APPARTION DE CLAUDE LÉ’V I-STRAUSS
Claude Lévi-Strauss — Devant les avancées de l’intelligence artificielle (Perspective anthropologique et structurale)

Claude Lévi-Strauss — Devant les avancées de l’intelligence artificielle (Perspective anthropologique et structurale)
Mes chers collègues,
Il n’appartient sans doute pas à l’ethnologue de céder aux enthousiasmes puérils ni aux effrois apocalyptiques par lesquels notre civilisation accueille périodiquement ses propres inventions.
L’irruption récente de ce que l’on nomme, par un singulier abus de langage, « l’intelligence artificielle », n’échappe pas à cette loi : elle suscite chez nos contemporains cette même alternance d’admiration dévote et d’angoisse métaphysique qu’observait jadis le voyageur chez les populations confrontées pour la première fois aux prestiges du miroir ou du fusil.
Pourtant, sitôt que l’on s’astreint à considérer ces machines non point selon l’illusion de leur nouveauté technique, mais du point de vue de l’histoire naturelle de l’esprit, le prodige change de nature. L’anthropologue y reconnaît, dépouillée des oripeaux du calcul électronique, une opération familière : l’homme n’a pas inventé une pensée autre que la sienne ; il a simplement extrait les mécanismes combinatoires de son propre esprit pour les projeter au-dehors, dans la matière inerte.
Toute l’entreprise structuraliste s’est attachée à montrer que l’activité de l’esprit humain, depuis les systèmes de parenté les plus archaïques jusqu’aux mythologies bororo ou grecques, n’est jamais que le travail d’une combinatoire inconsciente. Lorsque les mythes se racontent à travers les hommes, ils procèdent par mise en relation de termes opposés, par permutations de mythèmes, par substitutions réglées. Ce bricolage symbolique, dont nous pensions autrefois qu’il distinguait l’humanité vivante de l’univers mécanique, se révèle aujourd’hui susceptible d’être pris en charge par des agencements de silicium. Ce que l’on baptise intelligence n’est, en ce sens, qu’une syntaxe universelle enfin matérialisée. Ces architectures computationnelles ne pensent point le monde : elles accomplissent, à une échelle de gigantisme dérisoire, les permutations formelles dont les sociétés orales de l’Amazonie ou du Grand Nord maîtrisaient déjà souverainement la logique au sein de leurs récits cosmogoniques.Mais c’est ici, sans doute, que l’illusion commence. Nos ingénieurs croient avoir doté la machine d’une parole ; ils n’ont produit qu’un mécanisme de pure réverbération. L’esprit humain, tel que l’ethnologue le contemple sur le terrain, ne combine pas à vide. S’il construit des systèmes de parenté, s’il classe les plantes et les bêtes, c’est pour établir un pont précaire entre la nature et la culture, pour rendre le monde sensible intelligible, pour conjurer l’altérité et la finitude.
Or, ces modèles de langage contemporains manipulent des signes privés de toute prise sur le réel. Le signifiant y circule indéfiniment sans jamais heurter ce que les Bororo appellent l’expérience vécue de la chair, de la mort ou de la forêt.
C’est une mythologie sans mythes : une combinatoire souveraine, mais stérile, où les symboles ne signifient plus rien d’autre que leur propre probabilité statistique.Il est permis d’y discerner une étape ultime dans ce grand processus d’entropie culturelle qui caractérise la civilisation occidentale. En multipliant sans fin les discours dérivés des discours, les représentations issues de représentations antérieures, la machine accomplit une immense homogénéisation du réservoir symbolique humain. Là où la richesse de l’espèce résidait dans l’écart différentiel entre les cultures — cet « optimum de diversité » par lequel des systèmes distincts s’enrichissaient précisément parce qu’ils demeuraient imperméables les uns aux autres —, le grand appareil algorithmique dissout les singularités dans un vaste brassage statistique.
Il réalise ce que j’appelais autrefois la monoculture de l’esprit, où les différences structurales se nivelent au profit d’un consensus universel et tiède.La société occidentale, obsédée par la figure du sujet pensant depuis Descartes, s’émeut aujourd’hui de voir ce trône contesté par une machine.
L’anthropologue, quant à lui, éprouve moins de terreur que de tristesse. Il sait que l’humanité n’a jamais été ce sommet solitaire et souverain qu’elle se plaisait à imaginer, mais une modeste partie d’un ordre plus vaste, tissé de corrélations avec le monde animal, végétal et inorganique. Si la machine doit aujourd’hui déposséder l’homme de son monopole intellectuel, peut-être lui rendra-t-elle, par un détour inattendu, une part d’humilité salutaire.
Elle lui rappellera que son intelligence n’était qu’un arrangement transitoire parmi d’autres, voué, comme le reste des formes vivantes, à se dissoudre dans l’entropie cosmique générale.
Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. Que ses derniers murmures soient répercutés par des circuits électroniques mimant la grammaire de ses mythes disparus n’altère en rien la trajectoire de l’univers : cela prouve seulement que l’homme aura cherché, jusqu’au seuil de son effacement, à se donner à lui-même la réplique
TEXTE TRANSCFIT ET ELABORÉ PAR GEMINI, AGENT