On a expliqué pourquoi. Mais on laisse nos commentaires dans nos brouillons. On ne dit qu’une chose, en le répétant : c’est idiot et terroriste. Presque primaire.

Les romanciers, les écrivains ne sont pas toujours dans la pensée ou l’interprétation. Ils peuvent être bêtes. Comme ils sont écrivains, on les excuse et leur accorde notre pardon.

Mais comme dit Clément Rosset, l’on ferait mieux de rester ce que l’ion est (un écrivain, un sportif, un chirurgien, un employé des postes) mais mais pas un engagé. L’écrivain ou le chirurgien « engagé » ne devrait pas exister. Et les écrivains feraient mieux d’écrire.

J’imagine que j’écris, ailleurs qu’ici, en ce moment, un roman. Je ne fais que l’écrire. Et Basta ! Comme dirait mon ami qui m’a invité à déjeuner.

On est très calme. Bonne soirée.

 

Dieu électrique

On est abonné à la newsletter du magazine « Books » qu’on reçoit donc tous les jours, par mail.

On colle ci-dessous un extrait de celle que j’ai reçue aujourd’hui.

L’organisation électrique du cerveau démontre l’existence de Dieu.

Le chirurgien Alfred Smee assure, dans son livre « Éléments d’électrobiologie » paru en 1849, que notre cerveau possède davantage de circuits électriques que celui des animaux- ce qui nous permet de concevoir le divin. Selon lui, l’homme vit, bouge, sent et pense grâce à une combinaison de circuits voltaïques. La production d’électricité, par les centrales cette fois, est sous haute surveillance face à la vague de froid qui commence ce mardi.  

 

En savoir plus : Les métamorphoses de l’homme électrique, Books, en kiosque.

On va explorer le texte de ce Alfred Smee et on y revient.

le soleil ne se lèvera pas demain

A lire le titre, on croit que je deviens dépressif. Ce n’est pas du tout le cas. Mais alors, pas du tout.

C’est juste qu’en écrivant sur le chagrin d’un ami et l’égratignure de David Hume (voir plus bas dans les articles récents), m’est venue son autre phrase, une qui m’a fait presque tituber, tant elle est forte: « Le soleil ne se lèvera pas demain ». (Enquête sur l’entendement humain. 1748)

Il s’agissait simplement de dire que cet énoncé « n’est pas moins contradictoire et n’implique pas plus de contradiction que l’affirmation : il se lèvera ».

La répétition d’une expérience vécue ne peut pas, nous dit-il, fournir une certitude du type de celles que nous obtenons dans les sciences. Autrement dit, une accumulation de faits particuliers ne permet pas d’établir une loi universelle.

Mais Hume se trompe : le soleil se lèvera demain.

Vous savez pourquoi ? Parce qu’il se lèvera.

Je reviens, pour en dire plus, sur le soleil et les vies.

Françoise

Une amie, sur la pointe des lèvres, certainement par crainte d’un jugement brutal, rédhibitoire, peut-être même la peur de sa déconsidération, allez savoir, m’a demandé : « Tu aimes Françoise Hardy »?

C’est une femme qui n’écoute pas que Françoise Hardy, férue de grande musique, elle même musicienne.

J’ai immédiatement proclamé que je l’adorais.

C’est vrai : Francoise Hardy est une femme de la caresse sensuelle, de la fulgurance sentimentale. Du velours en instance de détonation. Et en même temps une intelligence dans le corps, dans les yeux. Ni yé-yé, ni Hélène Cixous. Ni Sheila, ni Marguerite Duras. Un peu Dalida et beaucoup elle, Françoise. Je l’adore.

Il faudra que j’écoute plus ses chansons, que je connais mal. Pas sur mon tapis de Jogging, comme une musique de fond ou de rythme. Dans le salon, avec un verre. Peut-être ce soir. Elle sort d’un grand trou, celui de la maladie, elle vient de l’écrire. C’est ce que j’ai entendu.

Je reviens bientôt et vous dis sur ses chansons. Sur les textes. Je ne sais qui les écrit.

Mais, pour revenir à notre début, c’est fou comme les femmes intelligentes ont peur de passer pour des midinettes.

C’est ça le vrai terrorisme ambiant : celui qui vous empêche d’aimer la variété. Il est vrai que chez ceux qui l’installent, ce petit terrorisme, on est totalitaire, donc sans variations.

Françoise fait-elle pleurer ?

Je ne sais pas. Je vais demander à mon amie qui doit mieux connaitre que moi puisqu’elle m’a posé la question.

PS. La photo de Francoise Hardy, prises par Jean-Marie Périer fait toujours trembler…

le petit souci de soi

 

Billet long, mais tant pis, il fallait que je l’écrive. Désolé, désolé.

Non, il ne s’agit pas du billet antidote à celui (plus haut) qui rappelle le mot de Pascal (« le moi est haïssable). Juste une pointe d’humeur après la lecture rapide, une nuit d’insomnie traversée par mille pensées qui peuvent laminer des ventres, de la dernière livraison de la revue « Philosophie Magazine.

On aime bien cette revue et ceux qui l’animent. Elle ne sombre pas toujours dans l’injonction au « développement personnel » et rappelle, souvent, au risque de perdre des lecteurs, que la philosophie peut très bien ne pas être de comptoir. Et que les concepts sont aussi vitaux que les glaces à la vanille ou les costumes de grande coupe.

Donc, dans Philomag, le dossier du mois : « Suis-je l’auteur de ma vie ? »

J’ai eu très peur, j’ai beaucoup hésité à lire.

