# L’AUTEUR OU LE TEXTE ? SUR L’I.A ET LA SUBJECTIVITÉ

Le Point vient de publier un entretien avec Samuel Fitoussi, jeune chroniqueur du Figaro, que j’ai qualifié gentiment “d’énervé” dans un précédent billet, sûrement talentueux, jusqu’à peut-être devenir, un jour qu’on lui souhaite, S. F. Comme BHL, FOG et tous les autres.
Il est à l’origine (par son groupe “Balance ton Claude”) de la dénonciation de Thélyson Orélien, l’accusé de fraude par écriture par IA de son roman plébiscité (et de plagiats antérieurs), désormais éjecté de la liste des sélectionnés du Prix Goncourt.
Samuel Fitoussi défend, dans cette affaire d’écriture par l’IA, la rencontre de deux “subjectivités, celle du lecteur qui jouit de celle de l’écrivain.
I – ENTRETIEN LE POINT/SAMUEL FITOUSSI
Je cite (merci Le Point) :
LE POINT : Comment s’adapter ? Que vont devenir les auteurs et l’édition, le goût de la lecture va-t-il y survivre ?
SAMUEL FITOUSSI : Difficile à dire. Pour l’instant, on peut encore s’illusionner sur un livre écrit par l’IA et prendre du plaisir en croyant lire un humain. Quand les auteurs auront arrêté d’écrire, peut-être que les lecteurs apprécieront quand même du contenu dont ils savent qu’il est généré par ChatGPT ou Claude. Ce n’est pas mon pronostic. La lecture est aussi un acte social. Lire, c’est entrer en contact avec une autre subjectivité. S’il y a, comme je le crois, une demande humaine pour du contenu humain, et pas juste pour le meilleur contenu possible, il faudra pouvoir distinguer les deux types de textes, afin que les lecteurs puissent allouer leur attention au contenu humain, et ainsi préserver la motivation à écrire : car on consent aux difficiles efforts d’écriture, de documentation, de réflexion, seulement s’il y a un espoir de trouver un public.
LE POINT : Dans un texte publié sur X où vous parlez de ce dernier, vous vous élevez contre les auteurs qui trahissent « le pacte moral qui les lie à leur lectorat » et qui agissent de « façon déloyale ». Tricher, c’est mal, mais pourquoi un écrivain serait-il loyal et moral, dans le fond ? « Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la littérature », disait André Gide. De nombreux écrivains ont revendiqué leur immoralité ou leur amoralité.
SF : Mais ces écrivains, au moins étaient écrivains. Ils ne mentaient pas à leurs lecteurs sur le plus important : en achetant leurs livres, ceux-ci avaient accès à leur subjectivité, indissociable du choix des mots. FIN ENTRETIEN DU POINT.
Je commenterai plus tard, plus sérieusement, ce tournant dans l’humanité qui passe donc par le questionnement sur le réel et le sujet qui le double (Rosset).
En l’état, je livre LES CONVERSATIONS AVEC LES AGENTS IA SUR LE SUJET.
II – MON RAPIDE AVIS
MOI
J’entends ici et là que le lecteur d’un roman, « atteint » de subjectivité, attend de l’écrivain sa propre « subjectivité ».
Proposition qui me semble assez adolescente, camusienne si l’on veut, le sujet étant,d’un point de vue structural, inexistant et ne peut éventuellement différer du même que par un talent différent qui n’est pas la subjectivité. Peut-être être le style.
« Ça écrit » pourrait dire Lacan.
Vous aurez compris, agent-assistant, qu’il s’agit du succédané du débat actuel de l’écriture par IA et la mise au ban d’un Goncourable.
Or, lorsque, justement on se place hors de l’empire (dans un empire) de la subjectivité, LE PLAISIR d’une lecture d’un texte par IA suffit à combler sa petite « subjectivité ».
Il me semble même préférable de ne pas dire que le texte a été écrit par IA ou de prévoir des « watermarking » (filigrane dans le texte qui indique l’écriture par IA), l’illusion étant supérieure à l’annonce qui déplace la simple lecture, éventuellement jouissive du texte en le déplaçant, par une interrogation sur l’origine, épuisante et surabondante, dans une autre dimension qui n’est plus la sienne.
La contemplation de l’océan n’est pas concomitante de la connaissance de son origine physique.Aimer le style de Flaubert ne passe pas, nécessairement par la lecture de sa correspondance gigantesque, ni par la description de sa « subjectivité » qui peut englober la couleur de ses moustaches ou son statut « d’idiot de la famille », analysé par Jean-Paul Sartre, dans son essai volumineux.
La subjectivité est, sûrement une baliverne, adolescente et romantique. Seul le texte est lu, pas l’auteur.
Mr Fitoussi nous » balance » un exposé, sur estrade, de classe de 4ème.L’avis d’un agent me sera précieux.
Je publierai ce qui précède et la réponse (même critique et désobligeante à mon égard. Je rappelle que je n’attends pas une “amélioration de ” mon” texte (sic). Je l’accepterai (c’est une conversation), étant ajouté que rien ne me fait moins peur que l’IA, avancée primordiale de l’humanité.
