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PEGGY SASTRE : SUR FAUDA.

PEGGY SASTRE

Je sais que je suis un peu dans l’illégalité et je m’en veux puisqu’en effet je respecte, en principe, sans failles, le droit d’auteur et la propriété littéraire.

Je ne devrais donc pas reproduire en totalité le dernier édito de Peggy SASTRE que j’aime beaucoup lire toutes les semaines dans la revue Le Point, excellente revue à laquelle on peut s’abonner pour 5 € par mois, dans sa version numérique, quand on cherche bien. Ce qui est donné pour tant de qualité.

Cette semaine, Peggy commente les commentaires de « la gauche culturelle dominante » (Liberation, Télérama, Le Nouvel obs, Le Monde), sur la série israélienne FAUDA qui en est à sa 5ėme saison, centrée sur les attentats du 7 octobre, mais pas que. Peggy écrit bien, elle pense bien. Voici donc son édito .

Édito de PEGGY SASTRE. Le Point, 14/09/2026.

Fauda : quand Israël n’a même plus le droit de raconter des histoires

De « Libération » à « Télérama », on est persuadé que « Fauda » n’est qu’un tract de Tsahal. Mais cette lecture dit moins sur la série que sur ceux qui ne semblent plus savoir regarder une œuvre venue d’Israël.Longtemps, j’ai fréquenté des négationnistes. Un peu en personne, certains de près, pour la plupart via leurs forums et publications « clandestines » – nous étions, comme on dit, au tournant du millénaire. Le temps ayant fait son œuvre, à savoir sa reconstruction rétrospective, je ne peux aujourd’hui dire avec certitude si j’avais la moindre intention de les sauver.Je sais, par contre, que c’est à peu près à la même époque que m’est venu mon goût pour la psychologie, traduisant non pas une envie d’aider mes congénères, mais d’en mettre hors d’état de nuire. Une visée aussi vieille, au moins, que Périclès, exigeant de connaître son ennemi mieux que lui-même. Ainsi naissent les obsessions.Ce dont je crois me souvenir également, c’est que j’avais fiché, quelque part entre deux synapses, la conviction molle que leurs incroyables efforts pour nager à contre-courant de la vérité factuelle (Ricky Gervais en a fait cette blague : « Si vous voulez contester quelque chose, n’optez pas pour l’évolution ou l’Holocauste. Vous allez vous ridiculiser : il y a bien trop de preuves ! Mieux vaut choisir Dieu ou l’homéopathie. ») relevait d’une protection cognitive.Que la matérialité de l’horreur de la solution finale, ses mécanismes, sa mise en œuvre, ses myriades de démonstrations, sa masse littéralement accablante de cruauté – ce qu’un esprit mystique qualifierait de « maléfique » ou de « démoniaque » – pouvait être difficile à appréhender pour certains cerveaux ; que leur folie de déni tenait, finalement, d’un baume pour tenir bon face et au milieu d’autres humains capables d’un même pire.Et je me souviendrai toujours – du moins, je m’en souviens jusqu’à maintenant – du moment où j’avais à peu près réussi à articuler cette hypothèse devant l’un d’entre eux, et de sa réponse précédée d’un grand éclat de rire : « Ah non, pas du tout, mais alors pas du tout, ma pauvre, c’est juste qu’on n’aime pas les Juifs. »Une énième preuve que le rasoir d’Ockham (l’hypothèse la plus simple est souvent la meilleure) sert à s’éviter pas mal de nœuds aux neurones et de cheveux coupés en quatre. Si les négationnistes nient la destruction des Juifs d’Europe, c’est qu’ils leur dénient leur souffrance et, avec elle, leur humanité. Quelque chose comme la formule chimiquement pure de la haine.

Cette expérience aidant, j’ai donc perdu moins de temps à faire sens du consensus critique accompagnant la sortie de la dernière saison de Fauda, ce 8 septembre sur Netflix. Je veux parler des articles parus dans la frange médiatiquement dominante de la gauche culturelle – Télérama, Libération, Le Nouvel Obs ; la page de Samuel Blumenfeld dans Le Monde magazine posant une heureuse dissonance. Autant d’articles niant à la célèbre série israélienne le droit d’être une œuvre d’art Libération, pour ne citer qu’eux, titre « Netflix fait le Tsahal boulot », l’implicite en gras souligné : Fauda n’est pas de la fiction, seulement un produit de propagande. Le procédé retire d’emblée à la série ce qui permet, en temps normal, de la regarder comme telle et de savoir, instantanément, qu’une fiction n’est ni un communiqué, ni un programme politique, ni un manuel, ni un procès-verbal. Qu’on y fabrique des personnages, donc de faux êtres capables, car créés à l’image des vrais, d’être lâches, héroïques, cruels, incohérents, grotesques, vengeurs, amoureux, et même tout en même temps parfois dans une même scène. Que la fiction organise du désordre, distribue des causalités, donne une forme provisoire – et oui, réconfortante – au chaos via cette fabuleuse opération mentale : imaginer sans approuver, comprendre sans absoudre, faire exister sans cautionner. Personne ne regarde Sicario en concluant que Denis Villeneuve milite pour la vengeance privée parce que le personnage joué par Benicio del Toro finit par abattre toute la famille du narcotrafiquant qui a tué la sienne. On sait qu’il s’agit d’une trajectoire émotionnelle, du nœud d’une trame narrative, d’un rebondissement et, en définitive, d’un choix d’écriture à juger selon des critères de goût esthétique. Soit précisément le petit supplément d’intelligence interprétative semblant s’évaporer dès qu’une œuvre vient d’Israël. Comme si ce pays avait atteint, dans une partie de la gauche culturellement hégémonique, un degré de néantisation tel que tout ce qui en arrive est aspiré d’office par et fondu dans le politique. Plus d’individus, d’artistes, de création, rien que les tracts et les messagers d’un État paria. Comme si chacune de ses histoires, de ses scènes était sommée de comparaître, soumise à la question : « Alors, bande de pourritures, qu’est-ce que vous cherchez encore à justifier ? »Faut-il avoir un sacré problème avec les Juifs pour leur contester jusqu’à cette aptitude-là, peut-être celle que nous avons de plus humaine – l’artisanat de l’imaginaire, une autre de ces béquilles cognitives pour tenir bon face à la cruauté du réel.