Mes amis le savent et craignent la grande colère, je me suis toujours bagarré avec ceux qui, connaissant mon penchant pour l’étude des grands philosophes (et d’abord notre maitre Spinoza) me reprochent de ne pas « être philosophe », de ne pas être un « sage », de « ne pas prendre la vie avec philosophie ». Bref de ne pas appliquer les grands préceptes de sagesse que la philosophie, surtout grecque, nous enseignent. Et le petit wikipédien de service, à l’heure du dessert, nous sort toujours, certain de plaire aux épouses attablées, que la Philosophie c’est Sophia, la sagesse.

Il est vrai que lorsque j’entend ces fadaises, à la mesure de l’implantation massive d’officines de philosophie, de cabinets du développement de soi, presque du massage (parisien) philosophique, de la « technique de vie », par l’ingestion de petites phrases de philosophes, j’ai envie de casser à la figure à ces imposteurs, oui de les boxer.

La philosophie est une tentative de compréhension du monde, de sa théorisation, de sa conceptualisation. Certainement pas une ordonnance pour de développement de soi ou des outils de marché du Dimanche pour le grand combat contre l’angoisse du temps.

Et pourtant, je suis un grec. Au sens philosophique du terme. Comme je l’ai appris avec Pierre Hadot. Je suis stupéfait et ravi par les inventeurs de la pensée occidentale qui a navigué entre matière et esprit, entre monisme et dualisme, entre contingence et transcendance. Inventeurs de l’occident, avec la chrétienté, avec mille défauts mais une qualité indéfectible : l’intelligence. Et d’abord celle du monde. Et pas des techniciens de sagesse, comme les orientaux.

J’ai toujours considéré que la sagesse est une supercherie, qu’on lutte toujours contre ce qui nous dépasse et que le « sage » est fainéant. Il abandonne le remous qui est aussi jouissif que l’accalmie de l’âme. Certainement beaucoup plus. Et que le soi n’avait rien à voir avec la philosophie, laquelle encore une fois é-est du côté du concept.

Et, ici, on se souvient, très exactement, de notre stupéfaction lorsque Michel Foucault, conceptualisateur de talent grandiose, dans un style merveilleux, qui nous faisait goûter les joies conceptuelles de l' »épistéme », a viré dans la technique grecque de la recherche de la sagesse, camouflée par les mots plus chics de « souci de soi » ou de « conversion à soi ».

Bon, on mettait ce revirement sur les affres d’une fin de vie tourmentée, abattue par le sida et les scandales californiens du flagrant délit de la pratique sado-masochiste. Foucault avait disjoncté. Et son apologie du régime iranien islamiste naissant nous avait convaincu de son plongeon. Etant observé que je n’en veux jamais à ceux qui plongent dans le désarroi. Ils ont toute ma compassion, peut^être parce que comme beaucoup, nous sommes sur le fil du rasoir et que le plongeon peut nous guetter.

Bref, je constate que je m’éloigne de mon sujet et reviens à la revue de l’insomnie.

J’ouvre et je tombe, devinez sur quoi ? Sur un article consacré, en majeure partie, au fameux revirement de Foucault, intitulé « Moi, ce chef-d’oeuvre », écrit par Martin Duru.

Assez bien écrit. Le chroniqueur rappelle la phrase-rupture de Foucault (« Ce qui m’étonne, c’est que, dans notre société, l’art n’ait plus de rapport qu’avec les objets, et non pas avec les individus ou avec la vie […]. Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d’art ? Pourquoi un tableau ou une maison sont-ils des objets d’art, mais non pas notre vie ? » )

Il rappelle encore que : « Tout démarre par un coup de théâtre. Début des années 1980 : Foucault, que l’on connaissait surtout pour son travail sur l’enfermement des fous à l’âge classique ou sur la naissance de la prison au XIXe siècle, surprend en entamant un grand flash-back historique et théorique. Dans ses derniers essais et cours au Collège de France, jusqu’à sa mort du sida en 1984, il se tourne vers l’Antiquité, les penseurs du monde gréco-romain. Dans quel but ? Pour montrer que les Anciens ont élaboré une « esthétique de l’existence » : faire de la vie une œuvre d’art, lui donner une belle forme, telle est pour eux la tâche cardinale. »

Ce qui passe par des « techniques de soi », des « règles de conduite » pour se transformer, des « arts de l’existence », un « gouvernement de soi », un « souci de soi » (ou « le soin de soi ». Platon dans l’Alcibiade), examiner sa conscience, évaluer son action morale, écire à ses amis pour les aider dans le grand combat de soi, les « exercices spirituels » trouvés chez les épicuriens, les stoïciens, les sceptiques etc..

Puis (lisez), Martin Duru nous dit que :

« Comment les hommes peuvent s’inventer librement sans être contraints par un code, un pouvoir normalisateur (c’est la problématique) ; en se recentrant sur eux-mêmes, en s’astreignant à se modifier corps et âme (c’est le geste). L’esthétique de l’existence est de part en part une éthique, puisqu’elle règle la mire sur le bien-vivre. Et il est poignant de voir Foucault embrasser ce thème dans l’horizon, puis l’imminence de la mort. »

Bon, je connaissais et me rappelle qu’un jour, j’ai failli écrire à Foucault pour lui conseiller d’aller voir du côté du bouddhisme et du zen plutôt que de limiter les immenses grecs à des donneurs de leçons, des techniciens du bonheur. Je ne l’ai pas fait. Comme toujours, la crainte d’être taxé de démesuré de l’ego, du grand orgueilleux qui croit exceller dans tout. J’aurais du.

J’ai donc failli laisser tomber l’article et la revue, lorsqu’à un millimètre avant sa chute sur la moquette, j’ai aperçu dans le dit article le nom de Pierre Hadot. Celui auquel j’ai fait déjà allusion sans m’appesantir. J’ai remis la revue sur mes genoux et j’ai lu.

Pierre Hadot est un immense connaisseur des grecs (son livre « Qu’est-ce que la philosophie antique ? » nous a ouvert toutes les voies) avoue, même si à l’époque, il se tenait près de Foucault (pour entrer au Collège de France, avec succès, aidé par Foucault ?) sa divergence que l’approche trop intériorisante des grecs. Ce que je crie depuis toujours.