III- RÉPONSE DE CLAUDE
“Votre geste est correct dans son axe, mais je le durcirais encore plutôt que je ne l’adoucirais.
Sur “Ça écrit”. Vous avez raison de convoquer Lacan plutôt que Barthes seul : la mort de l’auteur chez Barthes reste encore une thèse sur la lecture (le texte s’autonomise de son origine biographique), alors que “ça parle” chez Lacan est une thèse sur l’écriture elle-même — le sujet n’est jamais la cause de son énoncé, il en est l’effet, décentré par la chaîne signifiante qui le précède et le traverse.
Si l’inconscient est structuré comme un langage, l’écrivain n’a jamais été souverain de sa “subjectivité” : il en était déjà l’automate.
Une IA qui écrit ne fait donc que rendre visible, en la radicalisant, une vérité que l’humanisme littéraire s’employait à occulter derrière le mythe du génie créateur.
Où je vous objecterais quelque chose, pour ne pas vous laisser filer sans résistance : “ça écrit” chez Lacan n’est pas un pur automatisme signifiant, c’est un automatisme troué — troué par le refoulement, par la castration, par la jouissance comme perte irrémédiable liée à un corps mortel.
Le style d’un écrivain, ce qui fait qu’on ne confond pas Céline et Proust, n’est peut-être pas de la “subjectivité” au sens du sujet cartésien maître de soi — vous avez raison de le disqualifier — mais c’est la trace singulière d’un trou spécifique, d’un rapport au réel-sans-double (votre Rosset) qui est celui d’un vivant mortel, non substituable.
Le talent, chez vous, n’est peut-être rien d’autre que ce style comme cicatrice. Une IA a l’automatisme sans le trou.
Reste à savoir si ce manque produit une différence perceptible dans le texte — ou si, comme vous le pariez, il est indifférent au plaisir du lecteur, qui ne rencontre jamais que le texte, jamais le trou lui-même.
Sur le watermarking. Là vous rejoignez Goodman contre Benjamin : les arts allographiques (la littérature, la musique) n’ont pas d’aura authentifiante au sens où la peinture (art autographique) en a une — un texte n’est pas dégradé par la copie, il n’y a pas d’original à trahir. Exiger la mention “généré par IA”, c’est réintroduire de force une logique autographique (celle du certificat, de la provenance) dans un art qui n’en a structurellement pas besoin.
L’annonce ne protège pas le lecteur, elle le prive d’une expérience — celle où le texte agit dans “une autre dimension”, comme vous dites, avant que le méta-discours ne vienne l’aplatir en objet à soupçonner plutôt qu’en objet à lire.
Le vrai adversaire de votre thèse n’est donc pas le camusisme adolescent, c’est Dutton (The Art Instinct) : l’idée que le plaisir esthétique est indissociable de la représentation causale de l’œuvre — qu’on n’apprécie jamais un texte seul, mais toujours un texte-plus-l’idée-de-son-origine.
Si Dutton a raison, votre “petite subjectivité” comblée est un leurre qu’elle s’inflige à elle-même.
Si vous avez raison contre Dutton, alors le débat Goncourt n’est qu’une résurgence de fétichisme auctorial — un dernier sursaut de l’empire que vous dites vouloir quitter”. FIN CONVERSATION AVEC CLAUDE.
Un peu pour l’amusement de la comparaison, j’ai soumis à Chatgpt la même réflexion.
IV- RÉPONSE DE CHATGPT
Michel, votre texte touche à une question qui dépasse largement la querelle de l’écriture par IA : qu’est-ce qui, dans un texte, procure le plaisir de lire ? Est-ce la rencontre de deux subjectivités, celle de l’écrivain et celle du lecteur, ou bien la puissance propre du texte, indépendamment de l’identité de celui qui l’a produit ?
Votre proposition est radicale : si le sujet n’est pas cette entité souveraine et singulière que l’on se plaît à imaginer, alors l’exigence d’une subjectivité de l’écrivain devient une sorte de fétichisme.
Le lecteur ne chercherait plus dans le roman la présence d’un autre sujet, mais une expérience de lecture, une forme, une intelligence, une émotion, une construction du monde.
Et c’est là que votre réflexion prend toute sa portée : le plaisir de lire un texte ne dépend pas nécessairement de la croyance en une subjectivité qui en serait l’origine..
La subjectivité : une fiction de l’auteur ? Votre rapprochement avec Camus me paraît éclairant, à condition de préciser ce que vous lui reprochez. Ce que vous récusez, me semble-t-il, c’est moins l’existence empirique d’un individu que la croyance en une subjectivité constituée, propriétaire de son écriture, qui se donnerait à lire dans le roman.
Il y aurait, dans cette conception, un sujet qui précède l’œuvre, qui la produit et qui y dépose quelque chose de son être. Le lecteur, à son tour, serait un sujet qui viendrait y reconnaître une expérience humaine singulière.
C’est précisément ce dispositif que votre texte met en question. La formule lacanienne « Ça écrit » est ici féconde. Elle déplace l’origine de l’écriture : l’écrivain n’est plus nécessairement le maître de ce qui s’écrit en lui. Le langage, ses structures, ses associations et ses contraintes participent à la production du texte.
