CHOUFFAN, NOUVELLES BALIVERNES ?
En 2024, à l’occasion de la sortie du bouquin d’Alain Chouffan, ancien du Nouvel Obs, juif-tunisien sur, les « tunes », qui a trouvé dans la Tunisie des tunes sa pâte à modeler de retraité, j’avais écrit un billet assez sévère sur les' »balivernes » charriées autour du « tune ». On peut le trouver sur le site, la fonction recherche étant au point. Je donne cependant ci-dessous le lien sur lequel on peut cliquer pour le lire.
Je reçois aujourd’hui un texte qui raconte, au demeurant assez joliment les étés des tunisois (habitants de Tunis) qui envahissaient, en masse, les multiples maisons d’été, de tous ordres, luxueuses ou modestes, plantées dans les « stations balnéaires » (le mot me semble assez gigantesque pour ces petits bourgs de bord de.mer de La Goulette à la Marsa ( Le Kram, Khereddine, Carthage…).
Je lis le texte sans signature, reconnais la phrase souvent boursouflée de Chouffan, suis certain de la récurrence chouffanienne, demande confirmation à un agent I.A, qui confirme que ce texte est bien de lui, publié sur sa page Facebook (je ne suis pas inscrit).
Ma première réaction se cale dans la nostalgie et, partant, dans l’adhésion à la flamboyante description des étés de ceux, juifs tunisiens, qui avaient les moyens de louer la maison de bord de mer.
Je relis et suis moins enthousiaste, tant la formule poétique est de mise, potentiellement celle d’un agent I.A transformé en Chat. Et je découvre que Chouffan adopte l’écriture inclusive (Les ami.e.s arrivaient de partout).
Je suis un militant de l’anti-inclusive, non-sens linguistique connoté wokiste, adolescent, dans la révolte gnangnan, défendue par de jeunes désœuvrés dont la lecture s’est arrêtée à Babar.
Je crois par ailleurs que c’est la première fois que je vois un tune qui emploie cette écriture. Elle me semble antinomique de la culture « tune », laquelle, malgré les poncifs qui circulent sur la Méditerranée, est assez acceptable, le macho étant souvent raillé, même s’il est absolument vrai qu’il ne fait pas (ne faisait pas du moins) la vaisselle, au grand dam de Sandrine Rousseau, maîtresse de l’obligation de l’inclusive proposant le bagne pour les hommes réticents.
Chouffan exagère dans son parisianisme tune. Il fait une erreur en contredisant la culture. Il est vrai que l’on ne peut se fier à son excellence lorsque dans son bouquin sur les tunes, il « incluait » de manière éhontée et grossière Gabriel Attal dans les fameux tunes dont le père est effectivement juif, dont la mère qui l’a élevée est une catholique pratiquante et qui, malheureusement m pour lui, n’a jamais mis les pieds en Tunisie, sauf peut-être dans un hôtel carthaginois. Le choix a été immense de lire ce mélange entre Boujenah et Attal. Une vraie piece comique.
On ajoutera enfin que le petit bourg balnéaire s’écrivait KHEREDDINE et non KHEIREDDINE. Il suffit de se souvenir de la pancarte du TGM (petit train Tunis-Goulette-Marsa), Khereddine après La Goulette. Il n’est non pas moins vrai, qu’après vérification sur Wikipédia, les deux orthographes sont admises. Mais celle tu TGM doit primer.
C’est là, dans la certitude,que je vais encore chercher en ligne et je tombe sur une photo actuelle de la gare dénommée par une troisième orthographe »KHAIREDINNE » ! J’abandonne.

