Quand les journalistes avaient une plume (sur Baudelaire et ses Fleurs du Mal, étrillé dans Le Figaro (1857)

le 5 juillet 1857, Le Figaro étrille Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire

On reprend ici un article de Madeleine Métayer, écrit à l’occasion des 200 ans du Figaro (une manifestation réussie) paru le 9 janvier 2026


Octobre 1857, un homme « sans cravate, le col nu, la tête rasée » fait une entrée remarquée dans un café de Paris. Les frères Goncourt dévisagent Charles Baudelaire. Le critique célèbre, devenu enfin poète depuis la parution de ses Fleurs du mal en juin, a l’air d’un « guillotiné ». Du dandy, il n’a ce soir-là conservé que les « petites mains lavées, écurées, mégissées ». Depuis son procès du 20 août, il dépérit. La presse, ce « dégoûtant apéritif » de « l’homme civilisé », a éveillé l’attention de la Justice et cette dernière vient de mutiler son œuvre. Baudelaire vomit l’abominable hypocrisie des bourgeois et, en tête, il vomit le Figaro.

Le 5 juillet, le journal d’Hippolyte de Villemessant a publié une critique de ses Fleurs du mal. Oh, ce n’était pas grand-chose de la part de Gustave Bourdin. Un mouvement d’humeur que le gendre du patron jurait n’avoir « la prétention d’imposer à personne ». Le volume de ce poète « immense » depuis quinze ans aux yeux d’un « petit cercle d’individus » sans avoir jamais publié un seul vers sauf dans des journaux l’intriguait. Alors Bourdin a lu. Et ni vraiment compris et ni vraiment aimé. « Jamais, a-t-il écrit, on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si peu de pages ; jamais on n’assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. »

« Abîmes d’immondices fouillés à deux mains »

L’article est à la une et, le 7 juillet, la direction de la Sûreté publique saisit le parquet pour « outrage à la morale publique » et « offense à la morale religieuse ». Le 11 juillet, Baudelaire sermonne son éditeur Auguste Poulet-Malassis, dit « Coco mal perché » : « Voilà ce que c’est que d’envoyer des exemplaires au Figaro !!! Voilà ce que c’est de ne pas vouloir lancer sérieusement un livre. » Le lendemain, nouvelle canonnade dans les colonnes du journal, signée par Jules Habans. Dans ces « abîmes d’immondices fouillés à deux mains »le journaliste affirme que « tout ce qui n’est pas hideux y est incompréhensible »Figaro, organe de presse supposément « non politique », toléré par le Second Empire parce qu’il ne l’offense pas, épouse ses vues convenables. Malgré le soutien de Barbey d’Aurevilly, Baudelaire est poursuivi par la Justice.

Le 20 août, le procureur Pinard, qui six mois plus tôt s’en prenait à Madame Bovary, prononce son réquisitoire. Il brocarde 13 pièces dont Le Vin de l’assassin (« Ma femme est morte, je suis libre ! / Je puis donc boire tout mon saoul. / Lorsque je rentrais sans un sou, / Ses pleurs me déchiraient la fibre. ») et Femmes damnées (« Maudit soit à jamais le rêveur inutile, / Qui voulut le premier dans sa stupidité, / S’éprenant d’un problème insoluble et stérile, / Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté ! »). « Croyez-vous, demande le procureur au poète, qu’on puisse tout dire, tout peindre, tout mettre à nu, pourvu qu’on parle ensuite du dégoût né de la débauche et qu’on décrive les maladies qui la punissent ? » Telle est en effet la défense de Baudelaire. Il peint la laideur pour faire naître l’effroi. Pétrir la boue, en obtenir de l’or : l’argument est sublime. Pinard y reste insensible.

Le jour même, le poète et ses éditeurs sont condamnés pour délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Leur est imposé de supprimer six pièces du recueil. Les semaines suivantes, Baudelaire se traîne, hagard. Comment peut-on l’accuser de vouloir propager le vice, lui qui l’a en horreur ? N’est-il pas le premier à proclamer qu’après une débauche, « on se sent toujours plus seul, plus abandonné » ?

Le temps passe, tout s’oublie. Six ans plus tard, le 26 novembre 1863, Bourdin, le même qui piétina Les Fleurs, annonce l’embauche du poète maudit pour l’écriture d’un feuilleton en trois épisodes, « Le Peintre de la vie moderne ». Le journaliste se justifie : « nous ouvrons la porte à tous ceux qui ont du talent, sans engager nos opinions personnelles, ni enchaîner l’indépendance de nos rédacteurs anciens ou nouveaux ». La libéralité de Villemessant qui ouvre volontiers ses tribunes même à ses adversaires – une façon de faire parler de son titre – n’est pas pour rien dans ce revirement. En 1864, Bourdin chroniquera Le Spleen de Paris de Baudelaire. Il dira y retrouver la même « âme sombre et malade » que dans Les Fleurs du mal. Sa chronique sera sans louange mais sans blâme. Une reconnaissance tardive dépourvue de chaleur. Quatre poèmes in extenso seront cependant insérés et quand Baudelaire mourra en 1867, le journal saluera un « insensé qui touchait souvent au génie ».

Madeleine Métayer (que l’on remercie)


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Michel Béja