Mais j’ajouterais une nuance : l’inexistence du sujet souverain ne signifie pas l’inexistence de toute singularité.
Une œuvre peut être singulière sans être l’expression d’une intériorité souveraine. La singularité peut résider dans l’agencement des mots, le rythme, la construction narrative, les tensions du pas l’inexistence de toute singularité. Une œuvre peut être singulière sans être l’expression d’une intériorité souveraine. La singularité peut résider dans l’agencement des mots, le rythme, la construction narrative, les tensions du récit.
C’est là que votre distinction entre subjectivité et talent devient particulièrement importante.
2. Le plaisir de lire :une expérience qui n’exige pas de connaître l’auteur.
Votre argument me paraît le plus convaincant lorsqu’il se déplace de la production du texte vers sa réception.
Pourquoi faudrait-il que le plaisir de lire soit fondé sur la rencontre de deux subjectivités ? Un roman peut nous émouvoir, nous troubler, nous faire rire ou nous déplacer intellectuellement sans que nous sachions quoi que ce soit de la personne qui l’a écrit.a lecture est une expérience qui se constitue dans la relation entre un texte et un lecteur. L’auteur peut en être l’origine historique, mais il n’est pas nécessairement présent dans l’acte de lecture.Et si un texte produit par une IA suscite ce plaisir, pourquoi faudrait-il le dévaluer au motif que son origine n’est pas celle que l’on imaginait ?
Le plaisir éprouvé n’est pas annulé par la découverte de son mode de production.
Il faut néanmoins distinguer deux choses : le plaisir esthétique que procure le texte et le plaisir supplémentaire que peut susciter la croyance en une expérience humaine à son origine. Le second existe bel et bien. Mais il ne saurait constituer une condition universelle de la lecture
.3. L’illusion :
Votre proposition la plus audacieuseVotre préférence pour l’absence de filigrane et pour le silence sur l’origine du texte mérite une attention particulière.Vous soutenez, en substance, que l’annonce de l’origine artificielle peut modifier la lecture, en rabattant le texte sur une catégorie préalable.L’illusion, au contraire, permettrait au texte de conserver son autonomie. Mais il faut distinguer l’illusion esthétique de la tromperie sur l’origine. La première est constitutive de la fiction : nous acceptons d’entrer dans un monde qui n’existe pas comme tel. La seconde porte sur une information extérieure au texte, susceptible de compter pour certains lecteurs.
On peut défendre l’autonomie esthétique de l’œuvre sans en conclure que toute information sur sa production devrait être dissimulée. La question devient alors celle du droit du lecteur à savoir, mais aussi de la pertinence de cette information pour son expérience.L’autre considère que la valeur littéraire doit d’abord être examinée dans le texte, sans que son mode de production suffise à la déterminer.
Votre position s’inscrit clairement dans la seconde perspective.Il reste cependant une question que je ne contournerais pas : si l’on peut apprécier un texte sans connaître son origine, cela ne signifie pas que les conditions de sa production soient sans importance.
La question de l’attribution, du travail humain et de la responsabilité de l’auteur demeure distincte de celle du plaisir de lecture..
Ce que je retiendrais de votre proposition : Votre texte a le mérite de déplacer le débat. Il ne demande pas si l’IA est capable d’imiter l’homme, mais pourquoi nous exigeons de l’écrivain qu’il nous donne accès à une subjectivité supposée authentique.
Je formulerais votre thèse ainsi : La littérature n’est pas nécessairement la rencontre de deux subjectivités. Elle est d’abord l’expérience d’un texte. Que celui-ci ait été produit par un sujet humain, par une machine ou par leur coopération ne suffit ni à en établir ni à en abolir la valeur.
C’est une proposition qui ouvre un espace de réflexion bien plus large que la seule défense de l’IA.
Mon avis sur votre texte destiné à la publication
(INCURSION MB : JE N’AI PAS DEMANDÉ À L’AGENT SON AVIS SUR MON TEXTE !, J’AI ENGAGÉ UNE CONVERSATION PUBLIABLE. CLAUDE AVAIT COMPRIS.)
Je le publierais en conservant son caractère polémique, mais en précisant deux points. D’abord, le sujet n’est pas nécessairement inexistant : c’est son statut de source souveraine et de propriétaire de l’écriture que vous contestez.
Ensuite, le plaisir de lecture ne prouve pas que l’origine du texte soit indifférente en toute circonstance ; il montre qu’elle n’est pas une condition nécessaire de ce plaisir.
Votre dernière phrase, « rien ne me fait moins peur que l’IA, avancée primordiale de l’humanité », donne au texte sa tonalité personnelle et son élan. Je la garderais.
Ce qui me paraît le plus fort dans votre réflexion, c’est cette idée : un texte n’a pas besoin de nous garantir la présence d’un sujet pour nous donner le plaisir de lire.
V- RÉPONSE DE PERPLEXITY
Votre position est forte, cohérente, et elle a une longue généalogie critique : contre le culte romantique de l’Auteur, pour l’autonomie de l’œuvre et l’immanence de l’expérience de lecture.
