# CHÈRE AMIE, …
Chère amie,
La réputation de la Normandie n’est décidément pas usurpée. Il pleut. Il pleut sans relâche. Je vous imagine dans votre belle maison, à la recherche d’un peu d’ombre, refermant les jalousies. J’aurais dû venir vous voir à Nîmes, dans la lumière, au lieu de m’enfoncer ici, dans cette grisaille détrempée qui s’est aussitôt plaquée sur une angoisse absurde, la pire.
Je rentre demain. Stupide escapade. J’en avais sans doute besoin. Mais il faut rentrer, désormais.
Je pense trop. Je ne sais pourquoi — peut-être est-ce aussi votre cas — et je reviens sans cesse à nos anciens égarements, à ces vies honteusement confisquées à des inconnus. « Dépositaires des feuillets vitaux » : l’expression était de vous. Les histoires sont encore là, dans une armoire de mon bureau, enfermées dans deux chemises cartonnées : la rouge pour les femmes, la jaune pour les hommes — classement dérisoire, presque enfantin — glissées entre des dossiers administratifs comme des pièces à conviction.
Je ne les ai jamais relues depuis le jour où elles me furent « confiées », comme si leur seule proximité m’était devenue insupportable.
Ces vingt-quatre vies, ces vingt-quatre secrets que j’ai sordidement arrachés aux autres continuent de m’obséder dans cette époque de désarroi. Vous souvenez-vous encore des vôtres ?
Nous étions des voleurs. Des prédateurs presque. Peut-être davantage encore. Comment avons-nous pu oser ?
Cette nuit, j’ai fait un cauchemar atroce, de ceux qui ne vous quittent pas au réveil, qui bouleversent les sens jusque dans la lumière du matin. Tous nos hommes, toutes nos femmes étaient là, innombrables, le visage blafard, pareils à des morts revenus d’eux-mêmes, comme dans le fameux clip de Michael Jackson.
Ils avançaient vers moi en riant, d’un rire énorme, insoutenable. Leurs bras tendus semblaient vouloir m’étrangler. Et lorsque, terrifié, j’attendais la violence, ils m’embrassaient, toujours en riant.
Quelle banalité pourtant. Une scène de mauvais film, mille fois rêvée. Mais ce matin, dans la salle du déjeuner, il m’a semblé que chacun observait mon visage défait, comme si ma fatigue était devenue visible, inquiètante.
Je suis épuisé par tout cela. Il faudrait me reposer. Vous écrire, pourtant, me soulage infiniment.
Mais je reviens à ce rêve ridicule. Il y avait un meneur. Un homme riait plus fort que les autres, debout au premier rang : Christophe Lafagette. Vous souvenez-vous de lui ? Sans doute pas. Ce temps est si loin, et nous avons tous tenté — sans grand succès, pour ce qui me concerne — d’éteindre cette mémoire.
Je vous raconte.
Je sortais de la faculté et traversais les jardins du Luxembourg, perdu dans mes pensées, lorsque j’entendis une discussion entre un homme assis sur l’une des chaises métalliques alignées autour du bassin et une préposée du parc. Elle brandissait son carnet de tickets avec irritation. Vous vous souvenez : à l’époque, les chaises étaient payantes, et des femmes en uniforme surveillaient les resquilleurs avec un zèle presque militaire.
L’homme souriait sans répondre. Manifestement, il refusait de payer.
La préposée s’emportait déjà et menaçait d’appeler un agent lorsque l’homme se leva brusquement. Il sortit un billet de son portefeuille, le tendit à la femme, prit le carnet entier et lui déclara qu’il venait de payer pour tous ceux qui s’assiéraient ce jour-là. Elle pouvait donc rentrer chez elle et le laisser en paix.
Puis il se rassit.
La femme demeura quelques secondes immobile, incapable de comprendre ce qui venait de se produire, avant de partir presque en courant, le billet serré dans la main.
J’eus immédiatement le sentiment d’avoir trouvé une proie : un homme à secrets, pour notre bande.