Duru :

« Selon Hadot, les philosophes antiques se prêtent aux exercices spirituels non pas pour se soucier exclusivement d’eux-mêmes, mais dans la visée contraire d’un « dépassement de soi ». Le repli vers l’intériorité est une médiation pour élargir ses perspectives : l’individu se transcende, saisit sa double appartenance au « Tout de la communauté humaine » et au « Tout cosmique ». Trop polarisé sur le soi, Foucault aurait négligé cette dimension : « l’universalisation ». Quant au projet même d’une esthétique de l’existence, Hadot confie son scepticisme dans un jugement qui fait penser à une gifle avec un gant de velours. Pour lui, il ne s’agirait rien de plus qu’une « nouvelle forme de dandysme, version fin du XXe siècle » (« Réflexions sur la notion de “culture de soi” », Exercices spirituels et Philosophie antique). »

Je respirais.

L’article de Duru continue sur d’autres thèmes, moins intéressants.

On arrête donc ici. Et notre lecteur doit se demander ce qui m’a pris d’écrire si longuement sur ce qui peut être considéré comme du dandysme philosophique. Ceux qui me connaissent savent que ce n’est pas le genre de la maison. Et que la seule chose qui peut être intéressante quand on se lance dans la conceptualisation, c’est le « tout cosmique » ou la compréhension de l’Univers. De la théorie quoi ! Pas de la technique.

A vrai dire, comme peut le dire un grand amoureux à celle qu’il voit, deux poussières cosmiques peuvent par leur choc créer l’explosion. C’est ce que les humains appellent « amour ».

On voit bien que par la philosophie dite conceptuelle, on revient à soi, au sentiment, au centre, à la vérité, sans passer par la technique du soin de soi.

Il suffit de prendre soin du Sentiment, avec une majuscule. Encore lui.

 

PS ICI L’ARTICE COMPLET DE MARTIN DURU, POUR CEUX QUI VEULENT LIRE

 

Zygmund Bauman

Zygmund Bauman vient de mourir. L’on aimait ce penseur du « liquide », de la « modernité liquide » même si le concept a été mangé à toutes les sauces, notamment celles de sociologues qui se donnaient , à bon compte, des airs de penseurs. Chic, pas obscur. Juste un peu snob ces bas de page d’innombrables prétendus contributeurs à l’avancée de la pensée. Lui Bauman tentait vraiment la marche vers le centre.

C’est donc l’inventeur de la modernité liquide, qu’il résumait ainsi :

« la postmodernité serait la modernité moins l’illusion. Cette illusion est bien sûr celle de la possibilité d’un état final, définitif, où il n’y a plus rien à faire d’autre que continuer, répéter. Or, ce qui se passe, c’est que le nombre des problèmes croît à mesure que nous avançons. Les économistes du XIXe siècle avaient pour idéal une économie “stable”. Ils pensaient que les besoins humains étaient en nombre fini, qu’on pouvait donc les compter et développer de nouvelles usines pour les satisfaire. Or, ce n’est pas ainsi que les choses se sont déroulées, parce que, au contraire, plus il y a d’offres sur le marché, plus les désirs humains croissent. »

Donc, une « modernité liquide », liquide dans le sens où plus aucun lien entre les individus ne tient, où l’homme est devenu, comme il l’écrit, « sans attache », où « nos vies individuelles s’émiettent en une succession de moments incohérents ».

La métaphore liquide décrit les liens lâches qui forgent la société de consommateurs, où le changement va si vite qu’il ne se cristallise jamais, sans pause ni état fixe,  « en procédures et habitudes ». Cette « vie frénétique, incertaine, précaire » rend « l’individu incapable de tirer un enseignement durable de ses propres expériences parce que le cadre et les conditions dans lesquelles elles se sont déroulées changent sans cesse. »

Liquide, donc, non stable.

Nous, on avait compris qu’il fallait combattre cette modernité élastique, lâche et, même si tel n’était pas le propos du sociologue qui décrit, sans injonction. Rechercher le solide qui n’est rien d’autre que la vérité.

Muni du concept que tous ont manié à l’envi, certain du succès, Bauman s’est attaqué à l’amour, au concept, à sa réalité.

Et il ab écrit « l’amour liquide », s’attaquant au concept, craignant ou affirmant que dans ce champ aussi, l’on passe de la « relation » à la simple « connexion ».

C’est ici que j’ai commencé à l’abandonner, même si, encore une fois, j’aime ce penseur fécond.

Je l’ai abandonné pour un seul motif : à vouloir considérer que la seule connexion peut désormais configurer l’amour, que l’on passe du solide d’une relation assumée à la connexion hachée, non stable au sens structurel (la stabilité d’un sentiment n’a rien à voir avec la stabilité du couple) à partir du moment où il croit pouvoir substituer le concept techno-moderne de la « liquidité » au Sentiment, je l’ai lâché.

La seule « solidité » du monde, c’est le sentiment. N’est « liquide » et incertain que tout le reste.

Les pleurs sont solides. C’est le mot que j’ai sorti un soir devant une assemblée médusée et qui m’a demandé d’expliquer. J’ai répondu que si l’on posait la question, l’on ne pouvait comprendre.

PS. Désolé, ce billet était resté dans mes brouillons, Bauman étant décédé le 09/01. Je l’ai repris en l’aménageant un peu. Je n’avais pas écrit le lien entre la solidité et le pleur. Il fallait ajouter.

Les beaux jours, série.