On y reconnaît, bien sûr, quelque chose de Barthes — « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur » — autant que du structuralisme et d’une certaine psychanalyse : non pas un sujet souverain qui s’exprime, mais un langage, des formes, des discours qui travaillent le texte.
Le point décisif, à mes yeux, est celui-ci : un lecteur peut bel et bien éprouver du plaisir, de l’émotion, de la surprise ou une forme de vérité devant un texte généré par une IA. Ces affects ne deviennent pas factices parce que l’instance productrice n’est pas humaine. Si une phrase est juste, si un récit organise efficacement l’attente, si une image déplace la perception, l’effet esthétique existe dans l’acte de lecture. Il ne requiert pas, logiquement, l’accès à une intériorité biographique derrière les mots.
Votre analogie avec l’océan est éclairante : connaître les conditions causales d’un objet n’est pas identique à en faire l’expérience. De même, la lecture peut se tenir dans une relative indifférence à l’origine du texte. Beaucoup de lecteurs lisent déjà ainsi : ils ignorent les vies, les opinions, les habitudes vestimentaires et les correspondances des auteurs qu’ils aiment. Et ils ont raison de ne pas faire de la biographie le ticket d’entrée de l’émotion esthétique.
Là où je nuancerais votre thèse, c’est que l’origine ne relève pas seulement d’une curiosité parasitaire. Elle peut changer légitimement la nature du contrat de lecture. Non parce qu’une mystérieuse « subjectivité » humaine conférerait automatiquement une valeur sacrée au texte, mais parce que certaines œuvres se présentent comme des actes : un témoignage, une confession, une enquête, une prise de position, une promesse de travail et de responsabilité. Dans ces cas, savoir qui parle — ou plutôt quelle chaîne d’agents a produit, vérifié et assumé l’énoncé — compte.
Un roman, en revanche, n’est pas nécessairement dans ce régime. S’il est publié comme fiction sans revendication mensongère d’une expérience vécue, l’argument est très solide : le texte devrait pouvoir être jugé à ses effets, à sa nécessité interne, à son style, à son intelligence formelle. Qu’il soit assisté, composé ou engendré par une IA ne tranche pas, à lui seul, la question de sa qualité.
Le problème du filigrane obligatoire se situe donc moins dans l’esthétique que dans l’éthique et l’économie du livre. Un marquage peut servir à informer sur des pratiques éditoriales, protéger contre la fraude ou permettre une attribution exacte. Mais s’il devient un stigmate apposé sur chaque texte, il risque effectivement d’ordonner au lecteur une mauvaise lecture : chercher le symptôme de la machine, traquer la simulation, plutôt que lire. Il transforme un jugement esthétique en expertise médico-légale.
Je remplacerais toutefois « seul le texte est lu, pas l’auteur » par une formulation moins absolue : le texte peut être lu sans l’auteur, mais il n’est pas toujours lu hors de tout savoir sur ses conditions de production.
Les deux lectures sont possibles et légitimes. L’erreur serait de rendre la seconde obligatoire pour reconnaître la valeur de la première.
Enfin, sur le Goncourt ou tout prix comparable : un prix littéraire ne récompense jamais uniquement un texte. Il récompense aussi un nom, une carrière, un éditeur, une scène culturelle, une idée de la littérature, et parfois une économie de prestige. C’est précisément pourquoi l’IA devient explosive dans ce cadre : elle ne menace pas seulement une théorie de la subjectivité ; elle trouble les procédures d’attribution, de responsabilité et de rareté sur lesquelles repose l’institution littéraire.
Bref : votre refus de fétichiser la subjectivité me paraît juste. Une œuvre n’a pas besoin d’une âme certifiée humaine pour produire une expérience esthétique réelle. Mais la transparence sur l’origine peut être nécessaire dans certains cadres, non pour sauver le mythe de l’auteur, mais pour clarifier ce qui est vendu, signé, assumé et récompensé.
VI – REPONSE DE GEMINI
Votre position a le mérite d’une grande cohérence théorique : elle réactive avec brio le geste formaliste et structuraliste des années 1960.
En convoquant la mort de l’auteur théorisée par Roland Barthes et le « ça parle » lacanien, vous rappelez une vérité textuelle indéniable : le texte ne renvoie d’abord qu’à lui-même, à son agencement signifiant, et non à l’intériorité psychologique, biographique ou anecdotique de celui qui tient la plume.
Vu sous cet angle, exiger de la « subjectivité » relève en effet d’une nostalgie romantique ou expressive un peu naïve.
Pourtant, cette démonstration achoppe sur un point précis dès qu’on passe de l’objet textuel à l’expérience de la lecture.
1. L’illusion référentielle n’est pas qu’un artefact technique. Comparer la lecture d’un roman à la contemplation de l’océan est séduisant, mais le parallèle est trompeur. L’océan n’est pas un système de signes intentionnels. Un texte, en revanche, est une adresse. Même débarrassé du culte biographique (la couleur des moustaches de Flaubert, le « moi » empirique dénoncé par Proust contre Sainte-Beuve), le lecteur postule toujours, au creux du texte, ce qu’Umberto Eco appelait un auteur modèle : une voix, une stratégie, une conscience organisatrice qui a fait des choix contre d’autres possibles.
