# VALSE DANS L’UNIVERS
J. se trouvait, inopportunément, à l’âge de 7 ans sur les épaules de son oncle en bord de mer basse dans les Landes.
Ici, les bords de mer, lorsque les » baïnes » sont présentes deviennent dangereuses, l’eau pouvant se retirer intempestivement alors que l’on croit plonger dans une eau profonde.
Par un mauvais plongeon à l’instant même où l’eau se retirait Julien a malheureusement plongé. Nuque droit sur le sable, il est devenu tétraplégique.
D’un courage inouï, il a affronté la vie, et s’est même mis à la plongée sous-marine.
Il vient, acteur de son exploit, de terminer un film, réalisé par un anglais le mettant en scène dans une plongée, entouré de requins- tigres, dans les Bahamas, au profond d’une mer d’un bleu limpide. Le film est magnifique.
Aventure exceptionnelle qui relativise nos petites égratignures.
UN TEXTE SUR SA PLONGÉE :
« VALSER DANS L’UNIVERS. »
« Dans les lointaines couronnes grises de la banlieue parisienne, là où sur les vitres des barres d’immeubles se reflètent des morceaux de ciel fatigué, vivait un homme de quarante ans,
immobile seulement pour ceux qui confondent le corps et l’élan.
Son fauteuil roulait comme une planète lente
dans les avenues battues de pluie, les allées de parc sans nom.
Et derrière ses épaules figées, brûlait une intelligence vaste, une lumière têtue, une manière de sourire aux ruines, comme on répond à une injustice par une caresse.
Un matin, il quitta la terre des trottoirs.
On l’emmena vers la mer profonde.
Autour de lui, des plongeurs fraternels, des hommes et des femmes au regard clair, habitués au silence des abysses, veillaient sur lui avec cette douceur robuste et sans condescendance, que seuls possèdent ceux qui connaissent le danger sans lui obéir. Ceux qui portent des corps, pour les rendre liquides, dans le doux plongeon que la mer attend, pénétrable et joyeuse.
Alors commença la descente.
L’eau referma ses portes bleues sur le vacarme du monde.
Les moteurs, les sirènes, les bruits irréguliers des pas des passants aux trop lourdes semelles, les regards de pitié, s’éteignirent un à un, comme des lampes sans nécessité.
Plus bas.
Encore plus bas.
Toujours plus bas.
Et dans la cathédrale mouvante des profondeurs,
il advint ce que les hommes valides ne comprennent presque jamais : son handicap perdit son nom.
Il n’était plus un tétraplégique.
Il était une simple présence humaine tournoyant, dans un corps liquide, au milieu exact du vivant.
Les requins arrivèrent.
Lents et royaux.
Leurs masses glissaient dans l’eau, majesté offerte par les divinités.
Ils tournèrent autour de lui, comme des gardiens venant, du fond des temps, admirer la vérité du courage, laquelle cohabite avec celle de l’extase.
Leurs nageoires frôlaient la profondeur, comme s’ils écrivaient le debut du monde. Phrases éternelles, dans leur nudité, murmurant dans les courants, ce que la surface oublie : la fragilité est bien une force secrète.
L’homme demeurait là, suspendu dans le bleu immense, et les requins semblaient caresser son destin.
La beauté, en verve, aidée par une mer d’enlacement, engloutissait un corps meurtri, substituait la grâce à l’écrasement, l’infini aux roues crissantes.
Le basculement, encore avec douceur, s’installa dans ce silence.
Le monde n’était plus divisé entre les forts et les diminués, entre les debout et les paralysés.
Il n’y avait plus qu’un nœud lumineux, un point nodal où toutes les vies communiquent, où chaque être, qu’il nage, marche ou souffre, participe à la même splendeur obscure.
Dans les profondeurs, plus libre que les hommes courant sur la terre, « l’homme plongé » regardait les requins danser autour de lui comme si l’univers, après l’avoir reconnu, lui ouvrait une route improbable »