Discussion téléphonique avec une amie psychanalyste. Une femme adorable, mais psychanalyste. Pour la millième fois, nous abordons le même sujet : ma détestation de Freud, en tous cas du freudisme terroriste. Et, comme toujours, je lui rappelle le mot de Freud qu’il a pris chez Goethe selon lequel « Rien n’est plus difficile à supporter qu’une série de beaux jours ». Et je lui dis à quel point un homme est détestable lorsqu’il affirme l’utopie d’un bonheur de plusieurs jours. C’est un assassin, un traitre à l’amour, au sentiment, au poème vital.

Et je continue, et je lui dis que le freudisme n’est qu’un ramassis de balivernes, peut-être acceptables dans un bar morne et lisse de la 5ème Avenue de New-York, qui substitue la névrose légère au sentimentalisme, entrevu exclusivement dans son anormalité, à renforts de principe de plaisir confondu avec celui de mort, les deux en guerre, dans des explications qui ne sont qu’impostures, confondant les tensions émotionnelles avec les décharges inventées, bref que le freudisme, c’est de la saloperie, et qu’à part elle que j’adore, les psychanalystes sont des salopards du sens, des petits glaives de la beauté, qui s’acharnent à détruire les mystères et les coeurs du Tout. Loin du sentiment. Bref freudisme tueur d’amour, ennemi du spleen, pseudo-science qui charrie le carré noir, sans comprendre l’air du soleil et les pluies de miel qui tombent souvent sur les âmes.

Je lui ai dit tout ceci d’un seul trait (comme un oriental, dirait Sainte-Beuve) sans même respirer.

Et j’ai continué, en reprenant mon souffle : Comment peut-on prétendre qu’une série de beaux jours est difficile à supporter ? Nous, les orientaux, on croit que le contraire est vrai : une série de mauvais jours est intolérable. Et j’ai ajouté que les intellectuels viennois ne connaissaient pas Carthage. ou le soleil oriental, gavé de sucre.

Ouf…

Mon amie (c’est une vraie, même si elle est psychanalyste) m’a dit que j’étais dans une forme intellectuelle éblouissante aujourd’hui.

Elle a raison. Allez savoir pourquoi.

 

Lecture infligée 

On a longtemps hésité, de crainte d’être taxé de pédant de service. Une crainte qui, au demeurant m’a empêché de faire un milliard de choses.

On a hésité à asséner le potentiel lecteur d’extraits de pages des grands, essentiels pour la compréhension du monde.

Mais, ici, aidé par une humeur du jour assez joyeuse, celle qui nous persuade de notre existence, concomitante de la croyance dans la compréhension du tout, j’ose coller dans ce billet un essentiel du maître.

Je ne le commente pas. Il y faudrait une vie. Je m’y emploie, seul, tous les jours.

Ni rire, ni pleurer, ni juger nous dit le même maître. Juste comprendre.

J’ajouterai : éclater de rire, pleurer d’amour, juger la morale. En comprenant. C’est exactement ce que notre maître n’a pas écrit mais qu’il a permis.

Ci-dessous, la lecture infligée. Pas trop long pour du central…

  « La plupart de ceux qui ont parlé des sentiments et des conduites humaines paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la Nature, mais de choses qui seraient hors Nature. Mieux, on dirait qu’ils conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu’il n’est déterminé que par soi.

Et ils attribuent la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, non à la puissance ordinaire de la Nature, mais à je ne sais quel vice de la nature humaine: et les voilà qui pleurent sur elle, se rient d’elle, la méprisent ou, le plus souvent, lui vouent de la haine; qui sait avec plus d’éloquence ou de subtilité accabler l’impuissance de l’esprit humain passe pour divin. Sans doute n’a-t-il pas manqué d’hommes éminents (et nous avouons devoir beaucoup à leur labeur, à leur ingéniosité) pour écrire sur la droite conduite de la vie beaucoup de choses excellentes et pour donner aux mortels de sages conseils : mais la nature des sentiments, leur force impulsive et, à l’inverse, le pouvoir modérateur de l’esprit sur eux, personne, à ma connaissance, ne les a déterminés. Je sais bien que le très illustre Descartes, encore qu’il ait cru au pouvoir absolu de l’esprit sur ses actions, a tenté l’explication des sentiments humains par leurs causes premières et à montrer en même temps comment l’esprit peut dominer absolument les sentiments; mais, à mon avis, il n’a rien montré du tout que l’acuité de sa grande intelligence, comme je le démontrerai en son lieu.

   Je veux donc revenir à ceux qui préfèrent haïr ou railler les sentiments et les actions des hommes, plutôt que de les comprendre. Sans doute leur paraîtra-t-il extraordinaire que j’entreprenne de traiter des vices et de la futilité des hommes selon la méthode géométrique, que je veuille démontrer par un raisonnement rigoureux (certa) ce qu’ils proclament sans cesse contraire (repugnare) à la Raison, cela même qu’ils disent vain, absurde et horrifique. Mais voici mon argument (ratio). Il ne se produit rien dans la Nature qui puisse lui être attribué comme un vice inhérent; car la Nature est toujours la même, et partout sa vertu et sa puissance d’action (agendi) est une et identique. Ce qui signifie que les lois et les règles de la Nature, suivant lesquelles toute chose est produite et passe d’une forme à une autre, sont partout et toujours les mêmes, et par conséquent il ne peut exister aussi qu’un seul et même moyen de comprendre la nature des choses, quelles qu’elles soient: par les lois et les règles universelles de la Nature.

   Voilà pourquoi les sentiments de haine, de colère, d’envie, etc., considérés en eux-mêmes, obéissent à la même nécessité et à la même vertu de la Nature que les autres choses singulières; et par suite ils admettent des causes rigoureuses (certas) qui les font comprendre, et ils ont des propriétés bien définies (certas) tout aussi dignes d’être connues que les propriétés d’une quelconque autre chose dont la seule considération nous satisfait. Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la puissance de l’esprit sur eux selon la même méthode qui m’a précédemment servi en traitant de Dieu et de l’Esprit, et je considérerai les actions et les appétits humains de même que s’il était question de lignes, de plans ou de corps ». 

