Bardot, for ever

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BRIGITTE BARDOT EST MORTE

Et Dieu rappela la femme. L’icône du cinéma vient de disparaître à 91 ans. De la jeune fille de Passy à la pasionaria des animaux, en passant par la star absolue, B.B rima avec liberté.

PAR FRANÇOIS-GUILLAUME LORRAIN

Publié lLE POINT e 28/12/2025 à 10h44

Bardot vient de mourir. N’était-elle pas déjà un peu morte ? Difficile de survivre à son mythe, même en restant recluse, sinon pour ressurgir pour des coups de gueule tous azimuts. Le sex-symbol « indigne » était devenu une vieille dame indignée. Sunset Boulevard à La Madrague. La gloire est pour les femmes une tunique de ­Nessus : les grandes stars – Garbo, Dietrich, la Callas – ont fini seules, cachées, ou se sont ­suicidées, ­Marilyn, Romy… 

Il y a déjà longtemps, elle aura joué, en apparence, au jeu du regard des mâles d’alors, pour mieux ruer dans les brancards, tout jeter par-dessus les moulins, et tracer la voie de la femme libérée, avant la libération de la femme. Quinze ans après le Sexe faible de Simone de Beauvoir, elle fut déjà le sexe fort. 

BB photographiée par Sam Lévin (1967). Chevelure en ­cascade, bouche ­pulpeuse, sensualité explosive, ­Bardot ­incarne « le rêve impossible des hommes mariés », ainsi que l’avait ­prédit Roger Vadim, son premier mari. © (Sam Lévin/Ministère de la Culture – Médiathèque du patrimoine et de la photographie, Dist. RMN-Grand Palais) 

De leur côté, la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse ou encore le maire de Cannes, David Lisnard, ont tenu à saluer la beauté et la liberté de celle qui a longtemps été une icône française. Enfin, Éric Ciotti, a estimé toujours sur X, que la France est « désormais orpheline de la plus grande actrice de toute son histoire ».

Quand a-t-elle commencé à mourir ? Peut-être dès ce jour de 1958 : après une énième couverture de Paris Match où on la vit à quatre pattes ou ­marcher pieds nus en minishort, zyeutée par des centaines de badauds devant la mercerie ­Vachon, à Saint-Tropez. Elle est là ! Accessible. Car elle fut la première star accessible à l’ère de la culture de masse et des mass media. Qui ressemblait presque à tout le monde, en tout cas à une jolie fille des beaux quartiers. On baisse le ­rideau de fer, on appelle la police, elle est exfiltrée sous les insultes : ordure, salope…

Cannes, 1953. Brigitte Bardot, 18 ans, fait sa deuxième apparition au Festival de Cannes. Ici sur la plage, avec Kirk Douglas. © (Rue des Archives/Pat Morin/Rue des Archives) 

Mais une femme tend son bébé pour qu’elle le touche. « J’étais le diable et Bernadette Soubirous », dira Bardot, dont ce fut la ­dernière échappée libre. « C’est le diable ! » s’était en effet écrié le ­patron de la Commission de contrôle des œuvres cinématographiques, qui avait exigé un quart d’heure de coupes sur Et Dieu… créa la femme. « Et le diable inventa Bardot », ajouta aussitôt, pour un spot radio, son ­réalisateur de mari, le malin ­Roger Vadim.

Avant le diable, il y eut le diablotin. Ou le papillon. Car elle incarna aussi un nouveau bonheur d’être femme. De quoi BB était-elle le nom ? « Liberté », répondait ­Frédéric Mitterrand. Une liberté qui s’inventa au fil des ans. L’état civil la fait naître en septembre 1934, mais sa biographe Marie-­Dominique Lelièvre lui a préféré une autre date de ­naissance : 1942. Petite danseuse de 8 ans au cours Bourgat à Passy, les bras en couronne au-dessus de la tête, elle fixe d’un air grave l’objectif : « Ma première photo d’artiste », dira-t-elle.

Studio de danse, 1956. Brigitte Bardot pratique la danse classique depuis l’âge de 7 ans. Elle s’y construit un corps parfait, un admirable port de tête et un maintien unique. © (John Sadovy/Getty Images) 

Avec la danse, elle oublie que sa mère, qui espérait un garçon, la trouve laide, qu’elle porte un appareil, des lunettes, car elle est aveugle de l’œil gauche et le restera toute sa vie. La jolie fille de la famille, c’est la cadette, Mijanou. Brigitte est le vilain petit canard boiteux. À l’heure où Simone de Beauvoir explique qu’on ne naît pas femme, qu’on le devient, ­Bardot, qui n’est pas belle, ­s’apprête à le ­devenir. Pendant sept ans, elle se construit un corps, un ­admirable port de tête, une vivacité, une nuque majestueuse. « J’étais une autre moi-même », dira le papillon qui va bientôt ­s’extraire de sa ­chrysalide.

Un modèle

Quel fut le déclic ? Il y a les chapeaux de sa mère : en mal de vie d’artiste, cette grande bourgeoise frivole et froide les redessine pour les présenter à ses amies. Brigitte sert de modèle, très fraîche, très ­nature, ce qui revient aux oreilles d’une collaboratrice de la rédactrice en chef du Jardin des ­modes. Ce sera sa première photo publiée. Mars 1949 : elle n’a pas 15 ans.

En couverture de Elle, en mai 1949. Son minois de chatte et sa silhouette élancée séduisent Hélène Lazareff, la toute-puissante patronne du magazine. Brigitte n’a pas encore 15 ans. © (DR) 

Quelques mois plus tard, elle croise Hélène Lazareff, la puissante ­patronne de Elle. Minois de chatte, col Claudine, tasse de thé, ­regard ­fiché droit vers le lecteur : c’est sa ­première photo dans le nouveau magazine féminin. Ne jamais oublier : BB est une enfant de la presse. Le producteur Pierre Braunberger – dix ans plus tard, il produira les débuts de la ­nouvelle vague – la remarque et en parle à deux jeunes amis : Marc ­Allégret et son ­assistant ­Roger ­Vadim. Ils la convoquent avec sa mère, qui la pousse à ­percer : la poupée de cette femme, dans son enfance, ne ­s’appelait-elle pas Brigitte ? Les deux larrons amateurs de boutons de rose ont un scénario en cours, Les lauriers sont ­coupés, pour lequel ils ont déjà auditionné en vain deux inconnues qui ne vont pas le rester ­longtemps : une certaine Audrey Hepburn et Leslie Caron.

Atelier de Vallauris, 1956. L’actrice Brigitte Bardot rend visite au peintre Pablo Picasso dans son atelier, lors du Festival de Cannes.  © (© Jerome Brierre/Jerome Brierre/Bridgeman Images) 

Ils ont un faible pour le joli ­minois de Brigitte. Comment ne pas craquer ? Une fille de bonne famille qui deviendra une bombe. Et cet accent traînant qui est celui de Neuilly-Auteuil-Passy. Les lauriers… restent lettre morte, mais la rencontre n’est pas perdue pour Vadim, qui en fait sa maîtresse et la case dans les navets des autres. Pour ses débuts, Le Trou ­normand, elle refuse d’embrasser le jeune premier, Roger Pierre, parce qu’elle « n’embrasse que [s]on fiancé » – l’assistant, Vadim, qui la dévore des yeux. Du caractère, déjà.

Cette sacrée gamine, de Michel Boisrond (1956). Au début de sa carrière, Brigitte Bardot cumule les petits rôles. © (Lutetia / SLPF / Selb Film/COLLECTION CHRISTOPHEL) 

Dans le deuxième film, Manina, la fille sans voiles, elle est Manina et sans voiles sur l’écran comme sur les affiches. Son père, ­industriel et poète à ses heures perdues, à qui une voyante a prédit que son nom voyagerait dans le monde ­entier, est scandalisé et saisit la justice pour faire ­retirer les affiches. Au Maroc, où le film sort en avant-­première, un prêtre de Casablanca fulmine en chaire. La bombe est amorcée, on n’est qu’en 1953. ­Brigitte n’est pas encore BB mais la mèche est prête à prendre feu. En premier lieu à Cannes, Minotaure de starlettes. Vadim, qui ­travaille aussi à Paris Match, y a ses entrées. Premier étage de la fusée : 1952. Maurice Bessy, le directeur du très puissant Cinémonde, ­attend en vain pour la ­couverture de son journal les deux stars érotiques du Festival, Gina Lollobrigida et Ulla Jacobsson. Elles sont en retard. Il se rabat sur cette jeune Parisienne de 17 ans, visiblement consciente de ses atouts.

Dans Le Trou normand de Jean Boyer (1952), son premier film, elle refuse d’embrasser le jeune héros, Roger Pierre, n’ayant d’yeux que pour l’assistant du réalisateur, Roger Vadim, son fiancé. © (COLLECTION CHRISTOPHEL) 

Aplomb et spontanéité

L’année suivante, c’est l’émeute sur le porte-avions Midway, qui mouille en baie de Cannes. Au milieu des invités de marque – Gary Cooper, Silvana Mangano, Olivia de Havilland –, elle apparaît en robe de petite fille… et les marins de jeter leurs bonnets. Comme le rapporte Jean-Claude Lamy dans Et Dieu créa les femmes, Marcel Pagnol, qui sera président du jury en 1955, n’est pas en reste : la voyant se ­lever en bikini sur la plage, il a cette ­remarque physiologique : « Les starlettes ­dessinent des cœurs sur le sable avec leurs ­petites fesses. » À Venise, toujours en 1953, au milieu de starlettes en ­folie, Kirk Douglas voit surgir une bombe qui hurle son nom : « Keerk ! Keerk ! » « Elle vient de jouer un tout petit rôle avec lui dans un film.

