# LA PRODUCTION DE DIFFÉRENCE, INVARIANT DE LA PENSÉE HUMAINE. LÉVI-STRAUSS et EDOUARD GLISSANT

L’absence de repères est, évidemment, un drame pour un humain. Démuni, dans sa solitude, il cherche une pensée qui le soutiendrait dans sa quotidienneté et se terre, ainsi, souvent, dans la religion, la secte, le bouddhisme, le chamanisme et tutti quanti.
On s’est posé ce dimanche la question de savoir s’il existait un socle commun ontologique, une philosophie universelle que s’approprierait la totalité des humains, nonobstant leurs différences communautaires, géographiques, religieuses, une sorte de tronc commun de la pensée humaine, une marque de pensée pouvant être gravée sur la planète à l’endroit de ceux qui pourraient la voir.
Évidemment, il n’existe pas une seule philosophie dominante dans le monde, les courants, si l’on ose dire, restant dans leur lit.
Ici, lorsque l’on fait allusion à une posture philosophique commune aux humains, on se place hors des idéologies (libéralisme, pragmatisme, matérialiste scientifique, utilitarisme, collectivisme ou même des sacro-saintes sagesses orientales (boudhisme, hindoisme, taoisme).
Cette diversité dans la pensée ne fait émerger aucun tronc commun, sauf peut-être celui de la gestion de la mort. Laquelle n’est pas une pensée mais un simple réflexe.
On ne fait pas non plus allusion aux débats devenus assez mornes sur l’écologie, la nature, l’individualisme, le collectivisme. Là encore, nous serions dans le catalogue des idées inventées par les humains pour survivre dans leur territoire et leur corps.
On va le dire autrement : quelle serait la vision du monde, majoritaire, dans le monde, commun à tous les humains quelque soit sa religion ? Existe t-il un invariant de la pensée humaine ?
Ce socle universel et moral existe : les universaux anthropologiques, une vision du monde qui rassemble :
ESPÈCE, CAUSALITÉ, ÂME, RÉCIPROCITÉ, LE GROUPE
– Un anthropocentrisme spontané : dans toutes les cultures, l’humain place intuitivement son espèce au centre de la valeur morale. L’expérience vécue est conditionnée par la survie, la douleur et les intérêts de l’espèce humaine par rapport au reste du vivant.
– La quête d’une causalité, d’une intention (téléologie) : Tout doit avoir une cause. Le cerveau humain a horreur du pur hasard. Face à un événement marquant (maladie, catastrophe, chance), l’invariant universel est de chercher une intention ou un sens (« pourquoi moi ? », « qui a fait ça ? »). Ce qui, au demeurant est à l’origine des mythes, des dieux, des théories du complot ou de la simulation du monde. Le réflexe de penser que tout a une cause orientée vers une fin.
– L’existence de l’âme (dualisme corps-esprit spontané) : les humains sont des « dualistes nés ». Partout dans le monde, un enfant conçoit intuitivement que l’esprit, les pensées ou « l’âme » sont distincts du corps physique (travaux de Paul Bloom). Cet invariant de la pensée humaine accompagne l’idée d’une survie après la mort compréhensible et partagée par toutes les cultures humaines connues, sous une forme ou une autre.
– Une éthique de la réciprocité (ou Règle d’or) se retrouve dans toutes les traditions sans exception : « traite les autres comme tu voudrais être traité » La coopération humaine repose partout sur deux piliers moraux innés : l’obligation de rendre un bienfait reçu et la punition perçue comme légitime de ceux qui trichent ou trahissent le groupe.
– La distinction « nous » contre « eux : L’humain se définit universellement par son appartenance à un groupe d’affinité (famille, clan, nation, communauté de foi) , prioritaires, s’agissant de La bienveillance et la loyauté, l’extérieur étant source de méfiance.
Cet ancrage dans le groupe a été rappelé par Claude Lévi-Strauss dans sa conférence prononcée à l’UNESCO le 22 mars 1971, intitulée Race et Culture (reprise plus tard dans Le Regard éloigné), qui a, on le sait, a provoqué un malaise retentissant : il y a soutenu qu’une certaine fermeture culturelle est la condition même de la diversité humaine.
Invité pour ouvrir l’Année internationale de la lutte contre le racisme, l’anthropologue a pris le contre-pied de l’universalisme naïf et du projet d’une communication mondiale totale.
Lévi-Strauss affirme ainsi que pour qu’une culture vive, crée et maintienne son originalité, elle doit être profondément attachée à ses propres coutumes.
Il formule cette idée dans une phrase restée célèbre :
« Toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus sinon même à leur négation. »
l’enjeu chez Claude Lévi-Strauss est précisément de comprendre comment cet éloge de la « fermeture » s’articule avec son propre universalisme.
Pour lui, ce qui fonde l’humanité au-delà de la diversité des civilisations ne relève pas d’une philosophie commune, d’un sentiment d’empathie globale ou d’un projet politique universel. L’invariant universel est purement structural et inconscient.
La diversité et l’écart comme condition de l’humanité
Ce qui réunit donc tous les humains chez Lévi-Strauss, ce n’est donc pas une même vision consciente du monde, mais une même machinerie symbolique inconsciente, dont la vocation naturelle est de produire perpétuellement de la différence pour exister.
C’EST DONC BIEN LA « PENSÉE DE LA DIFFERENCE DU GROUPE » QUI CONSTITUE L’INVARIANT.
Sur le plan de l’histoire des idées, le passage de la diversité lévi-straussienne à la créolisation (théorisée principalement par Édouard Glissant) marque une véritable rupture d’épistémè : on passe d’une pensée structurale de la conservation à une pensée du flux.
« La créolisation, c’est un métissage d’arts, un métissage de langages qui produit de l’inattendu. »
3. Deux définitions opposées de l’entropie et de l’universel
Chez Lévi-Strauss : Le mélange généralisé conduit à la tiédeur universelle, au « monoculture » mondialisé. L’universel est abstrait, logé dans la structure invariante de l’esprit humain.
Chez Glissant : Le repli sur la différence originelle mène à la sclérose et au spectre de l’enfermement identitaire. Il lui oppose le « Tout-Monde ». L’universel n’est plus une loi formelle sous-jacente, mais un mouvement perpétuel d’hybridation où aucune culture ne peut plus prétendre à la pureté ni à l’autarcie.
La créolisation n’est pas le simple négatif de la fermeture lévi-straussienne : elle change le lieu même de la différence.
Pour Lévi-Strauss, la différence est un patrimoine qui s’épuise si les frontières cèdent ; pour la pensée de la créolisation, la différence est un processus dynamique qui meurt dès qu’on tente de l’isoler.
On conclut sur notre interrogation première. La pensée de la différence est, paradoxalement, bien un invariant des humains. Il suffit de regarder autour de soi et bien plus loin. Il s’agit bien d’un paradoxe mais également un socle de pensée universel.
On ne s’étend pas sur le concept de créolisation, de peur de dire, qu’en réalité, il ne sert qu’à affirmer, de biais, le rejet d’un groupe (par exemple celui constitué par l’Occident) en voulant le fondre dans un autre.
Ce qui est une manière de revenir à cet universel anthropologisque de rejet de l’extérieur. La créolisation est un avatar de la fabrication de la différence et la défense du groupe.