70 ans d’un pays

Je veux juste ici coller sans autre commentaire l’introduction au bouquin de Martine Gozlan qui vient de sortir « Israël, 70 ans, 7 clefs pour comprendre ». Éditions l’Archipel.

Il peut servir pour un débat.

AVANT-PROPOS
« Soixante-dix ans après sa création le 14 mai 1948, Israël reste un mystère aux yeux du monde. Mystère dans la haine que ce pays inspire toujours, comme dans sa réussite qui fascine amis et ennemis. Mystère de l’extrême modernité et de la libération intégrale des mœurs, mariées aux formes religieuses les plus traditionnelles. Mystère d’un développement technologique et de performances scientifiques sans commune mesure avec la taille du pays. Mystère d’une société contrainte de vivre en guerre depuis quatre générations mais qui figure, selon les dernières études, parmi les plus optimistes du monde.
Comprendre Israël ? C’est la question que se posent sans cesse les Israéliens eux-mêmes, avec un foisonnement culturel qui a produit une littérature exubérante, dans une langue ressuscitée depuis à peine plus d’un siècle et des centaines de films maintes fois primés.
Hélas, l’inverse est vrai. Refuser de comprendre Israël est la norme aujourd’hui.
Orly Castel-Bloom est la romancière israélienne la plus proche de la jeunesse de son pays, celle qui permet de le saisir autrement qu’à travers le rêve ou le cauchemar. La cinquantaine, un fils à l’armée et des nuits blanches à se demander s’il n’a pas été envoyé dans un coin où l’on se fait tuer, à Hébron ou à Gaza. Elle doit son prénom, Orly, très répandu chez les quinquagénaires, à une rumeur des années 1960 sur le bon accueil réservé aux ressortissants israéliens dans l’aéroport français. Ce temps est révolu.
En 2018, Israël n’est pas aimé. C’est à l’aune de la réprobation européenne et de la campagne de boycott international – le Boycott Désinvestissement et Sanctions (BDS) – qu’il faut comprendre l’euphorie du pays après les déclarations de Donald Trump sur Jérusalem, capitale d’Israël, où s’installe l’ambassade américaine. Un boycott inepte car il vise à sanctionner un pays dont le rayonnement intellectuel et scientifique est considérable et utile à toute la planète, de la désalinisation de l’eau de mer aux dernières découvertes médicales sur la destruction des cellules cancéreuses ou la capacité de rendre une partie de leur vision aux aveugles. Mais Israël est isolé comme dans Parcelles humaines1, l’un des romans les plus hallucinés et les plus justes d’Orly Castel-Bloom : la neige y tombe sans cesse, coupant l’État hébreu du reste du monde.
Cette relégation se produit au nom d’une posture morale problématique : le soutien inconditionnel à une cause palestinienne qui mérite que justice soit rendue, mais qui serait moins compromise si elle avait des alliés moins désastreux. Ceux-là taisent la tyrannie religieuse du Hamas, les exactions de l’Autorité palestinienne et sa ligne de crédit ouverte aux familles des assassins de citoyens israéliens. La Palestine, en réalité, a cessé d’être une cause pour devenir un alibi. Cette propagande permet la diffusion, sur le sol européen, d’un antisémitisme arabe qu’il ne fait pas bon dénoncer, les historiens et les journalistes qui en analysent les sources se retrouvant régulièrement devant les tribunaux2.
Sur ces bases viciées prospère l’incompréhension autour d’Israël. Le paysage médiatique est, de ce point de vue, fascinant. Tout ce qui relève de la sphère israélienne, absolument tout, est considéré comme négatif. Journaliste moi-même, auteur de reportages et d’ouvrages sur les fractures de la société israélienne comme sur sa formidable résilience, j’ai assisté à cette dérive spectaculaire qui transcendait les options politiques des observateurs. À droite comme à gauche, domine la vision d’une Palestine angélique, martyrisée par un État hébreu quasi diabolique et bourreau. Les multiples assassinats de civils israéliens, de la Cisjordanie au Néguev, les tirs de missiles du Hamas au sud, les menaces grandissantes aux frontières nord, conséquence de la désintégration de la Syrie et de l’installation de bases iraniennes à quelques kilomètres de l’État hébreu, ne sont pas pris en compte. La riposte d’Israël à une agression est perçue comme une agression.