Le 20 décembre 1952, mariage en l’église Notre-Dame-de-Grâce de Passy, à Paris. Roger Vadim, alors assistant de Marc Allégret, rencontre Brigitte Bardot lors d’une audition. Il a 22 ans, elle 16, c’est le coup de foudre. Il lui faudra néanmoins attendre les 18 ans de Brigitte pour l’épouser. Ils divorceront en 1957. © (Hulton Archive/Getty Images) 

Pour l’heure, toujours placée, jamais gagnante. Vadim fait le forcing pour qu’elle figure dans Si Versailles m’était conté, dont tout le cinéma français veut être. Elle arrive avec ­Vadim sur le tournage, elle veut ­apprendre ses répliques. Guitry me répond : “Elle les saura assez vite”, se souvient Gérard Renateau, l’assistant de Guitry. Elle n’a qu’une ligne : demoiselle promise à Louis XV, elle lui déclare : “Sire, j’ai 17 ans.” Le monarque : “Alors, vous pouvez bien attendre une heure.” Vadim a fait la gueule, Bardot l’a bien pris. » À ­défaut de répliques mémorables, elle se fait remarquer par l’aplomb et la spontanéité de ses réponses aux journalistes. Florilège à Londres, lors de la conférence de presse de Rendez-vous à Rio, que Lelièvre ­rapporte dans sa biographie : « Quel est le plus beau jour de votre vie ? – Une nuit. – Quelle est la personnalité que vous admirez le plus ? – Sir Newton. Il a découvert que les corps pouvaient s’attirer. – Pourquoi ne ­portez-vous pas de rouge à lèvres ? – Ça laisse des traces. » On dirait du Marilyn. Des traces, elle va bientôt en laisser, en son nom.

En 1956, Vadim peut ­enfin faire exploser le cocktail concocté pour elle. Curd Jürgens, la vraie vedette au départ d’Et Dieu… créa la femme, se souvient de leur première rencontre au Fouquet’s : « Je n’ai jamais revu une démarche ­pareille. » Bardot se déhanche tout en rebondissant. Une fille sur ­ressorts. Une grâce de danseuse, mais aussi de la maladresse. Mais si elle ne voit rien de l’œil gauche, elle n’est pas manchote.

Et Dieu… créa la femme, de Roger Vadim (1956). Pendant le tournage, Brigitte Bardot tombe follement amoureuse de son partenaire, Jean-Louis Trintignant. Une idylle que Roger Vadim a vue naître sous ses yeux et qu’il a facilitée, malgré sa jalousie, pour le bien du film. © (COLLECTION CHRISTOPHEL) 

Marilyn et Bardot : les deux sex-symboles du siècle n’y voyaient rien. Elles furent dévorées des yeux. Ajoutez la chevelure en ­cascade, qui souligne sa désinvolture, et l’on a envie de la suivre à l’aveugle. Pour l’heure, elle va tourner à Saint-Tropez, qu’elle connaît bien, puisque ses parents y louent une maison depuis la fin des ­années 1940. À 15 ans, elle y jouait avec une jeune Niçoise qui allait devenir Michèle Mercier : Angélique et BB à la plage… Vadim, qui prépare son coup depuis quatre ans, la veut « nature », sans maquillage. De cover-girl, elle devient fauve.

Un Brando – son ami américain – au féminin. Il recycle ses expressions à elle, comme le fameux : « Quel cornichon, ce lapin ! » Deux scènes vont mettre le feu aux poudres : la danse folle du mambo, souvenir d’une transe qu’elle avait eue lors d’une fête à Cannes ; et le drap dont elle s’enveloppe en revenant à la table de ses beaux-­parents, après avoir fait l’amour en plein jour avec Jean-Louis Trintignant : « Il va beaucoup mieux », dit-elle simplement. À la fin du tournage, ­Jürgens ­demande que le nom de Bardot soit mis au-dessus du sien. Beau joueur, il a compris. « Tu ­seras le rêve impossible des hommes mariés », lui avait prédit Vadim. Les épouses sont prévenues.

Moderne

Débute ce que Bardot désignera dans ses Mémoires comme la période la plus belle, la plus intense, la plus ­heureuse de sa vie : les quelques mois avant la sortie du film en ­décembre 1956. Elle est encore (­relativement) ­anonyme, libre, ­insouciante. Elle est surtout très amoureuse de son partenaire, Trintignant. Une idylle que Vadim a vue naître sous ses yeux et qu’il a facilitée, ­malgré sa jalousie, pour le bien du film. Trintignant, lors de leur première rencontre, elle l’avait pourtant trouvé tarte, moche : « Vous ne ­pourriez pas m’en trouver un autre ? » demande-t-elle.

Elle a visiblement changé d’avis, appliquant à la lettre le ­personnage de son film : libre d’aimer qui elle veut, quand elle veut. La créature échappe à son pygmalion. Elle sera la femme qui aimait les hommes. Simplement. Tranquillement. Ou presque. Trintignant part au ­service militaire ; quand il revient en permission, il la trouve au lit avec Gilbert ­Bécaud. « Donne-moi un million, sinon je te tue », hurle-t-il au chanteur, qui cède. Scène de la vie quotidienne d’une femme moderne qui, lâchait ­Vadim, avait « le don de l’infidélité ». Passionnée, elle se suicide quelquefois, tombe amoureuse mille fois. Et Dieu… créa la femme est un succès. Pas un triomphe. Mais la bombe revient en boomerang des États-Unis, qui délirent. « Depuis la statue de la ­Liberté, qui domine New York, aucune Française n’a projeté un tel ­faisceau de lumière sur les États-Unis », écrit Life.

Qu’est-ce qu’ils lui trouvent tous ? Ce n’est pas une vamp sophistiquée, ni une femme fatale. Mais une femme vraie, au naturel, parfaitement consciente, par ailleurs, de son image. À partir de 1957, chacun y va de son analyse. Jean Renoir y voit un modèle de son père. Pour Roland Barthes, qui la ­compare à une chienne, elle incarne « un érotisme dépouillé de tous ses attributs faussement protecteurs qu’étaient le semi-vêtement, le fard, l’allusion, la fuite ». Droit au but. L’immédiateté comme raison d’être et de vivre.

Le Mépris, de Jean-Luc Godard (1963, photo de tournage). Malgré l’impatience de Brigitte Bardot de tourner avec le célèbre cinéaste, le courant ne passe pas et les rapports resteront distants. Le Mépris reçoit un accueil mitigé à sa sortie mais deviendra culte, comme la seule rencontre réussie entre un film et le mythe Bardot. © (Jean-Louis SWINERS/Gamma-Rapho via Getty Images) 

Pour Godard, Truffaut et tous les jeunes loups qui la brandissent comme porte-­étendard, elle est le symptôme d’une France nouvelle, jeune, qui entend faire table rase du passé. Une France propre, hygiénique, sans mémoire, avec une femme qui efface la souillure laissée par la guerre sur le corps des Françaises, ajoute Barthes. Plus largement, Lucien Bodard, dans Les Plaisirs de l’Hexagone, voit dans cette nouvelle Ève l’icône d’une nouvelle ère : « Le cul est désormais la vérité, la morale… Le cul, c’est la civilisation nouvelle lancée à Saint-­Tropez par Vadim le prophète avec le corps de Bardot. »

Désormais, elle n’a que des voyeurs ou des censeurs. Le ­Vatican s’étrangle. « Elle pourrait inciter un archevêque à donner des coups de pied dans un vitrail », écrit joliment un Anglais. En 1958, à la Mostra de Venise, de petits avions tracent les courbes de ses initiales. BB dans le ciel : une déesse. À New York, plus tard, on frôle le piétinement. Un flash au magnésium manque de la rendre aveugle. L’attroupement à Cannes en 1967 sera le moment de folie furieuse de l’histoire du Festival. Comme Antoine Pinay, bien informé – il est ministre des Finances –, le lui glisse à l’oreille en 1958, elle rapporte à la France plus de devises que la Régie Renault.

Une beauté qui fait peur

Ambiguë : sa beauté fait peur, scandalise, alors on la monétise. Ce que Mauriac, qui guette ses apparitions à la télé, exprime en termes plus qualitatifs : « Ce qu’on voit de la France, c’est aussi ce que Brigitte Bardot en montre. Cette vision m’oblige à m’interroger sur l’érotisme public, officiellement ­supervisé, contrôlé et distribué par le ministère de l’Information. » Comment pourrait-il en être autrement ? Bardot fera quarante fois la couverture de Elle, cent sept fois celle de Paris Match – seule Diana fera mieux – et soixante-quatorze fois celle de Jours de France, qui tirent alors chacun à plus d’un million d’exemplaires.

Enfant incestueuse du cinéma et de la presse – Pierre Lazareff, l’homme le plus puissant de France avec de Gaulle, sera le parrain de son fils –, Bardot est ­enfermée par ces titres dans une image rassurante. Brigitte va au ­Salon de l’auto avec Floride, la ­dernière Renault. Brigitte chine. Brigitte décore sa maison. Brigitte regarde la télévision. On met un ­licol à la dévergondée, sujette à une double contrainte : d’un côté, impossible pour elle de se passer de l’œil de Big Brother, qui l’a faite ; de l’autre, elle le maudit. Surtout quand, fin 1959, deux cents journalistes planquent jour et nuit, en bas de chez elle, pendant trois mois, ­attendant qu’elle accouche. Lors de sa seule sortie, déguisée, par la porte de service, elle est bloquée dans le local à poubelles et doit ­remonter chez elle. Elle essuie les plâtres d’une intrusion maximale dans une vie privée qui, jusqu’à la loi du 17 juillet 1970, n’a pas encore droit en France au « respect ». Le cas ­Bardot aura fait bouger la loi. Car elle est pionnière en tout. ­Première à être violée dans son ­intimité. Première accouchée à être filmée dans sa chambre – la France y débarque avec Cinq colonnes à la une. Première aussi à « montrer qu’une femme pouvait ­mener une vie d’homme sans être une putain ». L’achat en 1958 de La ­Madrague – simple hangar à bateaux à l’origine – n’a d’autre raison d’être que de fuir une célébrité qu’elle a recherchée mais qu’elle ne ­maîtrise plus. De même commence-t-elle à s’entourer d’une équipe – maquilleuse, costumière, photographe, amis – qui établit un cordon sanitaire autour d’elle.

Et le cinéma dans tout ça ? Sa gloire n’a rien à voir avec la ­qualité de ses rôles, où l’on pourra remarquer qu’elle finit toujours par se soumettre. Fantasme des ­Français, elle continue à tourner par habitude, et non par vocation. Dans En cas de malheur (1958), elle s’amuse à jouer les souillons et à corrompre l’incorruptible Gabin, père-la-morale soudain vacillant devant son apparition dénudée. Dans La Vérité, elle échange des claques avec ­Clouzot. « Je veux une actrice », lui hurle-t-il à la figure. « Je ne veux pas d’un malade », lui répond-elle sur le même ton. Un partout, balle au centre, mais ­Bardot s’en va avec l’acteur Sami Frey, qui lui fait ­découvrir Mozart. Les films, c’est bien, les hommes, c’est mieux.

