# DE LA MODESTIE. CONFESSION.
C’était il y a longtemps. Je me devais, dans cette soirée embrouillée, pleine de vides dans la crispation, presque une soirée de rupture, de revenir, épuisé par la vanité de la tâche, son inutilité, sur ma relation au sujet, au « moi haïssable », selon Blaise Pascal, qui n’est pourtant pas mon propos.
La discussion était âpre et je ne sais pas, encore, le motif de mon entrée dans la discussion, dans cette banalité sans fin.
Soit, disais-je, je répète que le sujet (qui n’est pas l’individu, dans sa peau d’être) est inexistant. Et la prétendue liberté de penser ailleurs que dans l’existant, une tromperie.
Certains, comme à l’habitude, reprenant à l’envi, le lieu commun, prétendaient qu’elle était suspecte cette détestation du sujet, peut-être clamée pour ne pas avoir à faire, justement, à moi et m’enfouir dans un « déni », un mot affreux et fourre-tout des maîtres minuscules du “développement personnel”, la nouvelle escroquerie à l’usage de la dépression.
Je laissais dire, ce qu’il faut faire quand c’est faux. Je murmurais qu’il’s’agissait juste d’une conviction philosophique, confortée par les neurosciences qui sont un peu plus que la simple conviction.
Ce rejet de la conception humaniste (au sens philosophique, qui s’oppose au matérialisme qui n’est pas le dithyrambendenla chose matérielle) du sujet libre et conscient, pour écrire vite, ne m’aura pas, cependant, aidé à dire la bévue, pour ne pas dire la bêtise de quelques uns qui se targuaient de posséder une “pensée “ qui n’était qu’une sornette sans fond ni structure. De quartier latin, disais-je, encore, à l’époque d’une plume pas très aiguisée, du maniement de l’insulte facile.
Je me devais, encore , de dire que l’opinion n’existait pas, innée dans le cerveau de ces grands empereurs que seraient les humains, comme aurait dit Spinoza (l’homme se croyant “Empire dans un Empire”).
Et que l’invention dans l’analyse (qui n’est pas celle de la science) était inexistante depuis longtemps. Que seul le style, qui n’est pas rien, faisait les différences. Et qu’il ne fallait pas s’emballer dans sa croyance. Et qu’un peu de travail, peut-être dans le style uniquement, était nécessaire pour se détacher du lieu commun, jamais entrevu comme tel par celui ou celle qui donne son “opinion”, évidemment majeure.
Le style est la différence.
Donc, persuadé de l’ineptie de ce que je pouvais bien écrire ou dire sur des plateaux, des conférences, je ne sortais pas, ne parlais pas, modeste, je l’assure, dans cette coquille, dans la conviction (encore) de l’impossibilité d’une parole féconde ou originale qui ne serait pas une mise en scène de soi, en attendant la fin.
Je me trompais. La modestie est une plaie. Comme l’immodestie. Il faut savoir se dire. Et savoir se taire. Au regard des moments et de sa compétence. Ne pas laisser l’ombre d’un petit talent s’enterrer dans le sol’qui la donne à voir.
J’ai donc laissé les autres envahir la place qui m’était pourtant offerte, au même titre, sans plus, alors que les institutionnels, donneurs de place, me découvraient un minuscule talent de pensée synthétique ou de plume exercée.
C’est ce que je me suis dit dans un moment difficile dans ma vie, peut-être celui dans lequel j’ai écrit ces lignes. Juste dire, sans laisser les autres s’emparer de ce que vous leur avez offert en ne disant pas et en leur laissant dire ce que vous ne disiez pas, que vous pouviez dire mieux qu’eux. Et que, souvent, vous leur avez soufflé, sans qu’ils ne vous remercient.
La modestie est une plaie, disais-je. Et le don sans retour une perte. De soi. Comme une énergie volée jusqu’au jour où il ne vous reste qu’une peau flétrie, tant vous avez donné ce que vous auriez pu dire mieux que d’autres ou différemment, pour avancer dans la clameur de l’étonnement philosophique.
Mais pourquoi donc écrire ce qui précède, dans lequel je raconte ma modestie, ce qui fait éclater de rire ceux qui confondent faconde, haute voix sûre d’elle-même avec l’immodestie et l’amour immodéré de soi.
Les modestes ne le sont pas dans leur comportement. Il ne faut pas confondre réserve ou timidité avec la modestie, qui est une grave erreur de comportement, je le répète.
Non, “les cimetières ne sont pas remplis de gens indispensables” . Baliverne que cette expression. Il y a dans les tombes des humains qui n’auraient pas du mourir et plus nous dire.