   Spinoza, Ethique, III, De l’origine et de la nature des sentiments. Traduction : Roland Caillois.

L’égratignure du monde

Il me revient aujourd’hui un épisode décisif dans la relation amicale. Dans la relation tout court, à vrai dire.

Il y a longtemps, très longtemps un ami m’a écrit une longue lettre, très longue, dans laquelle il me disait son chagrin. Un chagrin d’amour. À vrai dire une histoire qu’il voulait commencer avec une femme qu’il aimait jusqu’au délire et qui n’avait pu se faire, pour divers motifs que la pudeur, l’amitié et la politesse m’empêchent de dire ici. Le chagrin était au surplus redoublé par la réciprocité : la femme, sujet du chagrin l’aimait aussi. A la folie. Mais bref, quelquefois, les devoirs, les situations, les contingences l’emportent sur tout et le vrai. Il faudrait, en réalité plusieurs vies dans une seule, oubliées, envolées lorsque la substitution s’opère. Mais ce n’est pas l’objet de mon billet.

J’ai donc tenté, évidemment de consoler mon ami, lui offrant tous les subterfuges, les grands restaurants, les soirées mondaines avec des milliers de belles femmes consolatrices, peut-être même dans le chagrin, les plus belles, les yeux brillants.

Rien n’y faisait.

Et un jour, le mur de Berlin est tombé.

Là, j’en étais sûr : mon ami allait renaître, abattre, si j’ose dire, son chagrin. Mon ami était un militant anti-stalinien.

Je l’appelle, chante presque au téléphone, et lui dit que ce jour est une merveille. Je suis certain qu’il va enfin oublier la femme, juste un temps.

Il ne dit rien et raccroche.

Une heure plus tard, par un coursier, je reçois un papier carré, un post-it, je crois.

Il y était écrit :

 » Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt »

On connaît cette phrase de David Hume.

Mais là, il exagérait, non ?


Le moi et l’autre

Conversation autour d’une table. Il est question de Lévinas, grand penseur que je n’apprécie pas pour divers motifs sur lesquels je me dois, un jour, de revenir , et de l’Autre, celui devant lequel il faut se prosterner, sur l’altruisme et autres notions articulées autour du désintéressement et de l’oubli, temporaire en tous cas, de soi.

Je prends la parole et rappelle le mot de Pascal (pas mon ami), Blaise Pascal, selon lequel « le moi est haïssable »; que le monde est peuplé de milliards de « moi » et que (j’ai retrouvé la phrase plus tard) que : « chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres »

J’ajoute, malicieusement, que l’on est au centre du sujet.

L’un de ceux qui se trouvent là, pas vraiment un ami, m’agresse en raillant ceux qui se réfèrent aux vieux philosophes et nous sort un discours sur la modernité qui doit assassiner ledit vieux monde, en jetant aux orties les références, traitant les penseurs classiques de vieux croutons.

Je lui réponds que Pascal avait raison : il est son moi et je suis son ennemi. Tous les autres que son moi le sont.

Il a juste bu un verre d’eau. Il avait soif.

Honnêtes gens

La scène se passe dans un café du 17 ème arrondissement de Paris. Deux vieux messieurs, assis, mais la veste de costume boutonnée sur un gilet à boutons de nacre (les deux le portaient) sirotent un whisky.

Je suis à la table juste à côté. Je me dis qu’heureusement les dandys existent toujours. Je pense à Eugène Sue et me promet d’y revenir pour quelques pages.

L’un d’eux sort un Ipad et lit à haute voix, pour son ami. J’entends une phrase sur l’immoralité et les honnêtes gens. Je ne sais ce qui me prend : j’ose prendre la parole et m’adressant au lecteur, je demande qui a écrit ça. Il me répond, avec un sourire ravi : Wilde, Monsieur, Oscar Wilde. J’ai remercié, pris immédiatement mon téléphone et Google. La recherche a été fructueuse. J’ai retrouvé la phrase et vous la livre, brute, sans commentaires :

Oscar Wilde « Formules et maximes à l’usage des jeunes gens » « L’immoralité est un mythe inventé par les honnêtes gens pour expliquer la curieuse attirance qu’exercent les autres. »

Chic et obscur

Le titre ? un mot de Pierre Bourdieu que beaucoup, a tort, détestent en le rangeant dans la catégorie des sociologues terroristes ou diseurs « obscurs » (sic) de ce qui peut se dire plus clairement.

C’est pourtant lui qui à propos de Wittgenstein, philosophe très à la mode dans les années 90, très largement cité en bas de pages écrivait : « Wittgenstein a aujourd’hui un certain nombre de propriétés sociales qui lui confèrent une grande force d’attraction. C’est un auteur à la fois prestigieux et énigmatique, ou, mieux, chic et obscur (…). Le rapport de liberté et de rupture qu’il entretient avec la tradition philosophique et la forme aphoristique dans laquelle il s’exprime autorisent ou même encouragent à le traiter comme un auteur n’exigeant ni connaissances préalables ni conditions d’accès : c’est ainsi que des spécialistes en sciences sociales qui le citent ou s’en réclament peuvent trouver en lui le moyen d’échapper aux disciplines ingrates de leur discipline tout en se donnant à bon compte des airs de penseurs. ». Pierre Bourdieu, « Fieldwork in Philosophy », Choses dites, Éditions de Minuit, 1987.

Pourquoi donc revenir sur le sujet ? Simplement parce qu’aujourd’hui les penseurs chics et obscurs nous manquent : tous ne font que répéter, même pas savamment, même pas joliment, sans style, le réel confondu avec le prix du ticket de métro. L’on se souvient encore des bouquins de Michel Foucault, penseur chic pour certains, mais dont l’éblouissement dans l’écriture procurait, au-delà du contenu souvent opportun, la jouissance du lecteur. Le style journalistique est devenu la norme, comme d’ailleurs l’idée, passée dans le champ morne

Il nous faudrait du chic, de l’obscur. Ma fille, impolie, qui lit par dessus mon épaule ce que je suis en train d’écrire me souffle : obscur objet d’un désir ?