Une star traquée

Si elle espérait échapper à son mythe, le cinéma ne cesse de la renvoyer à ce qu’elle est devenue. Dans Vie privée, elle incarne une star traquée. Louis Malle et Jean-Paul Rappeneau, les scénaristes, réunissent une volumineuse documentation sur elle pour écrire le script : « C’est terrible, je deviens folle, je veux arrêter ce métier », nous racontait-elle, se souvient Rappeneau, encore ébloui par sa beauté.

Elle avait en effet, début 1961, annoncé qu’elle quittait le métier. Le ­tournage, chaotique, reflète la réalité – on insulte Bardot dans les rues de Genève, une bataille ­rangée a lieu en Italie entre les ­paparazzis et les membres de l’équipe. ­Godard, qui la voulait pour Une femme est une femme, la prend pour Le ­Mépris, car il a besoin d’argent pour le ­projet. Lors de leur ­première rencontre, ils n’échangent pas deux phrases : « J’étais terrifiée, je devais l’intimider », écrira-t-elle. Les rapports demeureront très courtois et distants, mais il faut gérer le cas Bardot, trois cents paparazzis italiens qui traquent « la Brigitta » autour de Cinecittà puis à Capri. Godard engage Roland Tolmatchoff, son ami d’enfance, pour qu’il serve de garde du corps à BB. Après l’excitation de tourner avec le cinéaste, la vedette, qui pleure l’éloignement de son chéri, Sami Frey, s’isole – dans le film comme en ­dehors du plateau.

« Je ne l’intéressais pas, elle ne m’intéressait pas. » Malgré ce jugement sévère de ­Godard, c’est cette interprétation distante que cherche le ­réalisateur. Même la scène culte où ­Bardot énumère, tel un blason, les différentes parties de son corps (« Tu les aimes, mes fesses ? »), ajoutée sur l’insistance du producteur américain, déçu qu’il y ait si peu de sexe – mais les scènes de nu sont tournées avec une doublure –, ­renforce ce mystère. Le ­Canard enchaînése moque du « premier film tourné en Fesse-­color », mais Le Mépris sera la seule rencontre réussie entre un film et le mythe Bardot. Il n’y en aura plus. Viva Maria ! tourne au duel feutré, mais très médiatisé, avec Jeanne ­Moreau, au détriment de l’œuvre. Le cinéma, c’est lent et long. Il faut travailler, refaire la prise. Brigitte aime la rapidité, le ­mouvement, la ­première fois. Le cinéma est un pensum.

Une Marianne en or

La vie l’emporte à ­nouveau. En 1963, elle fuit au ­Brésil retrouver son nouvel amant, le joueur de cartes Bob Zagury. Quelques ­semaines de répit, puis la petite station où ils ont trouvé refuge, Búzios, se transforme en Saint-Tropez brésilien. Qui sera le prochain sur la liste ? Gunter Sachs, play-boy milliardaire. Une sorte d’alter ego. Il l’amuse, multiplie la surenchère. Elle l’épouse en 1966 pour en divorcer en octobre 1969. L’amusement n’a qu’un temps. Mais c’est avec lui qu’elle se rend à l’invitation ­élyséenne du 7 décembre 1968, où, apparaissant en hussard à col montant et brandebourgs, elle a droit à une des plus belles répliques du Général : « Chic, un militaire ! » Une certaine idée de la France annexe une certaine image de la France : les deux cohabitent, règnent ensemble. C’est vrai que « Brigitte, décidément, plaisait beaucoup aux militaires », souligne Claude Berri dans son film Le Pistonné.

France, vers 1960. Brigitte Bardot et son fils Nicolas-Jacques Charrier. Après une grossesse suivie par des hordes de paparazzis, elle fut la première accouchée à être filmée dans sa chambre. © (Ghislain DUSSART/Ghislain DUSSART/RAPHO) 
L’actrice avec sa mère, Anne-Marie Mucel, en 1960, à Saint-Tropez. Issue d’une famille bourgeoise parisienne, la mère de BB avait épousé Louis Bardot, un propriétaire d’usines surnommé « Pilou », en 1933. Anne-Marie Mucel aurait aimé être ballerine et a élevé sa fille avec rigueur, lui imposant ce port de tête altier. © (BARTHET JEAN/SIPA/SIPA) 

Le conscrit Guy Bedos doit préparer pour son lieutenant, Jean-Pierre Marielle, la fête du régiment avec quelques artistes. « Mon lieutenant, je connais Brigitte Bardot », lâche Bedos. Mine interloquée de Marielle, qui lui offre un verre de whisky : « BB ! Ah, ça alors ! » À l’époque, elle est ­encore gaulliste. Cela vaut bien un buste (de Marianne), qui trône dans les ­mairies en 69, année érotique. On se jure fidélité sous le regard de la femme qui ne le fut pas toujours. Certains maires s’étranglent. En 1974, elle revêtira un tee-shirt moulant qui proclame : « Giscard à la barre. » Mais le militaire est devenue une femme engagée. Le 24 février 1968, elle reçoit une lettre de ­Marguerite Yourcenar, membre d’associations de ­défense des animaux. Elle sait que Bardot est intervenue en faveur des bêtes d’abattoir et attire son attention sur le massacre des bébés phoques dans les eaux canadiennes. Elle montre ainsi son chemin de Damas à une actrice qui vient de perdre sa chienne adorée et commence à acheter, par dizaines, des écureuils au marché du quai aux Fleurs pour mieux les ­relâcher.

BB est morte, Bardot débarque

« Elle ferait un jour une crise de ­mysticisme qu’il n’y aurait pas lieu d’en être surpris. On entrevoit en elle, à travers ses caprices, ses dévergondages, son matérialisme, une recherche de l’absolu digne d’inquiéter ceux qui bâtissent sur elle des plans trop longs », avait prophétisé dès 1958 le grand journaliste Raymond Cartier. Bien vu. L’écrivaine ­Violette Leduc aura le même pressentiment en 1966. C’est à elle que Bardot raconte l’histoire des écureuils. « C’est une affaire de libertés qu’elle achète, qu’elle offre ensuite. Bardot se demande si cette femme-enfant ne devrait pas maintenant sortir d’elle, disparaître. » Chose faite en 1973. « C’est fini, j’arrête le cinéma, j’en ai marre », déclare-t-elle à une journaliste de France-Soir qui recueille le scoop de sa vie. Le rideau est tombé. Son dernier rôle sera celui d’une fée Clochette. « Il y a des moments où j’ai envie de ­courir chez un chirurgien esthétique pour qu’il me change le visage. » Bardot n’ira jamais. Toujours nature. Tout au plus peut-on le dissimuler.

En 1987, pour mieux solder les comptes, et pour financer sa fondation, elle vend tous ses objets chez Drouot : la toile de Marie Laurencin qui l’avait portraiturée à dix ans, ses formes en violoncelle par ­Arman, la robe de son mariage avec Vadim… Tout doit disparaître. Bernard Pivot achète son stylo ­Cartier et huit flûtes de champagne à ses initiales.

Comme la fin sera longue à ­venir. Plus de quarante ans au cours desquels les bateaux auront ­emmené en pèlerinage les touristes devant La Madrague. Guy Béart avait raison : « Je croyais que tout commence / Au village des romances / Vois-tu je m’étais trompé / Tout finit à Saint-Tropez. » Bien troublée en ce XXIe siècle, la France, qu’elle avait fini par vomir, comme Delon, vient de perdre son mythe du XXe.

François-Guillaume Lorrain

FRANÇOIS-GUILLAUME LORRAIN

Rédacteur en chef des pages Histoire. Est entré au Point en 1999 où il s’est occupé des pages cinéma avant d’être rédacteur en chef du Postillon. Normalien de la rue d’Ulm, agrégé de lettres modernes, il est aussi l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, romans, enquêtes, parmi lesquels, l’Homme de Lyon (Grasset, 2011), Ces Lieux qui ont fait la France (Fayard, 2015), Ces autres Lieux qui ont fait la France (Fayard 2020), ou Scarlett (Flammarion, 2022) roman sur la genèse du film Autant en emporte le vent. Son ouvrage paru en 2024, Il fallait bien les aider, quand des Justes sauvaient des Juifs en France (Flammarion) vient d’obtenir le prix Guizot, le prix d’Histoire de l’Académie Française

ET DIEU CRÈA…LA PURGE !

PEGGY SASTRE

ÉDITO. Brigitte Bardot était libre jusqu’à l’inconfort, fautive parfois : et si c’était précisément ce que regrette aujourd’hui une France lassée des idoles mères-la-morale ?

LE POINT Publié le 02/01/2026 à 13h00

L’actrice française Brigitte Bardot lors de la conférence de presse du film « Le Mépris », à Rome, en 1963. © Pierluigi Praturlon/Reporters Associati & Archivi/Mondadori Portfolio/akg

Brigitte Bardot est morte et, dans les heures qui ont suivi l’annonce officielle, un drôle de train s’est mis en marche : celui d’hommages aussitôt escortés d’un rappel au caractère « controversé » de la star. La chanteuse américaine Chappell Roan est même allée jusqu’à supprimer son message laudateur, affirmant avoir « découvert » les vilaines prises de position politiques de Bardot une fois son arme passée à gauche. Autant de petits cailloux balisant un backlash éclair et ses injonctions routinières à la clarification – prise de distance, dédouanement, nécessité absolue de ne surtout pas laisser croire que l’on « cautionne ». Le symptôme de la gêne que suscite désormais toute figure du passé jugée insuffisamment conforme aux « valeurs » du présent.

Mais si un gros bout du « monde médiatique » a pu s’employer à ensevelir le cadavre encore tiède de Bardot sous l’inventaire de ses opinions les plus polémiques, sa disparition a aussi et surtout ravivé une nostalgie tout à fait populaire.