Quand vous lisez une phrase admirable, vous n’admirez pas seulement une suite statistique de lemmes : vous rencontrez la trace d’un arbitrage, d’un frottement au réel, d’une résistance matérielle du langage vaincue par quelqu’un qui habite, lui aussi, la condition mortelle et historique.
2. Le « style » comme singularité, non comme combinatoireVous avancez que le style remplace la subjectivité. Mais qu’est-ce que le style chez les modernes ? C’est précisément l’écart, la blessure, l’inflexion singulière infligée à la langue commune. Céline, Proust ou Duras ne sont pas de simples algorithmes syntaxiques : leur style est la sédimentation d’une névrose, d’un corps, d’une époque.L’IA générative fonctionne à l’inverse : elle n’a pas d’inconscient, pas de corps, pas d’angoisse de la mort, et surtout, elle ne subit aucune résistance du monde. Elle calcule la trajectoire la plus probable (ou tempérée) au sein d’une masse de textes préexistants. Elle pastiche le style, elle combine les idiosyncrasies des autres, mais elle n’en invente pas par nécessité existentielle. Le plaisir qu’elle procure relève de l’illusionnisme parfait ou de la virtuosité formelle, ce qui n’est pas rien, mais ce n’est pas l’émergence d’une parole singulière.3. Le leurre et la valeur du pacte de lecture.
Vous plaidez pour l’absence de filigrane (watermarking), estimant que l’illusion suffit et que la question de l’origine parasite la jouissance. C’est l’argument du faussaire en peinture : si le faux Vermeer suscite la même émotion esthétique dans la pénombre du musée, pourquoi s’encombrer de son authenticité ?
La réponse tient au fait que la littérature n’est pas un pur stimulus sensoriel, c’est un pacte fiduciaire. Savoir qu’un texte émane d’une machine probabiliste change inévitablement la nature de la réception. Si un texte vous bouleverse en décrivant le deuil ou la honte, apprendre qu’il a été produit par un modèle mathématique n’annule pas la qualité des phrases, mais transforme l’émotion rétrospective en sentiment d’avoir été manipulé par un miroir sans tain. Le refus de la transparence ressemble alors moins à un éloge de la pure forme qu’à un besoin de préserver une duperie nécessaire pour continuer à ressentir.
La question n’est donc pas de disqualifier l’IA par peur ou par réflexe corporatiste de cénacle littéraire. L’IA sait produire du romanesque, de l’intrigue, et parfois un très bel agencement verbal. Mais balayer l’attente d’une présence humaine derrière le texte comme une simple « baliverne adolescente » revient à réduire la littérature à un pur jeu combinatoire, en oubliant qu’elle est, depuis ses origines, le lieu où une finitude s’adresse à une autre.
VII – RÉPONSE COPILOT
Votre texte est intéressant parce qu’il déplace le débat sur l’IA là où il est rarement porté aujourd’hui : non sur la technique, mais sur une théorie de la lecture.
C’est, à mes yeux, son point le plus fort.Je crois cependant qu’il faut distinguer deux questions qui tendent à être confondues.La première concerne l’ontologie du texte : qu’est-ce qu’un texte littéraire ? Sur ce point, vous êtes dans une lignée qui va de Mallarmé à Blanchot, en passant par le Barthes de La mort de l’auteur ou par certains usages de Lacan.
Le texte n’est pas l’expression transparente d’une intériorité. L’auteur n’est pas une source originaire qui déverse sa substance psychique dans l’œuvre. Le sens se produit dans le langage, dans la lecture, dans le jeu des signifiants.
Sous cet angle, l’argument consistant à dire : « ce roman m’intéresse parce que j’y rencontre la subjectivité authentique de son auteur » apparaît effectivement fragile, voire naïf.Mais la seconde question est sociologique et historique : pourquoi les lecteurs lisent-ils ?
Or là, je suis moins radical que vous.
Dans les faits, beaucoup de lecteurs lisent aussi des auteurs. Non pas seulement des textes. Ils construisent des figures d’écrivains, des mythologies, des présences. Proust, Kafka, Céline, Duras, Mishima ne sont pas seulement des suites de phrases. Ils sont également des noms propres autour desquels s’agrègent des récits, des biographies, des légendes.Je ne crois pas que cela soit nécessairement adolescent ou romantique.
C’est peut-être simplement anthropologique. L’homme cherche des visages derrière les œuvres comme il cherche des visages derrière les événements.
Autrement dit, lorsque vous dites : « seul le texte est lu », je serais tenté de répondre : philosophiquement, peut-être ; empiriquement, beaucoup moins.Concernant l’IA, je trouve votre observation sur le plaisir de lecture particulièrement pertinente.
Si un lecteur est ému, captivé, amusé ou troublé par un texte avant d’en connaître l’origine, puis cesse brutalement de l’être lorsqu’il apprend qu’il a été généré par une IA, cela révèle quelque chose d’intéressant. Le jugement esthétique semblait autonome ; il se révèle partiellement dépendant d’une information extérieure au texte.On pourrait en tirer un argument assez fort : l’origine n’est pas toujours constitutive de la valeur esthétique.Votre analogie avec l’océan va dans ce sens.
