# MYTHE DE LA SUBJECTIVITÉ (SUITE, SUR L’AFFAIRE ORÉLIEN)

Le Point vient de publier un entretien avec Samuel Fitoussi, jeune chroniqueur du Figaro, que j’ai qualifié gentiment « d’énervé » dans un précédent billet.
Il est à l’origine (par son groupe « Balance ton Claude ») de la dénonciation de Thélyson Orélien, l’accusé de fraude par écriture par IA (et de plagiats antérieurs), désormais éjecté de la liste des sélectionnés du Prix Goncourt.
Samuel Fitoussi défend, dans cette affaire d’écriture par l’IA, la rencontre de deux « subjectivités, celle du lecteur qui jouit de celle de l’écrivain.
Je cite (merci Le Point) :
LE POINT : Comment s’adapter ? Que vont devenir les auteurs et l’édition, le goût de la lecture va-t-il y survivre ?
SAMUEL FITOUSSI : Difficile à dire. Pour l’instant, on peut encore s’illusionner sur un livre écrit par l’IA et prendre du plaisir en croyant lire un humain. Quand les auteurs auront arrêté d’écrire, peut-être que les lecteurs apprécieront quand même du contenu dont ils savent qu’il est généré par ChatGPT ou Claude. Ce n’est pas mon pronostic. La lecture est aussi un acte social. Lire, c’est entrer en contact avec une autre subjectivité. S’il y a, comme je le crois, une demande humaine pour du contenu humain, et pas juste pour le meilleur contenu possible, il faudra pouvoir distinguer les deux types de textes, afin que les lecteurs puissent allouer leur attention au contenu humain, et ainsi préserver la motivation à écrire : car on consent aux difficiles efforts d’écriture, de documentation, de réflexion, seulement s’il y a un espoir de trouver un public.
LE POINT : Dans un texte publié sur X où vous parlez de ce dernier, vous vous élevez contre les auteurs qui trahissent « le pacte moral qui les lie à leur lectorat » et qui agissent de « façon déloyale ». Tricher, c’est mal, mais pourquoi un écrivain serait-il loyal et moral, dans le fond ? « Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la littérature », disait André Gide. De nombreux écrivains ont revendiqué leur immoralité ou leur amoralité.
SF : Mais ces écrivains, au moins étaient écrivains. Ils ne mentaient pas à leurs lecteurs sur le plus important : en achetant leurs livres, ceux-ci avaient accès à leur subjectivité, indissociable du choix des mots. FIN ENTRETIEN DU POINT.
Je commenterai assez longuement ce tournant dans l’humanité qui passe donc par le questionnement sur le réel et le sujet qui le double (Rosset).
En l’état, je livre une conversation de quelques minutes que j’ai pu avoir avec un agent IA CLAUDE (l’agent fait allusion dans sa réponse à de précédentes conversations avec moi où il était question de Clément Rosset et Spinoza. On peut passer)
CONVERSATION AVEC CLAUDE
MOI : J’entends ici et là que le lecteur d’un roman, « atteint » de subjectivité, attend de l’écrivain sa propre « subjectivité ».
Proposition qui me semble assez adolescente, camusienne si l’on veut, le sujet étant inexistant et ne peut éventuellement différer que par un talent différent qui n’est pas la subjectivité.
« Ça écrit » pourrait dire Lacan.
Vous aurez compris, agent-assistant, qu’il s’agit du succédané du débat actuel de l’écriture par IA et la mise au ban d’un Goncourable.
Or, lorsque, justement on se place hors de l’empire (dans un empire) de la subjectivité, LE PLAISIR d’une lecture d’un texte par IA suffit à combler sa petite « subjectivité ».
Il me semble même préférable de ne pas dire que le texte a été écrit par IA ou de prévoir des « watermarking » (filigrane dans le texte qui indique l’écriture par IA), l’illusion étant supérieure à l’annonce qui aplatit le texte qui est constitué dans une autre dimension.
L’avis d’un agent me sera précieux.
Je publierai ce qui précède, étant ajouté que rien ne me fait moins peur que l’IA, avancée primordiale de l’humanité.