Celle d’une beauté affranchie des précautions, antérieure qu’elle fut à la guerre déclarée aux normes esthétiques ? D’un vedettariat qui ne s’était pas encore moulé dans l’exposition permanente de soi et sa surveillance algorithmique ? D’une liberté sexuelle alors si loin de la très contemporaine obsession – juste, peut-être, étouffante, sûrement – des « limites » ? De scandales qui faisaient du bruit, parfois du mal, mais qui ne débouchaient pas forcément sur l’effacement définitif d’un nom, d’une œuvre, d’une vie ? Ou bien est-ce celle, plus sourde encore, d’une époque où l’on préférait l’incandescence à la conservation, l’usure du plaisir à la sécurité du temps, et le chaos de la vie à la gestion anxieuse du risque ?

L’idole défunte d’un monde défunt

D’aucuns rappellent, non sans raison, que Bardot n’aura finalement fait qu’incarner les valeurs d’une culture qui a fait d’elle un mythe : l’idole défunte d’un monde défunt, devenue infréquentable à mesure que le progrès moral redessinait les frontières du dicible et du faisable.

Bardot était libre, entend-on aussi en boucle. Libre jusqu’à l’inconfort, jusqu’à l’erreur. Mais qu’on veille bien à souligner la « toxicité » d’une telle liberté, comme si le rôle d’une actrice, d’une chanteuse ou d’une romancière avait jamais été de promouvoir la prudence ou d’enseigner la bienveillance à l’usage des âmes sensibles.

Brigitte Bardot, un enracinement profond à la droite de l’échiquier politique

Des lois, aussi sévères que nécessaires, sanctionnent les crimes et les délits. Mais qu’importe. Il faut aussi maintenant condamner une certaine idée de la liberté qui ne blesse personne et exiger des artistes qu’ils soient des modèles et des gardiens de la vertu.

Que toute personnalité subisse l’autopsie publique de son existence et de ses dires est devenu une habitude. Reste une question : ceux qui réclament l’effacement au nom des valeurs actuelles ont-ils conscience que, dans une société, par définition, en perpétuelle recomposition morale, leur propre position les expose tôt ou tard au même sort ? Qui, exactement, peut prétendre y échapper ?

Car l’effacement n’est pas une sanction ponctuelle : c’est une mécanique, et de celles qui finissent par se retourner contre ceux qui l’actionnent. Qui promet aux uns, en léger différé, le sort qu’ils ont réservé aux autres. À ce régime-là, la primauté absolue de l’artiste sur l’œuvre ne peut mener qu’à une impasse : nul ne méritera d’être admiré, encore moins célébré, puisque rien ni personne ne pourra durablement satisfaire l’exigence d’une vertu mouvante, rétroactive et sans cesse redéfinie.

Bardot a sans doute dit des conneries, beaucoup ; elle a heurté, parfois. Mais c’est peut-être cette obstination à ne pas toujours penser juste, ni comme il faut, ni comme tout le monde, qui nourrit aujourd’hui une nostalgie si vive chez des millions de Français lassés de voir leurs idoles se confondre avec des précepteurs de bonnes manières.

Bardot : quand Éros défiait Thanatos

Bardot était infidèle, mauvaise mèremangeuse d’hommes, patriote, vieux jeu, croyante, libertaire. Et alors ? Fallait-il, pour cela, diminuer son œuvre, minorer sa splendeur, raboter sa filmographie, soumettre son héritage au contrôle de nouveaux commissaires ?

On a pu lire, sous une plume inspirée, que « la vieille tante raciste et acariâtre débarrassait enfin le plancher ». Il me semble, au contraire, que beaucoup ont compris que cette tante avait le cœur plus lourd, le rire plus franc et l’âme plus haute que cette armée de grandes sœurs et de grands frères dont la générosité s’épuise dans le discours, et dont le catéchisme, sous couvert de progrès, s’avère surtout plus sectaire, plus triste – et infiniment plus ennuyeux.

Peggy SASTRE

BRIGITTE BARDOT, L’IRRUPTION DE LA LIBERTÉ DANS UNE ÉPOQUE CORSETÉE

Dans la France de l’après-guerre, BB représentait la spontanéité, l’insolence, la sexualité sans péché… Pour les jeunes femmes, qui veulent alors toutes lui ressembler, elle est l’icône de l’émancipation.

PAR MARIE-FRANÇOISE LECLÈRE, LE POINT.

C’était au milieu des années 1950. Émergeant de l’après-guerre, la France s’ébrouait et rêvait de prospérité. La guerre d’Indochine était terminée, on avait enchaîné avec la guerre d’Algérie, René Coty était président de la République, l’Armée rouge était entrée dans Budapest, ce qui avait l’air de préoccuper les parents. Les adolescents, dont j’étais, guettaient les moindres craquements d’une société figée, nous semblait-il, dans son attachement aux bonnes manières et à l’ordre bourgeois.

Les signes ne manquaient pas. Bien sûr, il y avait eu Saint-Germain-des-Prés, mais c’était pour les vieux. Désormais, nous avions notre musique, Bill Haley & His Comets, Rock Around the Clock, Elvis Presley, des disques venus d’Amérique qu’on écoutait sur un Teppaz, enfermé dans sa chambre, la précision est d’importance.

Au lycée, on parlait beaucoup d’un roman, Bonjour tristesse, écrit par une jeune fille de 19 ans. Il racontait, disait-on, des horreurs. A priori, c’était plus attrayant que Le Deuxième Sexe, qui traînait à la maison. Le journal Elle venait d’envoyer cette Françoise Sagan en reportage, ma mère lisait Elle.

Et puis il y avait le cinéma, « un divertissement d’ilotes », disait mon père, citant Georges Duhamel. Moi, j’aimais. Je suivais en douce les actualités dudit divertissement, la mort de James Dean, la rivalité Gina-Sofia, toutes ces sortes de choses.

Mijanou Bardot : l’adieu d’une sœur restée dans l’ombre

Je m’interrogeais sur un film qui faisait scandale, Et Dieu… créa la femme, de Roger Vadim. Avec, en vedette, Brigitte Bardot, dite BB, dont le mambo incendiaire avait mis le feu à la planète. Quelle différence avec les photos de Walter Carone en 1952 ! Sur ces clichés, elle n’a pas encore 18 ans, elle est la beauté et la grâce mêmes. Quatre ans plus tard, c’est une bombe.

« Faut-il brûler BB ? »

Qui ne les a pas vécues peine à imaginer la violence des réactions suscitées par son explosion. Un tapage invraisemblable. Parents d’élèves et ligues de vertu hurlent à l’outrage, l’establishment tremble, les interdictions pleuvent, BB est une menace, le bébé boudeur sent le soufre. Grotesque !

En 1958, à l’Exposition universelle de Bruxelles, le Vatican fait d’elle un des symboles du Mal. Pathétique ! « Faut-il brûler BB ? » demande Le Canard enchaîné. Paul Morand s’indigne du succès de cette « bonniche aux yeux charbonnés » auprès de Jacques Chardonne, qui est moins sévère.

Couverture du magazine féminin « Elle » du 27 juillet 1953. L’histoire d’amour entre le magazine et BB a commencé très tôt, quand l’actrice avait 15 ans. La directrice, Hélène Lazareff, la choisit pour incarner la mode des jeunes filles. © (Rue des Archives) 

En 1959, Simone de Beauvoir y va de son analyse un rien condescendante (Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita) pour la revue Esquire. Barthes, Duras, Cocteau, c’est à qui dissertera sur le cas Brigitte Bardot.

Car la sorcière est devenue mythe national. En prime, elle rapporte plus de devises à la France que la Régie Renault. Ce qu’elle représente ? La jeunesse, la spontanéité, l’insolence, l’innocence, la sexualité sans péché, la liberté. Plus le soleil, la mer, la plage… Une magie dans une époque corsetée, mais prête à défaire ses lacets.

« Le corps impudique et rieur »

Elle est irrésistible, et les jeunes femmes veulent toutes lui ressembler. À défaut d’avoir son allure (« la plus belle colonne vertébrale du monde », disait un de mes amis) ou ses mensurations (1,68 m, 90 x50 x 89), on (je) copie ses vêtements : ballerines, robes en vichy, jupons juponnants, bientôt, ce sera le chignon choucroute.

Les mères protestent, le port de ballerines affaisse la voûte plantaire, les cheveux coiffés-décoiffés font mauvais genre. Et alors ? Le patron, signé Jacques Estérel, de sa robe de mariage avec l’acteur Jacques Charrier ne vient-il pas d’être inséré dans le journal Elle ? Cela vaut bénédiction. Toutes en vichy !

Juchée sur une minimoto dans le jardin de sa propriété de La Madrague (Var), en septembre 1965. En robe vichy ou en ensemble pantalon, sage ou insolente, celle qui fut la première femme à entrer en pantalon à l’Élysée (invitée par De Gaulle, en 1967), peut tout porter. © (Ghislain Dussart/Gamma Rapho) 

L’identification est d’autant plus facile que Bardot est « accessible », comme le note François Nourissier dans un petit texte épatant, B.B. 60 (Dilettante). « N’importe quelle petite fille va donc ressembler à Brigitte Bardot », écrit-il, « puisqu’elle a l’impression que Brigitte Bardot ressemble à n’importe quelle petite fille : elles sont de la même race ». Bardot, « un double magnifié mais pas étranger » ? En effet.

Quelle adolescente rêverait de ressembler à Martine Carol, « une grosse fleur dans de la lingerie, une sorte de pâtisserie », ou à Rita Hayworth, « l’aspect d’une putain et la morale d’une salutiste », écrit encore Nourissier ? Jouer les vamps ? Quelle barbe ! « Le corps impudique et rieur (mais oui, rieur) » de Bardot est tellement plus séduisant.

« Cette chose qui se balade toute nue »

Cette passion Bardot a ses lieux de culte, Saint-Tropez, La Madrague, sa maison « les pieds dans l’eau », le Papagayo où elle a dansé le cha-cha-cha, quelques boutiques. Grouillement des servants dans la nuit tropézienne, rituels, obligations, être à telle heure à tel endroit, les fêtes. Saint-Tropez ou l’ennui estival. On ne se l’avoue pas vraiment, mais on écourte les pèlerinages crétinisants.