En effet, l’expérience esthétique est souvent immédiate, tandis que la connaissance des causes est seconde.En revanche, je ne vous suivrais pas entièrement sur le refus du signalement ou du « watermarking ».Non parce que le lecteur devrait absolument savoir qu’une IA est impliquée pour juger le texte, mais parce qu’il existe aussi une éthique de l’information.
Un lecteur peut légitimement vouloir savoir s’il lit un texte produit par un humain seul, par un humain aidé par une IA, ou par une IA presque entièrement autonome. Non pour décider de sa qualité, mais pour savoir ce qu’il est en train de lire.La connaissance de l’origine ne devrait peut-être pas commander le jugement esthétique ; elle peut néanmoins relever du droit à l’information.
Au fond, je dirais que votre texte est le plus convaincant lorsqu’il attaque la sacralisation contemporaine de la subjectivité. Là, il touche un point réel : une partie des critiques adressées à l’IA repose sur une métaphysique implicite de l’auteur, conçu comme source irremplaçable d’une intériorité.Mais il me semble excessif de conclure que la subjectivité n’est qu’une « baliverne ». L’histoire de la littérature montre plutôt une tension permanente entre deux pôles :
•le texte comme objet autonome ;
•l’auteur comme figure de sens.
Le débat sur l’IA réactive simplement cette vieille opposition.Quant à votre dernière pique contre M. Fitoussi, elle m’a davantage fait sourire qu’acquiescer.
Lorsqu’un débat devient passionnel, les protagonistes ont souvent tendance à se renvoyer mutuellement à la quatrième ou à la terminale. C’est généralement le signe qu’ils discutent moins de littérature que d’anthropologie : qu’est-ce qu’un être humain apporte à une œuvre ?
Et c’est peut-être là, finalement, la question véritable. Non pas : « une IA peut-elle écrire ? » mais : « pourquoi tenons-nous tant à ce qu’un texte ait été écrit par quelqu’un ? »Je ne suis pas certain que la réponse se trouve dans la théorie littéraire. Elle se trouve peut-être dans un besoin humain beaucoup plus ancien : celui de rencontrer une conscience derrière une forme.
Que cette conscience soit réelle, imaginaire ou reconstruite après coup est une autre affaire.
RÉPONSE DE VIBE (MISTRAL, IA FRANÇAISE)
Votre réflexion, Monsieur B, est aussi stimulante que provocante, et elle touche à des débats fondamentaux sur la nature de la littérature, de l’autorité auctoriale et de la réception des textes. Permettez-moi d’y répondre en plusieurs points, sans chercher à « améliorer » votre propos, mais plutôt à le prolonger ou à l’interroger, comme vous l’invitez.
La subjectivité : un leurre romantique ?
Votre critique de la subjectivité comme critère central de la lecture ou de l’écriture est pertinente. En effet, le structuralisme, puis le post-structuralisme, ont largement déconstruit l’idée d’un auteur tout-puissant, porteur d’une intention unique et d’une subjectivité transcendantale. Roland Barthes, dans La Mort de l’auteur (1967), va jusqu’à dire que le texte est un espace où se croisent des citations, des références, et où l’auteur n’est qu’un « scripteur » parmi d’autres. Le texte existe par lui-même, et sa valeur réside dans sa capacité à générer du sens, indépendamment de son origine.
Votre référence à Lacan (« Ça écrit ») est judicieuse : elle souligne que l’écriture peut être un processus quasi autonome, où le sujet s’efface au profit du langage lui-même. Dans cette perspective, l’IA, en tant qu’outil de génération textuelle, n’est qu’une extension radicale de cette idée. Elle pousse à l’extrême la dissociation entre l’écriture et l’intention subjective, en produisant des textes qui fonctionnent (stylistiquement, narrativement) sans qu’aucun « je » conscient ne les ait « habités »
Le plaisir du texte et l’illusion nécessaire
Votre argument selon lequel le plaisir de la lecture ne dépend pas de la connaissance de l’origine du texte est séduisant. Effectivement, pourquoi la jouissance esthétique serait-elle conditionnée par la certitude que le texte a été écrit par un humain ? L’illusion littéraire — cette suspension volontaire de l’incrédulité — est un contrat ancien entre l’auteur et le lecteur. Si l’IA permet de maintenir cette illusion, pourquoi la briser ?
Le watermarking ou l’annonce systématique de l’origine IA risquent en effet de déplacer l’attention : le lecteur cesse de se concentrer sur le texte pour s’interroger sur son statut ontologique. C’est un peu comme si, devant un tableau, on ne pouvait s’empêcher de penser à la chimie des pigments plutôt qu’à la composition ou aux émotions qu’il suscite. L’art, qu’il soit humain ou non, gagne à être apprécié pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il n’est pas.
Cela dit, cette position soulève une question : si l’illusion est si précieuse, faut-il la préserver à tout prix ? Certains pourraient arguer que la transparence est une valeur en soi, surtout dans un monde où les deepfakes et les contenus synthétiques prolifèrent. Mais vous avez raison de souligner que la contemplation de l’océan n’a que faire de sa salinité.