Je hausse les épaules et clique pour publier le post. Ce qui crée un peu d’obscurité sur mon écran dernier cri.


Je sais tout

Un ami, auquel nous demandions son avis sur un sujet, de l’ordre de la métaphysique, et qui faisait l’objet d’une discussion vive par messages Whatsapp interposés, nous a répondu « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », rappelant ce mot que Jean Gabin, précurseur du rap, a marmonné dans un vieux 33 tours, l’adage de Socrate. Il a raison, étant observé que la phrase exacte, qui apparait  dans Platon, (« Apologie de Socrate ») (21d), et dans le Ménon (80d 1-3) est la suivante « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». L‘on sait aussi que Montaigne, grand faiseur de morale (je n’ai pas dit, pour une fois, grand faiseur tout court) s’est beaucoup inspiré du fameux adage.

L’on s’est toujours interrogé sur cette affirmation de Socrate, lorsque l’on rappelle que dans le même Ménon, il est bien précisé que « chercher et apprendre n’est autre chose que se ressouvenir » et qu’ainsi le savoir est réminiscence.

L’on se souvient vaguement de l’épisode de l’esclave questionné par Socrate à propos de la surface d’un carré s’approche de la solution sans connaitre le moindre fragment de géométrie du carré. Ce qui démontrerait notre connaissance, déjà là, à la naissance, même roturière.

J’ai donc trouvé la réponse à fournir lorsque dans une discussion, l’on prétend que je ne maitrise pas le sujet. Je rappelle l’hypothèse socratienne de la réminiscence et je lance :

« je sais une chose, c’est que je sais tout ».

Il y a des jours où l’on délire.

 

 

 

Le philosophe désengagé

Le lecteur qui s’arrête au titre s’attend à un exposé savant sur la relation entre deux notions, la philosophie et le politique, leur imprégnation réciproque, l’histoire de leur concomitance. Philosophie dans le politique, politique dans la philosophie, philosophie politique tout court etc…Il n’en est rien. Il s’agit juste d’une phrase de Clément Rosset, philosophe du réel, qui s’attache à démontrer qu’il se suffit à lui-même sans théorisation excessive, lequel répond lorsqu’on lui demande le motif qui l’amène à se désintéresser radicalement de la politique que :

« Pour moi, encore une fois, la philosophie est une quête intérieure de compréhension et d’acquiescement à la réalité, un chemin par lequel on trouve une joie enivrante. Franchement, consacrer de l’énergie à savoir si le prix du ticket du métro va ou non changer ne m’a jamais traversé l’esprit… »

Un peu court, idiot diront d’autres. L’on se doit cependant de s’interroger. L’opinion d’un philosophe n’est jamais secondaire.

Clément Rosset ajoute que :

« Je suis surpris de voir qu’on y présente sans cesse des portraits de gens « engagés ». Cela me fait sourire. Être architecte ou pianiste, cela ne suffit pas. Il faudrait de plus être engagé. Moi, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que cela signifie qu’une chanteuse engagée. Cette survalorisation de l’engagement est très excessive : nous voilà donc en compagnie de cuisiniers engagés, de sportifs engagés… »

Et que :

« En tant que citoyen, j’ai des opinions, je vais voter. Mais en tant que philosophe, je me détourne de ces opinions et ne leur accorde aucune place. C’est vraiment la joie qui me préoccupe et me guide. Je la ressentais déjà lorsque j’étais enfant. Je répétais souvent : « Que c’est bon d’exister ! » Comme je suis né en 1939, cela inquiétait mes parents, qui trouvaient qu’avec l’occupation allemande, cette exclamation était déplacée. »

Doit-on commenter ou laisser lire et penser ?

Ici, le texte complet

un monde imaginaire d’évènements purs

La musique crée « un monde imaginaire d’événements purs ». C’est Francis Wolff qui l’écrit dans son ouvrage exceptionnel (Pourquoi la musique ? Fayard).

Il faudra faire un détour par Platon, sa caverne, où les prisonniers, entendant les sons, se demandent : « Que se passe-t-il ? D’où ça vient ? »

Francis Wolff est un philosophe qui mérite des pages. Ses propos sur la corrida, sur le spécisme sont assez remarquables. On y reviendra un jour de loisir intense.

techno-sceptique ?


On ne résiste pas à citer un article de ​ »The Economist » ICI
La bataille la plus frappante de l’entreprise moderne oppose les techno-optimistes aux techno-pessimistes. Les premiers pensent que le monde est en pleine renaissance technologique. Les patrons de la tech rivalisent de superlatifs. Les professeurs d’économie disent que notre seul problème est de savoir que faire des employés lorsque les machines seront super-intelligentes. Les pessimistes rétorquent que tout cela n’est que du vent : quelques entreprises ont de très bons résultats, mais l’économie est en panne. Larry Summers, de l’Université de Harvard, parle de stagnation séculaire. Tyler Cowen, de l’Université George Mason, dit que l’économie américaine a ingurgité tous les fruits mûrs de l’histoire moderne et en est malade.
Encore récemment Robert Gordon, de l’Université Northwestern, détenait le prix du livre le plus sombre de l’économie moderne. Dans ‘The Rise and Fall of American Growth’ sorti en janvier dernier, M. Gordon écrit que la révolution informatique est une diversion mineure par rapport aux inventions qui ont accompagné la deuxième révolution industrielle – électricité, voitures et avions – qui a profondément changé la vie. Les bouleversements informatiques actuels ne modifient que très peu d’activités.
On ne fait que citer, on ne prend pas parti… 

Claude Levi-Strauss. la rupture de 1971

L’on considère Claude Lévi-Strauss comme l’un des plus grands. Ce n’est pas d’une originalité folle. Mais il n’est pas inutile de le répéter, sans en rester à ses « Tristes Tropiques », journal de voyage, joliment écrit, surtout dans son introduction, dont les paresseux et les faiseurs (qui sont d’ailleurs souvent les mêmes) ne retiennent que le fameux « je hais les voyages ».