Heureusement, il y a les salles de cinéma. Pour Claude Autant-Lara dans En cas de malheur, elle a montré ses cuisses (et plus, mais la scène a été coupée) à Jean Gabin, et les chiens ont encore aboyé. « Ça construit ton mythe », a bougonné le vieux lion, qui avait hésité à partager l’affiche avec « cette chose qui se balade toute nue », avant de s’adoucir.

Clouzot la révèle tragédienne dans La Vérité, elle fascine Louis Malle dans Vie privée (un film dont elle est à la fois le sujet et l’interprète), puis dans Viva Maria !, et encore un sketch des Histoires extraordinaires, d’après Edgar Poe.

Godard marche sur les mains pour la convaincre de renoncer à son chignon dans le superbe Mépris. Il lui offre une apparition dans Masculin féminin : là, c’est carrément Bardot (non créditée) dans le rôle de Bardot, une actrice qui apprend un rôle. On allait répétant qu’elle était mauvaise comédienne, elle prouve le contraire, mais le métier lui pèse. Bien sûr, je ne rate aucun de ces films.

On sait tout, on dissèque tout

En juillet 1966, j’entre au journal Elle, l’hebdomadaire dont Bardot est l’égérie. Je participe au traditionnel numéro Quoi de neuf ?, dans lequel on annonce les nouveautés de la rentrée. Il sort le 25 août. En couverture, une photo de Bardot coiffée d’un chapeau de paille, elle va avoir 32 ans, elle est sublime.

Mais le titre, « B.B. mariée : après le rêve, les réalités », est gros d’orages. Elle vient d’épouser, à Las Vegas, un homme d’affaires multimillionnaire, Gunter Sachs. Un play-boy !

Cour rondement menée, pluie de roses sur La Madrague, bague tricolore, voyage de noces à Tahiti, on sait tout, on dissèque tout. N’est-elle pas l’icône de notre émancipation, notre propriété ?

La conquête orchestrée par Vadim

L’histoire d’amour entre elle et le magazine est très ancienne. Brigitte n’avait pas 15 ans lorsqu’Hélène Lazareff, la directrice et fondatrice du journal, la repéra sur un quai de gare. On précisait que c’était en allant au Lavandou, où les Lazareff avaient une propriété, La Fossette, dans laquelle Otto Preminger avait tourné son adaptation de Bonjour tristesse.

En octobre 1968, Brigitte Bardot sur une plage aux Bahamas. Ce n’est plus la jeune fille de 15 ans. C’est l’époque de l’actrice iconique, du Bardot Show, de Gainsbourg et de Harley-Davidson. Elle deviendra ­bientôt le visage de la République en incarnant Marianne. © (Ghislain Dussart/Gamma Rapho) 

À l’époque, Hélène, qui sans doute pressentait le futur pouvoir prescripteur de la jeunesse, avait envie de créer une mode pour jeunes filles. Une innovation : avant, elles passaient directement de la fillette prolongée à la dame. Il fallait une jeune fille pour la présenter, ce fut cette exquise gamine au maintien parfait.

Sa première couverture date de mai 1949. Elle est brune, elle porte une robe de taffetas rose et des gants de tulle blanc, c’est une jeune fille du 16earrondissement prête à faire son entrée dans le monde. Quantité de couvertures suivront et quinze apparitions au cinéma, avant la conquête orchestrée par Roger Vadim, le mari qu’elle s’apprête à quitter.

L’uniforme façon « Sgt. Pepper’s »

La vie de Bardot est suivie pas à pas. Les maris et les amants, les déclarations fracassantes, le désespoir souvent. Et les audaces. En 1967, pour une réception à l’Élysée, elle arbore une tenue de hussard et ses cheveux sont lâchés. On avait pourtant précisé robe et chignon sur l’invitation. Elle préfère l’uniforme façon Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, l’album des Beatles.

« La Vérité », « Le Mépris », « Viva Maria ! » : et le cinéma créa… Brigitte Bardot

De Gaulle s’excuse d’être en civil et la trouve « dotée d’une simplicité de bon aloi ». Début 1968, c’est le Bardot Show, une émission diffusée dans vingt-sept pays, Bardot, impériale, qui chante Gainsbourg et « n’a besoin de personne sur sa Harley-Davidson ». Bientôt, elle sera notre Marianne.

Il y aura encore quelques films. Hormis le charmant L’Ours et la Poupée, de Michel Deville, ils sont aisément oubliables. Bientôt, elle va mettre fin à sa carrière. Elle a 40 ans, d’autres combats l’attendent.

Quant aux adolescentes qui l’encensaient, elles ont grandi. Ce sont des femmes qui ont appris à revendiquer haut et fort le respect de leurs droits. Grâce à elle ? Un peu. Et je ne dis pas ça uniquement par nostalgie !

Marie-Françoise Leclère, ex-journaliste au magazine « Elle », ex-rédactrice en chef du service Culture au « Point », critique littéraire et membre du jury du Festival de Cannes en 1994, est décédée le 27 avril 2021.

VIDÉOS « La Vérité », « Le Mépris », « Viva Maria ! » : et le cinéma créa… Brigitte Bardot

Chanteuse, mannequin, militante, mais surtout actrice. BB s’est illustrée dans de grands films jusqu’aux années 1970. Ses plus grands succès.

PAR SARAH LECOEUVRE

Publié le 28/12/2025 à 11h02 LE POINT

Brigitte Bardot  Actress   01 May 1963     Date: 01-May-63 - Mary Evans/AF Archive - 12063281.JPG - Credit:  Mary Evans/AF Archive/SIPA - 1907251040  ---  Please use full Credit line: Mary Evans/AF Archive. **Warning** This Photograph is a publicity still and can only be used for editorial purposes. Allstar Picture Library do not own the copyright of this images as it was supplied by a production/publicity

Sa carrière au cinéma durera le temps de quarante-neuf films. Quarante-neuf films plutôt éclectiques que la blonde comédienne illuminera de ses moues, de ses rires francs, de sa voix traînante et surtout de son talent. © MARY EVANS/SIPA

Sa carrière au cinéma durera le temps de quarante-neuf films. Quarante-neuf films plutôt éclectiques que la blonde comédienne illuminera de ses moues, de ses rires francs, de sa voix traînante et surtout de son talent. Celui de savoir s’adapter à tous les genres. Comédies ou drames, bons ou mauvaises pochades, tous les films BB marquent les esprits. Certains sont devenus cultes.

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Et Dieu… créa la femme (1956)

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C’est grâce à ce film que Brigitte Bardot deviendra un mythe et un sex-symbol dans les années 1960 en France et dans le monde.Dans ce long-métrage de Roger Vadim (son mari depuis 1952), BB campe le rôle de Juliette Hardy, une jolie jeune femme de Saint-Tropez qui fait chavirer les coeurs de beaucoup d’hommes sur la côte. Un rôle sur mesure pour Bardot qui, deux ans plus tard, achètera sa célèbre propriété tropézienne, La Madrague. Sur le tournage, Brigitte Bardot entretient une liaison avec Jean-Louis Trintignant, son partenaire de jeu. En 1957, elle divorce de Vadim.

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En cas de malheur (1958)

Un film qui a sans doute marqué la mémoire de Brigitte Bardot. C’est la première fois que l’actrice joue aux côtés de grands noms du cinéma comme Jean Gabin et Edwige Feuillère. À 24 ans, la jeune Brigitte est terrorisée à l’idée de donner la réplique à ces têtes d’affiche. Face à l’agacement du réalisateur Claude Autant-Lara qui perd patience avec la timide Bardot, Jean Gabin décide d’aider la jeune femme à surmonter sa peur. Volontairement, l’acteur se trompe dans les premières scènes tournées afin de mettre à l’aise Bardot qui jouait le rôle d’une délinquante dont Gabin, l’avocat, tombe amoureux. Un pari réussi puisque l’atmosphère s’est immédiatement détendue.

La Vérité (1960)

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Le film d’Henri-Georges Clouzot raconte la tragique histoire d’amour entre Dominique et Gilbert, joués respectivement par Brigitte Bardot et Sami Frey. Pendant le tournage du film, Bardot vit une période difficile : son époux est malade, elle a du mal à s’occuper de son fils, et Clouzot, le réalisateur, est particulièrement exigeant. Le tournage est si éprouvant que la comédienne tente de se suicider, comme son personnage, le 28 septembre 1960. Retrouvée par un enfant, elle sort de son coma 48 heures plus tard. Elle avouera : « Henri-Georges Clouzot me voulait à lui tout seul et régnait sur moi en maître absolu. » Après ce drame, elle rejoint son partenaire Sami Frey, avec qui elle entretiendra une histoire d’amour pendant quelques années.

Le Mépris (1963)

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En 1963, Bardot accepte de tourner avec Jean-Luc Godard qui la voulait absolument dans son prochain film. Pourtant, dit-elle, « ce genre d’intello cradingue et gauchisant » la hérisse. Le film, avec entre autres Michel Piccoli, relate la fin d’un couple. Le long-métrage reçoit d’excellentes critiques. « C’est du pur Godard (…), de l’excellent Godard. Le prétexte du film, c’est BB », écrit le critique Jean-Louis Bory dans l’hebdomadaire Arts. La scène où Brigitte Bardot est entièrement nue sur le lit est remarquée par le public et la critique. Elle restera dans les annales du cinéma français. C’est pendant ce tournage en Italie que son idylle avec Sami Frey se termine.

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Viva Maria ! (1965)

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Le film réalisé par Louis Malle marque surtout la rencontre entre BB et Jeanne Moreau, qui interprètent deux chanteuses du music-hall se battant pour un même homme. Dans un livre, Bardot écrira : « Jeanne Moreau était simple mais sophistiquée, chaleureuse mais dure, séduisante mais redoutable. Je comprenais que les hommes en soient fous. » Mais sur le tournage, l’ambiance est toute autre. Les deux actrices sont en concurrence. C’est à celle qui décrochera le plus de couvertures de magazine. La bataille continue aux Bafta Awards, où BB et Jeanne Moreau sont nommées dans la catégorie de la meilleure actrice pour leur rôle. Jeanne Moreau en est la lauréate. Les critiques cinématographiques tranchent : c’est Brigitte Bardot qui a écrasé Jeanne Moreau. Un point partout. Le film propulse BB dans une carrière internationale. On lui propose alors le rôle d’une James Bond Girl dans Au service de Sa Majesté aux côtés de Sean Connery. Elle refuse : « Je trouve les films James Bond excellents, mais sans moi. » Idem pour L’Affaire Thomas Crown, avec Steve McQueen, qu’on lui propose, pourtant, pour des millions de dollars. BB, un sacré caractère…

SIMONE DE BEAUVOIR ET BARDOT

Je colle ici un texte de l’antipathique SIMONE de Beauvoir, collaboratrice pendant la guerre au côtés de son collabo Sartre.