Bon prince, je donne son texte qui contient quelques vérités qui participent à l’émoi nostalgique qu’il faut alimenter :
Les étés à Kheireddine ou l’apprentissage de la liberté
Alain Chouffan
« Nous ne partions pas en vacances. Nous changions de vie.Chaque été, Tunis se vidait lentement de ses habitants comme un arbre abandonne ses feuilles sous un vent brûlant. Les familles prenaient la route de la banlieue nord. Aujourd’hui encore, il suffit que j’entende prononcer le nom de Kheireddine pour qu’une géographie disparue remonte à la surface. Ce n’était pas seulement un quartier. C’était une saison de l’âme.La maison n’avait rien d’exceptionnel. Trois pièces, salon et salle à manger compris, la principale pièce de la maison était la terrasse, du sable jusque dans les draps et la mer à quelques dizaines de pas. Nous pensions habiter une maison. En réalité, nous habitions une liberté.L’année entière, l’enfance était organisée, surveillée, réglée par l’école, les devoirs et les recommandations des adultes. À Kheireddine, tout cela disparaissait. Les journées n’étaient plus découpées par les horloges mais par la lumière. Le matin appartenait à la mer, l’après-midi à la chaleur, le soir au vent marin.Les ami.e.s arrivaient de partout, comme si on s’était donné rendez-vous avec le même bonheur. Nous reprenions les conversations interrompues l’été précédent avec cette facilité que seuls possèdent les enfants. Une année entière s’effaçait en quelques minutes. Les amitiés n’avaient pas besoin d’entretien ; elles étaient fidèles comme les marées. Un maillot de bain et un t-shirt et nous étions des enfants de la plage, musulmans, juifs, maltais, italiens, rien ne nous distinguait les uns des autres. On entrait chez l’un comme chez l’autre sans demander l’autorisation, il fallait simplement bien rincer les pieds pour ne pas amener du sable à l’intérieur.Nous jouions au volleyball jusqu’à oublier le temps. Les équipes changeaient sans cesse, les règles aussi. Personne ne songeait à compter les points. Nous étions d’une génération qui jouait pour prolonger le jeu et non pour remporter la victoire. Nous n’avions peur que d’une chose : que la police vienne nous confisquer le ballon. Jouer au ballon sur la plage était interdit. Nous ignorions encore que les adultes finiraient par transformer nos jeux en compétitions de beach volley.La mer était notre véritable patrie. Nous y entrions le matin et n’en sortions qu’épuisés, grelotants, la peau fripée, les lèvres bleues. Nous apprenions à nager très tôt comme on apprend à marcher : sans méthode, avec quelques peurs et beaucoup d’insouciance. Chaque baignade nous donnait l’illusion que le monde était infini. La pêche aux oursins, au poulpe, le masque et le tuba qu’on se passait de main en main pour descendre à tour de rôle, une compétition d’apnée à la recherche d’une proie. Nous regardions les restes de jarres et parfois même dans certains endroits des bouts de mosaïques sans trop nous dire qu’elles étaient là depuis des siècles.Puis venait la sieste, cette institution méditerranéenne que nous détestions avec passion. Silence obligé. Les volets se refermaient, les ventilateurs tournaient lentement, les adultes s’abandonnaient au sommeil tandis que nous cherchions mille ruses pour échapper à l’ennui. Nous pensions perdre un temps précieux. Nous ignorions que ces silences feraient un jour partie de nos souvenirs les plus tendres. Ce sont ces moments imposés qui m’ont fait aimer la lecture.Vers cinq heures, la délivrance avait le goût d’une glace italienne. Cacciola était notre lieu de rencontres avec ceux des plages voisines. Le glacier était un royaume. Nous choisissions nos parfums avec un sérieux qui ferait sourire aujourd’hui les économistes chargés de calculer les préférences humaines. Le bonheur tient parfois dans un cornet granit-fraise que la chaleur menace de faire disparaître avant la première bouchée.Le soir, personne ne parlait encore de stress ou de qualité de vie. On s’asseyait à la plage. Les parents discutaient. Fumaient. Nous regardions les étoiles apparaître sans imaginer qu’un jour les écrans remplaceraient le ciel.
C’est là aussi que nous découvrions les premiers vertiges de l’adolescence. Une jeune fille croisée chaque matin suffisait à bouleverser tout un été. Les matchs de volleyball devenaient des prétextes. Les promenades s’allongeaient sans raison. Les premiers regards tenaient lieu de longues conversations. Nous ne parlions pas d’amour ; nous apprenions simplement à attendre quelqu’un.Les premières cigarettes avaient le goût de la transgression plus que celui du tabac. Elles étaient fumées derrière les rochers, entre deux éclats de rire, avec la certitude naïve que les adultes n’avaient jamais été jeunes.Et puis il y avait le Cinévog du Kram. Un cinéma à ciel ouvert où les films semblaient moins importants que les étoiles suspendues au-dessus de l’écran. Nous découvrions sans le savoir que le cinéma n’était pas seulement un spectacle mais une manière de partager un silence très relatif par ailleurs avec des inconnus.Ce monde a disparu sans faire de bruit.Les maisons ont changé de propriétaires. Les plages se sont rétrécies. La mer n’a plus la même couleur, il paraît même que la baignade est interdite certaines périodes pour cause de pollution. Les enfants ne quittent plus leurs téléphones pour courir après un ballon. Les amis se retrouvent davantage sur les réseaux sociaux que sur le sable. La liberté est devenue une activité organisée.Nous pensions que ces étés étaient une parenthèse. Ils étaient une éducation.Ils nous apprenaient qu’il existe une richesse qui ne se mesure ni en argent ni en réussite sociale : celle du temps partagé, de l’ennui fécond, des journées sans programme et des soirs où l’on croyait, avec l’arrogance heureuse de l’enfance, que l’été durerait toujours. Et quand je préparais les concours, enfermé, j’en ai passé cinq dans ma carrière, ce sont ces moments de bonheur que je revivais dans ma mémoire qui m’ont donné de l’énergie pour continuer.Car certes nous avions quitté Kheireddine. En réalité, lui ne m’a jamais quitté.Les lieux changent mais ne meurent jamais ; ils disparaissent lorsque la société qui leur donnait un sens cesse de croire que le bonheur peut être aussi simple qu’une maison au bord de l’eau, quelques ami.e.s, une mer ouverte et l’infini d’un mois de juillet.