Un récent petit billet de Michel Etchnaninoff, qui n’est ni un paresseux, ni un faiseur et que nous apprécions au plus haut point. nous rappelle les soubresauts dans la pensée du Maitre.

On se souvient tous du « Race et histoire » publié en 1951. Il s’agissait d’un discours à l’UNESCO et CLS s’en prenait magnifiquement aux fondements du racisme. En 1971, il revient à la Tribune du même organisme (sur lequel l’on remarquera que, curieusement, je ne porte aucun jugement alors que je devrais). Et là, il nous dit, contrairement à ce qu’il prônait, que la collaboration entre  les cultures n’est pas la panacée.

EXTRAITS DE RACE ET HISTOIRE :  « Les sociétés humaines ne sont jamais seules », les « migrations, emprunts, échanges commerciaux, guerres », constituent un facteur de développement qui soit. « l’exclusive fatalité, l’unique tare qui puissent affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul ».  Le métissage, le bienfait de la mondialisation se trouvaient dans le texte dont tous les anti-racistes se sont emparés.

En 1971, dans son discours publié sous le titre « Race et Culture », il fait cOr  marche arrière.

EXTRAITS DE RACE ET CULTURE  « les bouleversements déclenchés par la civilisation industrielle en expansion, la rapidité accrue des moyens de transport et de communication » entraînent « l’humanité vers une civilisation mondiale, destructrice des vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie ». « toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs ». On ne peut donc « se fondre dans la jouissance de l’autre ».

Tout sauf le métissage…

L’explication de de chamboulement dans la pensée qui passe de l’apologie du métissage à la peur de la fusion mondiale ?

On y revient dans un autre billet.

Billet de Michel Etchnaninoff clic ici

anthropocène, holocène

Les concepts, lorsqu’ils se terrent dans un mot exotique ou inédit peuvent ressortir du snobisme de fins de soirées mondaines. Ils peuvent aussi être féconds. Celui proposé ici (« anthropocène ») est de ceux que beaucoup ne connaissent. Peut-être du fait de sa fécondité qui va à l’encontre de l’opinion dominante en matière d’écologie, laquelle, comme chacun sait, confine au terrorisme.

Il s’agit,  je cite  : « Du grec anthropos (« humain ») et kainos (« récent »), l’Anthropocène désigne la nouvelle ère géologique dominée par les humains qui seraient devenus, au travers de l’impact de leurs activités sur les sols, les airs et les mers, une force géologique à part entière. Faisant suite à l’Holocène qui désigne la période postglaciaire de réchauffement qui court sur les dix à douze mille dernières années, l’Anthropocène marque ce moment où les hommes sont devenus les artisans et non plus seulement les habitants de la Terre. (Martin Legros. Philosophie Magazine. Avril 2015) »

Le concept a donc à été inventé par Paul Crutzen, un ingénieur hollandais. La notion n’est aucunement ancrée dans le catastrophisme ambiant,  celui qui fait de l’homme le grand salaud de l’humanité qui détruit la bonne Gaïa,  notre terre à tous. Il ne s’agit que d’une ère,  de l’un des très nombreux épisodes de reconfiguration géologique que la Terre a connus au long d’une histoire chaotique: l’homme, devenu maitre de la nature n’est pas accusé de déstructurer l’équilibre naturel.

Crutzen : «Une très ancienne idée – l’homme comme maître de la Terre – est devenue une dure réalité»

En réalité, ce concept qui objective l’histoire géologique, sans infuser un moralisme de rez-de-chaussée nous fait comprendre que l’homme ne doit pas tout arrêter, tout « suspendre ». Non, justement maître de la nature, il se doit de la dominer encore plus, pour la sauver, utiliser notre pouvoir pour l’utiliser positivement, avec tous nos immenses moyens technologiques. Y compris manipuler le climat, qui ne devrait plus être un sujet tabou, en larguant, par exemple un million de tonnes de soufre ou de sulfure d’hydrogène dans la stratosphère à l’aide de ballons lancés depuis les tropiques. L’on est loin des sempiternelles plaintes contre l’homme qui a détruit la nature, la gaia, ancien havre de paix. Loin de l’écologie à quatre sous.

Comme le précise Martin Legros dans l’article précité

« La leçon que tire Crutzen de l’entrée dans l’Anthropocène est donc différente de celle de la plupart des écologistes : c’est un appel philosophique audacieux à s’approprier pour de bon la nature. Pendant des millénaires, les hommes se sont comportés comme des rebelles contre une superpuissance appelée “Nature”. […] Quoique de façon maladroite, nous prenons le contrôle du Royaume de la Nature, depuis le climat jusqu’à l’ADN. […] Une très ancienne idée religieuse et philosophique – les hommes comme maîtres de la planète Terre – est devenue une dure réalité […]. Les très anciennes barrières entre la nature et la culture s’effondrent. Ce n’est plus nous contre la “Nature”. C’est nous qui décidons ce qu’est la nature et ce qu’elle sera. Pour maîtriser cet énorme changement, nous devons transformer la manière dont nous nous percevons nous-mêmes et notre rôle dans le monde… Souvenez-vous : dans cette nouvelle ère, la Nature, c’est nous. »

Il est temps de revenir à nous, sans nous laisser emportés par les vendeurs de catastrophe.« 

Autres sources :

`Wikipédia : ici Un article intéressant du monde : ici Un article de la revue « Ecologie et politique » : ici

