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# BHL, JUIF

On ne l’aime ou on ne l’aime pas. Je n’aime pas sa collusion avec toutes les guerres, sous prétexte qu’elles dont de libération. Je n’aime pas sa manière d’approcher les grands, pour mieux se montrer, je n’aime pas son parisianisme en vadrouille dans le monde des maudits de la terre, sa préciosité un peu feinte. Et plein d’autres choses encore que je n’aime pas de lui.

Mais j’aime sa fidélité en tous cas proclamée (ce qui compte) à son épouse. Ce que j’aime par dessus-tout, c’est l’affirmation de sa judéité sans pratique qui, contre tous les chroniqueurs de LCI, lui fait défendre Israël, lui fait écrire un livre sincère comme Solitude d’Israël (Editions Grasset).

Il vient de finir une sorte d’autobiogtaphie (Mémoires provisoires. Editions ONE- Olivier Nora Editions, dont c’est le premier livre).

J’insère ci-dessous un extrait de son entretien au Point (avec Saïd Mahrane et Valérie Toranian). Je viole un peu les droits en collant le texte. Disons que c’est pour une bonne cause, s’agissant du Point auquel il faut s’abonner pour 5 € par mois, en numérique. Puis, s’agissant de la judéité et d’Israel, pays objet de mes récents billets sur « la focale Gaza », je n’hésite plus.

LE POINT ; La rencontre avec Emmanuel Levinas a constitué une rupture intellectuelle. Pourquoi ?

BERNARD-HENRI LÉVY : Parce qu’avant Levinas, je ne savais pas penser la question centrale : le mystère du mal. La Barbarie à visage humain s’attaquait aux deux totalitarismes jumeaux, le nazisme et le stalinisme. Pourtant, je butais contre une énigme métaphysique : pourquoi le mal ? D’où vient que les utopies humaines les plus lumineuses se muent invariablement en machines d’extermination ? C’est alors que Vladimir Jankélévitch me passe un petit livre d’un philosophe alors presque inconnu du grand public. Je vais voir ce philosophe. Il est d’une humilité poignante. Il semble presque effrayé par l’audace de ses propres fulgurances. C’est Emmanuel Levinas. Et, pour moi, c’est la foudre.

Quelle est la nature de cette révélation ?

Le totalitarisme au sens où on l’entend toujours n’est que la croûte, l’effet ultime de quelque chose de bien plus profond : le totalitarisme de l’être. L’être lui-même, dès lors qu’on le pense comme un tout, sans faille, sans échappée, est la vraie matrice du totalitarisme. L’ontologie, autrement dit, est l’impasse même. Et, pour forcer l’impasse, pour échapper à la totalité, il y a un recours : la pensée juive. Être juif, ce n’est pas une religion. Ni une identité. C’est une façon de penser. C’est le recours à certains textes. J’ai 30 ans et je comprends que la Torah, le Talmud, ne sont pas des recueils de vieilleries et de superstitions, mais une manière de sortir d’une philosophie bloquée depuis Hegel.

Vous êtes devenu juif à cet instant ?

C’est cela. Né juif, de père et de mère juifs. Ce sont les derniers mots de Daniel Pearl [journaliste américain assassiné par Al-Qaïda, NDLR] à ses bourreaux. Et ce n’est pas rien. Mais je n’avais, avant cette rencontre avec Jankélévitch puis Levinas, aucune idée de ce que ça voulait dire.

Vous avez toujours combattu le culte des racines. Mais votre attachement au judaïsme ne relève-t-il pas de l’enracinement ?

Ah oui ? Parce que vous pensez que les textes, ce sont des terres ? Et le ciel, des racines ? C’est le contraire

Soit. Mais Israël ?

C’est différent. Je défends Israël parce que c’est un refuge pour le plus vieux peuple persécuté du monde et parce que, sans Israël, les Juifs seraient à nouveau dans une vulnérabilité vertigineuse. Et puis il y a aussi les valeurs démocratiques et le génie institutionnel absolument exceptionnel d’Israël.

Ces valeurs démocratiques ne sont-elles pas malmenées ?