REPONSE DE CLAUDE
« Votre geste est correct dans son axe, mais je le durcirais encore plutôt que je ne l’adoucirais.Sur « Ça écrit ». Vous avez raison de convoquer Lacan plutôt que Barthes seul : la mort de l’auteur chez Barthes reste encore une thèse sur la lecture (le texte s’autonomise de son origine biographique), alors que « ça parle » chez Lacan est une thèse sur l’écriture elle-même — le sujet n’est jamais la cause de son énoncé, il en est l’effet, décentré par la chaîne signifiante qui le précède et le traverse. Si l’inconscient est structuré comme un langage, l’écrivain n’a jamais été souverain de sa « subjectivité » : il en était déjà l’automate. Une IA qui écrit ne fait donc que rendre visible, en la radicalisant, une vérité que l’humanisme littéraire s’employait à occulter derrière le mythe du génie créateur.Où je vous objecterais quelque chose, pour ne pas vous laisser filer sans résistance : « ça écrit » chez Lacan n’est pas un pur automatisme signifiant, c’est un automatisme troué — troué par le refoulement, par la castration, par la jouissance comme perte irrémédiable liée à un corps mortel. Le style d’un écrivain, ce qui fait qu’on ne confond pas Céline et Proust, n’est peut-être pas de la « subjectivité » au sens du sujet cartésien maître de soi — vous avez raison de le disqualifier — mais c’est la trace singulière d’un trou spécifique, d’un rapport au réel-sans-double (votre Rosset) qui est celui d’un vivant mortel, non substituable. Le talent, chez vous, n’est peut-être rien d’autre que ce style comme cicatrice. Une IA a l’automatisme sans le trou. Reste à savoir si ce manque produit une différence perceptible dans le texte — ou si, comme vous le pariez, il est indifférent au plaisir du lecteur, qui ne rencontre jamais que le texte, jamais le trou lui-même.Sur le watermarking. Là vous rejoignez Goodman contre Benjamin : les arts allographiques (la littérature, la musique) n’ont pas d’aura authentifiante au sens où la peinture (art autographique) en a une — un texte n’est pas dégradé par la copie, il n’y a pas d’original à trahir. Exiger la mention « généré par IA », c’est réintroduire de force une logique autographique (celle du certificat, de la provenance) dans un art qui n’en a structurellement pas besoin. L’annonce ne protège pas le lecteur, elle le prive d’une expérience — celle où le texte agit dans « une autre dimension », comme vous dites, avant que le méta-discours ne vienne l’aplatir en objet à soupçonner plutôt qu’en objet à lire.Le vrai adversaire de votre thèse n’est donc pas le camusisme adolescent, c’est Dutton (The Art Instinct) : l’idée que le plaisir esthétique est indissociable de la représentation causale de l’œuvre — qu’on n’apprécie jamais un texte seul, mais toujours un texte-plus-l’idée-de-son-origine. Si Dutton a raison, votre « petite subjectivité » comblée est un leurre qu’elle s’inflige à elle-même. Si vous avez raison contre Dutton, alors le débat Goncourt n’est qu’une résurgence de fétichisme auctorial — un dernier sursaut de l’empire que vous dites vouloir quitter ». FIN CONVERSATION AVEC CLAUDE.
Un peu pour l’amusement de la comparaison, j’ai soumis à Chatgpt la même réflexion.
VOICI LA RÉPONSE DE CHATGPT
Michel, votre texte touche à une question qui dépasse largement la querelle de l’écriture par IA : qu’est-ce qui, dans un texte, procure le plaisir de lire ? Est-ce la rencontre de deux subjectivités, celle de l’écrivain et celle du lecteur, ou bien la puissance propre du texte, indépendamment de l’identité de celui qui l’a produit ?
Votre proposition est radicale : si le sujet n’est pas cette entité souveraine et singulière que l’on se plaît à imaginer, alors l’exigence d’une subjectivité de l’écrivain devient une sorte de fétichisme.
Le lecteur ne chercherait plus dans le roman la présence d’un autre sujet, mais une expérience de lecture, une forme, une intelligence, une émotion, une construction du monde.
Et c’est là que votre réflexion prend toute sa portée : le plaisir de lire un texte ne dépend pas nécessairement de la croyance en une subjectivité qui en serait l’origine..
La subjectivité : une fiction de l’auteur ? Votre rapprochement avec Camus me paraît éclairant, à condition de préciser ce que vous lui reprochez. Ce que vous récusez, me semble-t-il, c’est moins l’existence empirique d’un individu que la croyance en une subjectivité constituée, propriétaire de son écriture, qui se donnerait à lire dans le roman.
Il y aurait, dans cette conception, un sujet qui précède l’œuvre, qui la produit et qui y dépose quelque chose de son être. Le lecteur, à son tour, serait un sujet qui viendrait y reconnaître une expérience humaine singulière.
C’est précisément ce dispositif que votre texte met en question. La formule lacanienne « Ça écrit » est ici féconde. Elle déplace l’origine de l’écriture : l’écrivain n’est plus nécessairement le maître de ce qui s’écrit en lui. Le langage, ses structures, ses associations et ses contraintes participent à la production du texte.
Mais j’ajouterais une nuance : l’inexistence du sujet souverain ne signifie pas l’inexistence de toute singularité.