 

 

Le diable, l’inconscient, le gène, l’autoroute

Le titre est énigmatique, comme il se doit, pour attirer le lecteur. Même s’il correspond à une réalité. Celle de l’histoire des causes de la démence. L’on a d’abord considéré que le diable n’y était pas étranger. Puis Freud a comblé l’intellectualisme en inventant (plus qu’en découvrant disent les mauvais esprits) l’inconscient. Nous est imposé désormais un débat entre freudisme et génétique, le gène expliquant tout. Mais ce n’était pas terminé : désormais c’est la pollution qui est cause de démence. Et ceux qui logent près des autoroutes ont des chances d’y sombrer…C’est ce que nous révèle un article du Monde daté de ce jour (ici). On est rassuré, on ne vit pas à 50 m d’une autoroute…

Phratrie, pas fratrie

J’aime bien l’idée d’une fratrie …deux termes, cette fois parfaitement homonymes, qui ne doivent pas être confondus. Fratrie est un dérivé savant du latin frater, « frère » Phratrie, plus rare, ressortit d’abord au vocabulaire des institutions grecques : il est emprunté du grec phratria, qui désignait une association de citoyens liés…

263Imaginez un lendemain de soirée magique, celle, rare, où des êtres rient, pensent, boivent, mangent, et rient encore, heureux d’être là, simplement là. Ce lendemain, les mails fusent, tous écrivent à tous. Ils étaient 6. L’un d’entre eux (évidemment une femme) écrit (c’était le 3 Avril 2016) :

« Que pensez vous de mon analyse de nos rapports et de notre affection ? J’aime bien l’idée d’une fratrie (et bien sûr , mon féminisme rampant m’oblige à ajouter et d’une sororité 🙂 partagées ….Encore une super  soirée, merci aux Co qui font des merveilles culinaires gustatives et dont on ne sait qui, de l’accueil ou de la cuisine, surpasse l’autre 🙂 Et si H… et M… ont du temps, je leur conseille de regarder en replay l’émission de J.E de ce matin (S m’a appelé pour me dire de la regarder) sur les « eirout » ou un nom comme ça et une pratique dont ni S ni moi n’avions jamais entendu parler de notre vie et qui perdure de nos jours ! Complètement dingue d’après moi …. Et invitée d’E absolument remarquable ….Passez un bon et beau dimanche ensoleillé, et n’oubliez pas le 23 chez les M… 🙂 Je vous embrasse fraternellement et zut alors, pourquoi il n’y a pas d’adverbe au féminin???? »

L’un d’entre eux (évidemment un homme) répond :

« Salut à tous. OUI, super soirée,  à nouveau. Cuisine de chef, sourires comme des accolades,  rires tonitruants,  des foudres d’affection. Du tonnerre si j’ose dire…Puis-je vais rassurer Dy…. et le mettre en phase avec sa proposition (la nomination de la fratrie et sa réflexion acide sur le machisme grammatical). En effet,  il suffit d’écrire PHRATRIE et non FRATRIE et le tour est joué : Je colle ci-dessous un extrait de notre livre de chevet à tous (commentaires de L’académie française sur ce qu’il ne faut pas dire)

« Voici deux termes, cette fois parfaitement homonymes, qui ne doivent pas être confondus. Fratrie est un dérivé savant du latin frater, « frère » ; il appartient à l’origine au vocabulaire de la démographie et désigne l’ensemble des frères et sœurs d’une même famille. Phratrie, plus rare, ressortit d’abord au vocabulaire des institutions grecques : il est emprunté du grec phratria, qui désignait une association de citoyens liés par une communauté de rites et appartenant à la même tribu. Ce terme a été repris par la suite par les anthropologues pour désigner un ensemble de clans qui se disent apparentés. Phratia est dérivé de phratêr, « membre d’un clan », et non pas « frère biologique ». Pour évoquer cette dernière notion, les Grecs avaient d’autres mots, parmi lesquels adelphos, « frère », et adelphé, « sœur », qui signifiaient proprement « (nés d’) un seul utérus ». 

Donc, Dy…,  après avoir lu cet extrait,  il suffit d’écrire PHratrie avec un PH pour constituer un clan sans structuration biologique. Ce qui revient à ton » recomposé « . Association d’individus membre d’un clan qui s’affirment apparentés,  pour former la fratrie, pardon la phratrie.. Je vous embrasse phraternellement…M »

Le tour était joué. Naissance d’une phratrie.

Ils rient et rient encore.

 

Premier billet en 2006 : Lucrèce, pas Borgia.

mb-121Lucrèce, pas Borgia

Les noms sont dans les mémoires comme des fils de coton, filandreux, vaporeux et joueurs. Hier, on (moi) a raconté à nos amis le bonheur d’une relecture de Lucrèce, son style lumineux dans l’incursion dans la “Nature des choses”. ”Poème scientifique” inégalé de ce chantre de l’Epicurisme. Et on a entendu une voix,  suave, posée, en tous cas sérieuse, venue d’un coin de table, questionner : “Lucrèce ? Lucrèce Borgia ?”. On avait le choix : soit rire, soit embrayer dans la leçon pédante sur « l’un des plus grands textes que l’humanité ait pu produire, rappelant que la Grèce avait son Iliade et Rome son “De Natura rerum” (”la Nature des choses”) de ce Lucrèce là, contemporain de
; que la force de ces “vers de science” était inégalée; que,  que…etc…etc..

On a préféré amorcer une discussion sérieuse sur la tendance des camemberts contemporains à être trop croûteux..

Si certains veulent, ce qui constitue le minimum, malgré la mode de la discussion sur les livres non lus avec d’autres qui ne les ont pas ouverts, lire LE TEXTE (DE LA NATURE DES CHOSES), CLIQUER ICI pour une traduction classique ou ici (Livre I), pour une autre traduction.