Tout ce qui a pu être écrit par De Beauvoir et par Sartre qui s’échangeait les petites étudiantes, statufiées par leur gloire et se retrouvaient, à to-r de rôle dans les deux lits, celui du vieux et celui de la ;bisexuelle, sont voués à l’oubli tant il s’agit de bêtises. MB

Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir

PAR Sylvie Brabant

La star cinématographique des années cinquante et soixante passe donc l’étape des 80 ans le 28 septembre 2014, loin des projecteurs. Ces dernières années, elle a parfois à nouveau occupé le devant de la scène pour son combat en faveur des animaux ou pour ses prises de positions politiques aux côtés du Front national et ses propos racistes ou homophobes. Qui se souvient que la sacro-sainte féministe Simone de Beauvoir en fit, sans doute malgré l’actrice elle-même, une icône des droits des femmes ?

LE 27 SEP. 2014 À 00H00 Par. Sylvie Braibant

Simone de Beauvoir et Brigitte Bardot – deux personnalités aux destins croisés qui incarnèrent, finalement, l’émancipation des femmes – qui l’eut cru – Montage réalisé à partir de deux portraits de l’Agence France Presse

A priori, l’association Bardot Beauvoir (et le hasard fait que cela donne BB) relève plus de l’oxymore que de l’évidence. D’un côté une philosophe romancière, auteure d’un monument dédié à l’émancipation des femmes, de l’autre une actrice, objet de désir mondial et essentiellement masculin. Et pourtant, la comédienne deviendra sous la plume de l’écrivaine l’incarnation d’une émancipation féminine, dans l’un des chapitres (quelques pages) de son abondante oeuvre, écrit d’abord pour être publié aux Etats-Unis dans le célèbre mensuel Esquire, “le magazine pour les hommes” comme il se présente lui-même. Un point de vue assez cohérent si l’on s’y penche un peu plus.

C’était avant les liaisons dangereuses de Bardot avec le Front national, le racisme ou encore l’homophobie. En rupture avec la bonne bourgeoisie coincée où elle était née, elle semblait aussi libre à l’écran qu’au cinéma. Pratiquant avec enthousiasme le “monogamie” successive (elle eut quatre maris et encore bien plus d’amants) si chère à une autre féministe, la Russe Alexandra Kollontaï, ne cherchant pas à apparaître en mère épanouie – jusqu’à rejeter son enfant après sa naissance -, gagnant sa vie à la sueur de son travail, elle disposait finalement de beaucoup d’atouts pour convaincre la première des féministes d’alors. 

Le texte de Simone de Beauvoir fut réimprimé en livre en 1960 après sa parution dans Esquire

“Elle va pieds nus, elle tourne le dos aux toilettes élégantes, aux bijoux, aux parfums, au maquillage, à tous ces artifices. Elle marche, elle danse, elle bouge. Elle fait ce qui lui plaît et c’est cela qui est troublant”, écrit Simone de Beauvoir. 

Elle se fiche comme d’un iota de l’opinion des autres. Elle ne cherche pas à scandaliser. Elle n’a pas d’exigences : elle n’est pas plus consciente de ses droits que de ses devoirs. Elle suit ses désirs. Elle mange quand elle a faim et fait l’amour avec la même simplicité désinvolte. Le désir et le plaisir semblent pour elle plus convaincants que les préceptes et les conventions. Elle ne critique pas les autres. Elle fait ce qui lui plaît, et c’est cela qui est perturbant. Elle ne pose pas de questions, mais elle offre des réponses dont la franchise peut être contagieuse.”

Loin de la soumettre, l’attitude de Bardot – une Lolita en apparence – la protège des hommes : “La femme adulte habite le même monde que l’homme. mais la femme enfant se meut dans un univers où il ne peut pénétrer et ainsi la différence d’âge réétablit entre eux la distance nécessaire au désir.”

Une statue représentant Brigitte Bardot à Rio de Janeiro au Brésil – Wikicommons

Faire l’amour comme on respire

Selon Beauvoir, Bardot disposait donc de  “l’amour comme on boit un verre d’eau”, une autre expression de Kollontaï inventée en 1908, et reprise abondamment par Lénine aux premiers jours de la révolution d’Octobre….

Son érotisme n’est pas magique, mais agressif”, poursuit l’auteure du Deuxième sexe. “Au jeu de l’amour, elle est plus un chasseur qu’une proie. L’homme est un objet pour elle, exactement comme elle l’est pour lui… Dans les pays latins, où les hommes restent accrochés au mythe de la ‘femme objet’, la ‘naturalité’ (naturalness) leur semble plus perverse que n’importe quelle sophistication. Refuser les bijoux et les cosmétiques, les talons aiguilles ou les corsets c’est refuser de se transformer en idole insaisissable. C’est affirmer que l’on est le camarade et l’égale de l’homme, reconnaître qu’entre hommes et femmes, il y a désir et plaisir mutuels.

Elle apparaît comme une force de la nature, dangereuse aussi longtemps qu’elle restera indomptée.”

“Elle n’est ni perverse, ni rebelle, ni immorale. C’est pourquoi la morale n’a aucune chance avec elle.”

Nul doute que Simone de Beauvoir a dans la tête le mambo que danse Brigitte Bardot, pieds nus, jupe longue et étroite, simple chemisier, sans aucun apparat, dans Et Dieu créa la femme de Roger Vadim – l’un des époux de Bardot.

https://youtu.be/TKlJ5ZxPj7s?si=-ZvoWLJorkjJB3hW

Et dieu créa la femme par cdrik_b06

Et il faut bien reconnaître qu’avec l’âge, Brigitte Bardot ne cessa à aucune des tentations d’autres actrices vieillissantes. Elle interrompit sa carrière au moment où elle le décida. Elle assuma d’être une mère abominable et une grand mère inexistante. Elle ne recourut jamais à la chirurgie esthétique. A 80 ans, elle semble toujours habitée de cette liberté intacte. Pour le meilleur. Et pour le pire.

MB : A VRAI DIRE SIMONE DE BEAUVOIR AURAIT RÊVÈ D’ABOIR BARDOT DANS SON LIT.

Et Dieu… créa la femme » : le film avec Bardot auquel personne ne croyait

FILM D’ÉPOQUE. Scandale, coupes et triomphe : en 1956, « Et Dieu… créa la femme » bouleverse les mœurs, annonce la Nouvelle Vague et fait naître le mythe Bardot.

PAR EMMANUEL BERRETTA

LE POINT. Publié le 20/10/2025 à 11h30, mis à jour le 28/12/2025 à 20h22

BB dans l’une des scènes cultes du film. © Christophel photo

En 1955, Louis Bobet remporte son 3e Tour de France. La majorité est à 21 ans. La guerre d’Algérie a débuté. Et la censure de la Commission de contrôle des films, hérité de Vichy, ne lésine pas sur les coups de ciseaux. C’est dans ce contexte que deux hommes lancent une bombe dans tous les sens du terme : BB, qui n’est alors que Brigitte Bardot, jeune actrice de 22 ans, loin du mythe qu’elle s’apprête, sans le savoir, à devenir. Et Dieu… créa la femme… va surtout créer Bardot. Arte rediffuse, dans une version restaurée, cette histoire d’une jeune fille trop sexy, trop libre dans une époque étriquée, convoitée par plusieurs hommes, dont deux frères (incarnés par Jean-Louis Trintignant et Christian Marquand).

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La « gamine » a déjà tourné plus d’une dizaine de films où elle occupe des rôles secondaires. On la trouve sympathique dans Le Trou normand, son premier film avec Bourvil, certes. Mais qui se souvient des autres ?

La Columbia exige une star

Les deux hommes qui seront à l’origine de cet attentat à la pudeur ne sont autres que Roger Vadim et Raoul Lévy. À 27 ans, Vadim, fils de diplomate russo-ukrainien et dandy germanopratin, n’a jamais réalisé le moindre film. Raoul Lévy, producteur flamboyant, aventurier qui joue au poker et mène une vie dans l’excès, tend une perche au jeune Vadim : filmer celle qui est alors sa femme depuis quatre ans.

« Le problème, c’est que le film ne pouvait être fait qu’en noir et blanc, parce que nous étions tous les trois des ringards, et qu’aucun distributeur ne voulait mettre un sou sur nous », racontera, en 1982, Brigitte Bardot.

La Columbia Pictures est intéressée mais pose une condition : décrocher une star. Raoul Lévy tente un coup de bluff magistral. Avec Roger Vadim, Lévy file à Munich rencontrer Curd Jürgens, une star allemande bankable. L’acteur pose une condition : son nom seul au-dessus du titre. Deal ! Vadim rebricole le scénario pour insérer ce personnage de promoteur immobilier, légèrement menaçant. Grâce à l’accord de Jürgens, le film décroche non seulement la couleur, mais le son CinémaScope et un tournage en décors naturels – une révolution à l’époque où tout se tournait en studio.

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Reste à trouver le partenaire masculin de Bardot. Le choix de Vadim se porte sur Jean-Louis Trintignant, 25 ans, un quasi-inconnu, le regard sombre et l’accent du Midi chevillé au corps. La première rencontre est un désastre. Bardot le trouve « tarte » et lui ne voit en elle qu’« une petite conne ». Mais Vadim filme les scènes dans l’ordre chronologique, exige de la passion. Le miracle opère : « À force d’être naturelle dans mes scènes d’amour avec Jean-Louis, je finis tout naturellement par l’aimer », confessera Brigitte Bardot. Trintignant tombe sous le charme. Sous les yeux du réalisateur, l’histoire du film – un mari trompé par sa femme avec son frère – devient le miroir de sa propre vie. Les deux amants passent un accord tacite avec Vadim : attendre la fin du tournage pour officialiser la rupture.

