l’immense Degas
On insère ici quelques tableaux d’Edgar Degas, peintre qui, dans l’imaginaire collectif est celui des salles d’école de danse. Il est vrai que dès les années 1870, Degas se concentre sur le monde de l’Opéra, de la danse, qui devient un thème majeur dans son œuvre. Ses nus sont singuliers dans leur mélancolie, leur brutalité quelquefois. On laisse le lecteur vagabonder en ligne pour faire plus connaissance avec le personnage (il va falloir oser crier qu’un bouquin doit se lire avec une tablette connectée dans l’autre main)
On s’attardera, après la simple présentation de quelques-unes de ses peintures sur son tableau intitulé (selon) « INTÉRIEUR » ou « LE VIOL »

Edgar Degas, après le bain, 1885

Edgar Degas, Dancers tying shoes (1883)

Edgar Degas, L’Absinthe (1876).

Edgar Degas, la salle de danse, 1873

Edgar Degas, mélancolie, 1874

Edgar Degas, le café́-concert aux Ambassadeurs, 1877

Edgar Degas, la salle de danse, 1873

Edgar Degas, paysannes au bain à Dusk, 1875.
On n’insistera pas sur son comportement antidreyfusard qui a provoqué la fâcherie de tous ses amis et d’abord les Halevy.
Degas est un immense peintre.
On veut s’intéresser à deux de ses « scandales »
D’abord la Petite danseuse de 14 ans, Modèle entre 1865 et 1881, sculpture ci-dessous reproduite :

Petite danseuse de 14 ans, entre 1865 et 1881
Comme l’indique le magazine Beaux-Arts :
« À l’exposition impressionniste de 1881, Degas présenta dans une cage de verre une sculpture en cire représentant une jeune danseuse. L’œuvre fit scandale. Par son visage aux traits simiesques, elle incarnait pour certains une figure de la perversion (l’Opéra était souvent perçu comme l’une des antichambres de la prostitution bourgeoise). Manifeste du naturalisme en sculpture, cette œuvre est par ailleurs un véritable assemblage puisque Degas a habillé sa danseuse d’un tutu et de chaussons, qui montrent son obsession à saisir la réalité de son temps. »
« L’intérieur » ou « le viol«

Le tableau peint par Edgar Degas, qu’on reproduit ci-dessus a donné lieu à de nombreuses controverses que, malheureusement, l’on ne trouve pas dans leur intégralité en ligne.
Son titre est « Intérieur » mais il a souvent été nommé « le viol », titre que Degas a réfuté.
Je donne ci-dessous une analyse du tableau, extraite du catalogue de l’exposition Manet-Degas au musée d’Orsay à Paris en 2023 :
« Degas se tourne à la fin des années 1860, vers la scène de genre. Le tableau intitulé Intérieur est renommé par le public Le Viol lors de sa première exposition en 1905. Degas réfute cette dénomination. C’est une pièce sans fenêtre visible, pourvue d’un miroir terne. La pièce est ornée de quelques cadres et tapissée d’un motif à fleurs qui suggère que cette chambre est celle de la jeune-fille. La source lumineuse est dans l’axe du tableau et provient d’un abat-jour blanc orné d’un motif floral rouge et vert, à l’aplomb d’un guéridon où se trouve une boîte à ouvrage ouverte et dont l’intérieur est fortement éclairé. La lumière artificielle éclaire la chemise de la jeune-fille et son épaule dénudée.
De part et d’autre, des zones de blanc-grisé, à gauche du guéridon, correspondant à la robe de la jeune-fille de dos ; à droite le couvre-lit et, au centre, le corset gisant au sol.
Au pied du lit qui n’est pas défait, sont jetés un manteau et une écharpe de fourrure.
Le lit est calé le long du mur dans le prolongement de la porte et souligne la profondeur de la chambre. Debout au premier plan, à droite, un homme barre la porte d’entrée de la chambre.
L’homme s’appuie de toute sa stature sur la porte. Ses mains dans les poches sont éloquentes.
Son ombre immense se déploie sur la porte tel un double menaçant.
Le regard dur de l’homme braqué sur le dos de la jeune-fille la tient à distance. La jeune-fille, se situe légèrement en retrait du premier plan sur la gauche du tableau. Elle est agenouillée, appuyée contre une chaise, prostrée, soumise, elle tourne le dos à l’homme.
Le corset au sol, le chapeau sur la commode et la boîte à ouvrage ouverte, témoignent d’un désordre probablement causé par la venue de l’homme et sous entendent que l’acte a eu lieu. Degas oppose l’arabesque de la jeune-fille à la verticalité de l’homme, les deux personnages étant reliés par le regard de l’homme. La jeune-fille est en léger décalage avec son environnement, comme si Degas avait peint un instantané plutôt que le résultat d’une savante et explicite mise en scène.
La jeune-fille s’inscrit dans un espace bien définie.
Elle est présentée de dos, ignorante du regardeur, dans une situation instable, au milieu d’un mouvement. Degas s’attache avant tout à la retranscription des gestes.
Il s’intéresse au pouvoir expressif des corps.
Il renforce certaines lignes du corps de la jeune-fille et en estompe d’autres pour faire sentir le mouvement en cours. La pose maladroite de la jeune-fille, révèle la tension de son corps.
La violence de la scène, l’effet de proximité par ses dimensions et son cadrage, dénonce avec force la brutalité de l’homme.
Degas cherche à insuffler à sa toile la spontanéité des scènes prises sur le vif. Degas joue sur les contrastes, ombre et lumière, féminité et masculinité. Ce tableau dévoile la nature précaire et cruelle de l’existence de cette jeune-fille. Degas privilégie la mécanique du vivant. Degas a un regard fin, son dessin révèle l’élégance et la précision de son trait. Sa palette sourde cherche à saisir les personnages dans des attitudes typiques.
Degas fait jouer les tonalités les unes avec les autres.
Le peintre construit avec des ombres une forme solide qui reçoit et réfléchit les tonalités brillantes de la chambre.
Les petites fleurs de la tapisserie réveillent la toile.
Cette tapisserie désuète renforce la violence de la scène.Degas a réduit les éléments du tableau à l’essentiel. Ce tableau instille un trouble pour le regardeur.
La puissance plastique de la toile et sa force d’émotion s’impose immédiatement à l’œil du regardeur.
Si les personnages ne tournent pas leurs yeux vers le regardeur de la scène, celui-ci est comme inclus contre son gré dans cette toile mystérieuse par l’agencement de la perspective et le point de vue en surplomb.
Le regardeur est pris à témoin comme la jeune-fille est prise au piège de l’homme qui s’est introduit dans les limites de son espace intime. La force particulière du tableau vient de la tension entre le sujet d’extrême réalisme social et la sombre vitalité des couleurs. »