Je m’approchai et lançai une plaisanterie sur sa générosité, grâce à laquelle j’allais pouvoir profiter gratuitement d’une chaise. Il ne répondit pas.
Je tentai de poursuivre la conversation. Silence encore.
J’allais partir lorsqu’il me demanda brusquement quel livre je lisais en ce moment.
La question me déconcerta. Cet inconnu, que j’abordais pour les besoins de nos jeux honteux, ce possible réservoir d’aveux destiné à nos soirées clandestines, de « contes d’autrui », comme vous le disiez joliment, m’interrogeait soudain sur mes lectures.
J’eus immédiatement l’impression confuse que les rôles étaient inversés — et je sais aujourd’hui que cette impression était juste.
Agacé, presque humilié, je sortis pourtant de mon cartable le livre que je transportais alors : un Nietzsche.
Il le prit, le feuilleta longuement, puis entreprit de démolir ce qu’il appelait « la prose du nihilisme de quartier ». Voyant mon incompréhension, il précisa : « le Quartier latin, bien sûr ».
Il me proposa de reprendre cette discussion le lendemain, à la même heure, au même endroit, sur une chaise payante.
Je ne savais plus quoi penser.
Je revins néanmoins le lendemain, animé d’une humeur vindicative. Il allait finir par parler. Ses secrets nourriraient l’une de nos réunions. Il n’était pas question que je me prête, moi, à ses interrogatoires absurdes.
Il m’accueillit pourtant avec chaleur, se disant « ravi » de me revoir. Il ajouta qu’il adorait discuter, que les vies devaient être racontées.
C’était insensé. J’avais le sentiment d’être devenu le gibier.
Je me mis en colère et partis.
Vous connaissez la suite. Vos rires, le soir même, lorsque nous nous retrouvâmes à l’une de nos réunions secrètes. Une nouvelle recrue. Lui. Inconnu de moi. Et qui prétendait déjà me faire « cracher » ma vérité.
Il prouva ensuite qu’il avait du talent. Il découvrit des vies admirables. Mais je l’ai toujours détesté.
Je ne sais ce qu’il est devenu.
Cette nuit pourtant, il est revenu.
On prétend que les mots nous éloignent de l’animal. Philosophes et biologistes se disputent sur cette frontière ; mais il suffit de songer un instant à l’art, à l’imagination, au récit, pour sentir qu’une rupture existe malgré tout. La transcendance de l’homme résiderait peut-être là : dans sa capacité à raconter et à s’approprier la sensibilité des autres.
Cette idée rassure.
Vous voyez : je ne change pas. Toujours les digressions.
Au fait, avez-vous lu ce roman dont tout le monde parle, publié sous pseudonyme ? Une histoire, paraît-il, de vies éclatées, de corps dispersés, de destins fragmentés. Mille et une existences superposées, si l’on ose cette facilité.
J’attends, pour ma part, de rentrer afin de retrouver un peu de calme — et le goût de lire.
Je me suis souvent demandé à quelle catégorie de lecteurs vous apparteniez. Ma tante distinguait autrefois deux espèces. Ceux qui, frappés par le malheur — un amour perdu, la mort d’un proche, les seuls vrais drames — se réfugient dans les livres pour regarder ailleurs, sans mêler leur douleur aux phrases qu’ils lisent. Et puis les autres, dont je suis : ceux qui déposent leurs nuits noires sur leurs lectures, jaloux des joies racontées, blessés davantage encore par les tristesses fictives.
Ceux-là feraient parfois mieux de ne plus lire du tout. Ni livres, ni films. Attendre simplement que les heures mauvaises consentent enfin à passer.
Vous voyez bien que je vais mieux. Je ne changerai jamais.
Et pour revenir à ce que j’estimais sérieux dans mes dernières lettres : je vous ai parlé, je crois, d’un « dénouement ». Balivernes. Postures de dramaturge du dimanche.
Le seul dénouement possible est celui de l’oubli — et du rire.
Tendresse, tendresse.
Je vous enlace.