Sous les fourches caudines de la censure

Été 1955. L’équipe débarque à Saint-Tropez, un petit port du Var aux allures rustiques. Vadim a choisi ce village pour une raison très pragmatique : Bardot y vient en vacances avec ses parents depuis l’enfance. C’est économique et pratique. Le tournage est bouclé en quelques semaines, avec les intérieurs aux Studios de la Victorine à Nice.

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Avant sa sortie à l’automne, la censure passe par là : une allusion appuyée à un cunnilingus est coupée mais ce n’est pas la seule. Le film échappe à une censure totale en concédant de nombreuses autres coupes en France et en Grande-Bretagne, ainsi qu’une interdiction aux moins de 16 ans. Mais le scandale est en marche.

Car il y a une autre scène qui, elle, échappe aux coups de ciseaux. LA scène. Celle qui va faire hurler les ligues de vertu du monde entier. Brigitte, perchée sur une table de bar, se déhanche dans un mambo endiablé. Les hanches qui roulent, le regard félin, la sensualité à l’état brut. Un mambo improvisé, d’instinct, dira-t-elle. En visionnant le film, Curd Jürgens a un beau geste : il exige que le nom de Bardot rejoigne le sien au-dessus du titre sur l’affiche.

28 novembre 1956. Le film sort à Paris. La déception est au rendez-vous. La critique, assez négative, évoque la faible épaisseur du scénario, et les facilités de Vadim à exploiter Bardot. Certains critiques s’en prennent à la diction de l’actrice… L’exclusivité sur les Champs-Élysées est écourtée de moitié par rapport à la durée initiale du contrat. Le public zappe le film.

Un précurseur de la Nouvelle Vague

Mais à rebours de la presse traditionnelle, deux jeunes critiques des Cahiers du cinéma s’enflamment. François Truffaut écrit dans Arts le 12 décembre 1956 : « Je remercie Vadim d’avoir dirigé sa jeune femme en lui faisant refaire devant l’objectif les gestes de tous les jours, gestes anodins, comme jouer avec sa sandale, ou moins anodins, comme faire l’amour en plein jour, eh oui !, mais tout aussi réels. »

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« Il faut admirer Vadim de ce qu’il fait enfin avec naturel ce qui devrait être depuis longtemps l’ABC du cinéma français, renchérit Jean-Luc Godard. Il est à l’heure juste car il sait respirer l’air du temps. » Pour eux, c’est clair : Vadim filme une femme de 1956, alors que le cinéma français filme encore vingt ans en arrière des acteurs vieillissants.

« Et Dieu créa la femme et le diable créa Bardot »

Raoul Lévy expédie le film aux États-Unis. Et là, c’est l’explosion thermonucléaire. Les ligues de vertu catholiques et protestantes se mobilisent contre ce film « satanique » qui incite à la débauche. Les instances catholiques de Lake Placid tentent d’acheter tous les billets du cinéma pour empêcher la projection. On menace d’excommunication quiconque ira le voir.

Résultat ? Une publicité colossale. Les affiches américaines du film jouaient d’ailleurs sur l’équivoque avec ce slogan : Et Dieu créa la femme… mais le diable inventa Brigitte Bardot. Le film cartonne : 16,5 millions d’entrées aux États-Unis, 4 millions de dollars de recettes. Jackpot inespéré pour une œuvre au budget modeste.

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Fort de ce triomphe outre-Atlantique, le film connaît une deuxième vie en France. Cette fois, les spectateurs accourent voir le phénomène BB : près de 3,9 millions d’entrées en cumul des deux sorties. Le film tranche par rapport aux autres succès de l’année : Notre-Dame de Paris, de Jean Delannoy, et Sissi impératrice… Le film de Vadim devance La Traversée de Paris et… La Fureur de vivre sorti un peu plus tôt en mars 1956.

La Fureur de vivre : James Dean et Bardot, les cousins rebelles

Tiens, justement, parlons-en. Le film de Nicholas Ray avec James Dean n’est pas sans rapport. Les deux films sont les faces d’une même pièce : le portrait d’une jeunesse en rupture avec les valeurs de leurs parents. James Dean incarne la colère masculine, le jeune homme en révolte contre l’autorité paternelle défaillante. Bardot, elle, représente la liberté féminine, la sexualité décomplexée, le refus des destins convenus. James Dean et Brigitte Bardot : les deux icônes, masculine et féminine, d’une génération qui veut vivre autrement et qui sont annonciateurs des bouleversements à venir : le Nouvel Hollywood pour l’un, la Nouvelle Vague pour l’autre.

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Mais c’est aussi une femme dont la liberté fait peur aux hommes. Roger Vadim conclut toutefois son film sur un réflexe très propre aux années 1950 : deux paires de gifles qui affirment la domination de Trintignant sur sa femme infidèle… Comme si elle attendait ça pour rentrer dans le rang !

BB : le mythe fabriqué par Vadim

Le mythe BB rapportera pendant encore 17 ans. Antoine Pinay aurait dit au général de Gaulle : « Les exportations des films de Brigitte Bardot rapportent à la France autant de devises que la Régie Renault. » Simone de Beauvoir lui consacre un essai en 1959, Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita, la qualifiant de « locomotive de l’histoire des femmes ». Des milliers de femmes copient son style : les ballerines, la robe vichy rose, la coiffure, l’attitude face à la sexualité.

Roger Vadim continuera de tourner avec Bardot – Les Bijoutiers du clair de lune (1958), La Bride sur le cou (1961), Le Repos du guerrier (1962), et même Don Juan ou Si Don Juan était une femme (1973) – mais sans jamais retrouver la magie de 1956.

En 1988, ultime clin d’œil, Vadim réalisera un remake américain de Et Dieu… créa la femme avec Rebecca De Mornay. Un bide monumental. Preuve que la magie de 1956 était unique, incopiable, née d’un moment, d’un lieu, d’une époque et d’une jeune femme de 22 ans qui dansait pieds nus sur une table.

Saint-Tropez : de village de pêcheurs à légende

Dernier effet collatéral du film : la mythification de Saint-Tropez. En 1958, Bardot achète La Madrague, aux Canoubiers. Le village devient le point de ralliement de la jet-set mondiale, l’endroit incontournable où il faut être vu. On peine à l’imaginer quand on observe, dans le film, ce bord de mer encore très rustique, qui ressemble à un village des Pouilles pendant la guerre !

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Raoul Lévy, de son côté, va connaître de nombreux déboires financiers et des tourments sentimentaux multiples. Par un hasard cruel, c’est à Saint‑Tropez qu’il boucle la boucle. Les dettes, les amours, les nuits blanches : tout pèse. Il se tue d’un coup de fusil, le 31 décembre 1966, sans que l’on sache très bien si le coup est accidentel ou s’il s’agit d’un suicide. Il tambourinait à la porte d’une jeune femme qui refusait de lui ouvrir. Il n’avait que 44 ans.

Voilà pourquoi il faut revoir un film qui a créé une star, un village mythologie et un regard neuf sur la jeunesse – et dont la légende, elle, ne connaîtra ni ciseaux ni épilogue.

Et Dieu… créa la femme, de Roger Vadim. France, 1956. 1 h 35. Avec Brigitte Bardot, Jean‑Louis Trintignant, Curd Jürgens, Jean‑Marc Bory, Isabelle Corey, Jacques Riberolles, Jean Tissier.

CATHERINE MILLET SUR BRIGITTE BARDOT : “ELLE NE JOUE PAS, ELLE EXISTE”

En imposant sa liberté et son bon plaisir à la ville comme à l’écran, BB a inventé une nouvelle façon d’être star, en accord avec l’exigence de vérité de l’époque, rappelle la romancière Catherine Millet.

PAR CATHERINE MILLET

LE POINT. Publié le 30/12/2025 à 19h00

Brigitte Bardot photographiée par Sam Lévin en 1956. Cette année-là, le film « Et Dieu créa la femme » est à l’origine du mythe Bardot : un mélange explosif de femme fatale et de femme-enfant. Un personnage que la comédienne va vite refuser d’endosser. © Sam Lévin/Ministère de la Culture / Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-GP

Le mythe Bardot a de beaux jours devant lui. Dès qu’on y réfléchit, on voit bien à quel point il est complexe et que la « grande fille toute simple » dont il émane est en fait un nœud de paradoxes. En ces temps de retour d’un féminisme radical et de vacillement des genres, ils promettent encore une riche herméneutique !

Dans l’amical et perspicace essai en anglais qu’elle lui consacra en 1959, Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita, Simone de Beauvoir relève des contradictions qui habitent le mythe. 

Soulignant qu’en réaction à l’émancipation des femmes dans la première moitié du XXe siècle, les hommes inventèrent en littérature et au cinéma deux types d’Ève qui les arrangeaient bien, la femme fatale et le fruit vert, elle constate que les deux modèles se rejoignent dans le personnage de Bardot. 

Celle-ci sait jouer de tous les artifices pour vamper les hommes, mais c’est un garçon manqué. Elle est féminine et androgyne. Elle abandonne la mine de jeune fille de bonne famille qu’on voit sur ses premières couvertures du magazine Elle après s’être unie (à 18 ans) à un premier mari à la réputation sulfureuse, Roger Vadim ; et après un (déjà) troisième mariage avec un milliardaire, Gunter Sachs, elle garde son allure de sauvageonne et l’apparente naïveté qui va avec. 

Beauvoir en déduit une autre ambivalence : elle est autant une prédatrice qu’une proie. D’où les sentiments confus qu’elle soulève dans le public, qui l’admire, l’aime et la déteste.

« J’aime ce côté de franchise, de vérité »

C’est exactement ce qui apparaît dans une enquête qu’avait réalisée en 1962 le Centre d’études des communications de masse (Cecmas). Trois interviews d’anonymes enregistrées dans ce cadre figurent dans les Œuvres complètes de Barthes, parce que celui-ci les avait commentées. 