Une œuvre peut être singulière sans être l’expression d’une intériorité souveraine. La singularité peut résider dans l’agencement des mots, le rythme, la construction narrative, les tensions du pas l’inexistence de toute singularité. Une œuvre peut être singulière sans être l’expression d’une intériorité souveraine. La singularité peut résider dans l’agencement des mots, le rythme, la construction narrative, les tensions du récit.
C’est là que votre distinction entre subjectivité et talent devient particulièrement importante.
2. Le plaisir de lire :une expérience qui n’exige pas de connaître l’auteur.
Votre argument me paraît le plus convaincant lorsqu’il se déplace de la production du texte vers sa réception.
Pourquoi faudrait-il que le plaisir de lire soit fondé sur la rencontre de deux subjectivités ? Un roman peut nous émouvoir, nous troubler, nous faire rire ou nous déplacer intellectuellement sans que nous sachions quoi que ce soit de la personne qui l’a écrit.a lecture est une expérience qui se constitue dans la relation entre un texte et un lecteur. L’auteur peut en être l’origine historique, mais il n’est pas nécessairement présent dans l’acte de lecture.Et si un texte produit par une IA suscite ce plaisir, pourquoi faudrait-il le dévaluer au motif que son origine n’est pas celle que l’on imaginait ?
Le plaisir éprouvé n’est pas annulé par la découverte de son mode de production.
Il faut néanmoins distinguer deux choses : le plaisir esthétique que procure le texte et le plaisir supplémentaire que peut susciter la croyance en une expérience humaine à son origine. Le second existe bel et bien. Mais il ne saurait constituer une condition universelle de la lecture
.3. L’illusion :
Votre proposition la plus audacieuseVotre préférence pour l’absence de filigrane et pour le silence sur l’origine du texte mérite une attention particulière.Vous soutenez, en substance, que l’annonce de l’origine artificielle peut modifier la lecture, en rabattant le texte sur une catégorie préalable.L’illusion, au contraire, permettrait au texte de conserver son autonomie. Mais il faut distinguer l’illusion esthétique de la tromperie sur l’origine. La première est constitutive de la fiction : nous acceptons d’entrer dans un monde qui n’existe pas comme tel. La seconde porte sur une information extérieure au texte, susceptible de compter pour certains lecteurs.
On peut défendre l’autonomie esthétique de l’œuvre sans en conclure que toute information sur sa production devrait être dissimulée. La question devient alors celle du droit du lecteur à savoir, mais aussi de la pertinence de cette information pour son expérience.L’autre considère que la valeur littéraire doit d’abord être examinée dans le texte, sans que son mode de production suffise à la déterminer.
Votre position s’inscrit clairement dans la seconde perspective.Il reste cependant une question que je ne contournerais pas : si l’on peut apprécier un texte sans connaître son origine, cela ne signifie pas que les conditions de sa production soient sans importance.
La question de l’attribution, du travail humain et de la responsabilité de l’auteur demeure distincte de celle du plaisir de lecture..
Ce que je retiendrais de votre proposition : Votre texte a le mérite de déplacer le débat. Il ne demande pas si l’IA est capable d’imiter l’homme, mais pourquoi nous exigeons de l’écrivain qu’il nous donne accès à une subjectivité supposée authentique.
Je formulerais votre thèse ainsi : La littérature n’est pas nécessairement la rencontre de deux subjectivités. Elle est d’abord l’expérience d’un texte. Que celui-ci ait été produit par un sujet humain, par une machine ou par leur coopération ne suffit ni à en établir ni à en abolir la valeur.
C’est une proposition qui ouvre un espace de réflexion bien plus large que la seule défense de l’IA.
Mon avis sur votre texte destiné à la publication
(INCURSION MB : JE N’AI PAS DEMANDÉ À L’AGENT SON AVIS SUR MON TEXTE !, J’AI ENGAGÉ UNE CONVERSATION PUBLIABLE. CLAUDE AVAIT COMPRIS.)
Je le publierais en conservant son caractère polémique, mais en précisant deux points. D’abord, le sujet n’est pas nécessairement inexistant : c’est son statut de source souveraine et de propriétaire de l’écriture que vous contestez.
Ensuite, le plaisir de lecture ne prouve pas que l’origine du texte soit indifférente en toute circonstance ; il montre qu’elle n’est pas une condition nécessaire de ce plaisir.
Votre dernière phrase, « rien ne me fait moins peur que l’IA, avancée primordiale de l’humanité », donne au texte sa tonalité personnelle et son élan. Je la garderais.
Ce qui me paraît le plus fort dans votre réflexion, c’est cette idée : un texte n’a pas besoin de nous garantir la présence d’un sujet pour nous donner le plaisir de lire.