# AMOUREUX, SUITE

Bon, là encore vous pestez, vous balancez votre smartphone sur le canapé, vous allez, immédiatement, me téléphoner, me dire que c’en est trop, que vous voulez bien me fréquenter mais à la condition que je ne me moque pas constamment de vous, du haut de mon prétendu génie et de mes yeux ensorceleurs !
Comment imaginer cette réponse ? Convenue, idiote. Tout cela sonne faux.
Non, non, je vous l’assure. Et l’on pourrait croire ici que mon sens de la répartie, dans l’humour, dans la situation m’a emporté et sauvé. Vous vous tromperiez encore. En effet, je l’ai immédiatement, exactement pensé. Est-ce que je le pense encore aujourd’hui ? Là, je ne répondrais pas : trop intime. C’était il y bien fort longtemps.
Elle n’a pas souri. Elle a repris ma main. J’ai payé ma consommation et nous sommes sortis. Elle ne disait rien, toute à ma main, ne disait rien et marchait lentement. Moi je me laissais faire. Et je la regardais de profil. C’est la femme la plus belle que j’ai rencontrée dans ma vie. Trop, trop belle. Dieu qu’elle était belle, vous ne pouvez imaginer.
Quelques minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés non pas dans une chambre où elle aurait pu m’amener ou dans mon appartement (dans un roman, c’est exactement ce qui aurait du suivre) mais, plus simplement, sur des chaises du Jardin du Luxembourg, payantes à l’époque.
Vous pourriez croire aussi que nous avons fait connaissance, bavardé, avant de nous retrouver dans une chambre ou dans mon appartement (encore du roman). Non. Elle m’a regardé, a peut-être dit que j’avais de beaux yeux (mais ça, j’ai l’habitude) mais n’a fait que me caresser la main. Vraiment caresser, de tous ses doigts, de toutes ses paumes. Des heures.
Je ne disais rien, prenant le parti d’un jour surréaliste, presque du rêve, en apnée. Du surréalisme .
La nuit arrivait et le Jardin fermait, le préposé dans sa blouse grise rangeait les chaises en fer.
Elle m’a repris la main. Nous nous sommes retrouvés, après quelques minutes, Place Edmond Rostand. Elle tenait toujours ma main. Et je commençais à trouver ça naturel.
C’est là qu’elle m’a dit, en partant :
– Je vous appelle.
Là, j’ai cru à une plaisanterie et je lui ai dit qu’elle exagérait, que je connaissais même pas son nom, qu’elle ne pouvait avoir mon numéro de téléphone, que vraiment elle exagérait, que je voulais bien entrer dans un moment surréaliste, absurde, kafkaïen, mais qu’il fallait bien en sortir un moment, faire connaissance, peut-être diner ensemble. Et mille choses encore que j’ai dites, fébrilement.
Elle est partie.
Je suis,, évidemment, devenu le amoureux.
Je m’arrête ici, même si, comme à l’habitude, mes amis qui me lisent se disent que je vais sûrement interpréter, théoriser, gloser puisque « je m’arrête ». Ils ont raison.
Je viens d’écrire « j’étais amoureux ». On pourrait croire à l’évidence. On ne peut qu’être amoureux, d’un amour vrai mais ponctuel, lorsqu’une femme mystérieuse, vous dit que vous êtes l’homme de sa vie, qu’elle vous prend la main toute une demi-journée et qu’elle est la plus belle femme du monde.
Non, non, ce n’est pas ça. J’étais amoureux, pas ponctuellement. Amoureux, comme si je l’avais toujours été. D’elle. Non par l’effet diabolique, explosif, nécessaire, du mystère. Je l’avais toujours aimé.
Il ne s’agit pas de sorcellerie, de poésie à quatre sous, de convocation d’une autre dimension, dans la périphérie des ondes anti-maléfiques. Non. J’étais simplement amoureux, comme si, encore une fois, je l’avais toujours été. Depuis longtemps, longtemps. Je l’attendais.
Elle m’a donc laissé Place Edmond Rostand. Je suis entré dans un café. J’ai demandé un jeton, j’ai appelé une femme. Ça ne répondait pas. J’en ai appelé une autre, mais elle n’était pas disponible. J’ai appelé un bon copain et nous avons diné ensemble. Je ne lui pas parlé de la femme. J’ai ri, beaucoup ri, beaucoup parlé. C’est mon don, je sais rire et parler quand je n’en ai pas envie. Ceux qui me connaissent savent que je suis muet quand je frôle le vrai.
Et je suis rentré chez moi, près de la Gare de Lyon.
Et là, vous n’allez toujours pas me croire. Sur le paillasson, posé au plein milieu, une enveloppe blanche. J’ouvre. Une feuille de cahier, maladroitement déchirée. Et sur laquelle – là vous devinez- était écrit « vous êtes l’homme de ma vie », précédant un prénom que je ne vous « livre » pas, pour les raisons que vous imaginez. Disons qu’il est presque italien.
Ici, vous vous attendez à la relation d’une nuit agitée et de plusieurs jours d’attente fébrile de la réapparition de la « femme de ma vie » (vous aurez remarqué les guillemets). Décidément, vous vous trompez constamment.
Il était tard dans la nuit et j’étais encore debout dans mon entrée à relire sur la feuille froissée le « vous êtes… », en me disant que, curieusement, l’écriture n’était pas très belle, lorsqu’on sonna à ma porte.
PS1. Évidemment qu’il y a une suite. Après quelques billets indispensables sur le, politique à l’oeuvre dans cette période inféconde et quelques commentaires de photos qui ont scandé une vie. Ou peut-être pas, on verra bien. Comme vous ne croyez pas que c’est vrai, vous pouvez attendre ou vous passer de ces âneries. Dommage pour moi, d’ailleurs, je n’avais jamais raconté. A personne. Mes billets sont des petites boites de conserve. Mon amie va être ravie. Je suis fatigué d’entendre dire que « je ne me livre pas ». Vous voyez bien que c’est faux.
PS2. Ecrit cette nuit. Hésitation dans la publication, tant c’est vrai. Je vais peut-être supprimer et personne ne lira. Ou peut-être pas. On verra
PS3. Vrai, l’histoire est vraie. Je le jure. Vous pouvez même demander à ma femme, elle le confirmera. puisqu’elle ne me croit pas.
PS4. Je viens de décider, je laisse le billet quelques heures en ligne et j’efface. C’est comme à la loterie. Certains auront eu la chance de le lire, d’autres pas. Mais je sais que je n’efface pas la vérité...
PS6. Vous croyez qu’elle est vraie, cette histoire ?