Justement non. Pas tant que ça. Il y a une constante dans l’Histoire, vous savez. Presque une loi. De Thomas Hobbes à Carl Schmitt ou Giorgio Agamben, toute la philosophie politique enseigne qu’une nation en guerre bascule inévitablement dans l’état d’exception. Exemple : la France pendant la guerre d’Algérie. Autre exemple : les États-Unis, après le 11 Septembre, avec le Patriot Act. Or Israël est en guerre, non pas depuis trois jours, ou trois ans, mais depuis 78 ans. Et la presse, en Israël, n’a pas cessé un instant de s’opposer, les manifestants de manifester, les policiers d’enquêter sur les puissants, les juges de convoquer le Premier ministre, les tribunaux de sanctionner les crimes de guerre, les partis arabes, à la Knesset ou ailleurs, de dire leur refus du sionisme, etc. Bref, l’État de droit n’a pas vacillé. Je ne connais aucun autre exemple de cette sorte. On peut dire ce qu’on veut sur Israël. Mais c’est une démocratie exemplaire.

Vous avez publiquement marqué votre opposition à Emmanuel Macron lorsqu’il a envisagé la reconnaissance d’un État palestinien. Pourquoi ce refus, vous qui étiez l’un des artisans des accords de Genève ?

Parce que ce n’était pas le moment ! C’est vrai que j’ai été partisan de la solution à deux États. Vrai aussi que j’ai arpenté la Cisjordanie, dialogué avec Yasser Abed Rabbo et Yossi Beilin pour donner corps au plan de Genève, tenté de créer des ponts, etc. Et je ne doute pas que je recommencerai car il n’y a pas d’autre vraie issue que celle-là, tant pour les Israéliens que pour les Palestiniens. Mais dire cela au lendemain des massacres du 7 Octobre, alors que le Hamas était en place, qu’il tenait encore des otages, que la guerre se poursuivait, était une faute.

Que vous a enseigné votre tête-à-tête avec Benyamin Netanyahou dans son bureau de Jérusalem en 2024 ?

D’abord, ce n’est pas le démon qu’on dit. Et je suis convaincu qu’il est sincère dans sa façon de vouloir défendre son pays. Mais il se trompe sur un point fondamental. La force. Bien sûr qu’Israël n’a pas d’autre choix que d’être fort. Mais la force, c’est aussi l’intelligence. La politique. Voire la ruse. C’est Achille, mais c’est aussi Ulysse. C’est le général biblique Gédéon, mais c’est aussi Salomon et sa sagesse. Netanyahou, peut-être sous l’influence des deux ministres d’extrême droite auquel il s’est allié, ne croit qu’à une moitié de la force.

Les faits ne lui donnent-ils pas raison ?

Non. Car c’est la leçon de Périclès : « On n’est jamais assez fort pour être sûr d’être toujours le plus fort. » Surtout quand vous avez, en plus, une flambée mondiale de l’antisémitisme.

Vous écrivez d’ailleurs que « la prochaine affaire Dreyfus sera new-yorkaise »…

Exact. L’Amérique est une autre de mes patries de cœur. Or je la vois prise en étau par deux pulsions terribles. D’un côté, le centre de gravité idéologique du Parti démocrate se déplace vers une gauche radicale dont l’antisionisme devient la colonne vertébrale : voyez le succès électoral de Zohran Mamdani ou les primaires du Michigan. De l’autre, l’aile la plus bruyante de la nébuleuse trumpiste, les Tucker Carlson, Nick Fuentes ou Candace Owens, ressuscitent le grand argument de Louis-Ferdinand Céline : « La guerre des Juifs… on est en train de mourir pour une guerre voulue par les Juifs… »

Les Juifs d’Europe et d’Occident se sentent seuls face à l’antisémitisme…

Ce n’est pas tout à fait vrai non plus. D’abord parce que les Juifs ont des vrais alliés : par exemple, depuis Vatican II, les catholiques. Et ensuite parce que l’État, les institutions tiennent. Permettez-moi, un instant, d’évoquer mon propre cas. La presse américaine en a abondamment parlé. Mais c’est la première fois, dans le livre, que j’en parle en France. Je vis depuis vingt ans avec une cible sur la tête. Si je peux vivre à peu près normalement, je le dois à la vigilance, la bienveillance et l’efficacité de ceux qui ont, dans notre pays, la charge de conjurer ce genre de menaces.