De Bardot, Barthes ne dit rien, mais les interviewés, eux, se « lâchent » ! Le premier s’emporte : « Que Mme Brigitte Bardot s’occupe de son enfant et de son ménage ou d’un de ses ménages, et qu’elle nous foute la paix. »

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La deuxième trouve « déplacé » et même « scandaleux » que Brigitte Bardot ait droit au même traitement journalistique que la reine d’Angleterre. Mais la troisième, une femme du même âge que la star, lui trouve « une poésie jeune, vigoureuse, violente et sincère », et ajoute « j’aime ce côté de franchise, de vérité ».

Encore un paradoxe : Bardot est devenue la reine au royaume des simulacres en étant « elle-même ». Beauvoir cite Vadim : « Elle ne joue pas, elle existe » ; et Bardot confirme : « Juliette dans “Et Dieu créa la femme”, c’est moi. » 

Bien sûr, nous savons bien la part de jeu qui intervient dans ce genre de déclarations, mais, quand même, il arriva que, entre sa vie et la fiction, Brigitte Bardot marche sur un fil.

La passion du réel

Le film Vie privée était sorti peu de temps avant que l’enquête citée soit entreprise. De Louis Malle, son réalisateur, on sait que, d’une part, il plaçait son art au-delà de la morale et que, d’autre part, il avait la passion du réel, comme le prouvent ses documentaires. 

Vie privée est largement inspiré par la réalité quotidienne de son interprète principale. Parlerait-on aujourd’hui de docufiction ? Louis Malle témoigna : la fameuse scène où la vedette, prisonnière d’un ascenseur, subit l’agression de la concierge qui en profite pour la traiter de traînée fut, de l’aveu de celle qui l’a vécue pour de vrai, bien pire dans la réalité. 

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Voilà ce qui plaît. La jeune femme qui aimait Bardot disait : « Qu’elle ait pour amant qui bon lui semble, moi je trouve que c’est son droit. » Entendez, elle n’est pas hypocrite, non seulement elle suit son instinct amoureux, mais elle ne cherche pas à se faire passer pour autre chose que ce qu’elle est. Elle le paie. Elle en souffre et l’exhibe même sur l’écran.

Les illusions aux oubliettes

De plus en plus, l’art, la littérature vont manifester cette exigence de vérité. Quand Beauvoir écrit sur Bardot, elle vient tout juste de commencer à publier ses propres Mémoires. Au passage, elle approuve Vadim (vous avez bien lu, Beauvoir approuve Vadim !) de faire redescendre l’érotisme sur terre. 

Elle compare aussi son cinéma au nouveau roman. Le nouveau roman qui, précisément, s’attaque aux conventions de la littérature traditionnelle, auxquelles plus personne ne croit.

De même, dans le cinéma, la nouvelle vague filme dans la rue des personnages ordinaires. Aux oubliettes les illusions, fini l’idéalisation, la matière première du pop art, ce sont les objets que les gens trouvent au magasin du coin. 

À cela s’ajoute que le public accepte de plus en plus l’identification de l’artiste, de l’écrivain à son œuvre : voyez Warhol, voyez Duras. Le film d’Henri-Georges Clouzot, La Vérité, sort en 1960, et le visage de la vérité, c’est Bardot. Bien plus tard, les rides, les bajoues assumées seront le visage d’une autre vérité.

Tableau de chasse

Bardot scandalisait les concierges et les bourgeoises, et leurs filles la copiaient. Elles avaient toutes la « choucroute », portaient les jupes bouffantes en vichy et rêvaient devant son tableau de chasse : outre ceux déjà évoqués, Jean-Louis Trintignant, Sacha Distel, Jacques Charrier, Samy Frey… 

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J’étais une adolescente et j’avais acheté le 45-tours où Brigitte chantait : « Sidonie a plus d’un amant, c’est une chose bien connue […] Qu’on le lui reproche ou qu’on la loue, elle s’en moque également… » Les femmes avaient commencé à parler de sexualité, de leur sexualité, et même du plaisir, de leur plaisir, qui avait jusqu’alors si peu occupé les discours. 

Complétons la filmographie de Brigitte Bardot : c’est encore elle qui incarne l’héroïne de Christiane Rochefort dans l’adaptation que Vadim fit du Repos du guerrier.

Liberté de parole intacte

L’admiratrice de 1962 était un esprit fin. Tout en déclarant : « Brigitte Bardot représente pour toutes les filles et pour moi-même un aspect de la liberté », elle voyait bien comment cette popularité finirait par entraver la liberté. 

« La liberté de BB, c’est une fausse liberté, mais… ça vient de tout cet entourage qui la brime […] Je crois qu’il arrivera un jour où il lui sera difficile de l’exprimer [la liberté] ; elle sera épuisée… »

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Eh bien, sa liberté, Bardot aura décidé en 1973 de la garder. Il est possible que la décision ait été difficile à prendre, mais elle arrêta sa carrière. La popularité ne la brimerait plus (ou beaucoup moins) et si le corps, au fil du temps, ne peut plus jouir autant de la liberté que sa morale l’autoriserait, du moins la liberté de parole est-elle restée intacte. 

Les réactions à son franc-parler, BB s’en sera toujours « moquée également ». En 1962, sa défenseure la trouvait « jolie comme un petit lion ». Je n’oserais pas écrire maintenant « vieux lion », en dépit de la crinière magnifique qu’elle conservait, je dirais donc qu’elle avait toujours une belle tête de lionne.

Catherine Millet,critique d’art, est notamment l’autrice de « La Vie sexuelle de Catherine M. » (Seuil).

Thierry Frémaux : « Le comportement de Brigitte Bardot confinait parfois au poétique »

Le délégué général du Festival de Cannes, réagit pour « Le Point » à la disparition de l’icône qui a fait les grandes heures du rendez-vous mondial du cinéma, même si elle n’était pas toujours tendre avec lui…

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LE POINT. Publié le 29/12/2025 à 12h50

Brigitte Bardot au côté de Jack Palance dans « Le Mépris » (1963), de Jean-Luc Godard. © /AP/SIPA

Cannes et BB, un couple pour l’histoire… En 1953, quelques pas d’elle en bikini, sur la plage, suffisaient à aimanter les photographes. Trois ans plus tard, à l’affiche du film de Roger Vadim, Et Dieu… créa la femme, elle y devenait le symbole de l’émancipation féminine.

En 1967, accompagnée de son mari Gunter Sachs mais aussi par une cohorte de policiers, son arrivée provoquait l’émeute d’une horde de photographes et de fans. Et Cannes créa BB ? Au plus grand festival de cinéma du monde, l’icône rendit un hommage à sa façon, lançant l’année dernière que Cannes ne la faisait « plus rêver »« Bardot était moderne, indépendante et moqueuse. Il n’en fallait pas plus pour que le monde s’empare d’elle », analyse aujourd’hui Thierry Frémaux. Le délégué général du Festival de Cannes et directeur de l’Institut Lumière, à Lyon, qui vient de publier un très beau livre, L’Aventure Lumière (Institut Lumière/Actes Sud), se confie au Point sur l’icône disparue ce dimanche à 91 ans.

Le Point : Vous avez évoqué Brigitte Bardot comme un « mythe mondial ». Qu’entendez-vous par ces mots ?

Thierry Frémaux : Il y a eu des moments de l’Histoire où la France impressionnait le monde entier. Dans les années 60, ce fut par ses vedettes de cinéma : Bardot, Moreau, Deneuve, Belmondo, Delon, etc. Quelle génération, tout de même ! Ce qu’a suscité Brigitte Bardot, à partir de son surgissement dans le Vadim Et Dieu… créa la femme, dépasse l’entendement. Et comme le Festival de Cannes en fut le théâtre, le déferlement fut gigantesque et d’emblée à échelle mondiale. Elle frappait par des qualités universelles : sa beauté par exemple, son corps, sa voix, même quand on ne parlait pas français. Elle était moderne, indépendante et moqueuse. Il n’en fallait pas plus pour que le monde s’empare d’elle.

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En quoi a-t-elle construit, comme vous l’avez dit, les codes de ce qu’était « être une star », ou plutôt une « vedette », comme le voulait l’expression consacrée ?

Brigitte Bardot n’est pas la première star de l’Histoire du cinéma : Dietrich et Garbo entre autres avaient déjà tracé les contours de ces mythes nouveaux que le XXe siècle ne va cesser de célébrer. Elle n’a pas non plus inventé la blonde incendiaire – on en trouvait à foison dans le cinéma américain. Mais le cinéma français n’était pas le monde des studios hollywoodiens, qui contrôlaient toute parole et toute action de ses stars. Personne ne lui dictait sa conduite.

Bardot n’était pas sous contrôle, elle avait une parole libre. Jusqu’au timbre de sa voix, inimitable et sauvage, elle a incarné la nouveauté et la liberté. Le caractère imprévisible de ses réactions produisait un comportement qui confinait parfois au poétique. Et lorsqu’elle s’est mise à chanter, elle a pris encore une autre dimension. Elle savait ce qu’elle faisait en choisissant Gainsbourg – ces deux-là se sont bien trouvés.

Était-elle, pour vous, une grande comédienne ? Quels sont les rôles qui vous ont marqué ?

La filmographie de Bardot est passionnante. Tout n’est pas de la même qualité mais il y a de quoi faire. Son statut de star et la dimension érotique à laquelle on la réduisait ont masqué le fait qu’elle était bonne comédienne – elle l’a prouvé chez Clouzot, chez Godard, chez Autant-Lara, chez Vadim. Dans Le Mépris, elle existe aux côtés de géants comme Piccoli, Jack Palance, Fritz Lang. Dans La Prisonnière de Clouzot, elle est très impressionnante.

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Elle n’était pas tendre avec le Festival de Cannes et le cinéma d’aujourd’hui : « C’est social, c’est moche, ça fait pas rêver », avait-elle notamment déclaré l’an dernier. Cela vous avait fait réagir…

On reconnaît là son franc-parler, autre facette de sa légende. Je ne suis pas d’accord, mais qu’importe. Bardot a arrêté le cinéma en 1973 – y est-elle beaucoup allée par la suite ? Il n’est pas sûr que ça soit utile de toujours revenir sur des déclarations qui viennent de quelqu’un qui est devenu quelqu’un d’autre. À la fin de sa vie, Arthur Rimbaud portait un regard méprisant et oublieux du jeune poète qu’il fut. Son existence l’avait mené ailleurs. C’est le cas de Brigitte Bardot.

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Michel Béja