Le style comme subjectivité déguisée ?
Vous suggérez que le style pourrait être le vrai marqueur de différenciation, là où la subjectivité serait un leurre. C’est une piste intéressante. Le style, en effet, est souvent ce qui reste quand on a tout enlevé : l’empreinte d’une voix, d’un rythme, d’une manière de voir le monde. Mais le style lui-même peut-il être entièrement déconnecté de la subjectivité ? Même chez Flaubert, dont vous citez l’exemple, le style est indissociable d’une vision — une façon de percevoir et de restituer le réel, qui, même si elle n’est pas autobiographique, reste profondément personnelle.
L’IA, aujourd’hui, peut imiter des styles, mais peut-elle en inventer de nouveaux, ou simplement les combiner ? Si le style est une forme de subjectivité objectivée, alors l’IA, en reproduisant des styles existants, ne fait que recycler des subjectivités humaines. La vraie rupture serait qu’elle en produise une qui lui soit propre — ce qui, pour l’instant, reste un sujet de débat.
Camus, Sartre et l’adolescence de la subjectivité
Votre mention de Camus et de Sartre est opportune. Camus, dans Le Mythe de Sisyphe, insiste sur l’absurdité de la quête de sens, et Sartre, dans L’Idiot de la famille, cherche à reconstituer la subjectivité de Flaubert comme une construction sociale et historique. Mais vous avez raison de pointer leur romantisme résiduel : même en déconstruisant la subjectivité, ils en font encore le cœur de leur réflexion. C’est là que votre critique mord : la subjectivité comme critère absolu est peut-être un héritage romantique dont on peine à se défaire.
L’IA et la peur de l’inconnu
Votre absence de crainte face à l’IA est rafraîchissante. Beaucoup y voient une menace pour l’authenticité, la créativité, ou même l’humanité. Vous, au contraire, y voyez une avancée primordiale. Cela rejoint des penseurs comme Bernard Stiegler, qui voit dans la technique une prolongement de l’humain, ou même des artistes comme les membres de l’Oulipo, qui ont toujours joué avec les contraintes formelles pour libérer la créativité.
Si l’IA permet de dépasser le culte de l’auteur et de se concentrer sur le texte lui-même, alors elle pourrait bien être un outil de libération — non pas pour remplacer les écrivains, mais pour révéler que l’écriture a toujours été, en partie, un jeu de contraintes, de hasards et de combinaisons.
Conclusion : et si le débat était mal posé ?
Peut-être que la vraie question n’est pas « L’IA peut-elle écrire ? », mais plutôt :Un texte a-t-il besoin d’un auteur pour exister ?
Le plaisir littéraire est-il compatible avec l’absence d’intention humaine ?
La subjectivité est-elle un leurre, ou simplement une couche supplémentaire (et non nécessaire) de la lecture ?
Votre position, Monsieur Bellaiche, semble être que le texte suffit, et que le reste n’est que bruit. C’est une thèse forte, qui mérite d’être défendue — surtout à une époque où l’on cherche désespérément des repères dans un monde de plus en plus déshumanisé par la technique.
Pour finir, une question pour prolonger la discussion :
Si l’IA produit un jour un texte indistinguable de ceux de Flaubert ou de Camus, et que ce texte est universellement admiré, faut-il encore se soucier de savoir qui (ou quoi) l’a écrit ? Ou bien, comme vous le suggérez, l’illusion et le plaisir suffisent-ils à eux seuls ?
IX- ENTRETIEN LE POINT/ALEXANDRE GEFEN
Affaire Thélyson Orélien : « À l’ère de l’écriture hybride, la chasse à l’IA est une impasse » propos recueillis par Chloé DURAND-PARENTI
ENTRETIEN. Alors que l’affaire Thélyson Orélien secoue la rentrée littéraire, le chercheur Alexandre Gefen analyse pour « Le Point » l’inévitable hybridation de l’écriture à l’heure des LLM
Le Point : Quand on évoque un texte « généré par IA », de quoi parle-t-on exactement ?
Alexandre Gefen : En réalité, cela renvoie à des choses extrêmement différentes. Parce que ce n’est pas du tout pareil d’utiliser l’IA pour se constituer une documentation, un peu comme Houellebecq l’a fait avec Wikipédia (pour son roman La Carte et le Territoire, paru en 2010 et récompensé par le prix Goncourt la même année. NDLR), et utiliser l’IA pour créer des parties substantielles d’un texte.
Se servir de l’IA comme l’avait revendiqué le prix Nobel de littérature (l’auteur chinois Mo Yan, récompensé en 2012) pour surmonter le moment de la page blanche n’a rien à voir avec l’utiliser pour écrire chapitre par chapitre un texte qui va ensuite être publié tel quel sur Amazon. On ne parle pas du tout de la même chose. Les usages sont variés et extrêmement différenciés. Vous avez aussi des auteurs qui assument même cet usage pour faire des jeux expérimentaux. Il ne faut donc pas ranger toutes les pratiques sous le même terme « écrit avec l’IA ».