Comme si ce pays n’était pas en guerre, malgré lui, depuis sept décennies – en réalité, depuis bien plus longtemps : les pionniers sans armes de la fin du XIXe siècle étaient déjà pris pour cibles par les attaques bédouines. Comme si les Israéliens désiraient la guerre par appétit de la violence et vertige nihiliste ! L’Histoire est passée sous silence, ce qui conduit à sa réécriture. Que les pays arabes aient refusé le plan de partage en deux États, l’un juif, l’autre arabe – on ne parlait pas encore de Palestiniens – adopté le 29 novembre 1947 par l’Assembléegénérale des Nations unies ; qu’ils se soient lancés, avec les cinq armées de la Ligue arabe (Égypte, Irak, Liban, Syrie, Transjordanie), dans un assaut contre la nouvelle et minuscule souveraineté juive, jugée intolérable, ces faits se sont effacés de la conscience contemporaine.
Israël, soixante-dix ans après sa création – sa « recréation », selon les termes de David Ben Gourion, d’une patrie historique rasée par Rome en l’an 70 de notre ère, mais que les Juifs n’oublièrent jamais –, fait donc face au déni. Sa réalité est déformée afin de correspondre au dogme médiatique en vigueur. Les opposants politiques, les intellectuels contestataires prennent-ils la parole, descendent-ils dans la rue, comme cela se produit dans toute démocratie ? Immédiatement, leurs positions sont interprétées en Europe, et spécialement en France, comme devant servir à une remise en cause intégrale du sionisme, un mot jugé si obscène que s’en réclamer équivaut à se faire traiter de fasciste ou de nazi. Les députés israéliens de gauche, du centre voire de la droite traditionnelle ennemie des extrémistes – à laquelle appartient aussi le président israélien lui-même, Reuven Rivlin –, les artistes et les écrivains pacifistes comme Amos Oz et David Grossman sont pourtant des patriotes qui ont combattu, voire perdu un enfant pour défendre leur pays.
Une infime minorité s’oppose au sionisme qui a fait d’Israël une réalité et transformé la condition juive. Cependant, ces quelques centaines d’individus sont considérés comme seuls détenteurs de la vérité, autrement dit du mensonge qu’incarnerait Israël. Le pseudo-historien Shlomo Sand peut sans complexe percevoir son salaire de l’université de Tel Aviv et être fêté à Paris pour de laborieux et venimeux pensums où il affirme que le peuple juif est une fiction, et son propre pays une imposture. Un autre intellectuel que l’on avait connu mieux inspiré, Zeev Sternhell, peut sans vergogne qualifier Israël d’État « prénazi » dans les colonnes du Monde3 : ces contrevérités font le plus grand bonheur des chantres hypocrites d’un antisionisme devenu la face convenable de l’antisémitisme.
De telles outrances suscitent, en face, des réactions en chaîne. Les positions se sont durcies. L’amertume l’emporte sur la rationalité. Le déni d’Israël entraîne un déni de réflexion du côté de ceux qui aiment sincèrement ce pays sans pour autant s’identifier aux choix d’un gouvernement par ailleurs contesté, comme c’est la règle en démocratie. L’État hébreu serait voué à la solitude, aucun accord ne serait jamais négocié avec les Palestiniens, ce serait toujours la guerre, les Israéliens n’auraient plus sur le terrain de partenaire avec qui discuter.
J’ai moi-même été frôlée par cette tentation qu’exacerbent la montée de l’antisémitisme en France, la situation chaotique de l’environnement moyen-oriental, l’incapacité des leaders israéliens et palestiniens à envisager des décisions historiques qui garantiraient une paix à long terme.
Or, ce pessimisme est à l’opposé du tempérament juif et israélien. L’hymne national, qui fut chanté dans le ghetto de Varsovie insurgé avant de résonner sous le sous le drapeau d’Israël, s’intitule « Hatikva » : l’espoir. Il faut absolument s’y tenir. C’est lui qui permet de comprendre la dynamique d’une des nations les plus petites, les plus fragiles et les plus fortes au monde. « La question Israël ne peut recevoir de réponses à travers la polémique, écrit le journaliste Ari Shavit dans un essai magnifique qui remonte le fil des générations4. Si complexe soit-elle, elle ne se laisse pas soumettre aux arguments et aux contre-arguments. Le seul moyen de se colleter avec elle, c’est de raconter l’histoire d’Israël. » C’est ce que j’ai tenté de faire dans un précédent récit qui explorait les paradoxes d’un peuple et d’une nation5. Ce livre en est le prolongement. En hébreu, où les chiffres sont aussi des lettres, le nombre 70 – celui de l’anniversaire 2018 – prend un sens particulier : il a la valeur numérique du mot Sod, « secret ». À rebours des idées réçues, mais sans verser dans un aveuglement qui serait en contradiction avec l’effervescence critique constamment à l’œuvre dans l’État hébreu depuis ses origines, ces pages vous vous emmènent sur la route des sept clés d’Israël »

Martine Gozlan

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