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# RELECTURE : CONATUS

Il y a très longtemps, j’avais donné rendez-vous à une femme dans une brasserie du 12ème arrondissement, pour lui faire découvrir les joies d’un dîner au comptoir, le plus excitant pour mille motifs qui ne sont pas le sujet de ce billet.

Elle commande une bière et en grande connaisseuse donne au serveur le nom de la marque rare en ajoutant qu’une brasserie qui ne la servirait pas ne mériterait pas de survivre.

Diantre ! J’étais un peu soufflé et, je l’avoue, assez désemparé pour la soirée qui venait, qui s’annonçait assez costaude.

La bière arrive. Une bière belge. Sur l’étiquette, en lettres gothiques était inscrit entre guillemets “CONATUS”.

La jeune femme commença à la boire, sans verre, au goulot, à l’américaine. Je ne bougeais pas, presque paralysé. Elle posa la bouteille sur le comptoir et me dit : vous, vous saurez me dire peut-être ce que veut dire “conatus“. Mes jambes posées sur le tabouret de bar commençaient à venir lourdes et je rêvais d’être ailleurs dans le calme et la sérénité.

Elle me regardait en souriant et me dit “c’est un truc de Spinoza, je sais, expliquez moi”.

Me voici donc, un peu aidé par le Bandol rouge que j’avais commandé, dans un café bruyant du 12ème arrondissement de Paris, en train de tenter d’expliquer à une jeune femme curieuse le concept de Spinoza.

A l’époque je le maniais sans retenue, assez ridicule, comme peuvent l’être ceux qui découvrent un “maître” qu’on vénère. Je me dis qu’elle connaissait donc mon obsession.

Donc le conatus, concept clef du philosophe inséré dans “l’Ethique” , le gros bouquin de Spinoza, assez indigeste, difficile à lire.

J’ai donc dit et suis persuadé que le serveur qui n’osait pas prendre notre commande, écoutait, mais dans le dos.

D’abord je lui ai demandé d’oublier le latin même si ça faisait moins chic et d’employer le terme d’effort ou de puissance.

Puis j’ai cité 3 phrases-clefs du spinozisme :

Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. »
Éthique III, Proposition VI

« L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose. »
Éthique III, Proposition VI

« On ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne, c’est parce que nous la désirons que nous la trouvons bonne ».

Et pour finir j’ai fait état des deux affects spinoziens (joie et tristesse), en pestant contre les journalistes qui employaient à mauvais escient la locution “passions tristes”

Et j’ai cité Deleuze (que pourtant je n’ai jamais aimé) en sortant mon smartphone

Tout « facteur » qui vient augmenter notre puissance d’exister, et donc favoriser notre conatus, provoque inévitablement en nous un affect de joie. Inversement, tout facteur réduisant notre puissance d’exister provoque immanquablement de la tristesse.”
Le conatus constitue la puissance propre et singulière de tout « étant » à persévérer dans cet effort pour conserver et même augmenter sa puissance d’être.

Et j’ai continué, en sirotant mon Bandol.

Un appétit. Si l’on a faim de soi, on persévère de soi, on grossit presque de soi. Joie. Si on le perd, on maigrit de soi. Tristesse.

Joie/tristesse, donc. Facile 1 comprendre, non ? On persévère donc dans son être, par cet effort de soi (conatus)

La jeune femme a commandé une autre bière, m’a regardé, a souri et m’a dit.

la bière m’aide à persévérer dans mon être et me transporte dans la joie, la passion de la joie

Elle se moquait encore de moi, sûr. Je l’ai revue assez souvent, elle ne le laissait pas parler et me racontait les motifs de sa passion pour les BD japonaises, pas uniquement les mangas.

Quelques décennies après l’anecdote, je me souviens donc aujourd’hui de cette brasserie (l’Européen, pour la nommer) et de ce conatus. Allez savoir pourquoi. Sûrement une envie de bière, subite ou encore, une conviction en relation avec l’effort, lequel suppose une force, qu’on recherche quand on est fatigué. Je dois être grippé.