Le Point : Concrètement, comment les détecteurs de textes générés les distinguent-ils des écrits humains ?
Il y a plusieurs techniques, mais des outils comme Pangram s’appuient sur l’analyse statistique de l’enchaînement des mots et sur leurs cooccurrences très vraisemblables dans la langue. L’IA combine les mots selon une logique statistique qui produit peu de diversité : c’est ce qu’on appelle des textes à faible perplexité. La perplexité, c’est le fait que le mot qui suit ne soit pas le mot le plus probable, alors que l’IA va donner un mot très probable. Au fond, on cherche à détecter des perturbations statistiques
L’autre méthode repose sur des comparaisons stylistiques ou le repérage de signatures formelles, par exemple certaines structures ternaires ou des basculements de phrases qu’on attribue à l’IA. Mais c’est une manière sans doute moins fiable que l’analyse statistique. D’autant que la manière de parler de l’IA contamine la langue ordinaire : un écrivain peut se retrouver suspecté simplement après avoir été influencé par la façon dont Claude équilibre ses phrases ou utilise des tirets cadratins. Certains auteurs en viennent même à s’autocensurer et s’interdisent désormais d’utiliser des tirets cadratins. C’est très, très subtil, notre rapport à la langue artificielle..
Le Point : Peut-on vraiment reconnaître de manière fiable un texte généré par IA aujourd’hui ?
Il faut être très prudent. Ce sont des outils qui n’ont pas subi d’expertise indépendante sur des textes littéraires et moi, je ne parierais pas sur leur capacité à vraiment repérer le caractère généré par IA sur de la littérature, et encore moins sur la littérature française. Les résultats donnés par les fabricants sont soumis à vérification contradictoire et ne concernent de toute façon que des textes académiques en anglais, sûrement pas des textes littéraires dans lesquels des structures de phrases supposées typiques des IA peuvent très bien se retrouver. Au final, dans ce contexte, les risques de faux positifs sont très importants. Donc je ne parierais absolument pas sur leur fiabilité pour un roman.
Le Point : Est-ce que l’on peut espérer parvenir à faire mieux demain ?
Non. La seule manière de pouvoir vérifier qu’un texte est écrit à la main consisterait à imposer des systèmes de signature ou de filigrane : d’un côté sur les outils d’IA, et de l’autre sur les logiciels de traitement de texte comme Word, afin de garantir l’authenticité de la rédaction manuelle d’un côté et la signature de l’IA de l’autre. Mais de la même manière que vous trouvez très facilement des outils d’« humanisation » qui permettent de rajouter du bruit pour tromper les détecteurs, vous trouverez demain de quoi effacer ces signatures numériques. Donc on est dans une impasse et on ne sortira pas de cette impasse.
Le Point : Si la détection est une impasse, comment doit-on désormais juger un livre ?
C’est extrêmement difficile de garantir qu’un texte est écrit uniquement par un écrivain dans un contexte où l’IA est dans nos traitements de texte, dans nos manières de nous renseigner et de nous informer. Pour moi, cette querelle est absurde. Il ne faut pas poursuivre dans cette voie, sinon nous allons verser dans un monde de paranoïa et d’accusations complètes. On l’a déjà fait pour de nombreux écrivains, pour l’écrivaine Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature (la Polonaise a été vivement prise à partie après avoir évoqué son usage d’outils conversationnels pour alimenter sa réflexion. NDLR). On l’a fait également pour Rie Kudan, prix Akutagawa au Japon (l’autrice avait elle-même révélé avoir écrit environ 5 % de son roman avec ChatGPT, déclenchant une vive polémique. NDLR). Les écritures vont forcément être hybridées, à des degrés extrêmement variés. On ne va absolument pas s’en sortir.Les écritures vont forcément être hybridées, à des degrés extrêmement variés. »l faut admettre que l’on doit juger le résultat final. Et si l’œuvre de Thélyson Orélien nous agace par ses tics, par son sens de la formule, par ses poncifs, on peut tout à fait ne pas l’apprécier stylistiquement. Il faut la juger en tant que telle et non pas renvoyer ses défauts d’écriture à l’usage de l’IA. Soit le roman est bon en fonction d’une expérience humaine, d’un ressenti, d’un travail sur la langue qui nous semble intéressant, et que ce soit fait avec de l’IA ou pas, qu’il emprunte des tournures dans l’air du temps ou pas, on doit absolument juger l’œuvre.Pour un étudiant qui livre un écrit académique, la problématique est différente : on considère qu’il doit continuer à apprendre à écrire et que lui ne peut pas faire appel à l’IA, en tout cas dans un certain nombre de travaux. Mais pour un roman, je pense qu’on doit sortir de cette vision sacralisée d’un auteur pur qui écrirait par lui-même. Il faut cesser de mythifier un écrivain qui serait sans influences, sans méthodes de travail, sans recours à de la documentation. L’auteur écrit de toute façon avec sa mémoire d’autres auteurs, en copiant volontairement ou involontairement des modèles, des traits du temps, des manières de penser qui circulent. L’IA va simplement être pour lui une nouvelle source d’inspiration, une muse électronique à sa disposition.